Le week-end s'annonçait doux et ensoleillé pour le plus grand bonheur de tous. Iruka s'avançait nerveusement pour commencer sa première journée officielle en tant que réceptionnaire au bureau de Missions. Il appréhendait un peu les relations qu'il parviendrait à former avec les autres membres du milieu ninja qu'il ne fréquente plus vraiment depuis son admission à l'académie cinq ans auparavant. Hormis l'Hokage, les seuls rapports qu'il entretenait se résumaient aux parents d'élèves, ses élèves et ses collègues. Retrouver des ninjas actifs, qui plus est les rencontrer à leur retour de mission et les convaincre de les changer d'attitude n'allait pas être une mince affaire. Iruka s'interrogea encore une fois sur sa capacité à tolérer leur résistance à lui obéir, surtout ceux qui lui étaient techniquement supérieurs en grade … mais il se convainquit lui-même du bienfait général de son action et se rassura en se souvenant qu'il avait l'appui de la plus haute instance de Konoha. Il soupira une bonne fois, pour se détendre, et entra d'un pas décidé dans le bâtiment. La tête haute, il s'engagea dans un dédale de couloirs circulaires jusqu'au bureau qui l'attendait.

La salle pleine de vie se fit silencieuse à son entrée. Certains le reconnurent, d'autres le découvraient physiquement mais savaient déjà qui il était, après le fiasco de l'autre jour. Il les dépassa tous pour rejoindre les bureaux en feignant l'ignorance alors même qu'il était terrorisé. Il s'assit le plus naturellement du monde à côté de son collègue qui venait d'accepter timidement un rapport. Du coin de l'œil, il vit l'état du rapport en question et ses sourcils se froncèrent. Le chûnin qui venait de le rendre, déglutit. Iruka s'en saisit vivement avant que son collègue n'ait le temps de le poser dans la pile à emmener aux archives. Il feignit d'observer le document avec attention. Il leva les yeux vers le ninja toujours figé devant le bureau, au même titre que tous les autres présents. Dans un geste délibérément lent, Iruka froissa le papier en gardant le contact visuel puis le jeta sans ménagement dans la poubelle à côté de son bureau. L'effarement général gagna l'assemblée.

— Shinobi-san, votre rapport est ... indécent, refaites-le.

Un mouvement d'indignation s'éleva d'une part et bientôt tout le monde grondait contre Iruka. « Injustice ! » « C'est pas un Chûnin qui va faire la loi ! » « Les ninjas de terrain ont d'autres choses à faire ! ». Iruka pouvait sentir une veine pulser contre sa tempe. Levant un regard courroucé sur l'ensemble de la vingtaine de ninjas présents, il s'exclama d'une voix forte, couvrant assez facilement toutes les autres :

— Si vous avez la moindre réclamation à faire à l'encontre des nouvelles mesures adoptées, je vous invite à vous référer à l'Hokage en personne qui a approuvé mon initiative après ma désastreuse journée de remplacement mardi. Votre capacité à rendre des torchons dépasse de loin celle de mes pre-genin de 8 ans, je vous félicite ! Maintenant si vous voulez vraiment que n'importe quel autre membre de l'administration vous prenne au sérieux à partir d'aujourd'hui je vous prierai de faire dignement votre boulot de "ninja de terrain" jusqu'au bout, et cela inclut rendre des rapports décents ! Classifier ses bouts de papier que vous pensez certainement inutiles est aussi primordial pour Konoha que d'accomplir vos dites missions ! Si vous pensez le contraire, je suis ravi de vous apprendre qu'à partir d'aujourd'hui chaque torchon que vous rendrez retardera malencontreusement la transaction de chacun de vos paiements, donc si j'étais vous, je m'appliquerai à partir de maintenant car oui, je suis celui qui vérifiera chaque rapport à la fin de la journée et je noterai vos noms, soyez-en sûr. Maintenant, vous serez gentils de faire passer le mot et de déguerpir d'ici si vous estimez que votre rapport puisse être refusé.

Après sa petite déclaration, le bureau se retrouva instantanément vide. Satisfait de son petit effet, Iruka se laissa aller sur le dossier de sa chaise. Le reste de la journée se fit relativement calme. Iruka en profita pour briffer ses collègues des nouvelles mesures que l'Hokage a pris. Certains se sentirent nerveux à l'idée de réfuter un supérieur, mais Iruka les rassura en leur apprenant qu'au moindre pépin, ils n'avaient juste qu'à lui déléguer les potentiels « problèmes ». Il eut l'agréable surprise de voir l'unité d'archivage lui rendre une petite visite pour lui souhaiter un chaleureux bienvenu (il fut à la fois flatté et terriblement gêné de les voir le traiter comme une sorte de Messie venu à leur secours dans leur vie de calvaire). En fin d'après-midi, alors qu'il avait dû prendre l'entièreté de sa pause pour pourchasser Naruto qui avait encore fait des siennes, il fit face à son premier « problème » en la personne d'Asuma Sarutobi. Ce dernier, la clope au bec avait son bras droit appuyé sur la table tandis qu'il tendait son rapport à un chûnin qui semblait chercher ses mots pour lui refuser son papier avec tout le respect dont il pouvait faire preuve. Iruka dépassa un ninja aux cheveux argentés, adossé contre le chambranle de l'entrée. Il semblait attendre le jônin, tout en lisant un petit livre dont le contenu lui apparaissait comme obscur. Assez impatient, Asuma coupa son interlocuteur dans ses marmonnements :

— Écoute, j'ai pas trop le temps là, tu peux pas te dépêcher un peu de me dire ce que t'as ? Je vais pas te manger si c'est ça qui te fait peur …

— Il essaie de vous dire le plus respectueusement du monde que votre rapport n'est pas tolérable Asuma-san, intervint Iruka qui s'assit à son siège.

— Tiens, tu travailles ici maintenant Iruka ? Lui demanda-t-il complètement surpris en tournant son regard vers lui.

Iruka se saisit du papier. Il grimaça. Même Asuma, un des rares Alpha et ninja qu'il respectait pourtant énormément, n'était pas foutu de réussir une tâche aussi simple qu'un bout de papier !

— Je vous prierai de recommencer votre rapport, conclut-il en jetant « l'ouvrage » à la poubelle.

— Hein ? Fut sa réponse

— Selon les nouvelles dispositions prises pour le bureau des rapports, vous devez recommencer votre papier pour-

— C'est une blague, c'est ça Iruka ? T'es le petit nouveau du service, et avec ton passif de délinquant juvénile ils ont décidé de te faire un bizutage pimenté, c'est ça ?

Iruka sentait la moutarde lui monter au nez. Il avait horreur d'être coupé et encore plus de ne pas être écouté. Et Asuma le savait très bien. Il avait toujours su déclencher « la tempête Iruka » à une vitesse fulgurante, à ses dépens. Ses mains se crispèrent violemment sur la feuille qu'il tenait.

— En tout cas, je ne sais pas trop comment tu vas expliquer l'état de mon rapport aux archivistes avec ce que tu en as fait. J'ose même pas imaginer leur tête Iruka ! Bon à plus tard ! s'amusa-t-il en amorçant un demi-tour vers la sortie sans plus de considération pour les deux chûnins.

Piqué au vif, Iruka devint rouge de colère, se leva d'un bond derrière son bureau. Asuma, totalement inconscient de la situation dans laquelle il s'était mis, s'avança vers Kakashi, son compagnon de beuverie, avec un grand sourire, comme pour lui signifier qu'ils étaient prêts à partir. Le regard morne de Kakashi s'écarquilla soudainement. L'éclair de confusion qui le foudroya fut instantanément remplacé par une vive douleur à l'arrière de son crâne. Il jappa de surprise, et se saisit la tête. Tomba au sol une agrafeuse. Se retournant, complètement ahuri, il était prêt à demander des explications quand il tomba sur la « tempête Iruka ». Il déglutit difficilement. Il connaissait que trop bien cet air. Il allait passer un sale quart d'heure.

— Asuma ! Ton père aurait honte de ton comportement !

Le passage du vouvoiement au tutoiement, en public, ne fit que renforcer ses prières intérieures. Et le fait qu'Iruka s'avançait pour se poster juste devant lui, lui fit craindre pour sa vie. Le petit Oméga d'1m78 face au grand Alpha d'1m91. David contre Goliath. Et pourtant Asuma savait pertinemment qu'il ne se relèverait pas s'il s'opposait à son ami.

— Comment peux-tu avoir l'audace de penser une seule seconde que je me ferai bizuter ! C'est totalement ridicule et en plus tu ne m'as pas écouté ! Ton foutu rapport est dégueulasse ! Tu vas me faire le plaisir de le recommencer, autant de fois qu'il faudra pour que tu comprennes qu'à partir de maintenant il faut s'appliquer jusqu'au bout dans sa mission, qui ne se termine que quand le rapport est rendu, et validé par l'équipe de ce bureau ! Et on ne fume pas à l'intérieur d'un bureau administratif ! Finit-il en saisissant la cigarette de sa bouche et la glissant dans le gobelet d'eau qu'il tenait dans sa main gauche.

La plupart des témoins n'en revenaient pas. Iruka venait de crier sur un supérieur. Pire il s'agissait d'Asuma, un ninja très respecté par la communauté. Selon eux, il n'y avait aucune chance qu'il s'en sorte après une telle bavure, peu importe combien ils semblaient se connaître. Asuma se massa l'arrière de la tête, toujours un peu sensible, et à la surprise générale, il s'excusa :

— je suis désolé Iruka-chan, je ne savais pas que tu étais sérieux… Je vais refaire mon rapport et il sera tellement immaculé que tu en seras ébloui, je peux te l'assurer ! S'il te plaît ne me frappe plus, ta force est toujours aussi effrayante.

Iruka s'empourpra. Il venait de faire une scène devant ses collègues. Bien qu'Asuma soit prompt à ne pas se formaliser de son accès de colère, le jeune oméga ne voulait pas dévoiler sa féroce personnalité aussi vite. Il avait jusque-là été relativement ferme dans son entreprise mais il n'en fallait pas plus pour qu'on le considère dès à présent comme un mini-tyran du bureau des missions.

— A-Asuma-san j-je m'excuse, j-je ne voulais pas-, il se coupa pour prendre une grande inspiration.

— Allons, allons Iruka, toi et moi, on est pratiquement de la même famille, je sais que tu mets beaucoup de cœur à l'ouvrage, je vais refaire mon rapport et m'assurer que le mot est bien passé. On ne voudrait pas que tu sois surmené dès ton premier jour hein.

Comme un petit garçon, Iruka ne fit que hocher la tête tandis qu'Asuma lui tapota le haut du crâne comme s'il eut été un petit chiot hargneux mais pas méchant. Il salua le reste des ninjas présents en leur donnant l'ordre de bien prendre soin du jeune oméga et de ne pas trop le surmener avant de s'éclipser, Kakashi sur ses talons.

— Alors, ta curiosité a-t-elle été satisfaite ? Demanda-t-il à son compère, plongé dans son bouquin

— Hm ? De quoi parles-tu ?

— Allons, pas la peine de feindre la surprise avec moi, Kakashi. Tu évites le bureau comme la peste parce que tu as des rapports en retard depuis des mois qui traînent sur ton bureau et dans tout l'appartement. Et là, subitement, tu décides de m'accompagner pour rendre un de mes rapports.

— Maa … D'accord, je suis découvert. Mais tu ne m'avais pas dit que tu le connaissais.

— Tout comme tu ne m'avais pas parlé de la nouvelle réforme approuvée par mon père … alors même que tu as eu un meeting avec lui hier, répondit-il du tac au tac en s'allumant une autre clope.

— Ça aurait été gâché une belle surprise, non ? Dit-il en lui souriant (si tant est que l'incurvation de son œil gauche était le signe d'un sourire sur ce visage masqué)

— Pas faux. Bon sang, Iruka est toujours aussi sauvage quand il est en colère, marmonna-t-il en se massant l'arrière du crâne.

— J'espère qu'il peut être sauvage dans d'autres situations, chuchota suavement son compère

— Oh là mon gars ! Je connais Iruka depuis suffisamment longtemps pour ne pas avoir envie d'avoir cette conversation avec toi à son propos !

— Ce serait bien la première fois.

— Hé ! s'exclama Asuma, tu ne connaissais pas personnellement les personnes sur lesquelles j'ai fantasmé ! Et savoir que la première personne pour laquelle tu éprouves de la « curiosité » depuis des lustres est comme un membre de ma famille, ça me fout les boules mec !

— Très bien, très bien, capitula l'autre Jônin, je n'en parlerai plus alors … Viens, je vais t'offrir un verre pour m'avoir permis d'être le spectateur de la plus belle remontrance du siècle, à ton égard.

— Je suis profondément traumatisé par cette expérience Kakashi, geint-il faussement, il me faut au minimum la meilleure bière du Shinobi's Way, t'en a conscience ?

— … Et même davantage pour que je puisse te tirer les vers du nez sur Iruka, n'est-ce pas ?

Asuma lui fit une tape amicale sur l'omoplate tout en lui offrant un sourire radieux.

— Tu me connais si bien mon ami !

Alors qu'ils passaient l'arc de la porte d'entrée, ils saluèrent leur jeune collègue Itachi qui entrait dans le bâtiment, un rapport en main. Kakashi et lui se dévisagèrent, semblant se jauger mutuellement. L'échange ne dura que quelques instants, pas assez pour qu'Asuma ne remarque quoi que ce soit. Et pourtant ... ce duel de regard était chargé de promesses à peine voilées.