« No.6 » est l'œuvre d'Atsuko Asano. La traduction japonais-anglais a été faite par 9wave (version anglaise ici : 9th-ave. blogspot .fr/ -» supprimez les espaces). Je ne fais que traduire en français, de fait, les personnages, l'œuvre, son univers et le texte ne m'appartiennent pas, et je ne touche aucune contrepartie financière pour cette traduction.
ATTENTION : ceci est le début du tome six. Les cinq premiers tomes sont disponibles en français aux Editions Rocher (ou sur la Fnac, Amazon…). N'oubliez pas de soutenir l'auteur !
Chapitre 1 : « Connaître ce que j'ai fait ! »
Connaître ce que j'ai fait ! Mieux vaudrait ne plus me connaître moi-même
Eveille Duncan à force de frapper. Plût au ciel vraiment que tu le pusses !
MacBeth, acte II scène 2.
Il entendait le son du vent. C'était un son sec, mélancolique.
Ca ne peut pas être…
Shion s'arrêta et cligna des yeux. Il faisait noir. Même si ses yeux s'étaient accoutumés à l'obscurité, elle se reflétait dans ses yeux et il ne voyait que du noir. Et, évidemment, il n'y avait pas de vent qui soufflait.
Ici, ils étaient sous terre.
Un lieu au sein de No.6 – plus précisément, au sein des ténèbres. Les fondements du Centre Correctionnel. Bien sûr qu'il n'y avait pas de vent qui soufflait. Il n'y avait tout simplement pas moyen qu'il eût entendu un tel son. Mais il avait vraiment entendu un sifflement aigu. Ca n'avait été qu'un court instant, mais il l'avait entendu.
Ce n'était pas un son qu'il avait déjà entendu dans No.6, où il vivait encore peu de temps auparavant. Ce n'était pas une brise qui secouait doucement les abondantes canopées, ni qui portait la douce senteur des fleurs. C'était…
Le vent des ruines.
C'était les pleurs du vent qui sifflaient dans l'hôtel en ruine du Bloc Ouest. C'était un vent froid. A chaque fois qu'il le sentait contre son corps, il se souvenait de la sensation du froid s'infiltrant jusque dans la moelle de ses os. Et bien sûr, les gens comme les personnes âgées qui s'effondraient sur les routes, ou les enfants vidés de leur énergie par la famine, étaient fouettés par ce vent glacial et mourraient gelés. C'était un vent hivernal, cruel et impitoyable.
Mais il lui manquait.
Il avait regretté bien plus souvent le froid glacial qui soufflait dans les ruines que les douces et inoffensives brises de No.6.
Qu'est-ce qu'Inukashi faisait en ce moment même ? Etait-il en train de faire bouillir de la nourriture pour ses chiens ? Etait-il occupé à recompter le bénéfice de sa journée ? Inukashi, avec sa peau foncée, ses cheveux d'un noir d'encre et son corps maigre.
Il avait laissé un bébé aux soins d'Inukashi. Il lui avait imposé ce petit garçon contre son gré.
Arrête tes conneries, Shion. J'essaie de faire des affaires, ici, dans mon hôtel. Je dirige pas un orphelinat.
Shion pouvait imaginer sa tête, fronçant les sourcils avec dégoût.
Désolé, Inukashi. Je ne pouvais compter sur personne d'autre. Je n'avais pas d'autre choix que de m'en remettre à toi.
Tsk.
Inukashi fit claquer sa langue.
Tu fais chier où que tu sois, hein ? Okay, je m'en occupe. J'ai quand même une once de compassion dans mon cœur. Mais c'est une petite once, et même un clébard se détournerait. Pas le choix, je pense, l'un de mes chiens a risqué sa vie pour protéger ce bébé. Je peux pas juste le balancer comme ça… Regarde-moi, je suis une chiffe molle. Je me rends malade tout seul !
Inuksahi, toute ma gratitude.
Ta gratitude ne fait absolument pas mon bonheur. Ca ne me rapporte rien. Shion, je vais m'occuper de ce bébé pourl'instant. On est d'accord ? Seulement pour l'instant. Tu ferais mieux de revenir le chercher. T'as décidé de t'en occuper, alors tu te démerdes. Compris ? Tu ferais mieux de revenir le – …
« Shion. »
Nezumi se retourna et l'appela par son nom. Il pouvait voir distinctement la paire d'yeux gris brillant. Même dans de telles ténèbres, les yeux de Nezumi attrapaient la lumière et la diffusait. Ou – Shion laissa ses pensées vagabonder.
Ou pourrai-je toujours suivre ces yeux, même s'il n'y avait plus de lumière, même si j'étais entièrement dans les ténèbres, sans un rai de lumière pour illuminer mon chemin ?
« Ne t'arrête pas de marcher. Reste bien derrière moi. »
« Aah- oui. Pardon, j'étais perdu dans mes pensées. »
« Perdu dans tes pensées ? »
« J'ai cru entendre souffler le vent. Comment le vent qui souffle dans les ruines chez Inukashi. Je sais que j'entends des trucs, mais- Nezumi. »
« Hm ? »
« Je me demande ce qu'Inukashi fait en ce moment. »
Nezumi cligna des yeux. Shion faillit le faire soupirer.
« T'as du cran. »
« Hein ? »
« Ce n'est pas tout le monde qui pourrait se perdre dans ses pensées dans une telle situation. Il y a probablement des tonnes de gens qui feraient une crise de nerds, mais d'être capable d'entendre le vent souffler, ou même de penser à d'autres gens… C'est impressionant ! Tout ce cran que tu as te places sûrement au rang des dieux. Tu me laisseras te vouer un culte, tous les jours, pas vrai, chaque matin et chaque après-midi ? »
« Serais-tu sarcastique ? » dit Shion d'une voix monotne.
« Oh non, jamais », répondit Nezumi. « Jamais je n'aurais le courage de dire du mal d'un dieu. Je suis sincèrement impressioné. Mais – »
Shion fut attrapé par le bras. Ca lui faisait mal. Il sentit les doigts de Nezumi s'enfoncer en lui. Il savait quelle force avaient ces doigts, malgré leur apparence fine et presque délicate. Nezumi avait tant de fois serré son bras, le faisant grimacer de douleur. Tant de fois, il avait attrapé son bras et l'avait tiré vers le haut. Encore et encore, d'indénombrables fois – de la mort vers la vie, du désespoir vers l'espérance, de la fiction vers la réalité, Shion avait été capable d'arrêter de ramper et de se relever grâce à ces doigts.
« A partir de maintenant, aies plus les pieds sur terre. On s'en fout d'Inukashi. Pense uniquement à te protéger toi. »
« Compris. »
« … Tu as vraiment compris ? »
« Oui. Probablement. »
« Probablement, hein. Rien ne me rassure moins. »
Nezumi se mit soudainement à rire. C'était un petit rire, mais c'était un rire léger, rempli d'hilarité.
« Ecoute un peu la conversation qu'on a, dans cet endroit, dans cette situation ! Nous sommes la quintessence de la désinvolture, je pense, toi et moi. Peut-être serais-je capable de rejoindre les dieux si je continue de traîner avec toi. »
Son ton changea alors brusquement, et devint celui qui était si sérieux et sévère. Le bout de ses doigts s'enfonça avec encore plus de force.
« Peu importe ce qui va arriver, ne t'éloigne pas de moi. Il faut continuer avec notre propre force. Je te l'ai déjà dit, je ne le répèterai pas. »
Shion acquiesça. Nezumi lui tourna le dos et reprit sa marche, chacun ayant vu ou senti la légère inclinaison de la tête de Shion en réponse. La silhouette devant lui ne se retournerait pas aussi facilement. Shion le savait très bien.
S'il n'était pas désespéré de vivre, s'il ne s'était pas aggripé à la vie, Nezumi ne se serait pas retourné.
Nezumi n'aurait jamais révéré un dieu désinvolte et si peu observateur. Shion prit une goulée d'obscurité et continua d'avancer.
Un fin sentier continuait en pente douce, dans la fissure entre les gros rochers. Il était juste assez large pour laisser le passage à un adulte. Il était peut-être même plus étroit que le précédent couloir, coulé dans le béton avec de petits leds à égale disance. Ce n'était pas un long voyage, mais les virages et les tournants le rendaient difficile à parcourir.
Mais au moins –
Shion essuya sa sueur avec le dos de sa main.
Mais au moins, ça ne sent pas le sang, ici.
La puanteur du sang qui emplissait l'autre couloir était ici absente. Il n'y avait pas les cris ou les gémissements des dizaines de personnes agonisantes – assassinées.
Il n'y avait que l'obscurité.
Même si ce n'était que pour un court instant, même s'il y avait une réalité derrière ce que l'imagination de Shion attendait pour après cette obscurité, comme elle l'avait toujours fait, il n'aurait pas à respirer la puanteur des gens injustement et impitoyablement anéantis.
Il en était reconnaissant. Comme s'il avait trouvé une oasis dans le désert, il était reconnaissant.
Tu es naïf.
Il se mordilla la lèvre inférieure.
Nezumi n'avait même pas besoin de lui dire. Il était tellement naïf.
Je ne peux juste pas le sentir. Je ne peux juste pas l'entendre. Je ne peux juste pas les voir à cause du mur qui nous sépare d'eux.
Mais cela continue, juste derrière moi.
La réalité de ces dizaines de personnes – y compris des nouveaux-nés – qui étaient injustement et impitoyablement anéanties existait toujours, sur la même terre sur laquelle Shion se tenait, juste là, à cet instant.
Qu'il ne puisse pas le sentir, qu'il ne puisse pas l'entendre, qu'il ne puisse pas le voir, ne signifiait pas que ça n'existait pas. Qu'il soit arrivé à cette oasis ne signifiait pas que le désert avait disparu.
Je suis naïf et idéaliste. Il ne pouvait s'empêcher de se trouver des excuses, d'essayer d'oublier la colère qu'il avait ressenti lorsqu'il avait été témoin de la brutalité. Il voulait préserver ses yeux de ces choses macabres. Il essayait de se recroqueviller et de se prêter pleinement au confort de tomber dans un sommeil ignorant.
Je suis naïf, et je suis faible.
Il suivit le tracé du mur avec sa main, et fit de son mieux pour ne pas perdre Nezumi.
La seule chose importante pour l'instant était de le suivre. Et je l'ai toujours suivi. Il avait parcouru de nuit un chemin pour la première fois dans le Bloc Ouest. Il avait même foncé. Si ce n'était pour cette expérience, il ne serait probablement pas capable de traverser ces ténèbres oppressantes qui semblaient lui écraser les yeux.
Dans ce sens-là, je me suis un peu endurci, se dit-il à lui-même. Crois en toi. Tu as ta propre sorte de force enfouie au plus profond de toi. Crois en tois de tout ton cœur. C'était facile de tomber dans le dégoût de soi, et de se vautrer dans la défaite – mais cela n'avait pas de sens. Croire en soi-même est une force. Avec cette force comme carburant, comme arme, on peut surmonter d'innombrables difficultés.
Shion canalisa sa concentration sur la plante de ses pieds, et avança un pied à la fois. Il vit une lumière. Elle était faible. Elle devient progressivement plus lumineuse sous ses yeux.
Le visage de Nezumi glissa dans cette faible lumière lorqu'il regarda derrière lui. Shion accéléra l'allure.
« Oh –». Sa respiration se bloqua dans sa gorge.
Ils avaient émergé dans une chambre spacieuse. Bien plus spacieuse que là où Nezumi et l'homme couleur sable s'étaient battus. Le plafond était haut. Il semblait faire presque trois étages de haut. Les mêmes rochers escarpés saillaient tout autour.
Cet endroit est naturellement une série de caves, immense et complexe. C'est ce que Nezumi lui avait dit. Cela devait donc être une chambre que la nature avait créée. Des bougies étaient allumées ici et là dans des crevasses, mais ce n'était pas tout, il y avait aussi des lampes à volet à certains endroits. Elles étaient toutes de faibles mais chaleureuses sources de lumière. Ellese étaient magnifiques, aussi, comme de petites fleurs de couleurs enflammées, qui éclosaient dans les alcôves de pierre.
Alcôves ?
Shion plissa les yeux. Il retint son souffle, et plissa encore plus les yeux, autant qu'il le pouvait. Il retint encore son souffle.
Une ombre bougea.
Une, deux, trois, quatre… Ce n'étaient pas des souris, ou de petits animaux. De nombreuses ombres bougeaient tout autour. Elles se tenaient sur deux jambes, et se chuchotaient des choses entre elles. Sur deux jambes, chuchotant…
Des humains !
Il avait une boule dans la gorge. Son cœur battait.
Des humains. Il y a des humains ici. Ils nous observent depuis les alcôves. Des humains. S'il plissait encore un peu plus les yeux, il pouvait voir une large caverne ouvrant sa bouche évasée devant les chandelles allumées dans les crevasses. Il y avait des tunnels encore plus loin dans ces caves. Ces gens avaient probablement rampé hors de là.
Shion ne pouvait pas les distinguer individuellement avec sa vue, mais il pouvait dire qu'il y en avait de taille et stature variées.
Il y avait des hommes et des femmes, des adultes et des enfants. Ils étaient tous identiquement penché en avant, leur regard fixé sur eux. Shion avait l'impression qu'il pouvait voir les yeux de chaque personne étinceller s'il les fixait suffisament longtemps.
« Nezumi, ces gens… »
« Qui penses-tu qu'ils soient ? »
« Oh – … Des survivants. Ils doivent être des gens comme nous, qui ont réussi à échapper à l'exécution.
« Faux. » Nezumi secoua la tête. C'était un geste alangui, inhabituel chez lui. « Ils vivaient là avant tout ça. »
« Avant ? … Qu'est-ce que ça signifie ? »
« Tu vas voir très bientôt. »
« Tu vas voir très bientôt », je parie que tu as raison.
Tu verras. Tant que tu auras la volonté et la force.
Shion serra le poing. C'était facile de questionner. Il n'avait fait que poser des questions jusque là. Il avait toujours immédiatement, si facilement, demandé à Nezumi la bonne réponse sans essayer de décoder la réalité qui apparaissait dans ses yeux.
Ca ne marche plus maintenant.
Il trouverait la réponse lui-même. Il la comprendrait. Il la décoderait. Les autres gens étaient les autres gens, même quelqu'un d'aussi proche que Nezumi. Il ne serait pas capable d'interpréter la vérité s'il continuait à s'appuyer sur les mots des autres gens. Il ne serait pas capable de faire face à une réalité qui surpassait son imagination. Il ne serait pas capable de rester l'égal de Nezumi.
Il devait l'interpréter lui-même.
Nezumi porta son regard sur Shion. Ses yeux gris se troublèrent. Chassant ce trouble en clignant des yeux, il épousseta sa main d'un geste fluide. C'était un mouvement grâcieux, propre à lui.
« Regarde, n'est-ce pas spectaculaire ? Tout le monde est sorti pour la parade de bienvenue. »
« Tu es célèbre même dans un endroit comme celui-ci, hein ? »
« – Idiot. Shion, c'est ton accueil. »
« Mon ? »
« C'est toi le spectacle, là. C'est inouï qu'un étranger vienne ici. Et un résident de No.6, qui plus est. »
« Un ancien rédisent », corrigea Shion. « Je n'en suis plus un. J'ai jeté ma carte d'identification il y a un bon moment. Je ne suis plus un citoyen de cette ville. »
« Ne monte pas sur tes grands chevaux. C'est juste une expression. »
« Je vais monter sur mes grands chevaux », dit opiniâtrement Shion. « Ce n'est pas juste une expressoin. Je ne suis pas aussi faible que tu ne le penses. Je ne suis plus attaché à No.6. »
Ce n'était peut-être que de la bravade, mais Shion carra les épaules du mieux qu'il put.
Je suis faible. Mon esprit et mon corps sont trop fragiles. Mais rien ne pourra ébranler ma résolution. Rien ne peut semer la confusion dans mes sentiments. Ma résolution de ne pas vivre dans, mais hors de la ville mon désir de vivre avec toi rien ne peut ébranler ça, il n'y a pas de cafouillage possible.
« Qui a dit que tu étais faible ? »
« C'est ce que tu dis toujours. »
« Jamais. Tu as des super pouvoirs. Tu m'as simplement soufflé avec ton éclat là-bas. C'était vraiment quelque chose… Je suis même très impressioné. Je le suis certainement. » Nezumi haussa les épaules. « Et je n'aurais pas pensé que tu m'enquiquinerais au moindre mot mesquin et commencerais à t'en plaindre. Pas dans cette situation, ou beaucoup moins. »
Skrit, skrit, skrit.
Un rat d'égout grimpa sur le corps de Shion et s'assit sur son épaule. Il était plutôt gros comparé à Hamlet ou Cravate. Et il sentait le pourri. Mais il remuait son museau et inclinait sa tête sur le côté de la même manière. Un autre rampa jusque sur son autre épaule. Il colla sa tête dans les cheveux blancs neige de Shion et y enfoui sa frimousse. Encore un autre – un bébé rat, cette foi –, vint se frotter contre ses pieds. Un autre vint, et encore un autre.
Les rats montaient et descendaient sur le corps de Shion, pépiant affectueusement.
Skrit, skrit, skrit. Chit, chit, chit.
« Hey, arrêtez ça, » dit Shion, réprimant un rire. « Je ne suis pas un terrain de jeu. Arrêtez ça, ça chatouille ! ». Il secoua son corps.
L'air bourdonnait. L'obsucrité était oppressante. Shion pouvait sentier la présence des habitants de la roche : des respirations sifflantes, murmures inaudibles, les corps qui se déplaçaient, les regards furtifs.
« Un enfant intrigant ».
Une voix pleuvait d'en haut. C'était une voix faible, mais qui résonna clairement. Ce n'était pas tout à faire le niveau de chant de Nezumi, mais c'était un son profond, doux, qui glissait confortablement dans les oreilles. Etait-ce la même voix que quelques instants au paravant ? La voix qui était venue de ce vide obscur ?
« Laissez-nous entendre votre histoire ». Etait-ce la même voix qu'à ce moment ?
Il regarda vers le haut.
Il vit le visage d'un home assis sur une chaise au milieu d'une alcôve, dans un endroit qui s'avançait comme un balcon. Du moins… Il pensait que c'était un homme. Il ressemblait à… Un vieil homme avec de longs cheveux blancs et une barbe blanche, vêtu d'un vêtement aussi long qu'une robe. Il faisait trop sombre pour voir son visage.
« Un enfant intriguant. Tu n'as pas suscité la moindre appréhension ou animosité chez les souris. Puis-je te demander ton nom ? Comment t'appelle-t-on ? »
« Je suis Shion. »
« Shion ? Ah, c'est un nom magnifique. »
« Merci pour… Heu, le compliment. » balbutia Shion. « Et vous êtes ? »
« Moi ? Tu me demande qui je suis ? »
« Quel est votre nom ? »
Bzzzz.
L'obscurité ondoya avec encore plus de force. Les rats babillaient sur ses épaules. Des rires rententirent. De tous côtés, des rires s'élevèrent, différents, et pleuvèrent sur Shion.
Ha, ha, ha.
Son som, il a dit.
Ha, ha, ha.
Il a demandé son nom !
Ha, ha, ha. Ha, ha, ha. Ha, ha, ha.
Il n'avait pas la moindre idée de pourquoi cela les faisaient rire. Il avait seulement demandé le nom de cet homme. Pourquoi cela causait-il une telle hilarité ?
Ha, ha, ha. Ha, ha, ha.
Les rires ne cessaient pas. Shion se tourna pour regarder Nezumi, qui se tenait à ses côtés.
Nezumi resta immobile. Il ne souriait pas. Evidemment. Pas d'expression sur son visage. Il avait l'air d'une statue.
« Rou ». Une voix profonde dans l'obscurité ondulante. Le bruit dans les cavernes cessa immédiatement. Un silence presque douloureux tomba, comme ceux que l'on peut entendre dans une forêt quand le vent cesse de souffler. Dans ce silence, seuls les mots de l'ancien se déployaient tranquillement.
« Rou. C'est comme cela qu'on m'appelle. »
« Rou–… C'est votre nom ? »
« Peut-être, peut-être pas. Cela veut juste dire ''vieille personne'' ».
« Alors ce n'est pas votre vrai nom ? »
Il y eut un silence.
« Jeune homme. Personne ici n'accorde une grande importance aux noms. Nezumi ne t'a-t-il pas appris cela ? »
A ce propos…
Shion expira.
A ce propos, je ne connais toujours pas le vrai nom de Nezumi.
« Rou. » Nezumi bougea. Il avait avancé d'un pas. « Je veux que tu écoutes notre histoire ».
« Alors raconte-la. » L'ancien se redressa sur sa chaise. « Tu es revenu. Nous n'étions jamais supposés nous revoir, et pourtant tu es là, sous mes yeux. Nous écoutons ta raison. »
« Je t'en suis reconnaissant. »
« Reconnaissant ? Nezumi, je vois que tu es devenu faible et lâche depuis que tu as été balloté par le vent dehors. Mais peu importe à quel point tu es devenu faible et lâche, j'espère que tu n'as pas oublié les règles. »
« Evidemment que non. »
« Ceux qui ont quitté cet endroit ne doivent jamais y revenir. Tu as brisé ce tabou. Tu dois dédommager. »
« Je sais. Je paierai la pénalité. Alors écoute-moi, s'il-te-plaît. »
Le vieux claqua des doigts. Bien que Shion ne l'air pas remarqué plus tôt, deux longues perches étaient attachées aux pieds de la chaise de l'ancien. Il aurait d'ailleurs été plus adapté de l'appeler un palanquin qu'une chaise.
Deux hommes vinrent tenir les perches et hissèrent le vieux avec le palanquin.
Ses jambes ?
Rien ne remplissant la partie basse de la robe du vieux. L'ourlet pendait, sans vie. Il avait perdu ses jambes à partir du genou. Les deux.
Le palanquin avec le vieux dessus commença à descendre lentement du gros rocher, comme s'il glissait le long du mur. Une silhouette sombre, dont les longs cheveux étaient rassemblés en une queue de cheval, vraisemblablement une femme - au vu de sa silhouette-, balayait le chemin devant le palanquin avec ce qui ressemblait à un balai. Elle était comme un précurseur pour une procession.
Il y avait un chemin. Un chemin juste assez large pour que les gens soient épaule contre épaule lorsqu'ils passaient. La pente était raide, mais les hommes marchaient progressivement vers le bas, sans rater un pas.
Ce n'était pas quelque chose de naturel. Les passerelles avaient été creusées dans les rochers par des mains humaines. Si on regardait de plus près, les chemins couvraient tout le long des murs rocheux, sans doute structurés de façon à ce que les gens puissent aller et venir librement.
C'est… Une colonie ?
Shion étudia son nouvel environnement. Dans le même temps, il mit son cerveau en marche. Des cavernes, qui étaient sans aucun doute des résidences des chemins dans les murs de pierre cette enceinte l'espace sombre qui s'étendait au-delà – il pouvait presque sentir quelque chose de bouilli, ou en ragoût. Et légèrement, très légèrement, il pouvait sentir le vent. Ce qui signifiait que l'air bougeait, et que cet endroit était relié au niveau du sol. C'était une colonie d'humains.
Une colonie souterraine ?
Il maîtrisa ses pensées, qui menaçaient de s'égarer dans tous les sens. Il les organisa, et chercha un fil cohérent.
Nezumi avait dit que ces résidents de l'obscurité n'étaient pas des gens qui avaient survécu à la Chasse. C'était peut-être ça. Un monde souterrain, que les rayons du soleil ne pouvaient atteindre, aurait des conditions trop difficiles pour que des gens puissent y vivre. Les humains étaient des organismes faits pour la vie sur terre. Il semblait invraisemblable qu'une personne puisse survivre dans un endroit où il n'y avait presque aucun changement dans la quantité de lumière, d'air, d'environnement naturel. Mais devant ses yeux, il y avait ces gens eux-mêmes, et des signes de résidence humaine.
Ce qui s'étendait devant lui n'était clairement pas quelque chose qui s'était créé du jour au lendemain. Il l'aurait parié. Ces gens devaient vivre sous terre depuis très, très longtemps pour avoir établi leur colonie, et l'avoir progressivement adaptée de cette manière. C'était la seule hypothèse qu'il pouvait trouver.
Shion laissa inconsciemment échapper un soupir.
Souviens-toi de cet endroit. Les fondations du Centre Correctionnel. Qu'est-ce qu'une colonie fait ici ? Est-ce une coïncidence ?
Peut-être…
Les pensées de Shion le frustraient. Peu importait à quel point il y pensait, il n'arrivait pas à comprendre. Il ne pouvait s'avancer sans spéculer. Mais c'était aussi pourquoi sa pensée était toujours ardue. Il spéculait. Il ne concevait que des théories commençant pas « et si ». Désespérément.
Et si ces gens qui vivaient ici depuis longtemps – dans cet endroit qui était une série de larges caves – étaient là depuis le début ?
Des indigènes…
Et si c'était des gens qui vivaient sur cette terre longtemps avant la naissance de l'Etat-nation de No.6 ?
La zone du Bloc Ouest avait été une petite mais magnifique ville. Beaucoup de gens, Rikiga compris, y avaient résidé. Sa mère y avait été. Et son père – bien qu'il n'ait aucun souvenir de lui ou de son visage – y avait aussi été. La ville avait évolué, et était devenue la mère de laquelle No.6 était née. Mais ce n'était pas la ville qui avait changé, c'était les gens. Sous les mains humaines, les murs massifs constitués d'un alliage spécial et l'énorme cité-était étaient nés. Hors des murs, les vestiges de la ville étaient devenus un terrain abandonné et inutile connu comme étant le Bloc Ouest. Mais c'était uniquement le côté ouest.
La ville de l'ouest était-elle le seul endroit que No.6 avait détruit ? Que dire à propos des montagnes du nord, des forêts, des plaines herbeuses qui s'étendaient du sud à l'est, des lacs et marais qui parsemaient la terre de l'est au bord de l'ouest ? En considérant le terrain géographique de No.6, il était logique de penser qu'elle se serait étendue dans les quatre directions, proliférant et s'étendant…
Un frisson parcourut son échine.
Dans les montagnes du nord, les plaines du sud, les marais de l'est. Quelque part, une race de gens était ignorante de ce que Shion avait vécu. Et pas qu'une race. Dans les montagnes, les forêts et les plaines, des gens s'occupaient de leur propre vie. Dans ces cavernes, aussi…
Des indigènes. Des gens qui avaient pris place dans ces caves à une date reculée.
Il y avait eu des gens d'un monde différent dans la ville où sa mère et Rikiga avait vécu ils étaient probablement restés sur leur propre territoire, comme les « gens de la ville » étaient restés sur le leur, et n'avait aucun contact avec eux. Peut-être qu'aucun de ces groupes n'avait conscience de l'existence de l'autre.
Ce tronçon de terre avait autrefois été une forêt tentaculaire. Sur cette planète, il n'y avait eu que six régions qui avaient rempli les conditions nécessaires à la vie humaine.
Les gens avaient construit des villes dans ces régions, et ces villes avaient mué en villes-états. Tirant des leçons morales de l'Histoire, ils avaient aboli les guerres civiles, et entre les états. Ils s'étaient mis d'accord pour dire que l'abolition de tout pouvoir militaire était la base pour la survie de l'Humanité et, de fait, ils avaient agi en concordance avec le Traité de Babylone, qui traitait de l'abolition de toute armée et de toute arme. Toujours en accordance avec le traité, chaque cité avait écarté son nom unique et adopté un simple numéro comme titre – de No. 1 à No. 6.
Les six cités, tout en respectant la singularité et l'indépendance de chacune, avaient cependant maintenu de forts liens et étaient conscientes d'appartenir à une même nation, et les leaders politiques et les populations étaient d'accord sur le fait que c'était cette mentalité qu'ils devaient avoir.
Ces terres sont la seule chose dont nous avons hérité. Une autre destruction n'est pas guerre est maléfique. Elle mène tout à l'extinction. Elle menace toute notre existence. Nous devons abandoner toute arme pour le future de l'humanité.
Sous couvert de cette idéologie, nous fonderons six cités reliées par l'amitié et la compréhension.
De No.1 à No.6.
Les six régions étaient bénies par des conditions naturelles plus favorables que nulle part ailleurs. Tout était pleinement utilisé – l'abondance de la nature, l'intelligence humaine et la technologie scientifique – pour construire la cité utopique, l'une des rares de l'Histoire.
C'était la naissance de la ville Sainte de No.6.
C'était un pan de l'Histoire que Shion avait appris en tant que candidat d'élite dans sa salle de classe parfaitement équipée.
La sensation de froid s'était encore accentuée. Il se sentait gelé jusqu'au bout des doigts.
S'il fermait les yeux – mais même s'il les gardait ouverts – il pouvait voir des images de la Chasse en flash au plus profond de son esprit. C'était la réalité. C'était des scènes qu'il avait vu de ses propres yeux.
Des barraques avaient été mises en pièces, des tentes démolies. Les gens terrifiés qui avaient fui avaient été impitoyablement assassinés. Hommes et femmes, jeunes ou âgés, même les bambins avaient été indistinctement pulvérisés. Les armes les plus modernes avaient attaqué des gens qui, pour risposter, ne pouvaient que lancer des pierres. C'était un massacre dans tous les cas.
« L'abandon de toute arme », en effet.
Il s'était mordu la lèvre sans réfléchir. Le goût du sang se répandit dans sa bouche. Il l'avala avec sa salive. Il ne savait pas à propos des autres villes. Mais – Mais…
Tout du moins, il savait que No.6 était en passe de devenir un état armé avec une puissance militaire écrasante.
Depuis quand ?
Il avala à nouveau sa salive ensanglantée.
Quand la cité a-t-elle commencé à changer ? Depuis quand a-t-elle commencé à différer des politiques et idéaux du Traité de Babylon ? Depuis quand… Depuis … Le début ?
