Les jambes d'Aria étaient faibles, mais la jeune fille continuait de courir. Ses longs cheveux roux, détachés et en bataille, voletaient à chacune de ses enjambées. Elle jeta un coup d'oeil derrière elle : les coyotes semblaient avoir arrêté de la poursuivre. Ces sales bestioles ne l'avaient pas lâchée d'une semelle depuis qu'elle avait quitté la mine, laissant Ethan derrière elle.
Le cadavre d'Ethan.
Elle s'arrêta brusquement et vomit derrière un buisson. Ses jambes tremblaient tellement qu'elles furent alors trop faibles pour la porter et la petite rouquine s'effondra sur le sol. Ses genoux s'étaient écorchés mais elle n'en avait rien à faire. Elle se recroquevilla sur elle-même pour tenter d'étouffer les sanglots qui lui comprimaient la gorge.
Des éclats de lumière verte.
Tout était tellement flou dans l'esprit d'Aria. Deux mois plus tôt, lorsqu'elle avait quitté Perdido Beach pour permettre à tout le monde de continuer d'utiliser leurs pouvoirs, puisqu'elle ignorait comment contrôler le sien, Ethan était parti à sa recherche. Il l'avait trouvée presque immédiatement, et depuis les deux adolescents ne s'étaient pas quittés. Sauf qu'Ethan faisait des cauchemars, qui lui ordonnaient de se rendre à la mine. Au début, Aria arrivait à les éloigner, à faire disparaître ses mauvais rêves en dormant près de lui. Mais tout était devenu plus fort, et il y avait eu les coyotes.
Cheveux de feu, et cheveux de ciel.
Les sobriquets que leurs avaient attribués ces sales animaux dirigés par le Gaïaphage. Cette chose monstrueuse qui se tapissait dans la mine. Elle voulait Ethan, depuis le début. Aria avait tenté de le sauver, Aria avait tenté de s'opposer à ce monstre, mais lorsqu'elle avait vu le corps de son ami étendu sur le sol, dans cet endroit sombre, secoué de spasmes et crachant du sang, elle avait réalisé qu'il était trop tard.
Faim dans le noir.
Le Gaïaphage voulait des victimes. Il voulait une proie spéciale, qui lui donnerait un corps pour qu'il puisse s'incarner. Ethan avait trop résisté, à tel point que son corps avait lâché. Avant de rendre son dernier souffle, il avait tout juste eu le temps de chuchoter à Aria de s'enfuir le plus vite possible. Elle n'avait eu aucune envie de lui obéir, et pourtant elle l'avait fait. Elle se trouvait lâche. Elle se détestait. Elle aurait voulu mourir à sa place.
Tuer cheveux de feu, ramener cheveux de ciel.
Le Gaïaphage voulait la mort d'Aria, puisqu'elle était insensible à son contrôle sur les esprits, et qu'elle pouvait sauver d'autres victimes du monstre. Qu'il en soit ainsi. Elle se releva, les jambes encore fragilisées par la peur. Elle allait sauver les autres, qu'ils connaissent pas le même sort qu'Ethan. Elle prit une grande inspiration. Il lui faudrait longtemps, pour digérer une blessure comme celle-ci. Et pourtant, elle allait y arriver. Depuis sa naissance, c'était ce qu'elle avait toujours fait.
Anna se tenait devant la porte de l'appartement d'Orc. Et pourtant, elle n'avait pas peur. Quelques mois plus tôt, elle n'aurait jamais pensé que ce genre de situation puisse réellement arriver. Elle eut un sourire. Et pourtant, tout avait changé, et il lui était à présent possible de faire face à son ancien persécuteur sans même esquisser un seul geste de crainte ou baisser les yeux. Mais l'heure n'était pas celle de raviver des souvenirs douloureux, quoi que bien plus tranquilles que le présent ; il fallait qu'Anna demande l'aide d'Orc.
Elle frappa deux coups à la porte.
- Entrez, fit une voix.
La jeune fille aux cheveux blonds ne se fit pas prier. Elle dépassa la porte d'entrée, la referma derrière elle, signe qu'elle avait l'intention de rester un peu, et balaya l'appartement du regard. Ce dernier était en piteux état, mais pas autant que son occupant. Charles Merriman, alias Orc, était devenu un alcoolique depuis la mort d'Howard, qui l'avait attristé au plus haut point. Mais il avait aidé les habitants de la ville lors de l'attaque des coyotes, ce qui était honorable et lui avait valu le développement d'une mutation tout à fait exceptionnelle sur l'ensemble de son corps, qui était à présent invulnérable. Il semblait sobre lorsqu'Anna se présenta à lui.
- Shérif, fit-il. Que me vaut cet honneur ?
Anna songea avec amertume aux nombreuses fois où ce garçon impressionnant l'avait persécutée. Et puis elle balaya ce souvenir ; inutile de retrouver le passé, tout avait changé à présent. Tous les deux étaient de nouvelles personnes, et ils avaient en commun la mort de leur meilleur ami. Anna s'assit sur un fauteuil face à celui dans lequel son interlocuteur était installé, et croisa les jambes, imitant l'assurance de Lena.
- Nous aurions besoin de tes services.
Il haussa un sourcil étonné.
- Pourquoi ça ?
- Comme tu le sais, nous manquons de nourriture. A l'écart de la ville, il y a des champs, remplis de choux prêts à être ramassés. Seulement, la terre grouille de vers qui tuent quiconque s'approche de leur territoire.
Et d'un seul coup, elle retroussa le tissu noir qu'elle avait attaché autour de son poignet pour cacher la marque de morsure, et le montra à Orc. Ronde, un cercle parfait de cicatrices profondes. Orc écarquilla les yeux, puis se rappuya dans le dossier de son fauteuil.
- Tu penses qu'ils ne me feront pas de mal à cause de mon pouvoir ?
- Je l'espère, fit-elle.
Orc poussa un long soupir.
- C'est d'accord.
- Hum. En échange de quoi ?
- Rien, Anna. Je ne veux rien. Seulement apporter mon aide. J'ai besoin que... J'ai besoin de faire quelque chose de bien, pour remonter dans ma propre estime.
C'était la première fois qu'Anna entendait son prénom sortir de la bouche d'Orc. Elle qui était si habituée aux "freak" et autres sobriquets dégradants fut surprise. D'autant plus par sa réaction ; elle avait sincèrement pensé qu'il réclamerait de l'alcool en échange de sa besogne. Il surprit son regard et lui signala :
- J'essaie d'arrêter. Ca fait deux jours que je suis sobre, et je ne boirais plus une goutte.
Anna se prit à éprouver de la sympathie pour le pauvre garçon qui se tenait devant elle. Même si il lui avait pourri la vie, la sienne n'était pas toute rose non plus. Elle haussa les épaules. Elle n'allait pas s'en faire un grand ami non plus. La jeune fille se releva et lui adressa un sourire sincère.
- Merci. Ton aide sera très précieuse, tu n'imagines pas à quel point.
Elle sortit de l'appartement sans dire un mot de plus. Dix minutes plus tard, elle entrait dans la Mairie, plus précisément dans le bureau de Lena. Pile au moment où Lance déclarait :
- Je vais partir. Je vais visiter la Zone de façon plus approfondie, pour trouver de la nourriture. Il y a peut-être des choses que nous n'avons pas exploitées ! Qui sait, je pourrais trouver des arbres fruitiers, quelques maisons abandonnées, ou ce genre de chose...
Les phrases de Lena et Anna fusèrent en même temps.
- Hors de question, fit la jeune fille aux cheveux bruns.
- Je viens avec toi, fit la jeune fille aux cheveux blonds.
Les deux adolescentes s'interrompirent et se regardèrent dans les yeux. Anna fut la première à détourner le regard. Cela faisait bien longtemps qu'elle ne portait plus les lunettes qui la protégeait du regard des autres.
- Tu ne peux pas partir ! S'écria Lena. J'ai besoin de toi ici. Et puis, c'est dangereux. Imagine que d'autres créatures comme les vers traînent dans la Zone, ou que tu tombes en panne de nourriture loin d'ici et que tu meures de faim.
- Je ne fais rien d'utile ici. Tu es Maire, Anna est Shérif, je n'ai pas de rôle spécial, et j'ai vraiment envie de servir à quelque chose. J'ai l'intention de le faire, Lena. N'essaie pas de m'en empêcher.
Mais sa soeur n'en faisait qu'à sa tête, et elle passa la main dans ses longs cheveux.
- Je te nomme chef des pompiers.
- C'est Sam.
- Adjoint à la garderie ?
- Mary.
- Responsable de la supérette ?
- Albert.
- Euh...
Lance secoua la tête.
- Arrête, Lena. Stop.
Anna, qui les regardait échanger leurs arguments, lança finalement :
- Lena, ça te rassurerait si je l'accompagnais ? En cas d'attaque d'animaux mutants, je pourrais utiliser mon pouvoir pour l'aider, puisqu'on ne sait pas si le sien fonctionne sur d'autres créatures que les humains.
Lance lui adressa un sourire reconnaissant, même s'il était quelque peu blessé dans son ego d'avoir besoin de la protection d'une fille pour rassurer Lena. Mais cela s'expliquait par le fait que le pouvoir d'Anna était particulièrement puissant, sûrement quatre barres si on s'en tenait au système de valeurs introduit par Diana Ladris.
- Ca m'inquiète un peu, que tu quitte ton poste, signala Lena, montrant qu'elle commençait à y réfléchir.
- Ca ne nous prendra pas plus de deux jours, rétorqua Anna.
Lena poussa un soupir.
- Bon. Mais si vous ne revenez pas d'ici deux jours, je mettrais la Zone à feu et à sang pour vous retrouver, vous le savez ?
Elle visait Lance, mais Anna fut flattée qu'elle parle au pluriel. Elle lui sourit, et donna une tape amicale dans l'épaule de son amie.
- T'inquiète pas !
La nuit était déjà tombée lorsqu'ils sortirent de la Mairie. Les jumeaux se tenaient la main, et se dirigeaient vers le quad, tandis qu'Anna avait déjà enfourché la moto qu'ils lui avaient prêtée pour ses déplacements. Un lointain fond de musique leur parvenait.
- Qu'est-ce que c'est ? Interrogea Lance.
- Albert, fit sa soeur. Il a lancé un club. Il fait payer l'entrée en piles ou en papier toilette. C'est une bonne idée, si tu veux mon avis. On aurait dû y penser avant, il gardera tous les bénéfices pour lui.
Et comme à leur habitude, ils démarrèrent et foncèrent vers leur villa.
Le soleil n'était même pas encore levé lorsqu'Anna tapa à la porte de la chambre de Lance. Elle avait préparé un sac avec les quelques provisions qu'elle avait pu trouver, et quelques bouteilles d'eau. Comme à son habitude et comme tous les autres habitants de la Zone, elle s'était vêtue confortablement. Une paire de bottes solides, un pantalon moulant et un débardeur. De toute façon, il ne faisait jamais froid sous le Dôme.
- Déjà levée ? Fit Lance en bâillant, après lui avoir ouvert la porte.
Anna haussa un sourcil amusé en voyant qu'il était déjà habillé et fin prêt pour le départ, mais râlait pour la forme. Elle lui tendit le sac qu'elle avait préparé pour lui, tout en maintenant le sien sur son épaule droite.
- Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Et si on veut être revenus avant que Lena fasse une syncope, mieux vaut partir maintenant.
Lance lâcha un léger rire. Anna avait parfaitement raison, mieux valait s'en aller le plus tôt possible. Il lui fit signe d'attendre un instant, et ouvrit la porte de la chambre de Lena. Il ne partirait pas sans lui dire au revoir.
La jeune fille était recroquevillé dans son lit à baldaquin bien trop grand pour elle. Ses si longs cheveux noir corbeau étaient étalés partout sur la couette couleur crème, et ses yeux étaient fermés, sa bouche entrouverte. Anna ne put détacher les yeux de son amie : c'était la première fois qu'elle la voyait si paisible, si tranquille. Elle paraissait si inoffensive et fragile qu'elle eut du mal à croire qu'elle était la Lena qu'elle connaissait.
Lance s'avança vers elle, et lui toucha doucement l'épaule. Lena papillona un instant des paupières, prête à replonger dans le sommeil à tout instant.
- Je m'en vais, dit Lance. Au revoir.
Il déposa un léger baiser sur le front de sa soeur, qui se rendormit aussitôt. Sans mot dire, il ressortit rapidement de la chambre, rejoignant Anna qui avait trouvé toute cette scène absolument adorable. Elle appréciait beaucoup les jumeaux, et était toujours impressionnée de voir à quel point ils s'aimaient l'un l'autre.
- On peut y aller, déclara-t-il finalement.
Anna hocha la tête, et ils s'en allèrent à pied, en direction de l'autoroute, qu'ils longèrent pendant plusieurs heures. Ils dépassèrent le Pensionnat Coates sans s'y arrêter, puis la centrale et le désert. Le silence régnait lors de leur petit voyage, mais au bout d'un long moment, Anna se décida à demander :
- Tu crois qu'on sortira un jour de cet endroit ? Qu'on aura une vie normale, avec des enfants, un travail, et que tout redeviendra comme avant ?
Il croisa son regard et elle détourna les yeux. Elle savait que si elle s'y plongeait trop longtemps, l'espoir qu'elle ressentait s'évanouirait subitement, parce que Lance n'en savait pas plus qu'elle.
- Imagine un instant que le Dôme disparaisse maintenant. Que les adultes nous attendent, juste derrière. Tu te verrais reprendre ta vie ? Aller en cours tous les jours, rendre des devoirs inutiles, finir à la bibliothèque pour lire les aventures fictives de personnages qui n'auront jamais autant de courage que tu en as eu ?
Les joues d'Anna rosirent en entendant le compliment. Elle était courageuse. Et pourtant, au fond d'elle-même, elle n'était toujours que la petite fille effrayée, qui se cachait sous une façade de force morale. Mais ça, elle ne l'avouerait jamais. Elle devait être brave, alors elle sourit à Lance.
- Franchement, non. Et si je sors un jour d'ici, je me battrais encore. Pour les gens dans le besoin. Parce qu'ici, personne ne peut nous aider, alors que ce serait tellement nécessaire. Je veux être ce genre d'aide nécessaire dont les gens ont besoin.
- Si nous sortons d'ici, nous garderons contact, n'est-ce pas ? C'est dur de se séparer de gens avec qui on a vécu de telles épreuves, mais...
- Bien sûr ! Je dois avouer qu'à présent, je vois mal la vie sans toi et Lena. En seulement deux mois, je me suis habituée à vous, et vous avez été là pour moi tellement de fois !
Elle posa la main sur son coeur, ferma les yeux, et clama :
- Moi, Anna Lancaster, jure que dès notre sortie de la Zone, continuerait à venir voir Lance Archer toutes les fois où j'en aurais l'occasion !
Et un sourire aux lèvres, il en fit autant.
J'ai écrit beaucoup de nouveaux chapitres, mais je dois avouer que j'ai un peu oublié de les ajouter, désolée. A l'anonyme ayant posté une review : merci beaucoup ! J'espère que tu me suis toujours et que les prochains chapitres sauront te satisfaire. J'avancerais sur le sort de Lux très bientôt !
