Merci à Hazelmist et à tous les lecteurs !
Les prévisions étaient prometteuses, mais à leur habitude, les météorologues s'étaient trompés sur toute la ligne et ses anciens collègues du commissariat de Broadchurch venaient de lui prouver qu'ils étaient plus stupides que dans ses souvenirs. Le capitaine Alec Hardy, désormais retraité, gravissait péniblement la côte, essayant désespérément d'ignorer l'étau qui serait sa poitrine et les nuages sombres qui grondaient dans le ciel. Alors que le vent se levait, il s'arrêta pour retrouver son souffle, et sortit le schéma qu'il avait griffonné en hâte sous les indications du nouveau lieutenant en poste. Même s'il plissait les yeux pour pouvoir relire son gribouillage, des gouttelettes tâchaient le papier. Il essaya de le lisser mais dilua l'encre alors que la pluie s'intensifiait. Enfonçant la carte inutile dans la poche, il avança vers ce qu'il espérait être la bonne direction.
Par chance, la route s'arrêta rapidement pour laisser place à une pente inclinée qui menait vers une unique chaumière, à moitié enfouie sous les haies et arbustes. Le fait qu'elle se soit installée ici, si près et pourtant si isolée de la communauté qu'elle aimait le surprenait. N'était-ce pas difficile d'être si proche du lieu du crime ? Après Sandbrook, aucun endroit ne pouvait en être assez éloigné pour lui. Mais Ellie, tout comme sa situation, étaient différentes.
Resserrant son manteau, il frappa lourdement à la porte. Il était pressé de s'abriter de la pluie et anxieux de régler cette affaire. Il y avait des mois qu'il n'avait pas vu Ellie et il ne l'avait pas quittée en très bon termes. Il avait essayé de la dissuader d'assister au procès de son mari, mais elle l'avait ignoré. Il n'avait pas fallu longtemps à la presse pour avoir vent de sa présence, et les journalistes ne pouvant pas interviewer Joe s'en étaient pris à elle, de façon grossière et à grands coups de flashs photographiques. Alec n'avait rien pu faire et Ellie avait hurlé contre lui après qu'il l'ait sortie de la foule agressive. Alec savait qu'elle ne pouvait rien lui reprocher, qu'elle avait juste besoin de temps pour se calmer mais il avait perdu patience, lui rétorquant avec rage qu'il ne lui avait pas demandé de venir. Lorsqu'Alec fut prêt à faire un pas vers elle pour tenter la réconciliation, Ellie avait disparu en changeant scrupuleusement toutes ses coordonnées pour que la presse ne la retrouve pas. C'était pourquoi Alec était stupéfait de la retrouver si près de son ancienne maison et ce pourquoi il était là devant sa porte, dans la pluie torrentielle.
Alec jura dans sa barbe, maudissant l'âne buté qu'était Ellie, le foutu temps, tout le stupide petit village, et les incompétents du commissariat qui l'avaient appelé lui car ils étaient trop lâches pour s'occuper de toute cette histoire eux-mêmes. Il frappa encore une fois, et la porte s'entrouvrit. Reconnaissant l'ombre dans l'embrasure, il ravala une autre série de grossièretés.
« Bonjour Tom », dit Alec, se souvenant du prénom du fils aîné d'Ellie. « Je suis le capitaine Alec Hardy. Je travaillais avec ta mère. », lui rappela-t-il en montrant son ancien badge.
« Je sais », répondit Tom en hochant la tête avant d'entrouvrir un peu plus la porte.
« Est-ce que ta mère est là ? » demanda Alec. Tom secoua la tête mais jeta un regard inquiet par-dessus son épaule, indiquant involontairement sa présence dans les environs. Alec avait déjà remarqué que la voiture dans l'allée n'avait pas dû bouger depuis un moment.
« Je dois vraiment lui parler. Ça ne durera qu'une minute, promis », dit-il d'une voix calme au jeune garçon nerveux. « Est-ce que je peux entrer ? » demanda-t-il, aussi poliment que possible. Tom secoua la tête.
« Je ne dois laisser entrer personne ». Tom essaya de fermer la porte, mais Alec la retint de sa main.
« Tom s'il te plaît, je marche depuis le village dans la tempête. Est-ce que je peux au moins rentrer me sécher et appeler un taxi ? » supplia-t-il. Il n'avait pas besoin de faire semblant. Il était complètement trempé, un peu plus mouillé à chaque seconde. Tom se mordit la lèvre et Alec frissonna.
« D'accord, » répondit Tom en se retournant et en laissant la porte ouverte pour lui. « Mais si Maman l'apprend, je lui dirai que vous vous m'avez menacé avec votre arme ».
« Merci » dit Alec en fermant la porte, et en évitant d'expliquer au garçon qu'il avait rendu son arme quelques mois auparavant. Il espérait vraiment qu'Ellie ne l'avait plus non plus, redoutant qu'elle ne lui tire dessus en le découvrant dans sa maison.
Il retira son manteau ruisselant et le suspendit au crochet de la porte, à côté de la parka orange vif d'Ellie. Puis il se débarrassa de ses chaussures pleines de boue récoltée sur le chemin de la petite maison. Il n'avait pas besoin de donner à Ellie une autre raison de le tuer lorsqu'elle se déciderait à sortir de sa planque. Il croyait difficilement qu'elle ait pu se balader par ce temps, sans sa voiture ni sa parka, même s'il en venait.
Il était trempé et frigorifié jusqu'aux os mais désormais à l'abri. Mal à l'aise, il explora la maison d'Ellie, traversant la cuisine puis s'asseyant dans le salon, où Tom perché sur le bord du canapé prétendait être absorbé par la télévision.
« Tom, ça ne te dérange pas si je me fais du thé ? » demanda Alec doucement. « Je peux aussi te préparer quelque chose si tu veux ? ». Tom hésita, puis haussa les épaules avant d'éteindre la télévision.
« D'accord, je vous montre la cuisine » proposa le garçon, sautant du canapé et ouvrant le chemin. Alec suivit, remarquant qu'il avait encore poussé de quelques centimètres depuis leur dernière rencontre… Alec tressaillit en imaginant à quel point sa fille devait avoir changé.
A présent qu'il avait trouvé une excuse acceptable pour justifier la présence d'Alec, Tom semblait avoir commodément oublié qu'il ne devait rester que pour se sécher et appeler un taxi. Il aida Alec à préparer le thé, faisant mine d'en siroter lui-même, cachant péniblement le fait qu'il n'en appréciait pas encore la saveur et ce malgré une bonne dose de miel et de sucre en plus. Il jouait avec sa tasse et sa soucoupe pendant qu'Alec s'enquérait poliment de ce qui pouvait se passer dans sa vie d'adolescent. Tom y répondit d'abord avec réserve et timidité, puis avec plus de confiance et d'enthousiasme. Alec ne perdait pas de vu son objectif principal qui était de découvrir où pouvait bien se terrer Ellie, mais alors qu'ils continuaient à dialoguer, il commença à s'intéresser réellement au fils d'Ellie. Peut-être parce qu'il avait peu l'occasion de converser ou parce que sa fille lui manquait, Alec perdit rapidement toute trace de son but et du temps, alors que Tom et lui discutaient plaisamment de sport, d'école, et de la vie de Tom en général.
Alec ne jeta un œil à la montre qu'au moment où le bébé se mit à pleurer, et s'alarma de voir qu'une heure entière s'était écoulée, Ellie n'étant toujours pas apparue. Tom pâlit et abandonna Alec et son thé pour courir vers les escaliers. D'en bas, Alec pouvait entendre Tom rassurer l'enfant avec des mots doux et vides de sens, mais décida de le rejoindre à l'étage lorsque l'enfant continua à pleurer.
« Chut Fred, tu vas réveiller maman » chuchota Tom à son petit frère alors qu'Alec atteignait la chambre. Alec se figea, jetant un œil dans le couloir à la seule porte close. C'était donc là que « Maman » se cachait. Alec se sentit soudainement honteux de s'être introduit chez elle alors qu'elle avait peut-être de bonnes raisons de l'éviter.
Tom apparu dans l'embrasure de la porte, tenant difficilement sur sa hanche le bébé potelé.
« Je crois que Fred a faim » dit-il, le propulsant brusquement dans les bras d'Alec qui eut à peine le temps de l'attraper avant que Tom ne se précipite en bas dans la cuisine. Jetant un dernier regard à la porte fermée, Alec suivit Tom en portant Fred.
Tom semblait en savoir beaucoup plus sur la manière de s'occuper d'un jeune enfant qu'Alec lorsque sa fille avait le même âge. Tom avait tellement grandi en l'absence de son père… Joe était père au foyer et avait sans doute passé plus de temps avec ses deux fils que ne l'avait pu leur mère. Cette pensée le heurta violemment et Alec commença à saisir l'impact qu'avait pu avoir la perte de Danny et de son père sur Tom. Jusqu'à présent, il n'avait pensé qu'à Ellie. Mais le jeune garçon éreinté posté devant lui, et le tout petit qui refusait de s'asseoir sur ses genoux lui rappelèrent qu'elle n'était pas la seule à souffrir de cette situation.
Deux heures plus tard, Alec retira doucement l'enfant endormi des bras de son grand frère, épuisé à force de courir derrière lui en le maintenant silencieux pour ne pas réveiller leur mère. Tom était à présent endormi sur le canapé, et Alec n'avait pas le cœur à le réveiller. Il attrapa délicatement Fred et s'appliqua à le ramener sans bruit dans son petit lit.
Il rencontra plus de difficultés que prévu, non seulement à cause de la fatigue qui faillit le faire trébucher dans les escaliers mais aussi car il ne se souvenait plus comment porter quelqu'un de si petit et désarmé. Le petit garçon était pelotonné contre sa poitrine, bavant et parfaitement inconscient de la tempête qui secouait les cœurs de son frère et de sa mère. Alec se souvint de l'époque où sa fille se blottissait confortablement dans ses bras, et fut tenté par un puissant instinct parental de bercer Fred sans s'arrêter pour le protéger de l'horreur qui l'attendait derrière la porte d'entrée. La pluie s'écrasait contre les fenêtres et le vent sifflait entre les branches, rappelant à Alec qu'il ne pouvait rien contre ces forces de la nature. Lui qui avait si bien protégé sa propre fille qu'elle n'avait pas voulu le voir ni lui parler cette dernière année, que pouvait-il espérer pouvoir faire pour les fils d'Ellie ? Avec regrets, il déposa l'enfant dans son petit lit et l'observa.
Il ne sut pas combien de temps il passa à contempler Fred dormir en écoutant la tempête mugir à l'extérieur de la maison, mais il finit par s'assoir et s'assoupir dans le fauteuil à bascule à côté du lit.
Quand il se réveilla, le vent rugissait et la tempête avait pris les traits terrifiants d'Ellie Miller. Elle n'était pas armée, mais il percevait sa colère et son envie de transformer n'importe quel objet de la pièce en arme mortelle, y compris les jouets les plus inoffensifs de Fred.
