II
Un mannequin, un baiser et une invitation
Note de l'auteur : Voilà la deuxième partie. La troisième sera postée demain.
Bonne lecture !
John Watson
Sherlock était allongé sur le canapé depuis des heures. J'avais eu le temps de prendre une douche et de faire des courses, mais il ne parut même pas le remarquer. À présent, je préparais le déjeuner, quand il s'exclama brusquement.
« Quelque chose ne colle pas avec le profil, » pesta-t-il, depuis le salon.
Je passai la tête par la porte de la cuisine et le vis frotter énergiquement ses cheveux, avant de se lever en fermant de justesse sa robe de chambre sur son corps dénudé. Il faisait très attention à ce qu'il portait à l'extérieur, mais dans notre appartement, ses habitudes vestimentaires n'avaient fait que se dégrader et il n'était pas rare pour moi de le voir à peine vêtu.
Je savais que dans ces moments-là, il ne s'adressait pas à moi en particulier, mais je lui répondis quand même.
« Quoi donc ? »
« Les chiens, John ! Les chiens ! » Cria-t-il, en levant ses mains vers le ciel.
Comme souvent, je ne savais absolument pas de quoi il parlait, alors je retournai à mon omelette sans m'en formaliser. L'explication ne tarderait pas à venir.
« Cet homme travaille avec des chiens, » précisa-t-il, plus calmement, en s'asseyant à la table de la cuisine.
« William Harris ? » Demandai-je, mais il m'ignora.
« Ces hommes tuent sans remords et n'ont vraisemblablement aucune morale. Cela ne cadre pas du tout avec une personnalité capable d'aimer les animaux au point de les côtoyer quotidiennement. »
« Peut-être a-t-il menti ? »
« Non, j'ai vérifié. »
« Peut-être est-ce une couverture, dans ce cas. Pour paraître plus humain qu'il ne l'est. »
« Dresser des chiens demande de la passion, John, ce n'est pas une carrière qui s'improvise. Cela nécessite également des compétences longuement acquises. Ce qui signifie qu'il apprécie la compagnie de ces bêtes depuis de nombreuses années, bien avant d'arriver à Londres, possiblement depuis son enfance. »
« Et l'autre ? Ce Lukas Kazlauskas ? »
« Un expert en beaux-arts. Le même problème se pose. D'après ses pairs, il a une sensibilité artiste hors du commun, ce qui exige de la compassion, une capacité à s'émouvoir… »
« As-tu songé que, peut-être, ce n'était tout simplement pas eux les coupables ? Si rien ne cadre, pourquoi t'obstiner ? »
Ma remarque le laissa bouche bée et je servis le plat dans deux assiettes, avant de m'installer et de commencer à manger.
« Je n'ai jamais dit que rien ne cadrait, John, au contraire. Je suis intimement persuadé que nous tenons nos hommes. Mais leurs personnalités sont apparemment plus complexes que je l'imaginais. Ce ne sont pas des psychopathes. Pas du tout. Je doute même qu'il existe un mot pour les décrire. Des tueurs en série capables d'empathie. »
« Il n'y a eu qu'un seul meurtre, Sherlock. Ne parle-t-on pas de série à partir de trois ? »
« Tu as vu la scène de crime, comme moi. Tu ne peux pas décemment croire que ce sont des débutants. »
J'acquiesçai, en me sentant un peu stupide. C'était plutôt évident, présenté ainsi.
« Ils auraient sévi ailleurs, donc. Je suppose que tu as déjà recherché d'autres séries de crimes similaires ? Le mode opératoire est très spécifique. »
« Justement, il l'est trop. Je n'ai trouvé aucun meurtre ces dix dernières années où la victime était empalée sur un arbre par un animal empaillé. »
« Et les prélèvements d'organes ? »
« C'est beaucoup plus répandu qu'on ne le pense. »
« Qu'en est-il de leur passé ? Où se sont-ils connus et quand ? Où se sont-ils mariés ? » Demandai-je.
« Ces deux hommes sont une véritable coquille vide. »
« Je ne comprends pas, » admis-je, en terminant mon assiette.
« Mycroft s'est procuré leurs papiers sans problème. Passeports, cartes d'identité, certificat de mariage, ils sont tout ce qu'il y a de plus authentiques. »
Si Sherlock en était déjà au point de demander de l'aide à son frère, cette affaire devait vraiment être difficile.
« Où est le problème dans ce cas ? » L'interrogeai-je.
« Ils n'ont aucune famille connue, aucun ami ou connaissance qui pourrait témoigner de ce que ces documents attestent. »
« Comme s'ils sortaient du brouillard ? »
« Exactement. Et nous n'avons aucune preuve pour demander à Lestrade de les convoquer pour les interroger. »
« Que faisons-nous, alors ? »
« Nous attendons un nouveau meurtre, en espérant qu'ils commettent une erreur, » affirma-t-il, avant de se lever et de s'enfermer dans sa chambre.
Il n'avait pas touché à son plat.
…
Nous n'eûmes pas à patienter très longtemps, malheureusement. Et même moi, je compris aisément pourquoi les recherches de Sherlock sur des homicides identiques n'avaient rien donné. À vrai dire, si nous ne savions pas ce qu'il fallait regarder, les deux scènes de crimes n'avaient aucun rapport entre elles. Ils ne tuaient jamais deux fois de la même manière, voilà ce qui les rendait difficiles à appréhender. Tout différait, jusqu'au profil et au sexe de la victime.
La femme blonde, qui devait avoir une quarantaine d'années, se tenait debout dans la vitrine d'un magasin de prêt-à-porter de luxe, empalée du rectum à la gorge sur un support de mannequin. La longue perche en métal pointait par sa bouche ouverte et le corps était habillé de vêtements vendus sur place encore étiquetés. Anderson nous apprit immédiatement qu'il manquait les reins, ainsi que le foie.
La vitrine était étroite, et je restai un moment sur le trottoir avec Lestrade, le temps que Sherlock examine la dépouille. Une fois de plus, il fut étrangement silencieux.
« Qui était-elle ? » Demanda-t-il finalement, avec une mine sceptique.
« Karen Richards, 42 ans, célibataire, sans enfant, inconnue de nos services, casier judiciaire vierge. La boutique lui appartient, » le renseigna Lestrade. « La vendeuse l'a trouvée ce matin, à l'ouverture, quand elle a relevé le rideau de fer. »
Sherlock se perdit de nouveau dans ses pensées, sans nous accorder un regard, alors je répondis à sa place.
« Elle ne correspond pas à la victimologie, » constatai-je.
Mon colocataire leva les yeux au ciel, mais je l'ignorai.
« Différence de sexe, de classe sociale, de profil, de métier… Rien ne correspond. Qu'avaient-ils à reprocher à cette pauvre femme ? »
« A-t-on trouvé son trousseau de clés ? » Demanda subitement Sherlock.
« Ni dans ses poches ni dans son sac à main. Nous pensons qu'ils l'ont emporté, » répondit Greg.
« Ils l'ont donc tuée sur place, avant de fermer derrière eux » déduis-je.
« Quand tu auras terminé d'énoncer des évidences, John, j'aurais besoin que tu me donnes ton avis sur la cause de la mort. »
Je soupirai de dépit et une volute de vapeur s'échappa de mes lèvres, puis j'entrai dans le magasin et montai sur la plateforme de la vitrine. La vision du corps était encore pire de près et je priai intérieurement pour qu'ils ne l'aient pas empalée vivante, malgré la quantité conséquente de sang qui maculait le sol. Je ravalai la bile qui monta dans ma gorge et m'exhortai à l'examiner froidement.
C'est avec un certain soulagement que je remarquai rapidement, malgré la barre de fer qui maintenait sa tête en place, l'angle anormal de sa nuque. J'enfilai un gant en latex et palpai son cou jusqu'à sentir les cervicales brisées sous mes doigts. J'échangeai alors un regard avec Sherlock. Il avait déjà notifié ce détail et je hochai la tête pour le confirmer.
« Vous n'avez pas répondu, Lestrade, » dit-il ensuite, en ressortant.
Je le suivis et respirai profondément. Le froid mordant de l'hiver me fit du bien.
« À quelle question ? » S'impatienta Greg.
« Que pouvaient-ils bien reprocher à cette femme ? »
« Si tu ne nous avais pas interrompus j'aurais déjà… »
« Le mobile, Fred ! Le mobile ! » S'emporta Sherlock, en se trompant volontairement de prénom, comme à chaque fois que l'inspecteur lui portait sur les nerfs.
« Je n'en ai aucune idée ! Comme je l'ai dit tout à l'heure, une vie bien rangée, banale et sans vague. »
« Où est la vendeuse ? »
« Dans l'ambulance. »
« Je dois lui parler. »
« Elle est en état de choc, Sherlock. Tu l'interrogeras plus tard, » protesta Greg.
Mais mon ami l'ignora superbement et se dirigea vers le véhicule sanitaire. Je lui emboîtai le pas, en lançant un regard désolé à Lestrade.
La jeune femme sortait à peine de l'adolescence. Probablement une étudiante qui travaillait à mi-temps pour payer une école hors de prix. Elle était assise à l'arrière, une couverture orange sur ses frêles épaules et ses longs cheveux bruns et raides tombant devant son visage. Elle pleurait en silence, alors que l'urgentiste prenait sa tension.
« Bonjour, » dit Sherlock, d'une voix étonnamment douce. « Mon nom est Sherlock Holmes, je suis détective consultant, et voici le Docteur John Watson. Pouvez-vous nous raconter ce qui s'est passé ? »
« J'ai déjà tout dit aux autres enquêteurs, » se plaignit-elle immédiatement, et mon ami montra des signes d'impatience.
« C'est mieux si je l'entends de votre bouche, vous pourriez vous souvenir de nouveaux détails en l'énonçant une deuxième fois. »
Elle coinça ses cheveux derrière son oreille dans un geste mécanique et lécha ses lèvres gercées, avant de commencer à parler.
Elle était arrivée à l'heure habituelle, sans s'étonner de trouver porte close. La patronne venait souvent plus tard, donc elle possédait son propre jeu de clés. Elle avait simplement ouvert le rideau, comme tous les matins, et avoua même ne pas avoir remarqué immédiatement le corps de Karen, trop occupée à jongler avec le trousseau, son sac et son gobelet de café chaud. Elle avait ensuite allumé les lumières et c'était là qu'elle l'avait vu. Le sang, partout sur le sol, le comptoir de la caisse, qui traçait un chemin morbide jusqu'à la vitrine. Elle était ensuite ressortie en courant avant de vomir dans le caniveau, alarmant un passant qui avait appelé les secours. C'était tout, elle ne savait rien d'autre et n'avait pas remarqué quoique ce soit d'inhabituel en dehors du cadavre de sa patronne. La boutique était verrouillée correctement, la porte n'avait pas été forcée, elle n'avait pas eu le temps de vérifier la caisse, mais se souvint que le tiroir était fermé, comme il se devait.
Son discours était un peu décousu, ponctué de sanglots bruyants et j'eus pitié de cette pauvre fille.
« Je suis désolé, cela doit être dur de perdre une personne chère si brutalement, » dis-je, en posant une main sur son bras.
Sherlock soupira.
« Vous plaisantez ? » S'exclama-t-elle. « Je ne regretterai certainement pas cette harpie, mais personne ne mérite de finir comme ça. »
« Vous ne vous entendiez pas ? » Demanda alors Sherlock, soudainement intéressé.
« Je n'aime pas dire du mal des morts, mais c'était un vrai tyran. Elle avait coutume de m'humilier devant les clients. À l'entendre, tout ce qui allait de travers était ma faute, alors que c'était son caractère qui faisait fuir les gens. »
« Pourquoi ne pas avoir démissionné ? » La questionnai-je.
« Je ne trouvai pas de poste ailleurs et j'avais besoin de ce job. Maintenant, je ne sais pas comment je vais m'en sortir, » se lamenta-t-elle.
« Avez-vous déjà vu ces hommes ? » L'interrogea Sherlock, en sortant deux photos de son manteau, sans aucune considération pour ses états d'âme.
Je lui lançai un regard désapprobateur qu'il ignora superbement et elle observa attentivement les clichés durant quelques secondes avant de répondre.
« Je me souviens d'eux. C'était il y a peut-être deux ou trois mois. Les clients vont et viennent toute la journée, mais le blond avait traité Karen avec un tel mépris qu'elle s'en est plaint durant des jours. »
« Elle les a froissés ? » Demanda mon ami.
« C'est un euphémisme. Ils n'ont clairement pas apprécié qu'elle nous interrompe, alors que le brun essayait des vêtements, pour leur signifier que je n'avais aucun goût pour conseiller des hommes de leur rang et qu'elle allait s'occuper d'eux. Le plus vieux venait de la haute. Quand on fait mon métier assez longtemps, on finit par différencier les nouveaux riches de ceux qui ont l'habitude d'avoir de l'argent. Son ami était moins à l'aise avec les prix, mais lui, » dit-elle en désignant Kazlauskas, « on aurait presque dit qu'il était noble. Il a littéralement écrasé Karen en quelques mots, elle est restée sans voix pour une fois. Vous pensez que c'est eux qui ont fait ça ? »
Sans lui répondre, Sherlock la remercia vaguement et retourna parler à Lestrade. Elle parut quelque peu offensée par son impolitesse et je fis une grimace contrite avant de la saluer et de rejoindre mon ami qui hélait un taxi.
Le trajet du retour fut tendu dans la voiture. Son cerveau tournait à plein régime, je pus presque entendre ses magnifiques rouages. Quelque chose le tracassait, mais j'attendis patiemment qu'il m'en parle de lui-même.
Il n'ouvrit la bouche qu'une bonne heure après notre retour à Baker Street. J'étais sous la douche. Il n'était pas rare que Sherlock parle comme si je me trouvais dans la pièce, même si je n'y étais pas, mais il devait vouloir mon avis, car il entra tout naturellement dans la salle de bain et s'adressa à moi à travers le rideau.
« Ça n'a aucun sens ! »
Je sursautai et manquai de glisser au fond du bac.
« Bon sang, Sherlock ! Sors d'ici ! » Hurlai-je, en passant la tête à l'extérieur de la cabine.
Mais il m'ignora, bien entendu, et pire encore, s'assit sur le couvercle des toilettes et prit son visage dans ses mains.
« La vendeuse a confirmé l'impression que cet homme m'avait fait l'autre soir. Il est riche, très riche, un héritier probablement. »
« Je ne vois pas où est le problème, » répondis-je, en me rinçant rapidement.
« Rien dans leur passé ne vient accréditer cette théorie, bien au contraire. »
« Tu veux dire qu'il est pauvre ? » Demandai-je, en tendant une main à l'aveugle pour attraper mon peignoir.
Le rideau fut soudainement ouvert et ma sortie de bain me fut jetée au visage.
« Certainement pas, son compte bancaire est plutôt bien garni, mais pas autant que je ne l'aurais pensé. Et surtout, il y a son nom de famille, » poursuivit-il, imperturbable.
Je me débattis avec le tissu pour enfiler le vêtement au plus vite, exaspéré par son comportement.
« 'Kazlauskas' est un peu le 'Smith' des Lituaniens. Si commun qu'il est difficile de croire qu'un homme de son rang puisse se nommer ainsi, même si son léger accent suggère qu'il vient réellement de ce pays. »
Je sortis de la cabine, puis de salle d'eau. Bien sûr, il me suivit et je renonçai à monter m'habiller dans ma chambre pour le moment. Je m'assis donc dans mon fauteuil, alors qu'il se laissait tomber sur le canapé qui protesta bruyamment face à tant d'indélicatesse.
« Tu penses qu'ils nous cachent leurs véritables identités ? »
« Tout porte à le croire, et pourtant, leurs papiers ne sont pas des faux. Même le plus doué des faussaires ne pourrait pas faire un tel travail d'orfèvre. D'une manière ou d'une autre, ils ont réussi à changer de noms et à couper tous les liens avec leur passé. D'une certaine façon, Harris pose d'autant plus de difficultés. Américain, visiblement issu d'un milieu modeste, il pourrait être n'importe qui. »
« Tu trouveras, Sherlock. Tu trouves toujours. »
« Tu dis ça comme si c'était magique. »
« Aux yeux du commun des mortels, ça en a parfois tout l'air. »
« J'ai l'impression que nous sommes face à des adversaires à notre mesure, John. Mais vu la nature de leurs crimes, cela m'amuse moyennement. »
Le silence s'étira entre nous. Je souhaitais l'aider plus que tout, mais ne voyais pas vraiment comment.
« Ils se sont attaqué à Dick Hadcock, car il voulait défigurer Richmond Park et à Karen Richards, car elle maltraitait son employée. Avons-nous à faire à un couple de cannibales atteints d'un syndrome du sauveur ? » Demandai-je, en essayant d'y voir plus clair.
« Ils ne font pas ça pour les victimes, mais contre les bourreaux. Ils se moquent bien du reste. Seul compte le fait d'effacer les personnes qu'ils estiment indignes de vivre de la surface de la Terre. Ils les traitent comme des porcs, car à leurs yeux c'est ce qu'ils sont. Et les porcs sont faits pour être mangé, rien d'autre. »
Ses paroles me firent frissonner de dégoût.
« Je vois à ton expression que tu désapprouves, » dit-il, en fixant mon visage.
« Pas toi ? »
« Disons que mon avis est moins radical et moralisateur. Ses hommes sont tout à fait sains d'esprit. Ils savent ce qu'ils font et pourquoi ils le font. Cela ne leur pose aucun problème d'éthique. Leur échelle de valeurs est simplement très différente de ce que l'on peut communément voir. La politesse et le respect de l'autre leur servent de critères pour évaluer le droit de vivre ou de mourir. Ils nourrissent mutuellement les besoins de l'autre, pensent et agissent comme un seul individu. Dès qu'un comportement les agresse, le passage à l'acte est tout simplement accepté comme allant de soi, quel que soit le temps qu'il faudra attendre et les efforts à fournir. »
« Comment deux personnes comme eux se rencontrent... » Me demandai-je à moi-même.
« Certainement comme nous l'avons fait. Par hasard. Quelles étaient les chances que Mike Stamford nous connaisse tous les deux ? »
« Extrêmement faible, je suppose. »
« Les couples de tueurs sont rares dans l'histoire, en ça, ils sont déjà fascinants. Mais, leur manière de fonctionner… Je n'ai jamais vu ça avant. Habituellement, il y a un tueur dominant et un complice, ou un apprenti, soumis et loyal. Jusqu'à ce que l'élève n'accepte plus l'autorité de son mentor et le trahisse. Ici, nous avons deux hommes en pleine possession de leurs moyens et qui se considèrent comme des égaux. Il est possible que l'un ait initié l'autre, car ils n'ont pas le même âge, mais leur relation est avant tout basée sur un profond respect mutuel et une idéalisation de l'autre. J'imagine, qu'à l'image de l'émerveillement que tu as ressenti quand je t'ai sorti de ta routine mortelle, ou de mon enthousiasme quand tu as admiré mes compétences au lieu de me dénigrer, qu'ils ont été envahis par l'allégresse de trouver enfin une personne qui les comprend, qui voit le monde de la même façon. Nous n'arriverons pas à les piéger en les montant l'un contre l'autre. »
« Ils ont forcément un point faible, » affirmai-je, refusant de voir Sherlock se laisser dominer par sa fascination et s'éloigner du but premier.
« L'autre sera le seul point faible, John. Mais s'attaquer à l'un des deux équivaudrait à signer notre arrêt de mort. Et je n'exagère pas, leur détermination est sans faille. Quand on est capable d'attendre trois mois pour faire payer le manque de savoir-vivre d'une simple gérante de magasin, je ne pense pas qu'il existe de limite. J'ai déjà pris le risque d'entrer en contact avec eux, ils savent que je les soupçonne, cependant ils sont toujours là, ce qui dénote une confiance en soi presque insolente. Ils ne semblent pas douter un seul instant de leur capacité à s'en sortir, même si pour cela ils doivent laisser un tas de cadavres derrière eux. »
Il parlait d'eux avec le même éclat dans ses yeux qu'il avait quand il courait après Moriarty et cela n'était pas bon signe. La dernière fois, il avait feint de sauter d'un toit et s'était volatilisé pendant deux ans. Une période à laquelle je n'aimais pas songer. Quand il était réapparu, après m'avoir fait croire à sa mort, j'avais refusé le lui adresser la parole durant plusieurs semaines. D'une certaine manière, son retour avait été un choc plus violent encore que sa disparition. Vivre seul, sans lui, dans un appartement miteux, car remettre les pieds à Baker Street était au-dessus mes forces, fleurir sa tombe et ouvrir mon cœur devant cette pierre froide, pleurer et pleurer encore, cela était un cauchemar, mais au moins je savais à quoi m'en tenir. Apprendre qu'il se trouvait ailleurs durant tout ce temps, en vadrouille et en bonne santé, comprendre qu'il m'avait laissé derrière… Je tentais encore de lui pardonner, même si nous vivions de nouveau ensemble et que notre quotidien peuplé d'enquêtes et de morceaux de corps humains dans le frigo avait repris son rythme de croisière. Principalement parce que je me débattais toujours avec mes démons et que mes nuits étaient inlassablement habitées de rêves étranges. Je dormais peu, mangeais ponctuellement et me réfugiais dans nos investigations, au moins autant que le faisait Sherlock pour échapper à l'ennui. Un comportement dont il était parfaitement conscient, je le savais pertinemment, mais dont il ne parlait pas. Ce silence tacite me convenait, jusqu'à présent, mais il était hors de question que je le laisse de nouveau prendre le risque inconsidéré de se retrouver dans la ligne mire de psychopathes, même si les laisser fuir était le prix à payer pour cela.
« Écoute, Sherlock… »
« Nous ne pouvons pas leur permettre de s'enfuir, » me coupa-t-il, catégorique.
« Tu as vu ce qu'ils ont fait à leurs victimes ! » M'emportai-je, en me levant. « Et s'ils décident que nous devenons trop gênants et s'attaquent à nous ? Je ne sais pas pour toi, mais personnellement, je tiens à ce que mes organes restent à l'intérieur de mon corps, si tu n'y vois pas d'inconvénient ! »
« Je veillerai à ce qu'il ne t'arrive rien, John, » répondit-il, calmement.
« Et toi ? Vas-tu encore disparaître ? Définitivement cette fois ? »
Il me regarda comme s'il comprenait enfin où se situait le problème.
« Alors c'est encore de cela qu'il s'agit. »
« Ne dis pas ça comme si c'était une bagatelle ! Ou comme si j'aurais déjà dû passer à autre chose ! Je ne suis pas une femme trompée et hystérique qui se fait des films dès que son mari rentre tard ! Arrête de réagir comme si mes réactions étaient disproportionnées ! »
Il se leva aussi et me fit face, franchement agacé à présent.
« Dans ce cas, cesse de te comporter comme tel ! Je ne sais pas quoi faire de plus pour regagner ta confiance, John. Je ne peux pas effacer le passé. »
Il posa une main maladroite sur mon épaule. Sherlock n'était pas friand de contacts physiques et cela devait lui demander un effort considérable de faire preuve d'autant de sensiblerie. Toujours en peignoir, je fus plus que conscient de ma quasi-nudité et me sentis très vulnérable sous son toucher. Il laissa glisser sa paume sur mon bras, dans l'intention de se retirer, mais l'idée me parut soudainement insupportable et j'agrippai ses doigts pour les garder contre moi. Ma respiration devint pénible et mon cœur cogna comme un troupeau de buffles. Une boule obstrua ma gorge et je déglutis plusieurs fois sans parvenir à la dégager. Ses phalanges se crispèrent sur le tissu éponge encore humide, puis il me tira à lui en même temps que je faisais un pas en avant, si bien que je ne sus pas vraiment lequel de nous deux avait initié l'étreinte gauche et malhabile. J'enfouis mon nez dans son cou pour ne pas affronter son regard et cacher la larme solitaire qui dévala ma joue. Il embrassa le haut de mon crâne et je ne sus quoi penser.
Nous restâmes dans cette position une éternité, debout au milieu du salon, jusqu'à ce qu'une gêne palpable s'installe entre nous. Plus elle augmentait, plus je me collais à lui, et plus je me collais à lui, plus elle augmentait. Je voulais parler, dissiper les zones d'ombre, mais aucun mot ne me vint à l'esprit, ma tête semblait vide. Jusqu'à ce que sa main se glisse entre nous, attrape la ceinture de mon peignoir et tire dessus pour en défaire le nœud.
« Qu'est-ce que tu fais ? » Articulai-je avec difficulté.
Mais il ne répondit pas. À la place, il dénuda mes épaules et le vêtement tomba au sol. J'étais comme statufié, incapable de réagir, les yeux fixés sur mes pieds pour ne pas regarder son visage. Ma peau se couvrit de chair de poule, autant à cause du froid que de ses doigts qui frôlèrent mon ventre, mon torse, mon cou, avant de saisir mon menton et de m'obliger à relever la tête. Ses iris étaient aussi gris qu'un océan en pleine tempête, à moitié dévoré par ses pupilles complètement dilatées. Ses lèvres étaient entrouvertes et laissaient s'échapper son souffle chaud sur ma joue, puis il se pencha vers moi.
Le baiser fut chaotique, désordonné et presque violent. Nos dents s'entrechoquèrent, nos langues bataillèrent, il empoigna mes fesses et les griffa gentiment. Je gémis quand mon bas-ventre se colla au sien. Le frottement de ses vêtements contre mon membre fut à la fois délicieux et une véritable torture. Je glissai mes doigts dans ses boucles brunes, tirai sur sa chemise comme pour l'arracher. La pourpre, ma préférée. Quelqu'un sonna à la porte, mais aucun de nous deux ne réagit. Je reculai jusqu'à mon fauteuil et m'assis dedans en l'entraînant dans ma chute. Il tomba à cheval sur mes cuisses et continua de m'embrasser avec avidité. Nos gestes avaient quelque chose de désespéré, comme si nous ne pouvions pas nous arrêter. Son corps pesait agréablement lourd, ses mains caressaient chaque portion de peau qu'elles pouvaient atteindre. Puis, un fracas de vaisselle brisée me fit bondir et pousser un cri pas vraiment masculin.
Madame Hudson se tenait dans l'encadrement de la porte, une main sur la bouche et son plateau à thé au sol avec son contenu en miettes. Sherlock fit mine de se relever, mais je le retins fermement pour préserver un minimum ma dignité.
« Oh mon Dieu ! » Commença Madame Hudson, sans aller plus loin.
Elle s'accroupit alors pour ramasser les débris de porcelaine, en baragouinant des élucubrations à propos du fait qu'il était temps et qu'elle en était sûre, en souriant de toutes ses dents, et la minute la plus longue de ma chienne de vie débuta. N'y tenant plus, je l'arrêtai.
« Laissez, je vais nettoyer. Mais d'abord, il faudrait que je sorte de ce fauteuil. Donc, si vous pouviez… »
« Oui, oui, bien sûr, je vous laisse tranquille. Pardon de vous avoir dérangé, » répondit-elle en ressortant comme elle était venue.
Un lourd silence tomba quand la porte se referma. J'étais particulièrement conscient d'être toujours nu, du poids de Sherlock sur mes cuisses, de la chaleur de son corps et de ses lèvres qu'il tenta de reposer sur les miennes, comme si nous ne venions pas d'être brutalement interrompus. Mais, je le repoussai gentiment.
« Quelque chose ne va pas ? » Osa-t-il me demander.
« Je pense que nous devrions discuter. »
« Comptes-tu me jeter à la figure que tu n'es pas gay ? Parce qu'honnêtement, tu ne seras pas très crédible dans cette tenue. »
« Ce n'est pas ce que j'allais dire, même si c'est un débat intérieur qui va certainement me garder éveillé toute la nuit, » me défendis-je, en posant mes mains sur ses hanches.
« Quitte à ne pas dormir, j'ai un bien meilleur programme à te proposer. »
« Sherlock… Je crois que ça va un peu trop vite pour moi, je… »
Il me fit taire d'un baiser tendre et doux, beaucoup moins emporté que les précédents, auquel je répondis sans pouvoir me contrôler. Son odeur, son goût, toute sa personne était intoxicante et m'empêchait de réfléchir clairement.
« Dors juste avec moi, »murmura-t-il contre mes lèvres, son front contre le mien.
« D'accord, » cédai-je, car je n'avais aucune envie de m'éloigner de lui.
Deux petits coups discrets contre la porte se firent entendre et la voix de Madame Hudson nous parvint à travers le battant fermé.
« J'en ai oublié ce que je venais vous dire. Un homme est passé, il ne voulait pas monter, mais il a laissé sa carte et une enveloppe pour vous. »
Nous échangeâmes un regard tendu, l'un comme l'autre devinant aisément l'expéditeur de ce message. Sherlock se leva et je ramassai rapidement mon peignoir avant de l'enfiler. Il ouvrit et prit la missive des mains de notre logeuse encore rouge d'embarras, avant de presque lui claquer la porte au nez. Il déchira l'enveloppe d'un geste impatient et en sortit une feuille pliée en deux qu'il s'empressa de lire. Un sourire énigmatique se dessina sur son visage et je sus que je n'allais pas apprécier.
« Ils nous invitent à dîner chez eux. »
Je n'eus pas besoin de demander qui.
« Tous les deux ? » M'étonnai-je tout de même. « Ils ne me connaissent même pas ! »
« L'invitation est à mon nom uniquement, mais précise que je peux venir accompagné. Et avec qui d'autre que toi pourrai-je m'y rendre ? »
« Tu ne comptes pas sérieusement y aller ?! »
« Et rater l'occasion de les faire parler et de glaner plus d'informations ? »
« Ce sont des cannibales, Sherlock, bon sang ! Tu t'imagines peut-être qu'ils vont nous servir de la salade ? »
« C'est bien le but de ce dîner, John. Ils savent que je sais qu'ils le sont. Ceci est un test, pour savoir jusqu'où je suis prêt à aller. »
« Et tu vas tout simplement te jeter dans la gueule du loup ? »
« Tu préfères peut-être que nous attendions sagement le prochain meurtre ? »
Je ne trouvais rien à répondre à ça, sauf qu'évidemment je ne le laisserai pas s'y rendre seul.
