- L'AQUARELLE DES SOUVENIRS -
"La jalousie avait tout autant de magie en elle que la vraie magie. Elle était juste plus lente, c'est tout. "
[ Pétunia E.]
« Le souvenir du bonheur n'est plus du bonheur ; le souvenir de la douleur est de la douleur encore »
- Une sorcière, ma chérie ! Je suis tellement fière de toi !
Pétunia observa de ses yeux bruns la scène amère qui se déroulait sous ses yeux. Sa petite soeur, Lily, dont la tignasse rousse était encore plus emmêlée que la veille - y avait-elle seulement passé un coup de brosse, comme on le lui avait demandé ? - était à moitié étouffée sous les embrassades de leur mère, dont la petite taille ne l'empêchait pas de posséder en cet instant une force quasi surhumaine.
Elle avait toujours su que les capacités de sa soeur étaient à même de déclencher chez leur parents une source de joie inépuisable. Pensez-vous, une sorcière dans la famille ! Mais pourquoi était-elle la seule ?
- Maman, lança-t-elle pour tenter d'attirer l'attention sur elle, mes professeurs m'ont dit que mes résultats étaient si bons qu'ils pensaient me faire prendre des cours avancés pour la prochaine année scolaire.
Mrs Evans se détacha de sa cadette et s'avança vers la petite fille, un sourire aux lèvres.
- Vraiment ? Eh bien je crois que nous avons à la maison deux merveilleux enfants.
Elle lui tapota tendrement la joue et Pétunia se surprit à fermer les yeux et à poser sa propre main, encore tâchée d'encre, sur celle de sa mère. Puis la porte claqua et celle-ci ne fit qu'un bond jusqu'au hall d'entrée, laissant ses filles seules.
- Tu ne devineras jamais ce que Lily a reçu ce matin !
Les deux sœurs se jaugèrent un instant du regard et Lily eut un grand sourire ravi qui lui creusa des fossettes dans la joue.
- Severus avait raison. J'avais peur de ne pas recevoir ma lettre et en fait tout s'est passé comme il l'avait dit.
Pétunia ne répondit pas, les yeux fixés sur ces fossettes qu'elle avait envie d'arracher de la peau tendre. Une sorcière, et alors ? Si elle ne l'était pas, elle, était-ce quelque chose de si extraordinaire ? Pourquoi Lily ? Pourquoi toujours sa sœur ?
Était-ce de sa faute, manquait-elle de dons ? Pourtant, elle avait toujours les meilleures notes, faisait consciencieusement ce que lui disaient ses parents, était obéissante, calme, un peu curieuse peut-être, mais était-ce la seule raison qui lui avait fermé à jamais le monde de la magie ?
Elle était l'ainée, la première. Alors pourquoi fallait-il toujours qu'elle soit rétrogradée à la seconde place ? Pourquoi, lorsque des gens venaient les voir, Lily était celle vers qui l'on se dirigeait en premier pour déposer un baiser sur sa joue, se rendant compte par la suite qu'il y avait une autre présence à ses côtés ?
Un jour, elle était revenue de l'école avec son carnet de notes à la main, ravie d'avance de la fierté de ses parents lorsqu'elle leur annoncerait qu'elle avait encore décroché la première place. Et puis elle les avait vus, tous les trois réunis sur les fauteuils moelleux du salon, riant à gorge déployée sur elle ne savait quel sujet inconnu.
Comme une vraie famille.
Brusquement, elle s'était sentie de trop, et se haïssait pour ça. Ne devait-elle pas au contraire défendre sa place ? Mais elle savait qu'elle ne pouvait pas lutter éternellement contre sa sœur, plus maintenant. La capacité magique était quelque chose que les félicitations des professeurs ne pourraient jamais remplacer.
- Pétunia, tout va bien ?
Pétunia repoussa la main tendue de sa sœur d'un geste brusque. Elle ne voulait pas de la pitié de celle qui lui avait tout pris. Le caractère enjoué, les pouvoirs magiques, la fierté de leurs parents, elle se sentait lésée de toutes ces choses sans pour autant fournir de justifications précises. Elle savait seulement que Lily possédait ce qu'elle ne possédait pas, s'élevant au-dessus d'elle et profitant de choses qu'elle ne pourrait jamais atteindre. Elle qui avait toujours voulu être parfaite pour cacher son manque de confiance en elle se retrouvait brusquement confrontée à une situation où elle avait l'impression d'être rabaissée plus bas que terre. Tout le monde pouvait être un bon élève. Mais qui pouvait changer un verre en oiseau ?
- Laisse-moi tranquille.
- Pétunia...
- Laisse-moi tranquille, je te dis !
Alertée par les cris, Mrs Evans revint et vit Lily prête à pleurer tandis que son aînée offrait un visage fermé. Elle s'avança, sévère, laissant son mari prendre leur cadette dans ses bras pour la calmer.
- Sois gentille avec ta sœur, Pétunia. Tu sais bien qu'elle ne veut que suivre ton exemple, alors pourquoi la repousses-tu sans cesse ?
Quand avait-elle suivi son exemple, voulut hurler la petite fille, quand donc avait-elle seulement éprouvé l'effet que cela procurait de toujours voir quelqu'un devant soi ? Elle ne savait pas ce que c'était de faire quelque chose que l'autre avait déjà exécuté d'une main de maître, sans qu'il ne reste pour vous qu'un sourire absent ou un léger tapotement de la tête. Elle ne savait pas ce que c'était d'entendre Lily par-ci, Lily par-là, parce que c'était elle, Lily, parce que c'était elle que l'on fêtait.
Elle ne savait rien. Rien du tout.
Elle ne pouvait pas dire que Lily était la préférée - comment le pouvait-elle ? Ce serait comme admettre que ses parents ne l'aimaient pas autant qu'ils le devraient, or elle savait que ce n'était pas le cas. Seulement, l'amour qu'ils leur portaient à toutes les deux était différent. Parce qu'ils étaient habitués à la perfection de leur fille aînée, et qu'ils découvraient seulement les dons de leur cadette. Parce que Lily avait ce drôle de sourire qui irradiait son visage à tel point qu'on ne pouvait que la serrer dans ses bras, et que Pétunia n'avait jamais sauté au cou de ses parents. Elle le faisait, autrefois. Elle avait presque failli faire tomber son père en apprenant qu'elle allait avoir une sœur.
Douceâtre ironie.
En montant dans sa chambre ce soir-là, Pétunia se surprit à souhaiter une chose horrible, tellement horrible qu'elle ne fit que la murmurer, tendue dans un élan de colère tel qu'il l'empêchait de réfléchir.
- Je voudrais que Lily soit morte.
La jalousie avait tout autant de magie en elle que la vraie magie. Elle était juste plus lente, c'est tout.
