- Prentiss, prépares-toi à faire ton boulot.

Ils s'étaient dispersés, cherchant dans le penthouse toute trace d'identité pour finalement réaliser, tel que l'avait prédit Reid, qu'ils ne trouveraient rien. La femme qui avait vécu dans cette suite avait pris toute les précautions nécessaires pour conserver son anonymat. « Un mode de vie jetable » comme l'avait qualifié Reid.

« Avisée » avait pensé Prentiss, bien qu'elle ait révisé son jugement une fois que Morgan eut découvert la penderie remplie de vêtements puants le fétiche sexuel. Une bosseuse avisée, avait alors pensé Prentiss. Et c'était gentiment dit.

Hotch avait alors trouvé les livres. Des classiques français écrits dans leur langue maternelle. Un regard appréciateur avait adouci ses traits ciselés ; signe d'une éducation et d'une culture qui allait bien au-delà de ce qui était exigé pour un agent du FBI.

Prentiss avait toujours aimé cet aspect chez son patron. Sa surface était aussi dure et sombre qu'une obsidienne. Mais une fois qu'on grattait la surface, elle avait le sentiment qu'elle pourrait découvrir de belles choses dissimulées sous cette apparence impassible. Elle songeait que ces qualités étaient susceptibles de surgir lorsqu'il était à la maison avec son épouse, Haley. A présent, elle n'en était plus aussi sûre. La petite famille de Hotch, sa raison de vivre, son cœur et son âme s'étaient évanouis, sans un regard en arrière.

Il avait pansé sa douleur avec son dévouement au travail. Mais une équipe de profileurs professionnels pouvaient distinguer la paroi de verre fragile sous la surface dure et sombre de l'obsidienne.

Ils l'aimaient, alors ils lui avaient permis de s'étendre et de soigner ses blessures. Si quelqu'un décidait qu'il serait temps de le ramener vers la lumière, ce serait Rossi. Alors ils avaient laissé aller Hotch sans trop se soucier de lui. La seule chose qu'ils se transmettaient entre eux était un signe muet que Hotch avait besoin en ce moment d'une protection supplémentaire. Il était un homme fort mais tout le monde avait son point de rupture. Et peu importe la profondeur sous la surface de l'obsidienne, l'estime de soi de Hotch et particulièrement sa nature douce pouvaient encore être blessées.

Tout comme son ego masculin.

Tout d'abord, Hotch n'avait pas autant confiance en les femmes qu'envers les hommes. La moitié de l'équipe, composée de femmes, avait peu à peu espéré calmer cette méfiance par association. La douce JJ, la gentille Garcia et la fidèle Emily, pourraient réparer les dommages par leurs propres exemples, constants et dignes de confiance. Quand Haley avait quitté Hotch, elles avaient poussé un soupir de résignation. L'épouse de Hotch qui avait labouré son cœur et donné des coups de pied, avait tellement empiré les choses. L'ego masculin de Hotch, déjà fragilisé, risquait d'être déchiqueté, même après sa récupération.

Personne ne voulait voir ça.

Alors, tel un pacte silencieux, l'équipe s'était unifiée.

Toutes ces pensées cheminaient dans l'esprit de Prentiss tandis qu'elle arpentait la suite.

Et puis le téléphone avait sonné. Tel un aimant, les agents s'étaient regroupés autour du téléphone, échafaudant certaines théories. S'il s'agissait d'un client, il y avait une chance qu'ils puissent obtenir de précieuses informations sur cette femme qui tuait avec une telle précision. Morgan appela Garcia, fixant par le fait même une trace pour l'appel entrant.

- Prentiss, prépares-toi à faire ton boulot.

Le pouls de la jeune femme s'était accéléré. Sa main avait presque atteint le récepteur. Et alors…

- Aaaaron. Aaron Hoooootchner !

La voix trainante avait des intonations moqueuses, dispersant ainsi leurs plans aux quatre vents.

L'appel venait de leur suspecte. Telle une machine bien huilée, ils s'adaptèrent à l'inattendu. Hotch était prêt à intervenir et mettre tout en œuvre pour faire progresser cette mission. Toutefois, la voix de cette femme le perturba. Il hésita.

- Aaaaron. Décroche, Aaron.

Sa voix était sensuelle et provoquante.

- Allez, ne sois pas timide. Un si grand et si bel homme. Allez, laisse-moi entendre ta voix, Aaron. Je sais à quoi tu ressembles. Mais une voix sur le Net ne rend pas aussi bien. Aaron Hoooootchner… Allons, Aaron. Parle-moi…

La gorge nouée, embarrassé d'être entendu par ses collègues, Hotch pris le récepteur et s'éloigna des autres. Il savait qu'ils pouvaient quand même écouter la conversation et que Garcia récoltait chaque miette de cet entretien, mais ces quelques pas lui donnaient une certaine illusion d'intimité, réduisant ainsi la sensation désagréable au creux de son estomac, causée par cette étrange femme qui le narguait. Hotch ne voulait pas l'admettre, mais depuis que Haley l'avait quitté, sa confiance en lui avait effectué un certain plongeon. Il ne pensait plus que les femmes puissent le trouver attirant. Pas si son épouse, qui prétendait pourtant l'aimer, puisse le quitter aussi facilement.

Le ton suggestif et sexuel de la suspecte malmenait et tiraillait son point faible.

- Bonjour, dit Hotch. Je suis dans une situation désavantageuse. Vous semblez connaître mon nom mais je ne connais pas le vôtre. Pouvons-nous débuter à partir de là ?

La voix de Morgan était étouffée.

- Eh mon petit cœur, tu es encore là ?

- Pas encore, mon trésor, répondit Garcia. J'ai besoin de quelques minutes de plus.

La suspecte émit un ronronnement que Hotch tenta d'ignorer.

- Je t'ai regardé sur You Tube, Aaron. Cette conférence sur les fusillades dans les écoles.

Le ronronnement disparut. Remplacée par une voix tranchante.

- Je ne sais pas pourquoi je pensais pouvoir te faire confiance. Parce qu'en fin de compte, tu es une pute.

- Et en quoi suis-je une pute ?

- Tu t'amènes lorsqu'on t'appelle. Tu fais ce qu'on te demande de faire. Tu es à vendre. Tout comme moi. Et tout ce que tu veux, c'est de faire en sorte que les grands et riches de ce monde puissent t'acheter et te vendre, pour leur bon plaisir. Donc, de mon point de vue, tu es une pute.

Hotch tenta de paraître convaincant. Mais dans un endroit secret et profond de son cœur, il ressentit une certaine douleur. Haley devait le trouver sans valeur. Et cette étrangère l'avait tout de suite pressenti. Peut-être que c'était vrai en fin de compte.

- Honnêtement, dit-il, tout ce qui m'intéresse c'est de vous trouver.

A nouveau, ce rire chaud et séduisant.

- Relaxe, Aaron. Je sais où te trouver. Mais toi, tu ne seras pas en mesure de me trouver. Et cela ne fait aucune différence que ton équipe soit là ou non. Je suis désolée pour eux. Si toutefois ils le sont pour moi. Et juste pour te montrer à quel point je suis sérieuse…

Un coup de feu percuta la communication, galvanisant aussitôt les agents.

- Allô ? ALLÔ ?

Il savait qu'il n'obtiendrait pas de réponse.

- Garcia ?

Morgan espérait que l'analyste technique avait repéré l'appel. C'était le cas.

Moins de quelques secondes plus tard, Rossi et Reid prenaient la route.

Mais ils n'avaient pas terminé de perquisitionner la suite à la recherche d'indices. Il y avait des chances pour que l'appel de la suspecte et le coup de feu fussent des ruses destinées à attirer les agents hors du penthouse. S'ils ratissaient les pâtés de maisons près du noyau où Garcia avait repéré l'appel, la tueuse pourrait se faufiler en douce et nettoyer les indices compromettants.

Alors Hotch, Morgan et Prentiss demeurèrent sur les lieux. C'était un pari assuré que la suspecte ne resterait pas à l'endroit où avaient été tirés les coups de feu. Et il ne faudrait aux trois agents que quelques minutes, dix au maximum, pour terminer le travail.

- Nous serons justes derrière vous, avait dit Hotch à Rossi, tandis que lui et Reid prenaient la route.

Prentiss se souvenait de leur travail ; rapide et efficace. Ils avaient verrouillé derrière eux la porte de la suite et pris l'ascenseur.

Puis, il y avait eu ce bruit de sifflement.

Et ensuite, plus rien.

Jusqu'à ce mal de tête, cette nausée et cette femme qui jubilait sur le corps inerte de Hotch.

Et oh mon Dieu ! Si elle le déshabillait ?