Les Créateurs ont l'air bien ennuyeux, pense Re-l. Physiquement, ils ressemblent à s'y méprendre aux humains de Romdo - et elle ne parle pas seulement de leurs corps, surtout de leurs visages fatigués mais raisonnables. Ils ont occupé les quelques maisons qui tenaient encore debout. Ils en ont construit d'autres. C'est tout. Elle les aurait imaginés transfomer le monde. Mais non. C'est bien pour cela qu'ils ont dû laisser cela à d'autres. Elle regarde leurs visages soucieux ou heureux, et est bien incapable de les imaginer lancer une navette spatiale ou créer les Proxies.

Toute cette histoire est complètement absurde.

Et pourtant, la fureur ne quitte pas les yeux de Vincent, quand il pose son regard sur les quelques noctambules qui observent le ciel. Même sur les lumières anonymes allumées dans les maisons.

"Ils sont comme nous, en fait." dit-elle.

"Non."

Elle soupire. Elle sait qu'il y a une différence entre les humains, les Proxies, les auto-reivs infectés et les Créateurs, bien sûr. Mais elle ne peut pas prétendre la comprendre ; sinon elle saurait ce qu'elle est. Ne peut-on pas dire que tous sont des personnes, et s'arrêter là ?

(Comme ce mode de pensée est loin de celui qu'elle avait avant que le monde soit détruit !)

Re-l prend le bras de Vincent, sent la tension se relâcher un peu. Elle en vient à se demander s'ils ne sont pas à nouveau dans une illusion. Pour sortir de cette impression d'irréalité, elle s'approche de l'un des Créateurs, lui demande avec un faux air naïf s'il sait comment la terre est redevenue vivable.

Elle se prépare à devoir retenir Vincent.

"Bien sûr ! C'est grâce à ce projet, PP... monté par nos plus grands scientifiques."

"Oui, je sais..." Elle se rappelle avoir entendu des bribes d'histoire dans le dôme de MCQ, et même si elle l'avait haï à l'époque, elle doit bien maintenant reconnaître que c'est une des seules fois où on ne lui a pas menti sur toute la ligne. "Mais que signifie PP ?"

"Je ne sais pas." dit l'homme d'un air embarrassé. "Je l'ai su, mais je ne me rappelle plus."

"C'est Projet Proxies !" intervient une femme qui passe par là, heureuse de pouvoir montrer son savoir - peut-être de pouvoir aider. La peau de Vincent est presque bouillante. Re-l entrecroise les doigts dans les siens, reprend "Et qu'est-ce qu'un Proxy exactement ?"

"Je ne sais pas," dit la femme embarrassée. "Mais sans doute ces humains incomplets et ces robots que nous avons trouvé en arrivant. C'est eux qui ont vécu sur cette planète à notre place, après tout."

"Où peut-on trouver les scientifiques qui ont monté le projet ?" demande Re-l d'une voix tranchante. Cela effare ses interlocuteurs. Ils ont l'habitude d'en parler, d'en entendre parler, avec plus de respect. Tout le monde a ses propres divinités.

"Je ne sais pas. Mais sans doute dans les laboratoires. Ou peut-être sont-ils restés aux vaisseaux. De toute façon, ils doivent dormir, à cette heure."

Elle ne veut pas sembler suspecte en demandant maintenant le chemin des laboratoires. Plus tard, à une autre personne, quand elle pourra feindre d'avoir toujours su où ils étaient, de s'être juste perdue dans ces rues.

En attendant, elle se glisse dans une ruelle isolée.

"Ils ne savent même pas !" explose Vincent. "Ils ne savent même pas ce qui s'est passé ici !"

"On le leur a caché." dit Re-l. "Pour qu'ils n'aient pas peur. Très probablement. Mais aussi pour qu'ils ne se sentent pas coupables envers nous." Elle ne sait plus si elle parle pour les Proxies ou pour les habitants de Romdo, à ce moment. Elle poursuit. "Nous allons les retrouver, n'est-ce pas ? Les scientifiques. Ceux qui sont vraiment à l'origine de tout cela. Nous allons tout savoir." Mais elle sait que Vincent ne se contentera pas de cela.

Il la regarde d'un air incrédule, comme si elle ne comprenait pas. Bien sûr que si. C'est juste qu'elle n'a pas envie d'en parler maintenant. Qu'elle n'a pas encore décidé ce qu'elle voulait.

"Allons trouver ces laboratoires !" s'exclame-t-elle.

Une chose à la fois.


Ca y est, Kristeva et Pino sont sorties du quartier des auto-reivs ! Vince parlait des Créateurs comme s'ils étaient plus bizarres et impressionnants que les Proxies eux-mêmes, mais en fait, ce sont des humains, comme le papa de Pino. Ou sinon, c'est presque pareil. Il est bien tard dans la nuit, maintenant, pourtant certains d'entre eux sont toujours dehors, en train de déballer des paquets. La lumière artificielle du dôme, dans ces quartiers, est intacte, ou a déjà été réparée.

Elle regarde Kristeva, loin derrière elle. Les Créateurs la regardent d'un air curieux quand elle passe, mais ne s'approchent pas d'elle. "Tu leur ressembles." a-t-elle dit. "Sépare-toi de moi. Fais semblant d'être une des leurs, de ne pas me connaître. Parle-leur."

"De quoi ?"

"De ce que tu veux. Des auto-reivs. Des humains. Mais pas de Vincent, Re-l et moi. Tu raconteras à Vincent plus tard."

Et maintenant, un peu intimidée, elle cherche à qui elle aurait envie de parler. Quelqu'un qui ait l'air gentil.

"Il y a une autre enfant !"

C'est une petite fille qui court vers elle. Elle semble environ deux années plus âgée que Pino, mais cela ne veut rien dire, parce que Pino ne vieillira pas. Et parce que d'après Vince, la petite fille est née il y a très, très longtemps, presque avant le début des temps, elle a juste beaucoup dormi.

"Je suis tellement contente !" dit la petite fille en prenant ses mains. "Je croyais que j'étais toute seule. Tu te rappelles ? On était plein d'enfants, avant d'embarquer dans les vaisseaux. On me dit que la plupart ont été réveillés temporairement là haut, pour faire leur part d'aide à la communauté, ce que les robots ne peuvent pas faire, alors ils sont grands maintenant. Mais pas moi. Je ne sais pas pourquoi." Elle jette un coup d'oeil déçu autour d'elle. "Mes parents me disent que je devrais être contente d'être ici, parce que j'ai eu une place. Mais ce monde est terrible ! L'air est sale, et les paysages si tristes."

"Mais c'est notre monde." répond Pino. Elle ne veut pas qu'on en dise du mal.

"Bien sûr, maintenant, mais... moi, je pensais que ça pourrait être comme avant ! Oh, où habitent tes parents ?"

"Mon père est mort." répond Pino. Kristeva ne lui a pas dit de ne pas parler de lui.

La petite fille met ses deux mains devant sa bouche, d'horreur. "Je suis désolée. C'était pendant les premières explosions, ou il n'a juste pas pu arriver aux vaisseaux, ou..."

"C'était ici !" lance Pino. "Beaucoup de gens sont morts, ici ! Et des auto-reivs, aussi ! Pendant que vous n'étiez pas là !"

"Quoi ?" s'étonne la petite fille. Et Pino espère qu'elle va s'expliquer, s'excuser, mais elle court déjà vers ses parents, en pleurant.

Des auto-reivs se dirigent vers elle. "Elle a menti !" crie le père de la petite. "Elle s'est fait passer pour une personne !"

"Ce n'est pas vrai ! Je n'ai jamais dit ça !" Pino voudrait s'enfuir, mais il lui semble maintenant qu'il y en a dans toutes les directions.

"Même si elle n'avait pas menti," déclare la mère, "elle a fait pleurer ma petite fille ! Je ne sais pas quelles histoires horribles elle lui a raconté..."

Mais juste au moment où un auto-reiv plus rapide que les autres s'apprête à la saisir, Kristeva s'interpose, place directement son bras devant le sien.

"Je suis responsable," dit-elle. Elle fixe Pino avec intensité. "C'est moi qui lui ai demandé. Et puis, je dois la protéger. Son père l'aurait voulu." Elle baisse le front, dit d'une voix très humble. "Et je tiens à présenter mes excuses à sa place. Pour avoir dérangé votre petite vie bien rangée. Elle a sous-entendu que vous étiez des charognards qui vous moquiez complètement de tous ceux qui sont morts ici. Mais elle se trompait. Les charognards n'ont habituellement aucune part dans la mort de leur nourriture. Et ils ne font pas semblant d'être bienveillants. Cette ville ne vous appartient pas. Vous ne pensez pas à ceux qui ont vécu dans ces maisons vides. Et sur cette Terre, qui est une grande maison vide. Vous devriez être hantés par les batailles qu'ils ont menées pour vous."

Il faut quelques secondes aux Créateurs pour réaliser ce qu'elle vient de dire, pour donner des ordres d'une voix choquée et offensée. Elle vient de se désigner comme l'ennemi.

Bien sûr, le temps qu'elle soit maîtrisée, Pino est partie depuis longtemps, fondue dans les ombres.


Pino court si vite qu'elle est projetée en arrière quand elle heurte les jambes de Vincent. Inquiet pour elle, il se baisse, et elle saute dans ses bras en sanglotant. "Ils ont emmené Kristeva."

"Qui ? Où ?" demande Re-l.

"Dans les grandes nouvelles maisons blanches, l'auto-reiv disait !"

"C'est là que nous allons !" reconstitue Re-l.

Sans un mot de concertation, ils se mettent à courir.

"Si quelque chose lui arrive, je jure que je ne me retiendrai plus." La voix de Vincent est presque inaudible, mais gutturale, effrayante. "Ce sera la guerre."

Il fut une époque où Vincent avait peur de tuer, pense Re-l, et elle le méprisait un peu pour cela, sans doute. Mais maintenant, il a tué Proxy One, et Re-l ne peut même pas dire qu'elle trouve que c'était une mauvaise idée. Elle le détestait. Mais justement, c'est à cause de lui que Vincent ne pense plus qu'il ne faut pas tuer, en général. C'est à cause de lui que Re-l ne peut pas l'avancer, même en mentant. Et il l'a fait exprès.

Le pire, c'est que Kristeva est sans doute un prétexte. Il a l'air presque content. Il ne l'aime même pas. Ou peut-être que si, parce que c'est un peu Vincent, et que Vincent aimait tout le monde... sauf que non. Sauf que si, si elle a bien compris. Elle ne le ressent pas, encore quelque chose en quoi elle est différente de lui. Mais d'après ce que dit Vincent, c'est inscrit dans le code génétique et dans la chair des Proxies, d'aimer leurs Créateurs, et de les haïr parce que ce n'est pas réciproque.

Cela reste un test absurde et stupide pour les juger tous, seulement une de leurs réactions...

Mais eux, dit une petite voix en elle, est-ce qu'ils nous ont testés pour voir si nous pouvions être leurs égaux, est-ce qu'ils ont essayé au moins cela ? Non. Alors peut-être que cela est juste, finalement, même si c'est pour de mauvaises raisons.

Ils courent, au point que la respiration de Re-l devient douloureuse.

"Reste ici et surveille Pino !" dit Vincent quand ils arrivent devant les laboratoires.

Elle ricane nerveusement. "Bien sûr. J'ai couru jusqu'ici pour que tu fasses tout tout seul. Je te rappelle que tu ne sais même pas où elle est." Elle se tourne vers l'auto-reiv. "Est-ce que tu peux l'entendre ?" Elle pourrait sans doute trouver par elle-même où Kristeva a été emmenée, et déjà ses yeux scrutent le sol, cherchent les traces les plus fraîches. Mais si l'ouïe plus perfectionnée de Pino peut leur faire gagner quelques instants, au diable l'orgueil, cela peut sauver Kristeva et des milliers de gens. Elle ne doute pas qu'Ergo - Vincent - le ferait réellement.

Pino se concentre, désigne un bâtiment. Vincent arrache la porte blindée, entre comme une tornade dans le hall immense et noir de monde. Il y a un très bref instant de silence.

"Si vous ne nous rendez pas Kristeva immédiatement, vous mourrez tous !" s'exclame Vincent.

Bien sûr, cela ne marche pas. Personne ne l'espérait. Vincent réussit juste à les faire fuir, ce qui est peut-être ce qu'il espérait, et à faire accourir vers lui une garde constituée exclusivement d'auto-reivs, ce qui n'est certainement pas ce qu'il espérait.

He bien, il est temps d'agir. Re-l dégaine son arme, tire une première fois, fait mouche, tire encore. Elle peut faire cela. Elle commence même à y devenir douée.

Vincent, lui, semble hésiter. Il n'est pas venu ici pour les affronter eux.

"Ils ont été... rendormis pour toujours." murmure Pino. "Ils disaient que c'était pire que mourir, et qu'il n'y avait pas de remède."

"S'il en est ainsi..."

Ses yeux deviennent durs. Un bref instant, il n'est plus Vincent du tout.

Ils combattent dos à dos, préservant entre eux une zone de sûreté pour Pino. De temps en temps, cependant, Re-l doit se retourner, et l'image de Vincent s'imprime dans son esprit, malgré ses tentatives de rester concentrée sur sa tâche. Il se bat à mains nues, son visage alternant entre des moments de fureur et d'horreur.

Une fois, un projectile fait saigner son bras. Une autre fois, un coup trop rapide la projette à terre, mais elle tire en tombant, tire encore en se relevant. Vincent, d'un mouvement circulaire, protège ses arrières un instant, mais elle n'est pas certaine que c'était nécessaire. Sa tête peut tourner. Cela n'empêche rien.

Même quand il devient évident qu'ils ont gagné, il n'y a pas de mouvement de fuite. Bien sûr, ce sont à nouveau des robots ordinaires, sans sentiments, sans instinct de conservation, et Re-l a presque du mal à se rappeler que cela a été la norme pendant la plus grande partie de sa vie.

Et puis ils sont à nouveau seuls, tous les trois, debout, alors que tout le monde est à terre. Re-l se rend compte qu'elle saigne, que ses cheveux sont collés à sa tête. Et qu'elle ne pourra probablement pas se les laver avant longtemps. Et qu'elle est vivante. Encore. Et heureuse de l'être.

Elle embrasse Vincent avec la fougue que donne l'incertitude d'être encore en vie l'heure suivante. Il répond à son baiser, les yeux écarquillés, comme s'il n'avait absolument rien vu venir.

Et peut-être que c'est vrai.

Soudain, il la repousse, une expression de fureur sur la visage. Il faut une fraction de seconde à Re-l pour comprendre que ce n'est pas dirigé contre elle, mais que, deux étages plus haut, quelqu'un est en train de les observer à travers une semaine. Cela ressemble à un être humain. C'est un des Créateurs, évidemment.

Vincent court, saute, et à voir la façon dont elle résiste un instant, la vitre devait être renforcée. Finalement, elle ne se brise même pas, mais s'arrache à ses gonds, et Vincent l'envoie voler dans un coin du hall.

Re-l reste paralysée un instant, hésitant entre regarder de loin, impuissante, ou se précipiter par une porte dans cette direction, pour trouver un escalier ou un ascenseur, les rejoindre au plus vite.

"Où est Kristeva ?" crie-t-il. Son masque est réapparu, remarque Re-l. "Où est l'homme qui a lancé le Projet Proxies ?"

"Kristeva ?"

Enfin, Re-l prend une décision, court vers une porte, crie à Pino de la suivre.

Elle trouve son chemin assez facilement, mais quand elle arrive, tout est fini. La femme git dans un coin de la pièce, la nuque brisée. Vincent ne porte plus son masque de Proxy, et donne l'impression de s'être encore perdu.

"Je ne voulais... je ne voulais même pas la tuer." murmure-t-il. "Ils meurent si facilement."

Et bien sûr, il ne s'en était pas encore rendu compte. De la part de créatures capables de créer de nouvelles formes de vie, il attendait probablement des êtres bien plus dangereux que lui.

"Je l'ai jetée contre le mur, et..."

"Les humains étaient leurs cobayes pour vérifier si cette planète allait pouvoir redevenir vivable." répond-elle. "Bien sûr, qu'ils ont les mêmes forces et les mêmes faiblesses que... que les habitants de Romdo." Elle ne peut plus dire "que nous".

Mais apparemment, ni cette évidence ni le rappel de son objectif ne le consolent. Bien sûr. Jusqu'à maintenant, il s'attendait à une lutte épique, pas à un massacre. Pas à un cadavre désarticulé dans le coin d'une pièce.

"Pino, ne regarde pas..."

"Elle a vu bien pire ! Et je rappelle que tu voulais tous les tuer !" s'exaspère Re-l, "et en plus, il est trop tard pour regretter maintenant." Elle a une vague envie de vomir. Mais c'est justement pour ça qu'elle s'efforce de ne pas ressentir la tristesse, et qu'elle n'est pas d'humeur à consoler Vincent. "A-t-elle au moins dit où était Kristeva ?"

"Oui !" s'exclame Vincent, comme soulagé de se voir fournir une occasion de penser à autre chose. "En bas !"