DISCLAIMER : Cette histoire appartiendra toujours à BCooper, qui m'a donné l'autorisation de traduire son oeuvre, et je n'en suis que la traductrice !
Merci à Mellucky pour la correction du chapitre. Tu roxx.
.
NDT : Je remercie les reviewers anonymes, et ceux qui sont venus lire le premier chapitre. J'espère que cette fanfiction saura vous toucher autant qu'elle m'a transportée. J'espère que d'ici la fin de cette magnifique aventure, elle vous hantera pendant quelques temps ! Parce qu'elle est vraiment sublime, cette histoire. Et méfiez-vous, elle peut aussi vous surprendre.
Je vous souhaite une bonne lecture et je rappelle que le lien vers la fanfiction originale se trouve sur mon profil !
Bonne lecture again, mes agneaux !
CHAPITRE 2
.
.
.
Cette fille d'en bas de la rue frappait toujours à la porte avec son pied. Deux tap-tap et puis un coup plus bruyant. Cela rendait le père de Jack furieux, mais il ne pouvait pas se permettre de la frapper parce qu'elle n'était pas l'un de ses enfants. Et c'était une fille de toute façon, mais si elle avait était sa gosse, le fait qu'elle soit une fille ne l'aurait probablement pas arrêté. Il s'abstenait de frapper Lola, parce qu'elle était tellement malade qu'avec un seul crochet du droit, son crâne entier pourrait se briser et il irait en prison pour meurtre. Le père de Jack ne serait pas bien en prison. En prison, il n'aura pas le droit de boire et de dormir toute la journée sur le canapé. Et, ils ne le laisseraient probablement pas se plaindre autant qu'il le faisait lorsqu'il était chez lui, de toute manière.
— Putain… Qu'est-ce qui ne va pas avec cette fille ? lança-t-il, reposant sa tête sur la table branlante de la cuisine.
Sa joue était à mi-chemin d'un tas de vieux ketchup. Il ne l'avait pas remarqué. Il avait une trop grosse gueule de bois.
— Dis-lui de foutre le camp, Jack.
Jack se disait que quelque chose clochait chez cette fille, presque tous les jours. Mais en entendant son père lui demander ça comme ça, l'entendre parler d'elle avec sa voix forte et rauque… quelque chose à ce propos lui donnait envie de prendre la bouteille vide d'alcool au pied du canapé et d'avancer vers son père. S'il le frappait bien, il pariait qu'il pourrait le tuer sur le coup. Il n'aurait même pas eu le temps de cligner des yeux. Un mouvement du bras, et Jack ne sentirait plus jamais son poing gras claquer contre sa tempe… un grand coup de bouteille en verre contre son crâne, et Jack ne l'entendrait plus jamais jurer dans la même phrase que « cette fille ».
Peut-être qu'il l'aurait fait. Peut-être qu'il aurait pu directement aller vers le canapé, ramasser la bouteille, et commencer à marteler son père avec, jusqu'à ce qu'il meure. Peut-être qu'il l'aurait fait.
— C'est Louise ?
Peut-être qu'il l'aurait fait.
— Jack ? Jack, est-ce que c'est Louise ?
Un autre tap-tap et un coup plus fort. Le père de Jack gémit.
— Si vous, les gosses, vous ne fermez pas votre putain de gueule de merde, je vais—…
Jack se retourna et se dirigea vers la porte. Elle s'apprêtait à lever le pied pour deux autres tap-tap, mais elle s'arrêta et sourit quand elle le vit. Toujours souriante. Jack aimait imaginer qu'elle souriait seulement pour lui, mais en réalité, il savait que c'était faux. Elle souriait à tout le monde. Elle souriait même aux chiens. Même aux grosses brutes qui lui hurlaient dessus.
— Qu'est-ce qui t'a pris si longtemps, hein ? demanda-t-elle.
Lola apparut derrière Jack, et essaya de le pousser pour passer devant lui. Jack la dégagea hors de son chemin (une chose facile à faire, en raison de sa silhouette fragile) et il s'appuya contre le chambranle.
— Et c'était quoi tous ces cris ?
— Nous étions en plein milieu d'un combat de pouces. C'est devenu assez intense.
La jeune fille éclata de rire, en plissant le coin de ses yeux. Elle avait les yeux les plus bleus que Jack n'avait jamais vus. Ils n'étaient pas comme tous les autres yeux bleus qu'il avait déjà croisés. Il y avait un garçon dans sa classe qui avait les yeux bleus, mais les siens étaient ternes et foncés, d'un bleu marine assez laid. Et la fille qui travaillait à la quincaillerie avait les yeux bleus aussi, mais les siens avaient une réelle couleur brumeuse. Ça vous donnait en quelque sorte l'impression qu'ils étaient sales et qu'ils avaient besoin d'un bon récurage. Ils ne ressemblaient en rien à ses yeux. Ils étaient limpides, avec une couronne bleu foncé qui doublait ses iris, qui étaient d'une presque choquante couleur cobalt limpide. Une fois, au lieu des bonbons, Jack avait emmené Lola et lui avait acheté un paquet de vingt-quatre crayons de couleur et un livre de coloriage pas cher. Il y avait un crayon bleu à l'intérieur qui lui rappelait exactement la couleur de ses yeux. Voilà pourquoi il savait exactement comment les décrire, parce que le nom de ce crayon était estampillé sur le côté : Bleu Cobalt. Il l'avait glissé dans sa poche pour le mettre sous son oreiller, cette nuit-là.
Il n'était pas certain de quand il avait perdu ce crayon, mais il se souvenait qu'il avait été extrêmement triste de constater qu'il avait disparu. Il soupçonnait Lola de l'avoir un jour trouvé sur le sol, l'apportant dans sa chambre pour colorier sur un journal abandonné. Jack aurait vraiment aimé l'avoir encore. Il avait l'habitude de le sortir lorsque son père avait fini de le frapper, et il pensait à quoi ressembleraient ses yeux si elle le voyait saigner, meurtri comme il l'était. Ils seraient sans doute vraiment écarquillés et inquiets, et peut-être qu'ils seraient brillants de larmes contenues.
Il se souvenait de la première fois qu'il l'avait rencontrée. Il ne pouvait croire que quelqu'un pouvait avoir des yeux si bleus. Il pensait qu'ils étaient faux, c'était certain. Il se rappelait lui avoir demandé s'ils étaient faux, et si elle était aveugle. Jack se souvenait de chaque seconde de la première fois qu'il l'avait vue.
C'était une matinée particulièrement lumineuse. La veille au soir, le père de Jack l'avait vraiment tabassé, et il avait un vilain hématome qui s'étendait sur toute sa joue gauche, et qui fermait son œil. Sa lèvre était fendue et enflée, et sa tête lui faisait terriblement mal. Tout ce qu'il voulait faire, c'était s'asseoir sur son lit et mettre son oreiller sur son visage pour qu'aucune lumière ne vienne agresser ses yeux sensibles. Mais sa mère l'avait attrapé par le bras et l'avait jeté dehors. Elle n'avait pas voulu qu'il soit là lorsque son père se réveillerait, parce qu'il était toujours furieux lorsqu'il voyait Jack. Et le voir ensanglanté et meurtri le rendrait encore plus en colère, même si c'était de sa faute. Alors, Jack avait attrapé la main de Lola et l'avait entraînée dans la rue. Il faisait incroyablement beau, se souvint-il. Il avait presque failli s'évanouir quand il avait fait face à la lumière éblouissante du soleil. Il lui avait fallu près de cinq minutes pour voir à deux pieds devant lui, sa vision étant trop sombre et tachetée.
Il y avait des tonnes d'enfants qui couraient partout. Aucun d'entre eux ne parlait vraiment à Jack, mais certains parlaient à Lola. Ils ne voulaient pas lui adresser la parole quand il était là, cependant. Ils étaient mal à l'aise avec lui, parce qu'il était tout le temps très sérieux, et qu'il avait toujours des contusions sur le visage. Tous les enfants étaient en train de jouer à chat dans la rue quand Jack était sorti de l'immeuble. Mais dès qu'ils avaient vu Lola regarder vers eux avec envie, et que son grand frère bizarre se couvrait le visage de ses mains en restant sans bouger à côté d'elle, ils avaient récupéré leurs jouets en s'élançant dans la rue d'à côté. Jack s'en fichait, mais Lola avait immédiatement commencé à pleurer.
— Pourquoi tu pleures ? Arrête. Arrête de pleurer.
— Ils nous détestent, Jack. Tu ne vois pas qu'ils s'enfuient loin de nous ? Tous les autres enfants nous haïssent.
— Qu'est-ce que ça peut te faire qu'ils nous détestent, Lola ? Ils sont idiots. Tous. Ils sont tous stupides.
— Je m'en fou pas parce que je veux jouer avec eux. Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? Pourquoi ils ne nous aiment pas ?
— C'est moi qu'ils n'aiment pas. Ils pensent que je suis un monstre. Va courir et jouer avec eux. Je vais rester là et tu verras qu'ils vont te laisser jouer avec eux, aussi longtemps que je ne suis pas avec toi.
Lola avait reniflé et protesté, en disant qu'elle ne voulait pas aller jouer avec les enfants qui pensaient que son frère était un monstre. Mais finalement, son amour pour le jeu du chat avait gagné la partie, et elle avait couru vers l'endroit où les enfants étaient partis, et bien sûr, elle n'était pas revenue. Jack avait entendu son rire tintant dans l'air quelques minutes plus tard. Il était toujours debout à la même place, ses yeux louchaient et la rue paraissait très déformée autour de lui. Il n'avait pas réalisé que quelqu'un était sorti d'un des bâtiments et s'était assis sur le perron, pas avant une dizaine de minutes plus tard, sans doute. Et il était resté debout tout le temps, tout en se frottant le visage et en clignant des yeux.
Quand il avait finalement regardé autour de lui, il l'avait immédiatement remarquée. Elle venait juste de s'asseoir sur les marches sales près de lui, vêtue d'une jupe plissée à carreaux gris et bleus, et d'un chemisier, un chemisier blanc immaculé. Elle portait une sorte de cravate bleu-marine autour du cou, mais elle était dénouée et semblait négligée, tout comme ses cheveux noirs sauvagement bouclés, qui se détachaient aléatoirement de sa queue de cheval. Elle ressemblait à l'une de ces filles des écoles privées. Sauf que là où Jack vivait, personne ne pouvait se permettre d'aller dans ces endroits où on portait des uniformes, ou même dans ceux qui demandaient qu'on porte des chemisiers aussi immaculés et blancs comme le sien. Il avait été en mesure de dire de là où il se tenait, même avec un œil fermé et enflé, qu'elle était sans doute la plus jolie fille qu'il n'avait jamais vue de sa vie. Elle ne semblait pas appartenir, de près ou de loin, à cet endroit sale où Jack vivait. Elle semblait sortir tout droit de l'une de ces images sur les plafonds des bibliothèques fantasques, avec tous ces bambins gras et nus ainsi qu'avec ces filles qui manipulaient des instruments à cordes.
Quand elle lui avait parlé, il en était presque tombé. Lui parler était la dernière chose qu'il n'ait jamais attendue d'elle.
— Es-tu attardé ?
— Non.
— Oh. Je croyais que tu l'étais peut-être, tu sais, parce que tu restes debout à cligner des yeux en te balançant un peu, comme si tu étais sur le point de tomber. T'es malade ou quoi ? Pourquoi tu restes là comme ça ?
— Je prie. C'est comme ça que je prie. Je suis hindoue, et chaque jour, lorsque le soleil est juste à cet endroit, on doit arrêter ce que l'on faisait et on se balance d'avant en arrière en réfléchissant à ce qu'on pourrait faire avec un tas de bras en plus comme Vishnu. J'étais en train de penser que je prendrais un tas de pommes.
Elle l'avait regardé fixement pendant si longtemps que Jack avait eu envie de se retourner s'éloigner. Il avait deviné qu'elle venait sûrement d'emménager dans cet immeuble dont elle était sortie, et que personne ne lui avait dit de l'éviter, et c'était pourquoi elle lui avait parlé. Jack avait réalisé qu'elle saurait probablement éviter de le faire à nouveau, maintenant.
Et puis, elle avait commencé à rire. Et elle avait ri et elle avait ri et elle avait ri jusqu'à ce qu'elle soit pliée en deux, en se massant les côtes, alors que des larmes coulaient sur ses joues. Elle avait ri si fort qu'elle avait perdu son souffle, et qu'elle haletait, en faisant un véritable bruit aigu et sifflant. Jack n'avait pas été certain que c'était ce qu'il avait dit qui la faisait rire comme ça. Il s'était demandé si elle se moquait de sa stupidité, parce que personne ne riait jamais lorsqu'il faisait une blague. Ses plaisanteries n'étaient pas drôles.
Quand elle avait enfin cessé de rire, elle s'était frotté les joues et elle avait essuyé les larmes au coin de ses yeux. Elle respirait comme si elle venait de courir un marathon.
— Mec. Mec, c'était bon. T'es un vrai comique, tu sais ça ?
— Non.
— Eh bien, tu l'es. Tu es un véritable comique. C'était tellement drôle. Hé, viens ici et assieds-toi ou quelque chose. Si tu as fini de pr-pr-prier.
Elle avait à peine réussi à terminer, car elle avait éclaté de rire, comme si elle venait de revivre la blague et qu'elle ne pouvait pas croire à quel point c'était drôle. Jack avait alors cru que quelque chose clochait chez elle. Il se souvenait d'avoir pensé que cette fille devait avoir perdu l'esprit, vu comment elle riait de sa stupide blague. Il se rappelait avoir voulu lui demander si elle n'était pas elle-même attardée, parce qu'elle agissait vraiment comme si elle l'était. Mais il ne l'avait pas fait. Il s'était avancé vers elle, comme s'il avait été attiré par une force invisible, attrapé au lasso comme un veau à un rodéo. Il avait presque oublié ses blessures.
— Jésus-Christ ! Qu'est-ce que t'as au visage ? Tu as heurté un train ou quoi ?
Sa main était directement allée à sa joue gauche, où l'ecchymose violette et jaune déformait ses traits.
— Non. Hier, j'étais en train de marcher en parlant à ma sœur, et je ne l'avais pas remarqué, mais il y avait une bouche d'égout ouverte au milieu de la rue.
— Vraiment ? Tu es tombé dedans ? Wow.
— Ouais. Mais tout allait bien. Je me suis levé, et j'étais recouvert d'un tas d'eaux usées et d'autres choses. Mais j'allais très bien. Rien de cassé ou autre.
— Mais tu t'es cogné la tête.
— Non. J'étais sur le point de remonter du trou, quand j'ai entendu un grognement derrière moi. Je me suis retourné pour voir d'où ça venait et il y avait des yeux jaunes lumineux, qui sortaient de l'obscurité.
— Pas moyen ! C'était quoi ?
— Un alligator. Il était énorme. Il s'est jeté sur moi et j'ai dû lutter. Il m'a refait le visage avec sa queue. Pendant un moment, ça ne tenait qu'à un fil, mais j'ai finalement réussi à le tordre comme un bretzel, puis je suis sorti de l'égout. J'ai pris une de ses dents comme trophée. Je l'ai mise dans ma chambre.
Et puis, elle avait ri de nouveau, en frappant son genou. Jack avait remarqué pour la première fois qu'elle portait de grandes chaussettes grises à rayures bleues, et des chaussures à boucles noires, avec des éraflures au bout. Il possédait aussi une paire de chaussures de ville à l'époque, et elles étaient abîmées au même endroit. Jack avait senti que cela les liait, en quelque sorte. Il lui avait fallu une éternité pour qu'elle arrête de rire. Même plus de temps que la première fois, lorsqu'il lui avait dit qu'il priait.
— Oh mon Dieu. Mon Dieu, tu es génial. Comment tu t'appelles ?
— Jack.
— Moi c'est Louise. Attends, je me pousse, comme ça tu pourras t'asseoir juste à côté de moi. Essaie de ne pas tomber dans une bouche d'égout. Je sais pas si tu arriverais à sortir si tu rencontrais un autre alligator.
— La mort est une possibilité dont nous les téméraires devons venir à bout.
— Arrête, je vais finir par me pisser dessus.
Lola avait presque failli tomber sous le choc, lorsqu'elle était réapparue à l'horizon dix minutes plus tard, la respiration sifflante. Quelque temps après, elle avait dit à Jack qu'elle avait été persuadée d'avoir des hallucinations, ou que Jack et cette fille n'étaient rien d'autre qu'un mirage. Il ne pouvait pas lui reprocher d'avoir été choquée personne dans le voisinage ne s'asseyait avec lui, à l'exception de Lola. Et surtout pas lorsqu'il était aussi défiguré. Lola était arrivée en haletant, parvenant à peine à respirer et elle se tenait les côtes. Jack se souvint d'avoir pensé qu'elle allait s'évanouir, là où elle était.
— Qui—es-tu ?
— Je m'appelle Louise. Tu connais Jack ? Il est quoi pour toi ?
— C'est mon—frè—mon f…
— Qu'est-ce qui ne va pas, Lola ? Pourquoi tu n'arrives pas à respirer ? Ça fait seulement vingt minutes que tu cours.
C'était l'une des premières fois où Jack avait eu une quelconque preuve que Lola était malade, et cette fille avait été là pour en témoigner. Parfois, Jack réfléchissait sur la possibilité que sa vie actuelle—celle qui semblait si différente de la précédente, avant que Lola ne tombe malade— avait commencé lorsqu'il avait rencontré cette fille durant cette matinée ensoleillée, à l'âge de douze ans. C'était comme si elle était le début de la fin de Jack. C'était bizarre pour lui, que cet horrible chapitre de sa vie puisse être marqué par une personne aussi remarquable.
— J'ai—besoin de me coucher—coucher—Ja… Jack.
— Qu'est-ce que tu veux dire, tu as besoin de t'allonger ? On ne peut pas retourner à la maison, Lola. Maman vient juste de nous virer…
— Jack—j'ai vraiment— vraiment besoin— de me coucher—m'allonger…
— Qu'est-ce qui va pas ? T'es malade ? T'as besoin d'aller à l'hôpital ou quelque chose ?
— Non, j'ai—j'ai juste besoin de—m'allonger.
Jack avait su qu'elle était malade et qu'elle avait vraiment besoin de s'allonger dans un lit, n'importe où. C'était effrayant de la voir haletante comme ça, en train de se tenir les côtes, le visage tiré, le corps presque affalé comme si elle était sur le point de tomber. Cette fille avait gardé les yeux fixés sur sa sœur pendant tout ce temps, et il avait voulu qu'elle s'en aille en emportant ses grands yeux trop bleus ailleurs. Jack avait eu l'impression qu'elle pouvait lire en eux, comme si elle savait déjà que s'ils ne pouvaient pas rentrer chez eux, c'était parce que le père de Jack le battrait encore comme une merde s'il les voyait.
— Vous pouvez venir chez moi. Ma mère ne fait pas grand-chose à part rester assise dans sa chambre, la plupart du temps. Et j'ai une bonne télé. On pourra regarder des émissions, ou autre.
— T'es sûre ?
Jack n'était jamais allé chez une fille auparavant. Il se souvenait que les battements de son cœur s'étaient accélérés, et qu'il était devenu ridiculement nerveux. Il s'était demandé ce qu'il devrait faire de ses chaussures en entrant chez elle. Fallait-il les enlever ? Mais ses chaussettes étaient sales, et la gauche avait un gros trou en dessous. Il ne voulait pas qu'elle les voie.
— Oui, je suis sûre. Venez les gars, je vais vous donner des crackers ou quelque chose d'autre.
Jack avait pris sa sœur, et il l'avait portée jusqu'à l'escalier pour atteindre le nombre vingt-cinq, une porte dont la peinture était écaillée et dont le numéro était mat et verni. Le cinq était tordu, et avant qu'elle n'attrape sa clé, elle s'était penchée en avant et elle avait soufflé sur le numéro, l'embuant, avant de le polir avec la manche de son chemisier blanc.
— Pour avoir de la chance. Je polis toujours le nombre, et je frappe toujours à la porte avec mes pieds. Je sais pas quand j'ai commencé à le faire, mais je suppose que si je m'arrête maintenant, toute sorte de choses horribles vont arriver. Mieux vaut ne pas prendre ce risque.
Puis, elle avait accroché l'un de ses doigts sous son col, pour en retirer une fine chaîne en argent avec une clé dorée. Elle se pencha pour déverrouiller la porte.
— Parfois, j'oublie que la clef et dans la serrure et j'ouvre la porte, et tu t'imagines que je suis emportée à l'intérieur avec la porte parce que j'ai oublié que j'avais cette satanée clef autour du cou ? Mais c'est trop embêtant de la détacher et ma tête est trop grosse pour que je la retire. Allez, entrez. Ma chambre est juste après le divan, à gauche. Tu peux la mettre dans le lit, je vais chercher de l'eau et des crackers.
Jack avait été absurdement perdu dès le début. Il y avait beaucoup de cartons chez cette fille, empilés un peu partout. Mais les meubles principaux étaient là, il y avait un canapé et une table basse rayée, et tout un système de divertissement, avec une télé branlante, un magnétoscope et quelques cassettes VHS éparpillées autour. Jack s'était senti désappointé et intimidé, et la première chose qu'il avait faite, c'était de vérifier s'il devait enlever ses chaussures ou pas. La fille n'avait pas retiré les siennes. Elle venait d'entrer, se dirigeant directement dans la cuisine et avait passé la tête dans le frigo en fouillant à l'intérieur. Jack avait pensé qu'il ferait mieux de porter Lola jusqu'à la chambre, plutôt que de rester là comme un idiot. Il avait alors traversé l'appartement et donné un coup de pied dans la porte pour l'ouvrir— la première porte juste à gauche après canapé miteux.
Cela avait été aveuglant. Comme un assaut de couleurs. Tous les locataires qui louaient des appartements dans les Narrows savaient qu'on ne pouvait pas peindre les pièces, elles devaient rester d'un blanc immaculé. Mais sa chambre était bleu ciel, avec des fleurs jaunes peintes partout. Elles avaient l'air un peu bâclées, et Jack savait qu'elle les avait probablement faites elle-même, mais pour lui, c'était comme si elle était parvenue à faire un chef-d'œuvre de cette petite pièce crasseuse. Même Lola, qui était encore haletante dans ses bras, avait regardé autour d'elle avec de grands yeux écarquillés.
Jack avait déposé sa sœur sur le petit lit juste à côté de l'unique fenêtre (grande ouverte) de la chambre. Il y avait une petite plante crépue en pot sur le rebord. Il n'avait jamais vu une plante comme ça avant, et il avait tendu la main pour caresser les feuilles, du bout des doigts. Douces et épaisses, qui ne ressemblaient en rien aux pousses de mauvaises herbes qui surgissaient d'entre les fissures des trottoirs. Lola avait tendu le bras et touché l'une des feuilles à son tour. C'était comme si cette fille venait d'une autre planète.
— Jack, je pense—que c'est—un alien.
— Ouais… moi aussi…
Elle avait donné un coup de pied dans la porte pour l'ouvrir, et elle était entrée avec une assiette pleine de biscuits, de tranches de jambon, et une bouteille de fromage liquide dans l'autre main. Elle avait déjà un cracker dans la bouche, et elle n'avait même pas semblé remarquer qu'une fille étrange était couchée sur son lit, et qu'un étrange garçon avec le visage meurtri était debout dans sa jolie chambre, avec ses chaussures sales. Elle avait proposé l'assiette à Lola, et elle avait tendu la main pour prendre un cracker avec une expression d'idolâtrie qui commençait à s'étendre sur son visage jeune et malade. C'était la première fois que ce genre d'expression avait traversé les traits de Lola, et elle n'avait jamais vraiment disparu ensuite.
La jeune fille s'était laissée tombée sur son tapis. Il avait la forme d'une énorme marguerite, jaune beurre avec une énorme tige verte, des pétales, et un centre noir. Elle avait levé la main et frappé le sol à côté d'elle, pour ensuite avaler le biscuit qu'elle avait dans la bouche, avant d'ordonner à Jack de s'asseoir là et de se servir quelques crackers. Pour une raison quelconque, elle était particulièrement obsédée par les crackers le jour de leur première rencontre.
Jack s'était assis sur le sol avec soin, et il avait ensuite continué à regarder autour de lui. Sa chambre avait l'air… normale. Comme une chambre d'enfant normal. D'un enfant qui ne vivait pas dans les Narrows qui ne vivait pas dans un foyer brisé. C'était tout ce que les Narrows étaient vraiment, une grande communauté de foyers brisés. La voir ici, c'était comme l'une de ces activités que l'on faisait dans l'enseignement préscolaire, où l'enseignant alignait une rangée d'oursons en gélatine, avec un seul ver en gomme, pour ensuite demander lequel était différent. Elle était différente. Alors que Jack, Lola et tous les autres enfants sales et brisés appartenaient aux Narrows, cette fille dans son chemisier blanc immaculé et sa jupe plissée était à part.
— Pourquoi tu vis ici ?
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Tu as de belles choses, une grande télévision avec un magnétoscope et des cassettes et tout, et un tapis de fleurs. Et tu portes de beaux vêtements…. Comme ceux des écoles privées. Pourquoi tu vis dans les Narrows alors que tu as assez d'argent pour avoir des trucs pareils ?
— J'ai déménagé ici de Metropolis. Tu sais, cette grande ville dans l'État ? Eh bien, en fait, moi et ma mère on vivait là depuis longtemps, quand j'étais encore bébé. Maman était une véritable prostituée de grande classe. Elle a couché avec tous les hommes d'affaires les plus haut placés, les représentants du gouvernement et des tas d'autres, et ils payaient dix milles dollars la nuit pour faire un tas de trucs bizarres et pour que ça reste un secret. Mon père est un membre du Congrès. Dans le gouvernement des États-Unis. Il gagne des centaines de milliers de dollars par an.
— Alors, pourquoi tu vis ici ? Pourquoi tu n'es pas partie vivre avec ton père ?
— Hum, eh bien… je ne le connais pas.
— Mais tu viens de dire—
— Je sais que c'est un membre du Congrès, mais je ne sais pas son nom, ou quel État il représente au Congrès. Il ne veut pas que je le sache, parce que je pourrais l'utiliser pour le faire chanter quand je serais plus grande. Pour de l'argent, tu vois. C'est ce que ma mère fait. Elle lui fait du chantage pour de l'argent.
La jeune fille lui avait dit tout cela avec une très grande simplicité, une expression indifférente sur le visage, mais c'était sa voix qui l'avait captivé— c'était une voix douce, et elle avait une légère touche d'accent du Midwest. Cela la faisait paraître distinguée, comme si elle provenait vraiment d'une classe supérieure à la sienne. Mais Jack pouvait aussi dire ça rien qu'en la regardant. Aucune fille des Narrows ne lui ressemblait. Aucune fille d'ici n'avait une telle peau lisse, ou de tels cheveux brillants, et encore moins ces yeux bleus, si bleus.
— Tu vois, mon père est un homme politique très important, mais il est marié. Sa femme doit être une vieille peau de vache glaciale, je suppose. Et avant que je naisse, il avait déjà essayé d'avoir un bébé avec sa femme. Ils ont essayé et ils ont essayé, et ils ont essayé, mais ils ne pouvaient pas avoir de bébé. Alors la femme a fait un tas de tests sur eux deux, et il s'est avéré qu'elle ne pouvait pas avoir d'enfant du tout. Sauf qu'elle lui a dit que c'était lui qui ne pouvait pas avoir d'enfants. Elle a même payé le médecin pour garder le secret.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle pensait qu'il allait la quitter si elle ne pouvait pas sortir un M. Congrès Jr. Sauf que ça a eu l'effet inverse, parce que mon père se sentait tellement mal de ne pas être capable d'avoir un enfant qu'il est devenu dépressif et il a fini par appeler ma mère pour avoir un peu de réconfort. Elle était vraiment célèbre et belle, avant, et tous les milliardaires voulaient la payer pour une nuit. Elle l'avait choisi lui comme client, et ils ont eu une histoire torride pendant une longue période. Papa a commencé à payer maman pour être son client exclusif. Il lui a dit qu'il ne pouvait pas avoir d'enfants, donc ils n'ont pas pris la peine de se protéger, parce que dans ce cas, l'accident ne serait jamais arrivé, non ? Tout ça à cause de c'te peau de vache stérile qui lui sert de femme.
— Sauf—qu'elle—a menti, non ?
— C'est ça ! Tu veux un autre cracker ? Tiens. Donc, de toute façon, quand papa a découvert que maman était enceinte, il a été vraiment bouleversé et il a pensé qu'elle avait un autre client. Mais quand il a fouillé son dossier médical, il a découvert ce que sa femme avait fait. Mais il ne pouvait toujours pas quitter son horrible femme pour ma mère, parce que cela aurait ruiné sa carrière ou autre, s'il fuyait avec une call-girl de luxe. Alors il a fini par donner à ma mère un tas d'argent pour moi, et il a promis de continuer à en envoyer pour prendre soin secrètement de moi.
La fille avait soupiré, sa voix était devenue pleine de remords, et Jack s'était penché vers elle, tellement il se sentait absorbé par son récit.
— Mais maman était complètement folle de lui, et c'est à cause ça qu'elle a perdu pied quand il a refusé de s'enfuir avec elle et de m'élever. Pendant un certain temps, elle a tenu parce qu'elle n'arrêtait pas de croire qu'il reviendrait, mais chaque année, elle devenait de plus en plus déprimée. Et quand j'avais environ six ans, elle est tombée dans la drogue. Elle a dilapidé tout l'argent que papa lui envoyait par mois. Il a découvert ce qu'elle faisait et il a cessé d'en envoyer beaucoup pour elle, mais seulement assez pour moi. Mais elle s'est mise en colère parce qu'elle avait besoin de ses doses et elle l'a menacé de vendre la mèche et de le faire couler s'il ne la payait pas tous les mois.
— Il vous paye toujours alors ?
— Ouais, mais pas assez. Elle continue de tout dépenser de plus en plus vite. Elle a amené un gros mec d'un magasin dans son lit pour avoir la télévision et les films. Papa met toujours de l'argent pour moi directement sur mon compte bancaire, comme ça elle ne peut pas y toucher, et il s'est assuré que je puisse aller à Sainte-Catherine pour avoir une bonne éducation. Il m'écrit régulièrement.
Jack avait regardé cette fille, complètement fasciné. Sa bouche avait dû être grande ouverte et tout, mais il s'en fichait. Il ne se souvenait pas d'avoir déjà entendu une telle histoire. Le fait que cette fille était l'enfant légitime de quelqu'un de riche la rendait encore plus incroyable et irréelle pour lui.
Jack n'avait jamais connu quelque chose ou quelqu'un comme cette fille qui vivait dans cette rue. Et sa sœur non plus. Les choses qu'elle avait racontées avaient captivé Jack, mais elles avaient complètement fasciné Lola. Depuis ce jour, Lola adorait Louise Speller. Elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour être comme elle, et même après qu'elle soit tombée malade, elle n'avait jamais arrêté d'essayer de copier cette fille refoulée de la haute et délicate société. Jack était sûr que la fille se lasserait d'eux et finirait par les laisser de côté pour ne plus jamais les regarder.
Mais cette fille d'en bas de la rue ne pensait pas que Lola était une copie ennuyeuse. Elle ne lui criait pas dessus en la faisant pleurer devant tous les autres gosses si elle essayait de l'imiter en portant une marguerite blanche dans ses cheveux, comme toutes les autres filles auraient fait si on avait osé copier leur marguerite blanche. Cette fille aimait Lola. Elle frappait toujours à la porte en demandant à Lola de sortir avec elle, de courir avec elle, ou bien de venir essayer la nouvelle robe que son père lui avait envoyée. Dès le début, cette fille avait été différente, parce qu'elle laissait Lola jouer avec elle tout le temps, pour aucune autre raison que celle d'apprécier sa compagnie. Pas par pitié, ou parce qu'elle se sentait importante si des enfants plus jeunes la suivaient. Non. Lola avait toujours été traitée comme une égale dans la maison de cette fille. Même après qu'elle soit tombée malade. Même après qu'elle ait perdu ses cheveux et qu'elle soit devenue chauve, crachant du sang partout sur une robe de danse vraiment chère que son père venait de lui envoyer. Cette fille traitait Lola normalement, c'était presque comme si elle n'avait pas réalisé que Lola était malade. Comme si elle était complètement aveugle, sourde et muette quand il s'agissait de remarquer que sa soeur était différente.
C'était quelque chose que Jack trouvait de plus en plus impossible, mais cette fille le faisait parfaitement bien. Et Lola l'aimait pour ça.
La jeune fille cessa finalement de rire, et s'essuya les yeux avec le dos de sa main. Il y avait une tâche d'eye-liner noir dessus lorsqu'elle l'abaissa. Elle ne portait pas de jupe bleue et grise, maintenant. Elle était habillée d'une paire de jeans déchirés au niveau des genoux, et striés jusqu'en bas des jambes. Ses cheveux étaient détachés et ils s'accrochaient à ses épaules, comme une masse de vignes ébène et soyeuses. Jack s'était souvent demandé combien de temps il lui fallait pour se coiffer le matin. Parfois, quand il s'approchait d'elle, sa main était parcourue de picotements, et il avait ce désir fou de la toucher et de glisser ses doigts dans ses mèches épaisses. Il voulait passer ses doigts à travers, et sentir les brins courir entre eux comme de la soie, et peut-être même enfouir son visage dans son cou et inspirer profondément. Il l'avait sentie, une fois, par pur accident, quand elle avait entamé une folle danse avec Lola, qu'elle avait trébuché et qu'elle était tombée. Jack l'avait rattrapée juste avant qu'elle ne touche le sol, et leurs visages avaient presque été pressés joue contre joue. Elle sentait quelque chose que Jack n'avait jamais connu auparavant, quelque chose de doux et d'alléchant. Quelque chose de si radicalement différent de l'odeur rance de la fumée que les rues de Gotham transportaient, et qu'on pouvait sentir partout.
— C'est quoi cette odeur ? C'est… de la fraise ?
— Quoi ? Tu veux parler de mes cheveux ?
— Je ne sais pas. Je pense que oui.
— Je crois que ça pourrait être mon parfum. Mon père me l'envoie. C'est à la violette. Ça sent bon, hein ?
— Ouais… ça sent vraiment bon.
— Qu'est-ce que, euh, qu'est-ce que tu fais là ? lui demanda Jack et elle sourit à nouveau.
— Je voulais juste savoir si Lola et toi, vous voulez venir chez moi.
Elle regarda derrière le bras tendu de Jack et vit son père, la tête plaquée contre la table. Elle se pencha si près de lui qu'il cessa de respirer pendant cinq bonnes secondes, à cause de ça. Il avait toujours l'impression qu'il ne pouvait plus respirer quand il était près de cette fille.
— J'ai un tas de nouveaux tee-shirts pour Lola. Et euh... quelque chose pour toi, aussi.
— Qu—Qu'est-ce que tu as pour moi ?
Jack se racla la gorge, gêné que sa voix ait pu trembler devant elle. Elle ne sembla pas s'en apercevoir. Elle n'arrêtait pas de lui sourire, et un clin d'œil répondit à sa question.
— C'est une surprise. Tu ne veux pas gâcher ta surprise, pas vrai ?
— Je ne pense pas.
En réalité, Jack voulait qu'elle lui dise maintenant. Il y avait quelque chose avec le fait d'attendre, même pour les cinq petites minutes dont il aurait besoin pour aller chez elle, qui le rendait généralement nerveux et mal à l'aise. Il détestait attendre, il aimait que les choses soient impulsives et rapides.
— Parfait. Prends ta sœur, et viens avec moi, elle regarda Jack puis son père qui respirait lourdement, sauf si tu as de meilleurs plans.
Il fronça les sourcils en direction de son père qui cuvait et lança :
— Non. Allez, Lola. On sort.
— Oh, oh ! Laisse-moi mettre mes chaussures ! Attends, celle-là ne veut pas… juste un peu… c'est bon ! Voilà, je suis prête. Allons-y !
Lola trottina derrière eux avec enthousiasme, en parlant si vite que Jack n'eut pas le temps de placer un seul mot. Il ne s'en souciait pas vraiment, parce qu'il n'était pas sûr de pouvoir trouver quelque chose d'intéressant ou d'utile à dire en ce moment. Pour lui, il était suffisant que la fille marche toujours à côté de lui, leurs mains se frôlant mutuellement.
— Jésus-Christ, Jack, tu deviens grand.
Cette fille disait souvent « Jésus-Christ ». Il lui avait déjà demandé pourquoi, une fois, et elle lui avait répondu que c'était parce qu'elle allait dans une école catholique, et qu'on n'avait pas le droit de dire des choses comme ça là-bas. Donc pour tout le monde, c'était en quelque sorte un juron interdit, sans vraiment l'être. Jack ne savait pas à quoi elle ressemblerait si elle jurait, parce qu'elle ne l'avait jamais vraiment fait. Parfois, il s'imaginait que sa voix deviendrait plus basse ou caressante, ou il pensait à la façon dont ses lèvres bougeraient en prononçant le mot. Et pour une quelconque raison, y songer réchauffait son visage.
Jack se massa la nuque d'une main et murmura :
— Oui, je l'ai remarqué.
Il espérait qu'elle ne l'avait pas vu parce que ses jeans devenaient trop courts pour ses jambes, qui étaient en train de devenir aussi longues que le seul lampadaire encore allumé dans la rue. C'était Lola qui avait fait cette comparaison, et qui avait en quelque sorte frappé Jack par sa précision. Il espérait désespérément arrêter de grandir, il serait difficile d'imaginer que cette fille puisse encore vouloir marcher à côté de lui, leurs mains se touchant, s'il devenait si grand qu'elle dépassait à peine ses genoux.
— Combien tu mesures, en fait ?
Jack haussa les épaules et répondit :
— Un mètre quatre-vingt, ou presque. Ce n'est pas si grand que ça.
— Tu as seize ans. Et tu es toujours en pleine croissance. Et tu étais plus petit que moi, le mois dernier. Je parie que tu vas atteindre les uns mètre quatre-vingt-dix. Et si t'as de la chance, les deux mètres. Et tu deviendras un célèbre joueur de basket parce que tu n'auras qu'à lever la main pour mettre un panier, et toujours gagner.
Jack cacha son sourire.
— Je n'aurais pas seize ans avant novembre. Et ce n'était pas le mois dernier, c'était l'année dernière. Et je ne peux pas jouer au basket.
— Il s'emmêle toujours les pieds, ajouta Lola et Jack lui jeta un regard noir. Quoi ? C'est vrai !
La jeune fille rit doucement, et sa main frôla à nouveau la sienne. Il faillit trébucher juste en face d'elle. Parfois, il pensait que son rire était comme un millier de minuscules clochettes qui, soufflées par le vent, sonnaient comme les carillons que les gens des beaux quartiers suspendaient à leurs porches.
Il y eut un silence pendant qu'ils avançaient à l'extérieur. Plusieurs garçons de la classe de Jack étaient autour de l'immeuble, la plupart d'entre eux assis en groupe, fumant des cigarettes et sifflant certaines filles qui se promenaient dans des jeans trop serrés et des tee-shirts qui laissaient voir leurs ventres. Même si on était en automne et qu'il faisait trop froid pour ce type de vêtements. Cette fille d'en bas de la rue ne portait jamais de vêtements qui étaient particulièrement serrés. Comme le jean qu'elle avait sur elle maintenant, par exemple, avec sa veste effilochée par-dessus sa chemise. Elle ne barbouillait pas son visage de maquillage non plus, et elle ne s'était jamais souciée de faire des retouches au cours de la journée. Parfois, Jack réussissait à la toucher et à frotter un paquet de mascara collé à ses cils, car elle ne prêtait jamais attention non plus à la manière dont elle le mettait. Il aimait trouver n'importe quelle excuse pour tendre la main et poser ses doigts sur sa peau.
— Je crois que c'est fou à quel point on vieillit vite. Je veux dire, Lola a déjà treize ans. C'est dingue. Quand est-ce que tu vas nous trouver un petit-ami, jeune fille ?
Jack fit un bruit de dégoût et coupa Lola dans sa moitié de réponse :
— Elle n'a pas besoin d'un petit copain. Qu'est-ce qu'elle va trouver ici, de toute façon ? Regarde tous ces loosers.
Jack fit un geste vers le groupe de garçons qui avaient porté toute leur attention sur cette fille. Ils ne la lorgnaient pas, ils la regardaient avec un air calculateur qui rendait Jack complètement mal à l'aise et furieux. S'ils avaient essayé de lui suggérer quelque chose, ou de la complimenter sur son physique, Jack ne s'en serait pas autant soucié. Ils faisaient ça à toutes les filles, juste parce qu'ils pensaient qu'ils devaient le faire. Mais avec elle, c'était différent. Avec elle, c'était comme s'ils étaient sortis de leur routine pour la regarder. La façon dont ils l'observaient… c'était comme s'ils s'abreuvaient de son innocence, la salissant avec leurs coups d'œil intenses et brûlants qui donnaient la chair de poule à Jack.
Il détestait ça. Il détestait tellement ça qu'il avait envie d'aller vers eux, préparant ses poings pour les frapper jusqu'à ce que leurs visages soient brisés et qu'il puisse sentir le sang frais sur ses doigts.
La fille se mit à rire, sans se douter des scénarios sombres qui traversaient l'esprit du garçon debout à côté d'elle.
— Oh, tu es juste un grand frère trop protecteur. Il y a des garçons très bien ici. Jimmy Nolan est assez sympa. Une sorte de gentleman.
— Jimmy Nolan est trop vieux. Et ce n'est pas un gentleman. Tu sais, il crache tout le temps, parce qu'il fume tout le temps. C'est dégueulasse. Tu n'as pas besoin d'un gars pour te cracher dessus, Lola. Le moins que tu puisses faire, c'est trouver quelqu'un qui garde sa salive dans sa bouche.
Cette fille tendit la main et saisit le bras de Jack, en se mettant à rire. Il remarqua, fortement étonné, que les garçons assis dans la rue et sur les marches des bâtiments lui lançaient des regards noirs. Mais Jack s'en foutait. Il savait qu'il méritait plus cette fille qu'eux, ils pouvaient regarder autant qu'ils le voulaient, mais ce n'était pas eux qu'elle avait invités dans sa chambre. Ce n'était pas eux qui attendaient une surprise. Elle n'était pas pour eux.
— Je pense que Jimmy Nolan est assez mignon.
Lola leva les yeux vers cette fille, avec une expression interrogative figée sur son visage pâle.
— Tu crois qu'il m'aimerait bien, comme ça ? Je veux dire… je n'ai pas de cheveux…
Lola passa distraitement sa main sur son écharpe qui recouvrait son crâne, de toute évidence chauve sous la couche mince de tissu paré de bijoux.
— Mais ton cancer est en quelque sorte en rémission maintenant, non ? Donc tu auras bientôt des cheveux. D'ailleurs, les garçons se fichent pas mal qu'une fille ait des cheveux si elle est aussi jolie que toi.
— Ne parle pas de ça…
Jack parlait tout bas. Il n'aimait pas qu'on mentionne la maladie de Lola. Il n'aimait pas quand quelqu'un en parlait, ou la nommait aussi simplement, et il ne voulait surtout pas que cette fille le fasse avec autant de désinvolture, comme si ce n'était pas une grosse affaire.
— Ne sois pas aussi rabat-joie, Jack.
La jeune fille sourit largement à Lola, sa main toujours posée sur le bras de Jack. Son cœur battait plus vite qu'à l'ordinaire, et il ne pouvait pas s'empêcher de regarder vers le bas, observant la manière dont ses doigts touchaient sa peau. Il faisait froid dehors, et il n'avait pas de veste, mais la peau juste sous sa main était brûlante.
Jack ne dit rien, estimant qu'il était presque impossible de dire quoi que ce soit, sa voix se briserait pour devenir un grincement aigu. Ils arrivèrent au bâtiment de la jeune fille, et sa main était toujours sur son bras. Ils trottaient dans l'escalier, côte à côte, et cette fille ne le lâchait toujours pas. Elle ne le fit pas, jusqu'à ce qu'ils atteignent la porte et elle se pencha pour embuer son numéro, puis elle le polit avec la manche de sa veste avant de finalement relâcher Jack. Il ressentit un ensemble de soulagement et de déception. Sa peau piquait alors que l'air froid et vicié de l'immeuble entrait en contrat avec sa chair chaude, presque comme si elle hurlait d'avoir perdu ce contact.
— Où est ta mère ? demanda Lola.
Lola était très intéressée par Mme Speller. Jack pensait que c'était parce que Lola n'avait jamais parlé à une vraie prostituée de toute sa vie. Habituellement, il ne l'aurait jamais laissée approcher celles qui se promenaient dans tous les coins des Narrows. Elles étaient sales et désespérées et on ne pouvait pas leur faire confiance. La mère de cette fille n'était pas différente, même cette fille le savait. Mais Lola était jeune et fantaisiste et elle croyait que, parce que Louise était une bonne personne, sa mère devait en être une aussi.
Jack ne tenait pas à souligner le fait que cela voudrait dire que leur père devait être une bonne personne parce que Lola en était une. Et que dans ce cas-là, cela n'avait aucun sens puisque leur père n'était pas quelqu'un de bien. Jack était quelqu'un de lucide, mais avec le temps, il avait appris à laisser couler certaines choses avec sa sœur. Il la laissait observer Mme Speller de loin, prêt à se mettre entre eux chaque fois que cette femme s'approchait un peu trop.
— Elle cherche des clients, je crois. Ou bien elle fait quelques passes.
La jeune fille secoua la tête et tira sa chaîne en argent, déverrouilla sa porte, et oublia presque de la retirer avant d'ouvrir. Jack l'arrêta à la dernière seconde, en tendant la main et saisissant son poignet avant qu'elle ne soit entraînée avec la porte. Elle faisait la même chose depuis près de quatre ans, et elle n'avait jamais appris cette leçon simple. Cela l'exaspérait au plus haut point, mais elle s'en fichait. Si lui faisait une telle chose stupide pendant quatre ans, il serait déjà devenu fou. Mais cette fille se moquait de tout, pratiquement. Jack ne lui connaissait qu'une bête noire, et curieusement, c'était quelque chose qu'il faisait et qui la faisait grimper au plafond.
Il était assis sur son canapé, à regarder un film, le bras jeté sur le côté et reposant sur la table en bois. Le film était l'un des préférés de Lola, en noir et blanc qui parlait de Noël, des anges, et des vœux. Jack l'avait vu tant de fois qu'il s'ennuyait très vite. En plus, c'était trop fleur bleue pour lui avant toute chose, mais devoir le regarder à chaque fois... ça lui cassait les couilles. Il se souvenait qu'il avait été assis comme ça, sur le canapé, avec Lola à l'extrémité opposée et cette fille au milieu, mais légèrement penchée vers lui comme si elle avait été attirée par un aimant ou quelque chose comme ça. Il était tellement distrait par la façon dont sa poitrine montait et descendait à chacun de ses souffles, qu'il n'avait même pas remarqué qu'il tapotait ses doigts sur la table.
Son reproche était sorti de nulle part, d'une voix dégoulinante d'agacement, à tel point qu'il l'avait à peine reconnue comme étant la sienne—cette fille n'était jamais agacée.
— Jésus-Christ ! Tu veux bien arrêter de faire ça ?
— Quoi ?
— Toi, là, à taper des doigts sur ma table. Tu as fait ça pendant vingt minutes. Tu veux me rendre dingue ?
— Je n'ai même pas réalisé que je le faisais.
— Eh bien, moi oui. Alors, arrête ou je vais mettre tes mains dans des mitaines, et les coller ensemble pour que tu ne puisses rien faire d'autre que t'asseoir les mains sur les genoux.
— Oooh—kay.
Jack avait donné un dernier coup sur la table, puis il avait posé ses mains sur ses jambes. Mais après une dizaine de minutes, elle avait dû crier encore une fois après lui, parce qu'il le faisait sur son jean. Et elle hurla encore dessus, parce qu'il n'arrivait pas à s'arrêter, parce qu'il ne savait pas qu'il le faisait, et qu'il n'arrivait pas à se forcer à ne pas le faire. Jack se fichait pas mal qu'elle n'aimait pas qu'il fasse ça. D'une certaine manière, il trouvait ça jouissif qu'elle soit en colère après lui. Il aimait voir ses joues rosir.
La jeune fille ouvrit la porte et Lola se précipita à l'intérieur, lançant ses chaussures, et se sentant immédiatement chez elle. Cette fille se tenait près de la porte et s'appuya contre le cadre, les yeux levés vers le visage de Jack. Pendant le plus bref des instants, il se sentit cloué sur place, puis dans un éclair encore plus rapide que celui de l'immobilité, il sentit le désir désespéré de faire un pas en avant et de coller son corps contre le sien, afin qu'ils soient complètement fusionnés, puis de poser sa bouche sur la sienne.
— Tu viens, Jack ?
Jack cligna des yeux, puis se força à sourire, surpris de constater que pour une fois, elle ne lui souriait pas en retour.
Note de BCooper : Ce chapitre est le dernier où il y aura de grosses interruptions pour les flash-back.
Rappel : En italique, ce sont des souvenirs qui s'ancrent directement dans le récit actuel.
NDT : Merci pour la lecture ! J'espère que ce chapitre vous a plu autant qu'à moi, et si c'est le cas, laissez-nous vos impressions et rendez-vous pour le chapitre trois.
A très bientôt !
