Fils de la mort
Chapitre 1
Campagne
Le petit garçon sortit du poulailler en riant, une grosse pour derrière lui le poursuivant.
Un petit panier de paille au bras, il referma la porte en bois au bec de l'animal caquetant avant de porter son butin à sa mère.
"- Maman ! J'ai les œufs !"
La dite maman prit le panier avec un sourire fatigué.
"- C'est bien fred. Maintenant, va aider ton père."
L'enfant, trop enthousiaste et énergique pour cette fin de journée, se rua dans l'étable pour aider son père à nettoyer la paille de la vache de la famille.
Du haut de ses quatre ans, le bambin ne parvenait jamais à s'épuiser assez pour aller se coucher en même temps que des deux frères à peine plus vieux que lui.
Ils étaient onze enfants pour l'instant. Deux étaient plus jeune que lui, un autre n'allait pas tarder à naître. L'aîné des enfants allait se marier dans l'année et s'installer dans la petite maison qu'il était en train de construire de l'autre coté du chemin. Ses frères les plus âgés l'aidaient ainsi que les frères de sa future, une gamine du village.
Il n'y avait pas grand-chose ici.
Une dizaine de fermes, une église, un petit étang poissonneux en contrebas du champ de blé du père Alamo où les gamins passaient le plus clair de leur temps quand ils n'aidaient pas aux travaux de la ferme et un petit lavoir.
Ce n'était pas grand-chose mais ils ne souffraient pas de la faim et ils avaient un toit. Que demander de plus ?
Frederick raccompagna son père à l'intérieur de la maison.
Ils avaient une grande pièce principale avec dans un coin, un lit clos ou dormait le père de sa mère et dans l'autre, de petites bergères où dormaient les plus jeunes enfants, non loin de la chaleur de la cheminée. Tous les autres dormaient au dessus de l'étable, réchauffés par la chaleur des bêtes.
"- Maman ! Y a quoi a manger ?"
La mère du bambin soupira.
Son fils avait tout le temps faim.
Elle ne savait pas comment il faisait ni où il mettait tout ce qu'il avalait.
Elle toussa un peu.
Depuis quelques jours, elle était patraque. Depuis qu'elle avait été à Issoudun, distant d'une vingtaine de kilomètre et qu'elle avait acheté une longueur de toile de jute à un marchand ambulant en fait.
Les pommettes roses, elle cassa les œufs frais dans un bol de terre, y ajouta des pluches d'herbes des bois, quelques couennes de lards qui restaient dans un pot puis jeta le tout dans la grand poêle que son maris lui avait offert pour leur mariage.
Un énorme pain de ménage, de la bière brassée par la mère de son époux, des fraises des bois et du fromage de chèvre issus de leur deux biques….ils n'étaient pas riches, mais ils n'étaient pas pauvres non plus. Ils avaient de la chance, tout simplement.
Les œufs se mirent a grésiller dans la poêle.
Très vite attirés par l'odeur alléchée, la famille au complet se pressa autour de la lourde table de bois.
Le repas fut expédié avant que chacun ne gagne son lit.
Sauf le petit Fred.
Assis sur le pas de la porte, le corps brûlant d'une énergie sans cesse renouvelée, il ne s'apaisait vraiment qu'un regardant les étoiles.
Un bruit de chute derrière lui le fit bondir à l'intérieur de la maison.
Malgré le milieu de la nuit, sa mère reprisait encore du linge.
"- MAMAN !"
Son cri réveilla son père.
Recroquevillée sur le sol, la fermière respirait difficilement.
Le petit garçon avait les yeux secs.
Il aurait voulu pouvoir pleurer mais ne le pouvait plus.
Quelque chose s'était cassée lorsque sa maman était morte.
Elle avait été la première.
A présent, il ne se passait pas une journée sans que le prêtre, lui aussi visiblement malade, ne mette quelqu'un en terre.
De la grande famille de Frederik, il ne restait plus que son père, l'une de ses sœurs aînées, le bébé et lui.
Tous les autres reposaient en terre, a coté de son premier grand frère que le prêtre enterrait avec sa future épouse.
La peste avait frappée sans distinction avec la brutalité d'une charge de cavalerie.
Le village entier avait été massacré. Dans les villages alentours, les pertes étaient identiques.
Tous avaient en commun les achats faits à un camelot d'Issoudun.
Si les familles n'avaient pas été à ce point détruites, nul doute qu'elles se seraient lancées à la poursuite de cet assassin ignorant.
Mais là n'était pas le temps.
Pour l'instant, il fallait enterrer les morts, tenter de sauver les vivants et surveiller les mourants.
Fred jeta un regard vide à son père. Lui aussi était malade.
Le petit garçon n'arrivait même pas à s'inquiéter davantage.
Il était trop jeune pour comprendre. En tout cas, c'était ce que son père voulait croire.
L'enfant avait été malade, comme les autres. Mais une monstrueuse poussée de fièvre de deux jours lui avait sauvé la vie. La peste qui marquait son corps de taches noires avait régressée puis disparu. Le prêtre le surveillait depuis comme la maladie elle-même. Nul enfant ne pouvait générer une telle fièvre et survivre.
Désespérés, certains paysans avaient tentés de sauver leur progéniture en imitant ce qui avait probablement sauvé la vie du petit.
La fièvre ajoutée aux pierres brûlantes placées autours des malades avaient achevé les mourants en quelques minutes.
A présent que le nombre de morts se raréfiait, faute de combattants, certains cherchaient un bouc émissaire. Qui mieux que cet enfant éclatant de santé ? Tous les autres étaient morts.
Là était la patte du Malin, à tout le moins !
Le prêtre s'emmêla soudain la langue dans sa prière avant de s'écrouler à son tour, terrassé.
On l'emmena rapidement à son presbytère.
Fred conduisit son père et sa sœur a leur maison vide. Dans ses bras, le petit corps du bébé refroidissait lentement.
Il coucha son père et sa sœur puis s'assit devant la cheminée froide.
Ils étaient peu nombreux mais de plusieurs villages.
Ils étaient tous malades.
Ils hurlaient avec l'énergie du désespoir que les mourants peuvent générer.
Le père de Fred était mort, comme les autres.
Il avait été enterré dans la grande fosse commune ou on jetait les corps depuis la mort du prêtre.
Le bébé aussi était mort.
Il ne restait plus que lui, brûlant de santé, et sa sœur, brûlante de fièvre.
Et les gens…
De l'autre coté de la porte de la ferme, ils hurlaient.
Ils voulaient purger le démon qui les anéantissait.
Le petit garçon ne comprenait pas.
Sa sœur le serrait contre lui, terrifiée.
"- Passe par la bergerie ! Va-t-en !"
Le petit garçon ne comprenait pas.
Dans la bergerie, il n'y avait plus que les cadavres des chèvres en train ne finir de pourrir. La peste c'était aussi attaqué aux animaux. Le village entier, la région entière sombrait lentement dans la mort.
Une première torche fracassa la fenêtre protégée par un tissu huilé qui s'enflamma comme de l'étoupe.
Fred glapit de peur.
De sa petite force, il tenta de tirer sa sœur avec lui.
Ils devaient partir !
Elle le repoussa.
"- Non… Va-y. Je vais les calmer et je te rattraperais."
L'enfant finit par céder.
Le feu gagnait et il ne voulait pas risquer de perdre sa sœur à cause de sa désobéissance.
Il fila vers la bergerie.
Il ne grimaça même pas aux colonnes de mouches qu'il dérangea en passant au milieu des animaux morts.
La foret n'était pas loin et les villageois trop peu nombreux pour encercler la maison.
Il n'entendit pas sa sœur hurler lorsque les villageois la repoussèrent dans la petite ferme avant d'y mettre le feu entièrement pour purger le Malin de leur village.
Il était revenu le lendemain.
Sa sœur ne l'avait pas rejointe.
Il avait trouvé sa maison brûlée jusqu'aux moellons et le squelette de sa sœur recroquevillé contre la porte qu'elle avait tenté d'ouvrir alors que le feu la dévorait vive.
Son cœur était sec.
Frederik s'accroupit dans les cendres encore chaudes sans en sentir la chaleur.
Les villageois étaient partis.
Leur forfait commis, chacun était retourné chez lui pour y mourir.
L'enfant s'assit sur le sol.
Les yeux sec, le regard mort, il se mit a se balancer d'avant en arrière.
Ce n'est que lorsque la pluie noya le sol à sa place qu'il leva la tête.
Combien de temps avait passé ? Il n'en savait rien.
Lentement, le petit garçon de pas encore cinq ans se releva.
Une à une, il visita les maisons du village.
Mort
Mort
Morts…
Ils étaient tous morts….
D'une main faible, il attrapa du pain sur une table, du saucisson sur une autre.
Il se mit à grignoter avant de retourner a la faible protection des murs de sa maison.
Ce n'est que lorsqu'un phosphène bleu se posa sur son épaule qu'il sourit.
"- Bonjour grande sœur."
La petite boule bleue voleta autours de lui encore un moment puis disparue.
