Disclaimer : L'univers de HP et ses personnages sont la propriété de JK Rowling, je ne touche aucun argent en publiant ce texte.
Avertissement : PG
Rappel : fic hors canon au-delà du tome 4. J'y raconte la jeunesse des parents de Sirius et James que j'avais inventés pour une autre fic, Les Portes. Il s'agit donc d'une fic préquelle (pour plus d'informations, voir mon profil).
Personnages vus dans le précédent chapitre :
Esther Devlin : Gryffondor, 1ère année
Météra – sans nom – : Gryffondor, 2ème année
Henry Potter : Serdaigle, 2ème année
Pâris Black : Gryffondor, 4ème année
Tom Jedusor : Serpentard, 5ème année, préfet.
Edward Potter : Gryffondor, 5ème année, préfet.
Firmin Potter : Poufsouffle, 1ère année
Joan Bow : Serdaigle, 5ème année, petite-amie de Pâris.
Andrew (Drew) Devlin : le grand-frère d'Esther, moldu.
Remerciements : aux lecteurs et reviewers qui ont accepté de se laisser embarquer pour une nouvelle aventure avec mes personnages. Sincèrement.
Bonne lecture !
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Les Portes :
« Les Orphelins de Poudlard »
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Chapitre 2 : La Sans-Nom
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Météra s'éveilla en sursaut. Elle attrapa la baguette qu'elle cachait tous les soirs sous son oreiller et la brandit dans les ténèbres. Le bras tendu, le souffle court et le front moite, elle guetta le moindre bruit, la moindre ombre. Elle guetta l'obscurité, prête à réagir à la moindre menace, prête à se défendre. Elle guetta, attendit, mais il n'y avait rien. Rien que ses camarades qui dormaient encore, respirant profondément, marmonnant quelques mots incompréhensibles. Rien que le vent qui soufflait et le bois qui craquait. Rien que des bruits ordinaires et inoffensifs.
Le bras de Météra tomba mollement sur l'édredon. Sa main tremblait et son cœur tambourinait. Météra se força à inspirer profondément et à expirer longuement. Elle était dans son lit, à Poudlard et elle ne craignait rien. Elle était dans son lit, à Poudlard et elle ne craignait rien. Elle ne craignait rien…
Météra repoussa les couvertures d'un geste large et se glissa entre les tentures de velours rouge. Rien ne bougeait dans la chambre. Sur la pointe des pieds, les gestes lents et précautionneux, Météra ramassa ses affaires et se dirigea vers la salle d'eau. La toilette fut rapide et froide.
Météra raviva le feu de la salle commune et poussa son fauteuil préféré devant la cheminée. A grand renfort de coussins, elle s'installa confortablement, puis claqua plusieurs fois la langue contre son palais. Deux points jaunes s'illuminèrent au fond de la salle commune. Constantinople s'extirpa de sous une armoire et arriva à petites foulées, la tête pleine de toiles d'araignée. Son ventre flasque se balançait vaillamment d'un côté et de l'autre pour le grand amusement de Météra. Malgré son embonpoint, Constantinople sauta lestement sur les genoux de Météra. La petite sorcière caressa amicalement la tête du matou qui se mit aussitôt à ronronner. L'élégante Lune et le prudent Bleu descendirent de leurs étagères, et grimpèrent à leur tour sur les genoux de Météra. Dans un concert de ronronnements satisfaits, Météra ouvrit enfin son livre. Elle disposait d'une heure de tranquillité et comptait ne pas en perdre une seconde.
Dès sa première année, Météra s'était passionnée pour les quatre Fondateurs de Poudlard. Elle lisait tout ce qu'elle trouvait à leur sujet dans les rayonnages de la bibliothèque de Poudlard. Météra parcourait actuellement une biographie (très romancée) qui faisait la part belle à Godric Gryffondor, comme c'était trop souvent le cas. Météra rêvait de trouver un roman dont Rowena Serdaigle serait l'héroïne. Des quatre Fondateurs, la sorcière à l'aigle était sa préférée ! A tel point que Météra regrettait souvent de ne pas avoir le blason bleu et bronze cousu sur ses vêtements.
Peu à peu, au fur et à mesure que Météra tournait les pages de son livre, les élèves de Gryffondor s'éveillèrent. Ils s'extirpèrent encore groggys de leur sommeil et de leurs lits, s'habillèrent à tâtons, derrière le voile de leurs cils, les paupières entrebâillées. Ils descendirent les escaliers et se dirigèrent vers le portrait de la grosse dame. D'une manière générale, les Gryffondor n'étaient pas du matin. Météra les laissa tous défiler, sans vraiment les remarquer, emportée par les relations tumultueuses des quatre Fondateurs. Certains propriétaires récupérèrent leurs chats avec humeur. Météra ne les écouta pas : elle lisait.
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— Esther ? appela Zenobia. On y va…
Il y avait quelque chose d'indécis dans la voix de Zenobia, de presque sympathique.
— T'as besoin de sa permission ? demanda Elizabeth. A moins que cela te démange de faire une révérence ?
La question était mesquine, la voix cinglante. Esther, retranchée derrière les tentures de son lit, se recroquevilla.
— Non, non, se dépêcha de dire Zenobia. Je pensais juste…
Esther l'imagina en train d'agrandir les yeux, terrifiée, et de secouer les mains frénétiquement pour donner plus de poids à son déni.
— Un conseil, Zézé : arrête de penser ! Tu n'es pas douée pour ça.
Esther entendit Elizabeth s'éloigner. Les semelles de crêpes, bordées de clous, frappaient exagérément les pierres et les lattes de parquet. Même le bruit de son pas était agressif !
— Esther ? Ça va ? Tu es malade ? demanda doucement Zenobia une fois les pas inaudibles.
Esther aurait aimé pouvoir se fier à Zenobia et à son ton lourd de sympathie inquiète seulement Esther avait appris qu'elle ne pouvait compter sur personne. Où étaient les accents de sympathie de Zenobia quand Elizabeth était là ? Ils s'envolaient en un éclat de rire cruel ! Zenobia s'était bien gardée de prévenir Esther que son jus de citrouilles était assaisonné de veracrasses. Et, il y a deux jours, c'était Zenobia qui tenait fermement le bras d'Esther tandis qu'Amelia, la sœur d'Elizabeth, lui lançait le Sortilège de Furonculose.
— Allez, laisse ! dit April. Elizabeth nous attend et, de toute façon, vaut mieux pour elle qu'elle ne descende pas. Amelia et toute sa bande n'attendent que ça.
— Mais…
— Tu ne connais pas les Lightfoot comme je les connais, coupa April. Allez, on descend ! Si Elizabeth attend, elle va être de mauvaise humeur et se plaindre et ça va être grandissima barbant !
— Mais si elle est malade ?
— Si la Petite Princesse est malade, elle n'aura qu'à avertir un fantôme. Ils sont là pour ça ! soupira April. Mais crois-moi ! Elle n'est pas malade. Ou juste malade de trouille.
La porte se referma sur April et Zenobia. Esther était maintenant seule avec son chagrin. Elle attendit cependant encore avant de s'extirper de son lit et de la protection de velours qu'il offrait. Elle attendit qu'elle retrouve la maîtrise de ses émotions, que ses camarades de Maison soient parties, qu'Elizabeth soit loin. Très loin.
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Henry était accroupi devant le portrait de la Grosse Dame en rose.
— Alors, vraiment ? Vous n'allez pas me laisser entrer ?
— Mon petit, à moins que tu aies un laissez-passer, tu n'entreras pas dans la salle commune des Gryffondor.
— Mais j'ai le mot de passe ! s'énerva Henry. Et c'est le bon. Je sais que c'est le bon.
La Grosse Dame haussa les épaules. Henry grogna de frustration. La Grosse Dame n'était pas le portrait le plus à cheval sur le règlement. Habituellement, il suffisait qu'on lui donne le mot de passe en vigueur et elle laissait passer n'importe qui. Mais parfois, elle se faisait remonter les dentelles et, pendant une ou deux semaines, elle devenait intransigeante.
— Vous avez eu une discussion avec Black, c'est ça ?
La Grosse Dame toussa, l'air mal à l'aise.
— Il est vrai que j'ai eu une conversation, hier soir, avec Mr Black. Mais cela n'a aucun rapport avec notre situation. Tu es un Serdaigle, je garde l'entrée des quartiers des Gryffondor, ergo tu n'entres pas.
Henry lui en ficherait des ergo !
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Henry était un Serdaigle mais, hier soir, il avait bien cru qu'il n'entrerait pas dans les quartiers des Serdaigle non plus. Lorsque le tableau qui gardait l'entrée de la salle commune avait basculé, Henry avait découvert Melechia Queen, toute en réprobation et colère contenue. La préfète de Serdaigle avait les bras croisés, les sourcils froncés, la baguette serrée dans le poing et le badge rutilant. Henry avait juré. C'était vraiment pas sa soirée !
— Monsieur Potter, n'ajoutez pas l'incorrection verbale à vos fautes.
La voix était tranchante et le regard acéré. Henry avait dégluti et rassemblé son courage, prêt à endurer les remontrances et paroles blessantes. Généralement, le nom de Potter impressionnait et invitait à une certaine déférence. Melechia Queen était rétive à la déférence et ne se laissait impressionner par personne. « C'est parce qu'elle a grandi dans un orphelinat moldu », grommelait souvent Edward.
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Alors qu'il mâchonnait son agacement, un groupe d'élèves bruyants (des sixième et septième années si on se fiait à leurs tailles) sortit de la salle commune des Gryffondor. Henry vit là sa chance d'entrer en territoire hostile et il sauta sur ses pieds. L'effet de surprise aidant, Henry passa les premiers élèves sans la moindre difficulté. Malheureusement, cela ne dura pas ! L'effet s'estompa et c'est en riant que les Gryffondor se mirent en travers de son chemin. Ils tendaient les bras pour l'empêcher de passer, voire le pousser, allongeaient les jambes pour le faire tomber.
— Eh ! C'est le petit frère à Potter, remarqua un Gryffondor tandis que Henry reculait pour mieux évaluer la situation.
— On dit de Potter, ignare ! grogna Henry.
Il pouvait essayer de passer par la droite, feinter le grand et déborder sur la gauche…
— Pas de doute, c'est un Potter ! ricana un autre.
— Qu'est-ce que c'est que ce baroufle ? demanda autoritairement une voix qui venait de la salle commune.
Les Gryffondor s'écartèrent et laissèrent passer Black qui avançait à grands pas.
— Pourquoi bloquez-vous le passage ?
Il aperçut Henry et soupira.
— Je vois, dit-il en articulant exagérément les syllabes.
Les garçons de sixième et septième années reprirent gaiement leur chemin vers la grande salle. Certains gratifièrent même Henry d'une tape amicale et exagérément virile sur l'épaule, d'autres s'amusèrent à lui ébouriffer les cheveux. Henry repoussa toutes ces marques d'affection condescendantes avec agacement.
— Qu'est-ce que tu fais là, Potter ? demanda Black. Ton frère n'est plus là.
— Je viens chercher une amie.
Black haussa un sourcil.
— Qui ?
— Ça ne te regarde pas !
— Tu essayes de forcer le passage dans ma salle commune, bien sûr que ça me regarde !
— Ta salle commune ? Tu ne serais pas un peu territorial ?
Black pointa le lion de son blason.
— Paraît que la sagesse était déjà prise. Et maintenant, le piaf, tu décolles !
Henry marmonna quelques imprécations à l'encontre de Black et tourna les talons. Il avait au moins la sagesse de reconnaître que la partie était perdue pour cette fois.
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— ESTHER DEVLIN ! hurla une voix.
Esther sursauta. Elle hésita un instant puis descendit finalement de son lit. Elle ouvrit prudemment la porte et, par-dessus, la balustrade, elle aperçut Pâris Black, planté au milieu de la salle commune, baguette pointée vers sa gorge.
— Bien ! dit-il en l'apercevant. Tu es réveillée et habillée. Nous pouvons donc y aller !
— Aller où ? demanda Esther.
— Manger, pardi ! répondit Black sur le ton de l'évidence. Dépêche-toi ! J'ai faim et le service est bientôt fini.
Esther recula aussitôt.
— Je…
— Tu…, rien du tout, coupa le jeune sorcier. C'est l'heure de prendre le petit déjeuner. Nous y allons !
Il y avait une telle autorité dans la voix du garçon qu'Esther n'était plus tout à fait sûre de savoir ce qu'elle voulait faire.
— Tu es une fille de Moldus ? reprit Black.
— Oui, répondit Esther avec prudence.
— Parfait ! Tu es donc la Gryffondor de la situation. Il y a un cours de Civilisation Moldue que mes camarades et moi n'avons pas bien compris. Tu pourrais peut-être nous l'expliquer.
— Je ne sais pas si…
— Un cours sur les croyances et les religions. Nous nous y perdons un peu… Beaucoup en fait !
Esther hésitait encore, mais Black assura qu'ils avaient vraiment besoin d'aide et qu'ils ne voulaient pas faire perdre des points à Gryffondor. Il la fixait tranquillement, les mains dans les poches, le corps bien droit, les épaules dégagées. Il émanait du jeune sorcier une autorité paisible qui donnait envie à Esther de s'en remettre totalement à lui. Elle tourna la tête et regarda son lit dont les rideaux étaient toujours tirés. La chambre était vide, silencieuse, paisible. Esther sortit cependant de la pièce et ferma la porte derrière elle. D'accord ! Elle aiderait Black et ses amis. Un sourire content étira les lèvres du garçon. Un sourire chaleureux et sincère. Et contagieux ! Esther se sentit sourire d'une oreille à l'autre.
— Parfait ! dit Black pour la seconde fois. Et toi aussi Météra, tu viens.
— Je n'ai pas faim, marmonna une voix.
Esther aperçut la seconde-année assise dans un grand fauteuil face à la cheminée. Elle était plongée dans un livre épais comme une pierre tombale. Et sûrement aussi lourd !
— Tu as besoin de manger ! répliqua autoritairement Black. Nous avons un match d'ici quelques jours, si tu ne veux pas le passer sur les bancs, tu viens manger avec moi.
Météra haussa les épaules.
— Je suis toujours sur le banc, remarqua-t-elle placidement.
— Si tu ne te montres pas plus volontaire, ça ne risque pas de changer !
— Et manger montrera que je suis volontaire ?
— Oui, assura Black.
Météra prit le temps d'y réfléchir. Elle leva même le regard pour croiser celui de Black. Elle hocha la tête et retourna à sa lecture.
— J'ai un livre à terminer, déclara-t-elle.
— Emmène-le avec toi ! répliqua Black.
En ce qui le concernait la discussion était close, il n'y avait plus qu'à obéir ! Il ne se retourna même pas pour s'assurer que les jeunes filles le suivaient bien.
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Les camarades de Pâris Black se serrèrent d'assez bonne volonté pour permettre à Esther et Météra de s'installer. Leurs saluts polis se muèrent en un enthousiasme désordonné quand Pâris leur indiqua qu'Esther était là pour leur apporter ses lumières sur toute cette histoire de pains qui se multiplient et d'eau changée en vin. Ils en étaient arrivés à un point de la conversation où l'explication la plus logique était que Jésus avait un Elfe de Maison en cuisines.
Météra mangea rapidement une demi-tartine et une bouchée de part de tarte parce que Pâris la regardait. Mais dès qu'il eut tourné la tête, elle fit glisser l'assiette jusqu'à Greg, un quatrième année, qui ne la refusa pas. Bien au contraire ! Météra repoussa soigneusement les miettes et essuya les auréoles de lait et ouvrit précautionneusement son livre. Elle posa les deux coudes sur la table, ignora les regards de reproche que ce geste lui valut et appuya les mains contre ses oreilles. Il ne lui fallut que quelques mots pour élever entre elle et ses camarades un mur épais et imperméable. Il lui suffisait de quelques phrases pour bloquer les conversations, effacer les visages, vider la salle. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'elle et les personnages.
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— Nous sommes d'accord, cette année nous aurons pour thème le Houx et le Chêne, déclara la préfète-en-chef, Philippa Londubat, à l'ensemble des préfets.
Afin de ne pas empiéter sur le temps de révisions en cette période d'examens, la réunion hebdomadaire des préfets se tenait, au plus grand déplaisir de Tom, entre des bols de céréales molles et des miettes de pain. Si encore le sujet de la réunion était intéressant ! Mais même pas ! Seulement, Tom était le préfet des Serpentard et, en cette qualité, il se devait de participer à ces inutiles réunions hebdomadaires.
La grande question qui agitait ces dernier temps l'assemblée des préfets portait sur le choix du thème de la fête de Noël, Yule ou Sigillaire. Quel que soit le nom que vous choisissiez de lui donner, cela restait une fête particulièrement cruelle pour un orphelin ! Mel, toute préfète des Serdaigle qu'elle était, ne semblait guère plus impliquée. Elle hochait la tête quand quelqu'un proposait une idée, la secouait quand tout le monde la refusait.
Au début de la réunion, elle avait pourtant essayé de s'intéresser à toutes ces simagrées : elle avait demandé si la bibliothèque serait bientôt de nouveau ouverte. « Camper dans la Grande Salle est amusant cinq minutes, mais ce n'est pas ainsi que l'on peut réellement préparer les examens. » Et les examens étaient un sujet sérieux pour Melechia Queen. Un peu moins pour Linda Light, préfète des Serpentard, qui s'exclama : « M'enfin, Queenie ! C'est trop grandissima cette fuite ! On a l'excuse parfaite pour rendre les devoirs en retard et repousser les examens. » Mel avait dévisagé Linda et s'était tournée vers Tom qui n'avait pu que rougir de honte, tandis que son poing se crispait sur sa baguette. Londubat était intervenue et avait fait le point sur l'avancement des travaux. Selon Mr Crumb, le sorcier chargé de l'entretien de l'école, les tuyaux de l'école étaient sensibles et capricieux. « L'eau n'aime pas être contrainte, même par la magie ! Alors les canalisations explosent. » Et les canalisations explosaient souvent à Poudlard. « Rowena aurait pu mieux bosser ses plans », avait bougonné Edward Potter. Ce à quoi Mel avait répliqué : « Construis une école et on en reparlera plus tard, Potter. En attendant, c'est Lady Serdaigle ! » Quelques préfets eurent du mal à contenir un petit sourire, les autres furent mortifiés par l'incorrection de Mel. Bien évidemment, le préfet-en-chef, Arthur Flock, gryffondor jusqu'au bout des canines était intervenu : « Melechia, tu t'égares ! » Mel aurait probablement répondu quelque chose si son comparse de Serdaigle ne lui avait pas violemment écrasé la main du coude. Elle eut le mérite de ne pas broncher et de ne surtout pas s'excuser. « Pour clore le débat, avait repris Londubat, la bibliothèque devrait rouvrir cet après-midi. » Depuis cette altercation, tout en croquant bruyamment dans une pomme, Mel relisait ses notes en vue du très prochain tournoi de Duels.
Tom n'aurait su dire s'il trouvait Melechia Queen jolie ou non. La jeune sorcière était tout en rondeurs : des courbes et creux qui auraient pu être harmonieux si le costume standard de Poudlard ne la boudinait pas à certains endroits et bayait à d'autres. Tom ne comprenait pas pourquoi Melechia, qui était une sorcière plus que compétente, ne s'était jamais donné la peine d'ajuster magiquement sa tenue. De même, elle semblait s'obstiner à cacher ses yeux d'un bleu vif bouleversant derrière d'affreuses lunettes écailles qui lui écarquillaient démesurément le regard et lui mangeaient la moitié du visage. Ses épais cheveux bouclés châtain terne semblaient ne pouvoir être domptés que d'une seule manière : par une imposante queue de cheval. Et même là encore, il y avait toujours des mèches folles qui s'échappaient en tout sens et auréolaient la jeune sorcière d'un nimbe capillaire et désordonné. Quand Melechia oubliait d'avoir l'air de réprouver le monde entier, elle était capable de sourire et même ses dents, qui manquaient pourtant d'aplomb, ne pouvaient gâter ce troublant sourire. D'autant plus troublant qu'il était rare et toujours timide, comme tout étonné de s'être égaré sur cette bouche toute rose.
Une grue en papier vint tirer la préfète studieuse de ses révisions et interrompre les pensées de Tom. Melechia se retourna et vit Balthazar Spade, un Serpentard de septième année à qui Tom n'adressait la parole qu'en cas de nécessité absolue, lui faire un signe de la main, elle sourit et déplia le papier. Tom leva les yeux au plafond. Mel lut et sourit un peu plus. Tom tenta d'apercevoir ce qui était écrit, jusqu'à s'en dévisser le cou. En vain ! Ce qui l'agaça passablement. Mel emprunta la plume de son voisin (c'est-à-dire qu'elle la lui arracha des mains) et griffonna rapidement quelques chose et renvoya la grue. Tom décocha un regard mauvais à Balthazar qui n'eut même pas la décence de s'en apercevoir.
— Queen, tu nous le dis si on t'ennuie…, intervint Flock.
Mel tenta de crucifier Flock du regard, mais le préfet-en-chef resta de marbre. Un sourire étira un coin des lèvres de Tom.
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Esther tentait de répondre avec précision et concision aux questions que Pâris et ses camarades lui posaient, mais les concepts religieux n'étaient pas évidents à manipuler. Bien que née dans une famille anglicane pratiquante, Esther ne s'était jamais posée beaucoup de questions à propos de Jésus, la Création et la Mer Rouge.
— Crois-tu que Moïse a lancé un Scissio ? demanda Melvin Footlose. Sa baguette devait être particulièrement puissante.
— Je ne crois pas que Moïse soit un sorcier, murmura Esther.
— A mon avis le coup du buisson ardent, c'est juste de la bonne vieille poudre cheminette, intervint Celina Greese (« Avec deux « e » ! »).
— Non, je ne crois pas…, tenta une fois encore Esther.
Mais les quatrième année ne l'écoutaient plus. Ils retraversaient l'Ancien Testament pour y trouver des traces de sorcelleries et ainsi prouver que Jésus et les autres étaient des sorciers.
— Et après ils font des sorciers des disciples du diable, soupira Jim Antler.
Esther ne dit rien. Elle ne se sentait pas à la hauteur. Elle tourna la tête vers le bout de la table, là où s'asseyaient les premières années et elle croisa le regard haineux d'Elizabeth. Amelia massacrait sa part de tarte tout en fixant Esther. Esther touilla son œuf. Elle n'avait plus faim.
— J'espère bien te revoir à midi, dit Black. Nous n'en avons pas fini de cette conversation. Et toi aussi, Météra !
Il donna un coup de coude à la deuxième année pour la tirer de sa lecture. Elle grogna et répondit sans amabilité :
— Pour quoi faire ? Je n'y connais rien en religion. A part que le 24 décembre, à minuit, on chante la naissance d'un bébé entre un bœuf et un âne.
Météra se leva sans laisser le temps à Black de répondre. Il voulut la rappeler mais il se ravisa. Un cinquième année lui dit qu'il valait mieux ne pas insister. « Et puis que dirait Joan ? » Pâris gratifia la quatrième année d'un regard glacé, ce qui fit ravaler à ce dernier son ricanement. Black salua Esther, ramassa son sac et se leva.
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Londubat avait sorti de son sac fourre-tout un épais agenda dans lequel elle millimitrait tous les événements de l'année, toutes les tâches à faire, tous les détails à régler, les décisions à prendre, les sorciers à rencontrer, à éviter et les buts à atteindre. Tom se demandait souvent ce qu'il adviendrait de la très efficiente, si organisée, Philippa Londubat si, un jour, sans prévenir, son agenda disparaissait…
La préfète-en-chef énumérait les enchantements dont ils allaient avoir besoin pour préparer la soirée et attribuait selon le niveau de chacun un certain nombre de tâches. Tom, n'étant qu'en cinquième année, reçut des besognes de bas ordres et sans le moindre intérêt : suspendre tout un tas de bricoles à peine plus lourdes que des plumes. C'était limite insultant.
— Des flammes vertes et rouges ? Des flammes vertes et rouges ? s'exclama Mel, outrée. Je suis responsable des feux de cheminées ? Outre que je trouve particulièrement malvenu de demander à une préfète de Serdaigle, dont les couleurs sont le bronze et le bleu, de colorier en vert et rouge l'intégralité du château, tu me demandes de m'en charger ?!
— Est-ce que la tâche est trop difficile ? demanda Flock, sourire railleur en coin.
— Trop difficile ? répéta Mel. Essaye trop enfantine ! Je suis en septième année. Je me spécialise en Métamorphoses et Transmutations avec deux des plus grands spécialistes du monde sorcier : Albus Dumbledore et Nicolas Flamel, pour ne pas les citer. Je suis dans le trio de tête des élèves de ma promotion. Je vous explose tous les mois au concours de Duels, avec une facilité qui devrait vous insulter. L'orpheline qui balaye les Grands Fils et Filles De ça doit avoir un goût particulièrement âcre. Voire nauséeux. Et je suis chargée des feux de cheminée ?
— Oui, répondit froidement Flock. Et tu sais pourquoi, Queen ? Parce que tes préfets-en-chefs Fils et Filles De t'ont dit de le faire.
Londubat eut au moins la décence de paraître embarrassée. Mel balaya l'assemblée du regard, s'arrêta un instant sur Tom qui ne broncha pas. Elle hocha la tête et se leva.
— J'espère que Grindelwald ne vous demandera jamais d'allumer un feu : il risque d'être déçu de voir que ses chers Fils et Filles De ne savent que parler de leur généalogie et sont incapables de lancer un véritable sort !
Sa voix tremblait de colère et son regard était impérieux. Elle tourna les talons avec une telle vigueur que sa cape vola, avec une certaine classe dut admettre Tom.
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Henry repéra Esther à la table des Gryffondor. Elle était arrivée accompagnée de Black qui l'avait installée au milieu des quatrième-année. Elle avait au début semblé un peu intimidée par tous ces grands qui parlaient forts et étaient incapables de tenir en place. Elle jetait des regards inquiets dans toutes les directions comme si elle craignait de se prendre un sort ou un coup. Et puis la conversation de ses aînés l'avait totalement accaparée. Henry était content qu'Esther puisse prendre un réel petit déjeuner. Et il ne put contenir le sourire que cette idée provoqua. Cependant… Il ne l'aurait jamais admis à haute voix, même à Firmin (surtout à Firmin qui n'avait pas son pareil pour percer à jour les gens) mais Henry aurait préféré que ce ne soit pas Black qui permette à Esther de manger correctement. Il aurait voulu…
Henry fut interrompu dans ses pensées par le départ précipité d'un garçon de troisième année, John (ou bien était-ce Jonas ?) Caven… quelque chose. Henry se pencha vers Karl pour savoir de quoi il retournait. Karl haussa les épaules et demanda (ou plutôt postillonna de la brioche) à River si elle en savait plus. River dit qu'elle allait se renseigner et se tourna vers Roda qui était en troisième année. Il fallut encore un intermédiaire pour avoir le fin mot de l'histoire qui repartit alors en sens inverse.
— Cavendish a apparemment reçu une mauvaise nouvelle. Quelqu'un de sa famille…
— Ses parents ! intervint River.
— … ses parents, corrigea Karl, sont morts dans un incendie.
— Un bombardement ! soupira River. Tu ne peux donc transmettre aucune information correctement ?
— C'est pareil… Enfin, je crois ! C'est comment un bombardement moldu ?
River eut une expression réprobatrice et poussa Karl de façon à pouvoir s'adresser directement à Henry.
— Londres est bombardé régulièrement par les Lazis et les parents de Cavendish se sont retrouvés coincés sous un immeuble.
— Je crois que ce sont les Razis, dit Karl entre deux cuillérées de porridge.
— N'importe quoi ! Les parents sont morts, mais son frère a pu être sauvé.
— Je ne savais pas qu'il était d'origine moldu, remarqua Karl. Ça ne se voit pas !
— Je me demande si son frère est un sorcier.
— Probablement ! Faut être moldu pour se retrouver coincés sous des cailloux et en mourir !
River et Roda acquiescèrent. River allait ajouter quelque chose mais elle fut interrompue par le bruit sec et furibond des talons de Queen sur l'auguste dallage de la Grande Salle de Poudlard.
— Préfète en mode colère à l'approche ! Tous aux abris, murmura Karl.
Les filles pouffèrent de rire.
— Alors ? Quel sera le thème de cette année ? demanda Camilla du Lac tandis que Melechia Queen s'asseyait à côté de Caspar Heart, le second d'un trio indéboulonnable.
— Oh ! Attends, laisse-moi deviner, s'exclama Camilla. La grande bataille des Dieux Branchus ?
— C'est leur année ! marmonna Queen.
Les Serdaigle n'eurent pas le temps de soupirer leur déception qu'Eva Stargazer frappa la table du plat de la main.
— J'en étais sûre ! s'exclama-t-elle avec une conviction tellement sincère.
— Chérie, sourit Joan Bow, il n'y a pas besoin de savoir lire dans les briques de lait pour savoir que cette année, le thème est celui du combat entre le dieu Houx et le dieu Chêne. Cela tombe tous les trois ans.
Le ton était doucereux, le sourire bien étiré, mais, Henry n'aurait su dire pourquoi, il y avait quelque chose de très désagréable dans les paroles de Joan, d'abrasif presque. Eva le perçut également car le rouge lui monta aux joues et elle concentra son regard sur le contenu de son bol de porridge.
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Joan Bow était en cinquième année et une Sibylle confirmée ; Eva Stargazer, qui n'était qu'en quatrième année, pouvait juste prétendre au titre d' « aspirante Sibylle ». Les Sibylles et les aspirantes, comme leur nom le laissait entendre, étaient des élèves versées dans les arts divinatoires. Elles suivaient toutes en option le cours de Divination. L'inscription était faite sur dossier et après entretien avec le professeur Clara Caterpillow, Grande Pythie, Maîtresse ès Divination et Mantique et membre de l'Honorable Ordonnance des Hauts Oracles. Autant dire, une sommité dans son domaine.
Si être une fille et posséder le don de prescience étaient des prérequis nécessaires pour recevoir l'immense honneur d'intégrer la bande des Sibylles, ils ne permettaient pas pour autant une admission automatique. « Il est plus simple de piquer l'œuf d'un dragon que de devenir Sibylle ! » avait-on coutume de dire. Tout était pris en compte ! Des notes à l'ascendance, chaque candidate était inspectée, soumise à de multiples entretiens, testée continuellement. Tenue vestimentaire, diction, démarche, pouvoirs magiques, réputation, tout devait être irréprochable. Autant de qualités, d'ascendants prestigieux et de sourires éclatants réunis en un groupe faisait des Sibylles l'élite de magie et de sorcellerie. Elles régnaient sur Poudlard et elles s'assuraient que personne ne l'ignore. Elles organisaient les meilleures fêtes interdites, connaissaient à l'avance les sujets des prochains contrôles, savaient où étaient rangés les ingrédients intéressants. Elles dispensaient des conseils qu'on ne demandait pas toujours mais qu'il valait mieux suivre. Les professeurs leur confiaient les tâches importantes, les directeurs de Maisons les citaient en exemple, les parents poussaient leurs enfants à les côtoyer, à s'en faire apprécier. Centres de toutes les conversations, toujours bien apprêtées, le bulletin de notes impeccable, elles étaient tout à la fois détestées et admirées.
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Une fois que tout le monde eut accepté que, cette année encore, il n'y aurait aucune originalité dans le thème du bal du Solstice, les conversations se firent plus mondaines. Comment s'habiller ? Qui inviter ? Accorder ou non sa tenue avec son partenaire ? Pouvait-on s'attendre à quelques surprises amoureuses ? Il y avait en ce moment quelques couples qui attiraient l'attention de tout le monde et nourrissait bon nombre de conversations — Henry aurait davantage qualifié ce genre d'échanges verbaux de ragots. Et tandis que tout le monde s'inquiétait de savoir si Edward avait enfin fait sa déclaration à Lisbeth Conrad (« Il est plus que temps ! »), qui Gwen Game choisirait entre Jules Tusk et Jim Antler et si Tom Jedusor inviterait quelqu'un (« Il y a va déjà avec lui-même ! Tu ne penses quand même pas qu'il peut trouver meilleure compagnie ! »), Henry se disait que certains faits, bien plus importants, passaient totalement inaperçus. Qui avait remarqué qu'Esther était persécutée par ses camarades au point de ne pas pouvoir s'asseoir à la table des Gryffondor ? Qui s'intéressait à la guerre qui ravageait le monde moldu ? On parlait déjà à peine de celle qui rongeait de l'intérieur le monde sorcier ! Mais si Pâris Black décidait de porter des bretelles plutôt qu'une ceinture, aussitôt tous les Gryffondor abandonnaient la ceinture. Jedusor se faisait la raie sur le côté et tous les Serpentard changeaient de coiffure. Jordana du Lac avait une plume de paon pour prendre ses cours et toutes l'imitaient. Parce qui ne voulait pas être comme Jordana du Lac ? A part Camilla, sa sœur jumelle qui avait aussitôt décidé d'utiliser des plumes de corbeau.
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Météra traversa les cours de la matinée comme elle traversait tous les autres.
Le cours d'EPOPHI se passa sans difficulté et pour cause : Météra laissa son partenaire, Miguel Applefield, s'occuper de tout. Elle avait beau s'appliquer du mieux qu'elle pouvait, suivre à la virgule près les instructions, Météra ratait immanquablement ses élixirs, potions et philtres. Très tôt dans leur partenariat, Miguel en avait vite eu assez de se faire réprimander et punir pour des erreurs qu'il n'avait pas commises. Il avait donc décrété que Météra s'occuperait de préparer les ingrédients, tâches qui le répugnait au plus haut point mais qui laissait Météra totalement indifférente, tandis que lui s'occuperait du reste. Leur association fonctionnait plutôt bien. Leur réussite du jour valut des points à Gryffondor et Serpentard et un regard satisfait du professeur Amael Sturmaz pour Miguel.
Le cours de Métamorphoses avait été, comme à chaque fois, une lutte de tout instant. Au moins cette fois, Météra n'avait rien fait exploser, ni créer d'aberration magique qui lui aurait attiré immanquablement les ricanements de ses camarades alentours (avant qu'ils n'oublient et retournent à leurs conversations anodines). Météra avait l'impression que la matière se rebellait et refusait de se soumettre à sa volonté et sa magie. Ses métamorphoses aboutissaient généralement à quelque chose d'assez loin de ce qui était demandé et provoquait à chaque fois l'ébahissement du professeur Dumbledore : un rat qui avait un entonnoir à la place de la tête et se cognait, affolé, contre les murs et les pieds de tables ; une tortue avec un chaudron comme carapace ; une flûte affublée d'ailes de perroquet qui sifflait des notes différentes selon sa façon de voler. Une fois, elle avait fait exploser une grenouille. Yedith Comb avait été éclaboussée de viscères et le cours était alors devenu apocalyptique. En dépit de tous les encouragements de son professeur et directeur de Maison, Météra refusait depuis de métamorphoser quoi que ce soit pourvu d'un système digestif. « Tu luttes trop, lui avait un jour dit son voisin de table, Alexander Ramses. C'est comme avec un hippogriffe, si tu tires trop sur les rênes, il se cabre. Il faut laisser du mou. »
Météra aurait bien aimé mettre à profit le conseil du Serdaigle, mais elle ne parvenait pas à comprendre comment elle pouvait « donner du mou » à de la magie.
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— Le sortilège du jour est Scribo. Très pratique quand sa plume est sèche ! avait crécellé le professeur Magpie. Il ne vous sauvera cependant pas d'un cerveau sec, avait-elle ajouté en gloussant. Aucun élève n'avait ri.
Météra, n'était pas parvenue à contenir l'encre sur le parchemin, elle avait débordé sur le pupitre, couru le long des pieds de la table et s'était étendue crânement sur le sol. Quand elle s'en était aperçue le professeur Magpie était entrée dans une colère noire et avait collé Météra : « Vous reviendrez ce soir nettoyer la salle. Vous croyez que les Elfes de Maison n'ont que ça à faire, Miss… (Le professeur Magpie chercha un instant le nom de Météra puis renonça)… Miss J'écris-sur-la-table-et-le-sol la portée de ses actions ? » Et les autres de ricaner.
Si en Métamorphoses Météra ne savait pas « donner du mou », en EnSort, elle peinait à tenir les rênes. Météra maîtrisait la théorie (elle étudiait sérieusement, apprenait ses leçons, rendait des devoirs soignés), mais sa pratique magique échappait à tout contrôle. Si le professeur Magpie demandait de doubler le volume d'un objet, Météra le triplait, le quadruplait ! Faire léviter une plume, une boulette de papier, un crayon ne posait aucun réel problème, en revanche n'espérez pas les récupérer dans l'heure : tout restait coincé en l'air ! Quand il avait fallu changer la couleur de la cape de son partenaire, Jonas Bell s'était retrouvée avec une cape arc-en-ciel pour toute la matinée, ce qui l'avait fort froissé. Météra avait une fois lancé un accio sur un tabouret : l'objet l'avait suivie toute la journée, pour le plus grand plaisir de ses camarades. « En voilà un ami bien utile ! » ou bien « Le tabouret, le meilleur ami des Sans-Amis » avait-elle entendu ricaner certains. « Elle essaie juste de se faire remarquer ! », avaient persiflé d'autres. « Miss… Miss Quelque chose, lui avait dit un jour froidement le professeur Magpie, vous voulez trop bien faire ! » Le jugement était sans appel et peu sympathique, mais le « Miss Quelque chose » était réellement blessant.
Alors que Météra aurait dû être le prototype de l'élève que les professeurs ne pouvaient pas oublier : un savoir théorique solide et une pratique catastrophique, elle passait pourtant totalement inaperçue. Ses professeurs ne parvenaient jamais à se souvenir d'elle. Chaque fois qu'un enseignant faisait l'appel, elle devait lever et agiter la main pour signaler qu'elle n'avait pas été appelée, mais qu'elle était bien là. Immanquablement, le professeur louchait dans sa direction, parcourait la liste d'appel et demandait à Météra de préciser son identité. Et toujours avait lieu le même échange.
— Météra.
— Météra comment ?
— Météra tout seul.
— Vous n'êtes pas sur ma liste Miss Touteseule.
— J'y suis. Tout en haut.
— Miss Touteseule-Toutenhaut, je vous assure que…
Le professeur trouvait cependant son prénom, fronçait les sourcils, bafouillait parfois des excuses et le cours commençait enfin. Au début, cela faisait pouffer de rire ses camarades de classe, puis ça les avait franchement fait rire. Maintenant, ils n'y prêtaient plus vraiment attention. La blague était vieille et ils ne comprenaient pas pourquoi leurs professeurs pouvaient être à ce point étourdi.
— Ils le font exprès, c'est pas possible !
— Mais non ! C'est parce que c'est une Sans-Nom.
Une Sans-Nom.
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Météra – sans nom –
Orphelinat Sainte Agathe
3rd Oak Rise
Omagh, Irlande du Nord
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Voilà ce qui était inscrit sur l'enveloppe qui contenait la lettre l'informant qu'elle, Météra apparemment sans nom, était une sorcière et qu'elle recevrait d'ici quelques jours la visite d'un référent compétent pour l'informer de divers détails et modalités. Elle avait demandé à Sœur Evelyne ce que signifiait l'appellation de « sans nom », mais la religieuse avait été incapable de répondre : toute son attention était concentrée sur le fait qu'une chouette effraie avait pénétré dans le réfectoire au beau milieu du bénédicité, une enveloppe attachée à la patte.
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— Cassandra, qu'est-ce c'est qu'une Sans-Nom ?
Cassandra avait cessé d'étaler la pâte quelques secondes, jeté un coup d'œil à Météra perchée sur le comptoir plein de farine puis repris son travail.
— Où as-tu entendu ce mot ?
— Mel.
— Melechia ferait mieux de s'occuper de ses affaires !
— Balthazar, Caspar, Joespha m'appellent aussi comme ça. Ils m'appellent tous comme ça. A part Christine. Et ça les fait rire.
Cassandra avait poussé un soupir.
— N'y pense pas, ma grande ! Ils t'embêtent, c'est tout.
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Météra n'avait jamais connu ses parents, n'en avait gardé aucun souvenir. Pas même un air de musique qu'elle chantonnerait sans y penser ou une odeur qui titillerait sa mémoire. Pas d'objets significatifs ou mystérieux non plus. Elle avait été trouvée sur le parvis de l'église d'un petit village irlandais un matin de février. Le prêtre avait failli en perdre l'équilibre et déraper sur les marches verglacées. Au moins le cliché n'avait pas été poussé jusqu'à la nuit d'orage !
Météra avait été placée en nourrice chez une veuve de guerre payée par les bonnes œuvres de paroissiens qui avaient besoin de laver leurs consciences de quelques péchés persistants. Elle était l'orpheline du village dont on parlait aux autres enfants pour les contraindre à finir leurs soupes, faire leurs prières, participer aux travaux ménagers, apprendre leurs leçons. « Si tu te comportes mal, le bon Dieu te punira et tu finiras comme la petite orpheline de l'Église Sainte Lucie. » Météra aurait aimé savoir pour quoi elle était punie. Quel crime avait-elle commis ?
Quand elle avait atteint l'âge de cinq ans, la nourrice avait demandé à être déchargée de Météra. La petite fille aux cheveux sombres et aux yeux clairs lui faisait peur. Elle n'en voulait plus chez elle. Avait-elle fait quelque chose de répréhensible ? Était-elle violente ? Volait-elle ? Mentait-elle ? Rien de tout cela. Elle regardait juste trop fixement les gens. Elle était donc insolente ? Non, mais elle ne clignait pas des yeux ! Est-ce normal de ne pas cligner des yeux ? Et puis… Et puis ? Et puis elle parlait toute seule. Elle avait des conversations avec des êtres invisibles. Les chats la suivaient, surtout les noirs ! Elle savait des choses qu'elle aurait dû ignorer, évoquait des faits dont elle ne pouvait pas avoir eu connaissance.
Météra avait été placée à l'orphelinat Sainte Agathe où des tas d'enfants orphelins de guerre de tous âges s'entassaient. Les bonnes sœurs n'étaient pas assez nombreuses pour gérer ce trop plein d'enfants en manque d'amour et d'attention. Et même s'ils avaient été moins nombreux, Météra n'était pas sûre que les sœurs eussent pu donner ce qu'elle n'avait pas : l'amour. En revanche de la rigueur, des ordres, des devoirs, des obligations, des remontrances et des punitions, les enfants en avaient plus qu'ils n'en demandaient. Les sœurs se voulaient justes, elles étaient intransigeantes. Météra avait appris très tôt qu'il ne servait à rien de se plaindre, que les prières n'étaient pas entendues, qu'il ne fallait être redevable de personne, que rien ne lui appartenait et qu'elle n'appartenait à personne. Elle avait appris à se battre pour ce qu'elle voulait, à dissimuler ce qui lui était précieux, à supporter les douches froides et les repas qui ne rassasiaient pas. Elle accordait peu d'importance à l'aspect des vêtements tant qu'ils tenaient chaud. Les signes extérieurs de richesse ne l'émerveillaient pas : elle savait trop bien qu'ils pouvaient être dérobés.
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Quand la lettre de Poudlard était arrivée un matin de janvier, le monde de Météra avait brusquement basculé. Ce n'était pas juste parce qu'elle pouvait enfin mettre un mot sur ce qui la rendait différente des autres, mais parce que brusquement un avenir s'ouvrait devant elle. Jusque là, Météra avait toujours cru qu'elle finirait par entrer dans les ordres. Non qu'elle fût particulièrement croyante, elle ne l'avait même jamais vraiment été. Mais c'était le seul monde qu'elle connaissait, la seule réponse qu'on lui proposait. Elle avait espéré pouvoir se débarrasser par une vie de dévotion de cette faute originelle qu'elle avait commise et dont elle ne se souvenait plus et qui était nécessairement responsable de tout. Et voilà qu'on lui révélait qu'il n'y avait pas de faute originelle, mais un talent, un pouvoir qui circulait dans son sang : elle était sorcière.
En attendant la rentrée de septembre où elle pourrait intégrer l'école de magie et de sorcellerie et débuter sa formation de sorcière, Météra avait changé d'orphelinat. Le monde magique britannique n'avait prévu aucune structure pour accueillir les orphelins et n'en avait nullement l'intention. Il préférait profiter des établissements moldus qu'il infiltrait d'agents pour s'assurer que les petits sorciers se tenaient comme il fallait. Ainsi, Météra avait été inscrite à l'orphelinat Lady Laura Maidstone.
Hormis sa laïcité, l'orphelinat Lady Laura Maidstone n'était pas bien différent du précédent. Toujours des bandes de gamins qui faisaient la loi, tentaient de prendre le contrôle des dortoirs, imposaient un prix pour manger tranquillement, se laver en paix, voire dormir en sécurité.
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— Cassandra, pourquoi je n'ai pas de nom ? Tous les orphelins en ont, même s'ils sont faux. Moi, je n'en ai pas. Pourquoi ?
Cassandra était l'assistante d'éducation sorcière préférée de Météra. Elle était patiente, souriante et avait une tendance amusante à prédire des catastrophes qui ne se réalisaient jamais. Elle était aussi la seule personne qui se souciait de dire bonjour à Météra le matin. Elle invitait parfois la fillette à l'aider en cuisine. Météra se contentait de passer les ingrédients, de surveiller les cuissons et surtout d'écouter Cassandra parler d'un monde qu'elle connaîtrait bientôt et qui devait l'accueillir à bras ouverts. Il lui tardait d'être en septembre ! Mais depuis que les orphelins étaient revenus de Poudlard pour passer les vacances à l'orphelinat, l'enthousiasme de Météra avait tiédi.
Cassandra invita Météra à l'aider à garnir la tarte aux pommes avec des quartiers parfaitement découpés.
— Tu n'as pas de nom parce que, quelque part dans ton arbre généalogique, un de tes ancêtres a été maudit.
Cassandra raconta la malédiction des Sans-Noms qui se répercutait de génération en génération sur les descendants.
— Jusqu'à quand ?
Cassandra ne savait pas. Les Sans-Noms étaient rares car il fallait un très grand pouvoir pour jeter pareille malédiction.
— En perdant ton nom, tu perds non seulement la possibilité de jeter certains sorts mais aussi une part de ton identité. Tu es difficile à remarquer, à voir même. On t'oublie facilement. Chez les sorciers, les mots sont importants et les noms encore plus.
Météra regarda ses mains.
— Est-ce que je suis invisible ?
Elle les voyait pourtant parfaitement ses mains ! Cassandra secoua la tête.
— Non, chérie. Ce sont les autres qui ne regardent pas assez attentivement.
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« Miss Quelque-chose. » « Miss Oui-vous-devant » « Miss Tiens-Je-Ne-Vous-Avais-Pas-Remarquée » « Miss Euhh… ». Météra était une anonyme perdue au milieu d'une masse de noms de famille. Elle affectait de n'y accorder aucune importance, mais chaque fois c'était un coup qu'elle se prenait dans le ventre. Alors, dès qu'elle le pouvait, elle courait jusqu'à la bibliothèque et regardait tout ce qu'Anonyme avait réussi à accomplir en dépit de son absence de patronyme. Tous ces magnifiques textes qu'il avait écrits ! Et de tous, Les Contes des mille et une nuits était son livre préféré.
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— Bonjour, Météra. Encore dans la section moldue ?
Météra regarda par-dessus son épaule. Derrière elle se tenait le très bien habillé, très bien coiffé, très bien apprêté préfet des Serpentard, Tom Jedusor. Le garçon de cinquième année avait les mains dans les poches, des livres sous le bras et un genre de sourire dans le coin des lèvres.
Météra avait toujours des pantalons trop courts sur les chevilles et des manches trop longues sur les mains. A l'orphelinat, on se contente d'à peu près : à peu près à sa taille, à peu près à ses goûts, à peu près à la mode. Tom avait des costumes impeccables : le Serpentard avait gagné de nombreux prix, concours et bourses d'étude qui lui assuraient de pouvoir vivre un peu plus confortablement que Météra. Météra n'avait jamais rien gagné. Elle avait pensé à s'inscrire à des concours, elle avait même récupéré un formulaire un jour pour un concours d'EnSort. Mais elle ne l'avait jamais rempli. Elle était restée bloquée à la première ligne, celle où on lui demandait de renseigner obligatoirement son nom en lettres capitales.
Tom s'empara autoritairement de l'exemplaire des Mille et une nuits. Météra ne songea même pas à l'en empêcher. Ce que Tom voulait… Il jeta un coup d'œil au titre et se dépêcha de rendre le livre. Il le fit du bout des doigts comme si l'objet allait le brûler ou lui empuantir les mains. Météra reprit l'ouvrage précautionneusement et, tandis que Tom frottait ses doigts les uns contre les autres, une grimace de dégoût sur le visage, Météra essuyait le livre de sa manche.
Une onde de murmures et d'étonnement se déplaça de table en table en ronds concentriques dont Tom et Météra étaient le point d'origine. Comment se faisait-il que Météra-sans-nom parlait avec Tom Parfait ? De quel droit ? On jetait des coups d'œil curieux par-dessus de vieux grimoires importants qui ne servaient guère plus qu'à protéger des conversations chuchotées et des regards curieux.
Si Météra — sans nom — n'attirait pas l'attention, ce n'était pas le cas de Tom Jedusor, le préfet chéri des Serpentard. Professeurs et élèves le portaient aux nues. On le citait en exemple, on l'enviait, on le guettait. Quand il n'était pas là, on le bravait, on rêvait de lui déclarer une flamme éternelle, on atténuait ses mérites, on colportait la moindre de ses prises de parole.
Météra et Tom n'étaient pas amis, pas même camarades mais ils étaient tous deux pensionnaires de l'Orphelinat Lady Laura Maidstone. Les sorciers, orphelins de toute famille, étaient peu nombreux, ils allaient tous dans le même orphelinat et, nécessairement, ils se connaissaient tous. Ils ne sympathisaient pas pour autant. Il fallait un peu plus qu'un malheur commun pour rapprocher des enfants.
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— Les Moldus font les meilleures histoires, assura Météra.
Elle se dirigea vers la bibliothécaire pour valider son emprunt. Tom haussa les épaules et doubla Météra dans la file.
— Les histoires ? C'est pour les gens qui ne veulent rien faire de leur vie ! Pour ceux qui vivent par procuration.
Tom tendit trois grimoires qui sentaient le souffre, la moisissure et la pourriture. Il y ajouta un billet signé de la main de deux professeurs pour justifier son emprunt. La bibliothécaire lui sourit béatement.
— Vous avez là des lectures bien sombres, Mr Jedusor, remarqua-t-elle après s'être assurée que tout était en règle. Sa voix était sirupeuse à en soulever le cœur.
— J'assiste le professeur Sturmaz dans un projet qu'il mène pour le concours annuel des Savants Mages.
— Vous tout seul ?
— Bien sûr que non, sourit Tom. Nous sommes plusieurs à l'assister.
Il avait les dents très blanches, bien alignées. Le clin d'œil complice acheva d'emporter toutes les résistances de la sorcière qui gloussa sans retenue. L'ouvrage sur les Fondateurs (Le Sifflement du Serpent) ne sembla mériter aucune question. La bibliothécaire tamponna de bon cœur la fiche de Tom.
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Esther parcourait les rayonnages de la section EPOPHI de la bibliothèque. Elle cherchait un ouvrage qui pourrait l'aider à progresser en EPOPHI. Elle se débrouillait assez bien, elle aurait aimé se débrouiller mieux. Ses potions donnaient le résultat attendu, mais le professeur Sturmaz n'était jamais totalement satisfait. La couleur, la consistance, les vapeurs, le bouillonnement… Il y avait toujours quelque chose qui empêchait d'avoir la note maximale.
— Laisse tomber !, lui avait un jour dit Andrew Cornleaf, le soleil se lèvera à l'ouest avant que Sturmaz mette la note maximale à quelqu'un !
— Surtout, s'il est d'origine moldue ! avait ajouté Benedict Boyle.
Esther avait bien l'intention de leur prouver à le contraire. Le professeur Sturmaz leur avait donné au début de l'année une longue, très longue, bibliographie à laquelle ils étaient censés se référer tout au long de l'année.
— Personne ne le fait ! avait dit Melvin Footlose ce matin.
— C'est peut-être pour ça que personne n'a jamais la note maximale, avait remarqué en riant sa camarade, Celina Greese (« Avec deux « e » ! »).
Esther aperçut le titre d'un ouvrage de la liste du professeur Sturmaz, mais avant qu'elle n'ait pu le saisir, une main surgit dans son champ de vision et s'empara du livre. Elle suivit la main, remonta le long du bras et arriva sur le visage d'Elizabeth. Évidemment. Elle était flanquée de ses deux amies : Zenobia et April.
— J'allais le prendre, signala poliment, Esther.
— Oui, mais je l'ai pris avant, sourit exagérément Elizabeth.
Quand Elizabeth souriait, elle découvrait ses toutes petites dents et ses immenses gencives. Elle faisait alors penser à une musaraigne. Une musaraigne avec de longs cheveux blonds très cendrés !
Tout chez Elizabeth semblait délavé : ses cheveux, son regard, son teint. Elle aimait vanter la pâleur de sa peau (surtout si Zenobia, qui avait la peau très mate, était à proximité), affirmait qu'elle avait un teint de porcelaine. Il rappelait surtout à Esther la craie des falaises blanches de Douvres. Le regard, transparent à force d'être clair, d'Elizabeth avait pour Esther quelque chose de terrifiant : il ressuscitait tout un bestiaire horrifique et oublié. Andrew avait adoré terrorisé sa petite sœur en lui racontant à la lumière d'un feu de cheminée capricieux des histoires peuplées de vampires, de démons et de morts dévoreurs de chair. Et plus l'obscurité était épaisse et froide, plus les créatures devenaient monstrueuses.
— Tu crois quoi ? continuait Elizabeth. Que parce que t'es une princesse, je devrais te le laisser ?
— Je ne suis pas… commença Esther, mais elle s'interrompit.
Des centaines de fois, Esther avait essayé d'expliquer que, non, elle n'était pas une princesse, ni une duchesse. Son père était un lord, sa mère une lady. Mais Elizabeth n'avait aucune envie de comprendre. C'était bien plus amusant de tourner l'héritage d'Esther en ridicule. Les moldus et leur ridicule petite hiérarchie !
Elizabeth porta la main à son oreille et se pencha vers Esther.
— Je t'entends pas, princesse ! Il faut que tu parles plus fort ! Je croyais qu'on leur apprenait à parler cor-rec-te-ment, dit-elle à ses camarades. Un peu comme les singes. Il paraît qu'on peut même leur apprendre quelques signes pour communiquer. Je parle des singes, parce que les moldus…
— Ma mère a une amie moldue, dit Zenobia. Elle fait de très jolis napperons.
— Je n'ai jamais bien compris quelle était l'utilité de ces bouts de tissus, soupira April.
April avait toujours l'air de profondément s'ennuyer. Elle ne parlait pas, elle soupirait ses paroles. Les professeurs semblaient toujours se demander si c'était sa manière naturelle de s'exprimer ou si elle se montrait particulièrement irrespectueuse. Esther estimait qu'April était naturellement irrespectueuse.
— Il y a plus de trous que de tissu ! ricana Elizabeth.
— C'est comme la cervelle de certains sorciers, alors, répondit Esther.
Le regard d'Elizabeth s'amincit en deux fentes. April décroisa les bras. Zenobia écarquilla les yeux. Esther cessa de respirer.
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— Potter ?! Tu fais quoi ?
Henry relava la tête et vit Humphrey et Oliver qui l'attendaient à quelques pas.
— J'arrive ! répondit-il distraitement, puis ignora de nouveau ses camarades.
Henry venait de repérer Esther dans l'allée d'EPOPHI. Elle avait le dos contre les grimoires et faisait face à trois filles dont l'une avait l'air particulièrement patibulaire.
— Allez, viens ! Ça va bientôt être l'heure ! s'impatienta Oliver.
Oliver Smith et Humphrey Wilno étaient les partenaires de Henry au runathon. Oliver était un Poufsouffle au torse trop long et aux jambes trop courtes ; Humphrey était son opposé : un Serpentard aux jambes trop longues et au torse ridiculement petit. Humphrey était aussi blafard qu'Oliver avait la peau noire. Oliver avait une tendance à bégayer, alors qu'Humphrey avalait les trois-quarts des mots à vouloir tout dire en une expiration. Ils étaient des opposés parfaits et les meilleurs amis. Quand ils avaient le dos tournés, on les appelait Yin et Yang. Ou, pour les moins sympathiques : « Les jumeaux manqués ». Henry s'entendait bien avec eux et ils étaient surtout des joueurs particulièrement redoutables au runathon.
— Partez devant ! dit Henry.
Bien évidemment, cette phrase eut l'effet contraire : au lieu de s'éloigner, les deux garçons revinrent sur leurs pas, bien décidés à savoir ce qui captivait autant Henry.
— Qui est-ce que tu reluques ? demanda Humphrey.
Henry enjoignit ses amis à se taire.
— C'est la Petite Princesse qui t'intéresse ? s'étonna Oliver.
— La Petite Pleureuse, oui ! se moqua Humphrey.
Henry ne répondit pas, la fille à l'air patibulaire avait sorti sa baguette. Marge Gregson et Malcolm Murdoch, deux troisième-année, avaient également remarqué la scène qui était en train de se jouer dans l'allée d'EPOPHI et s'étaient rapprochés. Ils avaient sorti leurs baguettes et ils étaient plutôt connus pour aimer s'en servir.
Oliver et Humphrey cessèrent de ricaner.
— Ce sont les amis d'Amelia, non, dit Humphrey. La grande sœur d'Elizabeth Lightfoot.
— Je crois que ça commence à sentir le dragon pour la Petite Princesse ? remarqua Oliver.
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La bibliothécaire écarquilla les yeux devant la longueur de la fiche de Météra.
— Vous empruntez beaucoup de livres !
— Je sais, marmonna Météra. Vous me le dites à chaque fois.
— A chaque fois ?
Météra hocha la tête. La bibliothécaire tamponna la fiche et la rendit avec le livre qu'empruntait Météra.
Tom s'était fait alpaguer par le préfet de Serdaigle qui tenait à l'entretenir absolument d'un « sujet grandissima important ». De loin, le sujet avait surtout l'air grandissima ennuyeux et Tom à bout de patience. Le préfet de Serpentard parvenait encore à maintenir une apparence très superficielle de politesse mais d'ici quelques secondes, le Serdaigle se prendrait une remarque désagréable dans la tête, Météra en aurait mis sa baguette à couper ! Pour un Serdaigle, celui-là n'était pas particulièrement brillant !
Météra cherchait une table où s'installer pour lire. Les vacances étaient proches alors les devoirs à rendre, les contrôles à réviser, les exposés à préparer se multipliaient. Les élèves s'installaient bruyamment un peu partout pour étudier, certains avec plus de sérieux que d'autres. Météra cherchait des Serdaigle car elle savait que ce serait le voisinage le moins bruyant. Habituellement, elle s'installait dans le département Magie du monde. La matière était optionnelle et les tables souvent délaissées. Ça sentait le cuir qui dort et les parchemins qui jaunissent. Les murmures arrivaient feutrés, presque muets. Seulement, les tables étaient déjà prises.
Météra longeait les rayonnages d'EPOPHI lorsque quelque chose la heurta violemment dans le dos et la projeta au sol.
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Pendant quelques secondes, Météra perdit toute notion de haut et de bas. Peu à peu, elle perçut des détails : un poids la maintenait au sol, quelque chose était douloureusement pressé contre son ventre et un liquide chaud coulait sur son visage. Elle porta la main à son nez : elle saignait. Elle tourna la tête et découvrit qu'une fille était étalée sur son dos. Ça expliquait le poids qui la maintenait au sol. Le truc pressé contre son ventre ? Le livre qu'elle venait d'emprunter. Dans la chute, il avait quelque peu souffert : la couverture avait été à moitié arrachée et des pages étaient froissées. Et tout autour d'elle, des élèves curieux ou amusés. Météra se dégagea. La fille, une Gryffondor, gémit et roula sur le côté. Au moins, elle était toujours en vie.
— On dirait qu'on a fait d'un sort, deux ensorcellements ! ricana une fille à grandes gencives.
Météra saisit précautionneusement le livre abîmé, presque éventré. Elle ramassa la couverture et les pages arrachées, essaya de les lisser. Ses mains tremblaient, sa tête tournait.
— Esther ? Ça va ?
Henry Potter avait surgi de la masse de spectateurs qui s'épaississait rapidement. La fille gémit un « oui » et se redressa. Elle essaya de se relever mais Henry l'en empêcha.
— Reste assise ! T'as pris un sale sort !
— Et une Sans-Nom, ricana Grandes Gencives.
Et sa bande de rire davantage. Météra saisit sa baguette qu'elle glissait dans la ceinture de sa jupe et se releva.
Météra prenait un grand soin à fuir les ennuis, à éviter les embrouilles. Si un avis contraire au sien était émis, elle fronçait les sourcils mais se taisait. Les arguments et contre-arguments menaient seulement à des disputes, les disputes évoluaient en bagarre et les bagarres étaient punies. Sévèrement. Cependant, Météra avait appris que si on te poussait, tu te relevais et tu fonçais dans le tas.
Aussi Météra avançait droit vers le groupe riant et grimaçant. Une première année — June ou bien était-ce May Crown ? — eut un mouvement de recul. Marge Gregson cessa de rire.
— T'as un problème, Sans-Nom ? dit crânement Grandes Gencives.
Murdoch attrapa cette dernière par le bras.
— Elizabeth, tu ferais mieux d'arrêter maintenant, prévint-il.
La prénommée Elizabeth dégagea son bras.
— Pour qui tu te prends ? Mon frère ?
— Mon livre est abîmé, dit froidement Météra.
Un rire de crécelle s'échappa de la gorge d'Elizabeth.
— Ton livre ? Ce n'est pas ton livre ! C'est celui de l'école. Tu te rappelles, tu es orpheline. Tu n'as rien. Tu n'as même pas de nom. Maintenant, disparais !
— Météra, prévint Murdoch, il s'agit d'Elizabeth Lightfoot, la fille du ministre de la Sûreté.
Elizabeth croisa les bras et sourit avec importance découvrant encore davantage ses gencives.
— Et oui, moi, j'ai un nom ! Celui d'un ministre.
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— T'as vu ? fit Caspar, on dirait qu'il y a de l'agitation.
Mel releva le nez de son livre, d'un air las.
— Probablement encore un Fils De qui joue les grosses baguettes devant une Fille De, soupira-t-elle.
— Le cynisme te va si bien au teint ! se moqua Cas.
— Et l'ironie te donne bonne mine ! Allez retourne à tes révisions ! Black va essayer de nous saigner.
— Rien de nouveau sous le plafond enchanté.
Mel sourit.
— Au fait faudra que tu me montres tes derniers croquis ? Azar m'a dit qu'ils étaient impressionnants.
— Tant qu'ils ne sont pas grandissima !
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Hopkins s'agitait nerveusement. Il ne parvenait pas à décider si oui ou non s'il fallait intervenir. Chaque fois qu'il s'apprêtait à marcher autoritairement vers le cercle d'élèves qui s'épaississait, badge à la main, il se reprenait. « Non, non, ce n'est pas mon rôle. » Tom aurait pu s'amuser de son indécision s'il n'était pas autant absorbé par ce qui était en train de se passer.
Tom n'avait jamais réellement prêté attention à Météra. Elle était assise en haut du grand escalier le jour où les six orphelins de Poudlard étaient revenus pour passer les grandes vacances à l'orphelinat. Les jambes pendantes entre les barreaux de fer, des sparadraps sur les genoux et un T-shirt beaucoup trop grand sur le dos, il l'avait d'abord prise pour un garçon. Elle n'était pas descendue pour les accueillir et se présenter comme l'avait invitée à le faire Cassandra. Elle était restée résolument coincée entre ses barreaux.
Météra était non seulement orpheline mais en plus n'avait pas de nom. Une fois l'étonnement passé, Tom n'y avait plus trop pensé. Pour être franc, il l'avait même un peu oubliée. Certains matins, il était même étonné de la trouver dans le réfectoire au petit-déjeuner. Et puis ça avait été septembre et Tom avait été trop occupé à étudier, lire, s'entraîner pour penser à la gamine sans parents et sans nom : chacun ses problèmes.
Parfois, on parlait d'elle cependant : elle provoquait des catastrophes magiques assez cocasses. Le coup du tabouret qui l'avait fidèlement suivi toute une journée avait beaucoup fait rire. Et puis on avait oublié.
Un peu avant la rentrée, Tom avait parcouru son journal et avait été étonné de découvrir qu'il mentionnait assez souvent Météra et ses frasques. Des frasques dont il n'avait aucun souvenir. Elles avaient pourtant bien eu lieu puisqu'il les avait narrées dans son journal. Le phénomène l'avait intrigué et il avait fait des recherches sur les Sans-Noms. Ce qu'il avait lu l'avait encore plus intrigué. Depuis, il observait Météra.
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Météra avait marché d'un pas décidé vers le groupe. Elle avait la baguette à la main et une expression que Tom ne lui connaissait pas. Ils étaient quatre, elle était seule. Ils avaient des noms à s'en gargariser, elle n'avait qu'un prénom. Trois avaient arrêté de rire, deux avaient reculé, elle les fixait du regard. Elle n'avait pas peur.
La Petite Princesse s'était péniblement relevée. Le deuxième Potter voulait la soutenir, mais n'avait d'yeux que pour Météra. Elle voulait que Météra range sa baguette, arguait que tout cela n'en valait pas la peine, qu'elle aurait des ennuis, que…
— Bien sûr que ça en vaut la peine ! coupa froidement Météra.
La Petite Princesse se tut, recula même d'un pas, puis deux.
Hopkins s'agitait de nouveau. (« Je crois vraiment qu'il faut qu'on intervienne, non ? Tu en penses quoi, J. ? ») Tom en pensait que si ce crétin l'appelait encore « J. », il lui ferait avaler sa baguette et pas nécessairement par l'orifice supérieur.
— Tu as dit quoi, Lightfoot ? demanda Météra.
— J'ai dit que tu n'avais rien, pas même un nom. Tu ne vaux rien.
Et l'autre qui en rajoutait ! Était-elle suicidaire ? Ou stupide ? Murdoch ordonna à Lightfoot de se taire, mais elle souriait l'idiote, fière et contente d'elle !
— Bon ! Je vais chercher quelqu'un ! statua finalement le préfet des Serdaigle.
Mais avant qu'il ne s'éloigne, Tom l'attrapa par l'épaule : « Elles ne sont pas de ta Maison, ne t'en occupe pas ! » Hopkins essaya d'arguer que quand même c'était un peu son — leur — devoir de préfet, non ? Tom le calma en lui faisait remarquer que le deuxième Potter était parti en courant : il s'était probablement déjà occupé d'aller chercher une présence adulte.
— Franchement : Tu pourrais disparaître, personne ne te regretterait ! continuait Lightfoot.
— Scribo !
Le sort fut tellement violent qu'il renversa Lightfoot. Il fallut quelques secondes à tout le monde pour comprendre ce qu'il venait de se passer.
— Essaie de m'oublier, maintenant ! rugit Météra avec une férocité que Tom ne lui soupçonnait pas.
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— Que se passe-t-il ici ? demanda autoritairement le professeur Dumbledore, talonné par le Deuxième Potter.
Personne ne lui répondit : tous n'avaient d'yeux que pour les mots qui se déplaçaient sur la peau de Lightfoot, s'enroulaient autour de son cou, s'étiraient sur ses bras, s'étalaient sur ses joues, son front et dégringolaient le long de ses jambes. Météra la Sans-Nom m'a fait ça ! L'inscription était répétée jusqu'à couvrir entièrement la peau de Lightfoot.
— Mademoiselle… (Le professeur Dumbledore sembla chercher le nom un instant puis renonça), est-ce votre œuvre ?
— Oui, avoua Météra, encore pleine de rage et de fureur.
— Veuillez me donner votre baguette et me suivre tout de suite dans mon bureau. Miss Lightfoot, je vais vous demander de m'accompagner également.
Une première année, que certains appelaient la Petite Princesse, intervint et, la voix tremblante, assura qu'elle devait également venir. Le professeur Dumbledore acquiesça.
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Hopkins soupirait de soulagement : finalement tout s'était bien fini !
— Parce que tu craignais vraiment que ça tourne mal ? railla Tom. Une deuxième année a griffonné sur la tête d'une première année, pas de quoi appeler une brigade d'Aurors !
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Mel et Cas se dirigeaient vers la bibliothécaire pour rendre les grimoires qu'ils avaient empruntés pour leurs recherches quand ils aperçurent le professeur Dumbledore accompagné de Météra et de deux fillettes de première année dont l'une avait la peau totalement couverte de mots mobiles.
— Ça m'a l'air d'être un peu plus sérieux qu'une romance tumultueuse entre Fils et Fille De, remarqua Mel.
Cas hocha la tête.
— Et toi ?! fit Mel en attrapant un Poufsouffle court sur pattes, que se passe-t-il ici ? Pourquoi la Sans-Nom est avec Dumbledore ?
Le Poufsouffle tremblait et bégayait tant que Mel n'y comprit rien. A bout de patience par les détours, les erreurs de syntaxe et les bégaiements, elle allait lui crier d'être plus clair quand Tom intervint.
— Melechia, ne vois-tu pas que tu terrifies ce pauvre Aboutdesouffle ?
Tom lança un regard au Poufsouffle qui détala sans demander son reste. Mel détestait qu'on l'appelât par son prénom complet, ce que Tom savait pertinemment.
— Que se passe-t-il enfin, Thomas ? Qu'est-ce que Météra a fait ?
Tom fronça les sourcils : il s'appelait Tom, juste Tom. Il n'avait qu'un diminutif pour prénom et détestait qu'on le lui rappelle, ce que Mel savait pertinemment. C'était la réponse de la Serdaigle au Serpentard.
— La Fille De aboyait, Météra a mordu, expliqua-t-il.
— On peut compter sur Météra pour attaquer à la jugulaire, plaisanta Cas.
— Et maintenant ils vont lui tomber dessus pour avoir osé se défendre, remarqua froidement Mel.
— La meute est sans pitié, déclara Tom.
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Météra avait tenu durant tout le sermon, puis la promesse de punitions. Elle avait regardé stoïquement la pointe de ses chaussures, les mains dans le dos, les lèvres pincées.
Lightfoot avait commencé par jouer une comédie de tragédienne sur le retour, assuré qu'elle avait besoin de s'asseoir, qu'elle voulait même s'étendre : elle souffrait grandissima. Un regard de Dumbledore par-dessus ses lunettes dorées l'avait promptement fait taire.
Météra avait écouté Esther Devlin affirmer que Météra était intervenue pour prendre sa défense. C'était totalement faux. Météra avait lancé ce sort parce que Lightfoot l'avait poussée à bout, non par grandeur gryffondoresque. Elle aurait pu comprendre que Devlin se range de son côté contre Lightfoot, mais la première année semblait sincèrement croire que Météra avait essayé de la protéger.
Elle avait enduré les mensonges d'Elizabeth Lightfoot, mensonges qui s'étaient mués en menaces : elle était la fille du ministre de la sûreté ! Il y avait intérêt que sa sécurité soit assurée sinon Dumbledore pouvait être assuré que son poste ne lui reviendrait pas aussi sûrement l'année prochaine. Le professeur Dumbledore n'avait pas l'air le moins du monde impressionné. Il connaissait très bien le père d'Elizabeth : c'était un de ses anciens élèves ! C'était même lui qui s'était chargé de rédiger la lettre de recommandation qui avait permis à Mr Lightfoot d'obtenir son premier poste au ministère du budget. Tout cela ne le rajeunissait pas ! Tout cela avait surtout mouché Lightfoot.
Le professeur Dumbledore était resté un temps silencieux. Il avait observé chacune de ses élèves. Météra aurait aimé pouvoir déchiffrer ce qui se cachait derrière cette expression sérieuse
— Étant donné que vous avez été toutes trois mêlées à un échange de sorts illicites, vous devez être selon le règlement punies de la même manière.
— Même la Petite… Devlin ? s'exclama Météra. Mais elle n'a rien fait ! A part m'être tombée dessus parce qu'elle s'était prise un sort.
— C'est faux ! s'écria aussitôt Lightfoot. Elle a voulu m'arracher mon livre des mains. C'est à cause de ça que tout a commencé.
— Ce n'est pas ton livre, c'est celui de la bibliothèque, remarqua Météra.
— Mes amis pourront témoigner que c'est elle qui a commencé, siffla Lightfoot.
— Je verrai ça avec vos amis dans un instant, Miss Lightfoot. Quelqu'un peut soutenir votre témoignage, Miss Devlin.
Esther secoua la tête, vaincue.
— Potter, dit Météra, il était là. Il pourra vous dire ce qu'il a vu.
— Potter ? Lequel ?
— Henry.
— C'est lequel ? Celui qui est à Serdaigle ?
Météra hocha la tête. Le professeur Dumbledore frappa le bronze d'une cloche posée sur son bureau et un fantôme apparut. Le directeur-adjoint de Poudlard donna l'ordre d'aller chercher le deuxième Potter, celui qui était à Serdaigle. Le fantôme disparut derrière un mur. Le professeur Dumbledore congédia ses trois élèves, le temps d'interroger les témoins et de réfléchir aux sanctions qu'il prendrait pour chacune d'elles.
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Météra avait marché aussi vite qu'elle avait pu, elle avait presque couru. Et c'est hors d'haleine qu'elle avait gagné la salle de musique abandonnée et s'était réfugiée entre les pieds du clavecin. Les jambes pressées contre elle, elle essayait de reprendre le contrôle de sa respiration, de lutter contre les sanglots qui montaient. Elle tremblait et avait le souffle lui manquait.
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— Tu ne devrais pas te mettre dans cet état.
Météra tressaillit. Elle attrapa sa baguette et vit Tom dans l'embrasure de la porte. Il avait Constantinople dans les bras qui se débattait et crachait.
— Ohla ! Range tes griffes ! Je viens juste discuter.
— Comment m'as-tu trouvée ?
— J'ai suivi le chat, dit-il.
Il posa à terre le chat qui courut vers Météra. Tom se contenta de marcher. Constantinople vint se frotter contre Météra qui le caressa. Il ronronna aussi tôt.
— Qu'est-ce que tu fais là ?
Tom s'assit en tailleur en face de Météra et haussa les épaules.
— Je suis intrigué. Et je ne suis pas souvent intrigué.
— Intrigué ? Par qui ? Moi ?
— C'est un très beau sort que tu as lancé à cette sotte de Lightfoot.
— Je n'aurais pas dû.
— Pfff ! Toi et moi, nous savons très bien que tu as fait ce que tu devais faire.
Tom sourit et Météra eut un aperçu de ce que toutes les filles voyaient en lui. Quand Tom souriait, des fossettes creusaient ses joues, ses yeux s'illuminaient : il était vraiment très beau.
— Mais ce sort !...
Les yeux de Tom brillèrent.
— Il était équilibré, puissant, inventif et particulièrement approprié, reprit-il enthousiaste. Tu as le potentiel de devenir une grande sorcière, Météra.
La voix chaude de Tom calmait Météra et sa présence l'obligeait à mettre toutes ses forces à reprendre le contrôle de son corps et de ses émotions. Les ronronnements de Constantinople aidaient aussi.
— Toi et moi, nous savons qu'il nous faut être meilleurs que les autres pour compenser tout ce qu'on n'a pas. Ils veulent qu'on reste des ombres, sans désirs, ni esprits. Ils veulent nous faire croire qu'on ne vaut rien, qu'on ne compte pas, qu'on doit être les paillassons de quelques médiocres qui ont eu la chance de bien naître. Grindelwald parle de restaurer les antiques familles sorcières, d'exhumer les grands noms.
Tom ricana.
— Ils ont eu leur chance et l'ont laissée pourrir ! C'est à notre tour de la prendre ! Je ne les laisserai pas m'oublier. Ils connaîtront mon nom qu'ils méprisent pour le moment et qui les fera trembler plus tard.
Météra ne disait rien. Elle observait Tom, elle regardait la fièvre qui montait en lui, fascinée par la lueur vengeresse qui dansait dans ses yeux. Fascinée et impressionnée.
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Esther était assise sur son lit, les jambes repliées contre elle, les bras autour des genoux et, dans les mains, serrées de toutes ses forces : sa baguette. Elizabeth était encore à l'infirmerie, elle y passerait la nuit, mais les autres dormiraient là.
Quand elle entendit April et Zenobia entrer dans la chambre, Esther tressaillit et attendit. Elle attendit qu'elles finissent de se mettre en chemise de nuit, qu'elles finissent de se laver les dents, de dénouer leurs cheveux et de les natter. Elle attendit qu'elles finissent leur conversation à voix basse. Et quand elle les entendit grimper dans leurs lits et tirer les rideaux des baldaquins, elle attendit encore. Elle attendit jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus garder les yeux ouverts et que même la peur ne puisse plus la maintenir éveillée.
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Cassandra,
Ça ne sert à rien de le cacher : tu recevras bientôt une lettre du directeur Black t'informant que je me suis battue avec une camarade. Elle avait attaqué une autre fille et m'avait provoquée. Je me suis défendue. J'ai lancé un sort, je suis punie, je comprends. J'aimerais juste savoir si je vais être punie parce que j'ai lancé un sort à une camarade plus jeune que moi ou parce que j'ai lancé un sort à la fille du ministre de la Sûreté.
J'espère qu'ils ne me renverront pas.
J'ai remarqué quelque chose de bizarre. Depuis la bagarre, on me regarde, on me montre du doigt, on parle de moi. Je sais que ça ne durera pas. On ne se souvient jamais. Demain, je redeviendrai celle dont personne ne se souvient, que personne ne voit, à qui personne ne fait attention. Mais aujourd'hui, j'ai existé.
Cassandra, est-ce ainsi qu'on combat la malédiction des Sans-Noms ? Faut-il que je tape sur mes camarades pour exister ? Être invisible ou être une brute, est-ce vraiment le seul choix que j'ai ?
Météra.
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Fin du second chapitre
Notes de fin de chapitre
- EPOPHI est l'acronyme de "Elixirs, Potions et Philtres", c'est l'équivalent du cours de Potions.
- EnSort est le mot-valise pour "Ensorcellements et Sortilèges", l'équivalent du cours d'Enchantements.
Vous verrez au fur et à mesure des chapitres que certains cours n'ont pas exactement les mêmes intitulés, ni les mêmes quotas horaires ou objectifs.
Note à propos de l'histoire : Il n'est pas dans mon intention de me lancer dans un nouveau projet aussi énorme qu'a été celui des Portes. Donc à ceux qui se le demanderaient, s'en inquiéteraient ou l'espéreraient, non vous ne repartez pas pour une fic à plus de vingt chapitres, à l'intrigue ultra compliquée et imbriquée, à la galerie de personnages hyper étendue. Cette histoire devrait faire moins de dix chapitres (mon estimation est sept).
A l'origine de cette histoire, il y a une private joke. Quand on écrit une histoire, on essaie de connaître un peu plus et mieux les personnages que ce qui apparaît à l'écrit. Je n'ai jamais tout su de mes personnages, ils m'ont très souvent surprise et j'ai adoré découvrir qu'il y avait encore des choses à découvrir à leurs sujets. Il y a cependant toujours eu une zone d'ombre : comment Météra et Esther étaient devenues amies ? Chaque fois que j'essayais de l'imaginer le soir dans mon lit, je m'endormais. C'était automatique ! A tel point que c'est devenu ma technique pour lutter contre l'insomnie. Je n'arrive pas à m'endormir ? Pas grave ! Je n'ai qu'à imaginer comment les mères de James et Sirius sont devenues amies. Et boum ! Je m'endormais.
Un jour, j'ai eu l'idée d'un texte. Un truc très court. A peine plus qu'un dialogue. Mais c'était suffisant : je savais maintenant ce qui avait rapproché ces deux jeunes filles pourtant si différentes.
Je voulais au début écrire un texte assez court qui raconterait les étapes par lesquelles les deux sorcières étaient passées, quelque chose d'assez morcelé. Et puis, je me suis dit que c'était assez sec et ai jeté dans l'aventure Henry et Pâris. Et comme ce n'était toujours pas assez (!) et qu'il était vraiment difficile de ne pas en parler parce que sa vie était si étroitement mêlée à celle de Météra, Tom s'est invité dans la liste des personnages. A ce stade-là, j'avais déjà une fic de quatre ou cinq chapitres. C'était bien sûr pas assez (!) et le reste des orphelins de Poudlard sont venus grossir les rangs du casting. Et j'avais sur les bras une fic à sept chapitres, avec un semblant d'intrigue, un brin de mystère, des balbutiements de romance et surtout tout un tas d'écorchés à faire devenir amis les uns avec les autres.
J'espère sincèrement que l'histoire vous plaira, que vous aimerez les personnages et que vous n'espérez pas trop lire Les Portes 2.
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La question enquiquinante : Et maintenant, comment vais-je faire pour lutter contre l'insomnie ?
