"Le jour de ma création - ou de ma naissance, vous l'appellerez comme bon vous semblera - les bonnes personnes n'ont pas tardé à me trouver. Je fais référence par ces personnes aux individus qui, apparemment, ont vu en moi quelque potentiel et n'ont pas raté l'occasion de l'exploiter. Avec du recul, désormais, j'en conclus que cela était plus en leur avantage qu'en le mien.
Peut-être vous demanderez-vous comment il m'est possible de me rappeler avec exactitude les événements à venir. Si vous m'en posez la question, je vous répondrai qu'il est difficile, voire impossible d'oublier une pareille expérience - comme il sera sans doute à jamais impossible autant à vous, après avoir pris conscience de ceci, qu'à moi de laisser sombrer dans l'oubli certains moments marquants de mon existence. Vous ne me croyez pas? Allons, vous verrez bien qui de nous deux à raison.
J'ai d'abord souvenir, en ce jour-là - enfin, jour ou nuit, qu'importe puisqu' ici, on n'y accorde pas d'importance étant donné qu'on n'en fait pas la différence - de m'être éveillé au fond d'une ruelle, à travers quelques boîtes en carton et sacs à ordures, une silhouette noire penchée sur moi. Vous pouvez donc en comprendre que c'est un réveil tout à fait rassurant - précisons ici que l'ironie est de mise. Vous vous y ferez vite, je vous l'assure. Une pluie fine s'abattait sur nous, sans compter le fait qu'il faisait terriblement sombre - il n'est évidemment pas nécessaire de s'interroger longtemps sur l'origine du nom qui a été donné à la cité, soit la Cité Noire. Il faut l'admettre, les Fondateurs ne sont pas dotés de la plus grande originalité qui soit. Qu'importe, je poursuis.
Vêtu d'une toge noire, l'individu, dont le visage m'était caché, m'a tendu une main gantée. Le réflexe de toute personne sensée est, j'imagine, de se montrer réticente à une offre aussi peu réconfortante. Je me suis calé davantage dans la pile d'ordures, terrifié par ce qui, je l'ai découvert par la suite, s'avérait être un homme. Ce cher vieux croûton - Xigbar de son prénom - s'est ensuite risqué à me dévoiler son visage caché sous son grand capuchon. À la vue des cicatrices sur son visage, d'un oeil jaune doré et du cache oeil qui dissimulait - je l'avais deviné de toute ma perspicacité - une infirmité à l'autre oeil, j'avoue ne pas m'être senti plus en confiance. Impatient, il a grogné quelque chose d'imperceptible, ce qui m'a finalement convaincu que je n'avais que la possibilité d'accepter son invitation à me redresser - brusquement, il va sans dire. Enfin sur mes pieds, je me suis résolu à suivre l'inconnu, bien que j'ignore ce qui m'y a poussé - si ce n'est que la peur de rester seul. Je dois être honnête : cette ville noire me foutait carrément la trouille. D'ailleurs, je reviendrai sur la description des lieux quand cela sera plus approprié, car j'ai horreur d'interrompre mon récit - comme je le fais en ce moment - pour faire de la description. Vous allez vite vous en rendre compte.
Nous rendre à destination a été particulièrement long et pénible non seulement parce que mes jambes étaient très peu résistantes à mon poids qui n'était toutefois pas des plus imposants, mais aussi parce que cette vieille crapule de Xigbar ne s'est pas donné la peine une seule fois de m'adresser la parole, ne serait-ce que pour m'indiquer où nous nous rendions. Attitude étonnante de sa part, lui qui s'est toujours montré bavard. Tout ce dont je me souvienne est de l'avoir entendu se plaindre, à quelques reprises, d'être celui qui doit toujours s'occuper du "sale boulot" - vous savez, bavard mais également geignard. Enfin, tout pour me faire sentir confortable en sa présence, vous voyez le genre?
Après ce qui m'a semblé être une éternité, nous nous sommes retrouvés devant une immense...forteresse - c'est le terme le plus approprié, bien que certains d'entre nous l'appellent également le Château. Debout face à une falaise considérable, j'essayais d'envisager comment il nous serait possible d'accéder à cette impressionnante forteresse d'ivoire - la seule lumière à travers la noirceur, outre la gigantesque lune difforme que même la plus haute tour du Château avait peine à cacher. J'aurais voulu interroger mon guide, mais avant même de parvenir à formuler une question, ce dernier a fait un vague geste de la main qui a eu pour effet de faire apparaître face à nous une sorte de vortex - plus communément appelé un Portail de Ténèbres. Mais ce terme m'importune, alors j'aimerais que nous nous en tenions à l'expression "vortex", si vous le voulez bien. En conséquence, vous devinerez comment nous avons pu atteindre la forteresse sans avoir à nous jeter dans ce ravin sans fond.
Une fois à l'intérieur, j'en ai d'abord déduit que nous ne nous trouvions pas à "l'entrée principale", si c'est approprié de dire les choses ainsi, vu le fait que la pièce où nous nous trouvions était - je l'ai également compris plus tard - une salle commune, qui débouchait sur un grand escalier blanc. Je ne pourrais me souvenir des détails de cette pièce si je n'y avais pas passé une grande partie de mon existence. Quoiqu'il en soit, il serait inutile de décrire immédiatement les lieux puisque j'y reviendrai sans faute dans une éventualité proche. Cependant, il est peut-être utile de préciser que j'ai aperçu un autre individu - un salopard, disons les choses telles qu'elles le sont - assurément plus jeune que l'autre, un bouquin à la main, siégeant dans un grand divan qui s'agençait parfaitement avec la blancheur des murs, du plafond, du sol...et j'en passe. J'ai toujours eu horreur de ces lieux, de chacune des pièces de ce damné Château, sauf peut-être de cette pièce tout particulièrement - cela a sa raison que vous découvrirez aussi plus tard - sinon de nos chambres à coucher puisqu'il se trouve que ce soit le seul endroit où je pouvais et peux encore trouver un minimum d'apaisement quand le besoin se fait. Bref, le vieux pirate - Xigbar, en l'occurrence - m'a ordonné de le suivre dans l'escalier alors que j'avais à peine eu le temps de jeter un oeil à cet autre connard étranger. Remarquez malgré mon incontrôlable insolence que tous les surnoms que j'attribue à différentes personnes sont pour la plupart - et je le précise, "la plupart" exclue évidemment certains individus que je ne porte pas dans le cœur que je n'ai pas - des marques d'affection. Également une note à moi-même : éviter les attaques personnelles inutiles, au risque d'en faire trop souvent usage.
À l'étage supérieur, le même spectacle : du blanc par dessus du blanc, par dessus du blanc, ainsi de suite. Cette vue est hallucinante, vous seriez étonné. J'ai d'ailleurs déjà suggéré au Supérieur lors d'une de nos palpitantes réunions de faire de la forteresse un musée, mais cette mauvaise plaisanterie a vraisemblablement été mal vue. Je racontais donc que je me trouvais sur un autre étage, un vaste corridor s'étalant et à ma gauche, et à ma droite. Xigbar a pris la seconde option, soit à sa droite, et m'a mené à une pièce - qui aura été et sera probablement toujours ma chambre. Il a ouvert la porte de la pièce à ma place et m'a commandé d'y entrer sans argumenter. Même si j'avais voulu débattre à ce propos, je doute d'avoir pu trouver aussi facilement que je m'adresse à vous, en ce moment, les mots adéquats afin de m'exprimer. Somme toute, j'ai obéi et, à peine entré dans ma chambre, j'ai entendu la porte claquer derrière moi.
"Tu ne sors pas de cette pièce sans que je t'avise du contraire, on se comprend ?"
La voix de Xigbar n'a jamais eu rien de trop enthousiaste, je dois dire. Plutôt lente, rude aussi. Cela convient à sa personnalité. Il m'a donc laissé sans voix, alors que j'écoutais s'éloigner ses pas qui résonnaient dans le corridor. Jusqu'à ce que je me trouve plongé dans un silence qui m'a effrayé. Ça n'a rien d'étonnant, me direz-vous ; en effet, il venait de se produire trop de choses, lors des premiers instants de mon existence, que je ne pouvais comprendre.
Si je n'avais pas été aussi accablé, aussi perturbé, j'aurais peut-être pris le temps de réfléchir, sinon de m'attarder à l'apparence de la nouvelle pièce où je devrais rester pendant une période indéterminée, mais j'avais soudainement la tête si lourde que la seule chose qui m'est venue à l'idée était de m'étendre sur le lit qui se trouvait à ma gauche. Ceci fait, je n'ai pas tardé à sombrer dans un profond sommeil."
