En l'espace de peu de temps, j'ai pu constater que je n'avais jamais autant, de ma vie, pleuré, crié et senti mon cœur se briser. A tel point que je me sens comme morte de l'intérieur. Une impression étrange où il me semble que mes forces m'abandonnent.
La situation est tellement invraisemblable que je pourrai jurer d'être en plein cauchemar. Si seulement ça pouvait être le cas… Je pourrai me réveiller, être à nouveau auprès de ceux que j'aime, et oublier tous ces maux.
Même la douce chaleur provenant des rayons du soleil à travers cette fenêtre fermée, donnant sur un balcon qui a pour vue le jardin royal, n'arrive pas à me réchauffer. Je reste debout devant celle-ci. Le salon où je me trouve actuellement est calme et silencieux, loin de la cour royale et de ses moqueries. Il est aussi splendide avec ces couleurs ocres et dorées, mais il me laisse de marbre.
Je n'ose pas m'asseoir sur le sofa blanc se trouvant dans cette pièce qui semble pourtant m'appeler. Je crois bien que je suis lasse de toute cette agitation et des cinq anges qui restent plantés là à me fixer. Mais ils ont reçus l'ordre d'attendre le retour du propriétaire de ses appartements et de s'assurer de la sécurité de ces lieux.
Il y a tellement de questions sans réponses qui se bousculent dans ma tête, que ça en devient infernal. Ma tête me fait atrocement souffrir et je sens que tout m'échappe sans raison apparente.
Sur terre, le soleil a beau s'annoncer sous les meilleures auspices, les gens du petit village sont meurtris au plus profond de leur cœur. Tous ont subis une perte, que ce soit celle d'une fille,d'une sœur, d'une amie, d'une jeune mère ou encore celle d'une fiancée… C'est donc dans cette ambiance morose et sordide que la vie tente tant bien que mal de reprendre ses droits.
Dans l'une des chaumières, non loin de la ville et d'une boutique de vêtements, on entend clairement la voix d'une jeune femme pestiférée cassant le silence pesant des alentours.
_ Non… Mais ce n'est pas vrai ! Lysandre ! Lysandre ! … Où diable te caches-tu ?
Elle a beau s'écrier, le jeune homme ne lui répond toujours pas. Elle dépose alors le plateau-repas qu'elle vient de préparer à son attention, sur une petite table non loin d'elle, dans le couloir. Puis elle décide de fouiller les pièces une par une à la recherche de celui-ci.
Arrivant devant une des portes, la jeune femme frissonne. Elle redoute d'aller dans cette pièce, cette chambre où tout semble si étrangement calme et vide. Elle s'empare de la poignée et finit par pénétrer dans celle-ci. Sa peur et sa colère retombent lorsqu'elle voit son ami assis sur une chaise face au lit. Elle aurait dû se douter que Lysandre viendrait dans la chambre de Gwenaëlle…
Elle s'approche de lui et lui murmure calmement :
_ Tu ne devrais pas être là. Le médecin a bien spécifié que tu ne devais pas te lever. Tu as besoin de repos pour que tes blessures guérissent…
La respiration de son ami est lourde et difficile. En tendant l'oreille elle perçoit aussi quelques mots comme dans un soupir, qu'elle ne comprend pas. Elle s'agenouille près de lui et prend doucement ses mains. Il ne réagit pas d'un pouce, ses bras semblent tellement détendus, qu'on pourrait le prendre pour un cadavre. Elle a aussi l'impression qu'il ne ressent pas sa présence. Inquiète, elle lui dit :
_ Lysandre, c'est moi Rosalya… Je t'ai fait de la soupe. Je sais bien que je suis loin d'être un cordon bleu, mais c'est Gwe…
Elle se mord la langue et reprend :
_ … Mais c'est essentiel que tu manges un peu. Tu as besoin de reprendre des forces.
C'est bien la première fois qu'elle le voit dans cet état. Sa chemise blanche est entrouverte laissant paraître des hématomes et des bandages sur son torse ni trop musclé, ni trop mince. Son visage est inexpressif, très sombre et pâle à la fois. Cette impression est renforcée par l'effet de ses cheveux tombant sur ses yeux voilant ainsi toute présence d'état d'âme ou de vie.
_ Lysandre, je t'en prie, fait-elle en retenant ses larmes. Dis-moi quelque chose…
Toujours aucun son, ni aucun geste ne se manifestent. Elle qui le considère comme son propre frère, désespère de le voir ainsi. Un flot de sanglots, qu'elle n'arrive plus à cacher, coule alors le long de son visage, et des paroles tout aussi saccadées et larmoyantes sortent de sa bouche :
_ J-Je suis si d-désolée… T-Tout ça c'est de ma faute ! Si seulement j'avais fait le ravitaillement la veille, c-comme prévu… Gwe-Gwenaëlle serait encore là ! P-Pardonne moi Lysandre…
Des pas, des murmures inaudibles et incompréhensibles font échos dans ma tête. Je sens mon corps qui pèse une tonne. Je tente d'ouvrir les yeux mais mes paupières sont lourdes. J'arrive cependant à les soulever légèrement. Tout est flou. Un visage apparaît au dessus de moi.
_ Lysandre, balbutie-je. C'est toi ?
_ Qui est ce Lysandre ?
Je reconnais cette voix, et je sursaute. Je me relève alors que j'étais allongée. Mes yeux sont grands ouverts. Je vois le prince Nathaniel me faire face, l'air soulagé, un sourire étrange aux lèvres. Je regarde l'endroit où je suis. Visiblement, il ne s'agit plus du salon ocre mais d'une immense chambre blanche. Je m'affole.
Un petit homme rondouillard et chauve me prend par les épaules et m'allonge gentiment, en tentant de me rassurer.
_ Calmez-vous jeune fille. Vous êtes en sécurité ici. Je suis médecin et vous venez de faire un malaise.
L'homme au complet marron, attrape une sacoche en cuir à côté de lui, après l'avoir minutieusement refermée. Il se retourne vers le prince.
_ Majesté, vous n'avez plus à vous inquiétez. Il lui suffit d'un peu de repos et elle sera vite sur pied.
_ Je vous remercie, docteur.
L'homme fait une sorte de révérence et s'en va titubant à la manière d'un pingouin.
Je suis étendue sur un lit à baldaquin. Celui-ci est démesurément grand et fait dans un bois massif et fort bien travaillé. Un voilage blanc et transparent descend des côtés de chaque pilier. Il me semble qu'il serait possible de faire tenir au moins cinq personnes de mon envergure sur le sommier. Il y a de nombreux coussins et les draps sont d'une grande douceur.
Interloquée, je constate que je me retrouve seule avec le prince dans une chambre alors que je n'ai plus de force. Je me rassois dans le fond du lit, coussin contre le dos. Un peu gênée de la situation, je n'arrive pas mieux à lui demander :
_ Seigneur, où sont passés les anges ?
_ Je les ai congédiés.
_ N'avez-vous pas peur de moi ?
_ Non, me sourit-il. Je ne crois pas qu'une personne séchant les larmes de son amie, soit si dangereuse. Maintenant, vous devriez vous détendre…
Le prince détourne son regard et commence par se diriger vers la seule porte de la pièce. Mais, il s'arrête lorsque je m'exclame :
_ Attendez ! Comment voulez-vous que je me détende ? Si je ne sais même pas pourquoi vous avez intervenu en ma faveur.
_ C-Ce… C'est personnel, me dit-il embarrassé.
_ Alors il est vrai ce qui a été dit… que je ne suis qu'un jouet offert pour votre anniversaire ?
_ Oui, répond-il toujours souriant. Je vous trouve bien audacieuse, mademoiselle de me parler ainsi. Auriez-vous oublié à qui vous vous adressez ?
_ … Non, fis-je doucement et baissant les yeux.
Le prince hésite quelques instants. Il ne semble plus résigner à partir. Il s'avance alors vers la fenêtre et tire sur l'un des voiles juxtaposé à la vitre. Je m'agenouille alors près du rebord du lit pour le voir de dos. Il me dit alors :
_ Je vous prie de m'excuser si mes paroles vous ont offusquées. Il n'en est rien. Si j'ai dit cela, c'était uniquement dans le but que ma requête soit acceptée.
_ Qu'attendez-vous donc exactement de ma personne ?
Il se tourne de profil, vers moi. Les rayons du soleil illuminent ses doux cheveux blonds, lui donnant un air angélique. Je l'observe du coin de l'œil, il me scrute rapidement et me questionne :
_ Vous n'en démordrez pas, n'est-ce pas ?
J'acquiesce de la tête, gênée. Il se retourne vers la fenêtre en soupirant, puis continue :
_ A vrai dire, je n'en sais rien…
Je suis tellement hébétée à cette phrase que je lâche un « Hein ? » insonore.
_ Je ne pouvais pas vous laisser entre les mains du commandant Castiel. Vous seriez certainement morte ou introuvable à l'heure qu'il est, comme toutes les autres femmes…
Je frissonne à cette idée. Le souffle coupé, je m'aperçois qu'il m'a sauvé contre toute attente.
Il reprend :
_ Vous êtes la première personne à avoir fait rire mon père… depuis la mort de ma mère. Peut-être seriez-vous capable de mettre un peu de bonne humeur dans ce parlais sordide.
_ Avez-vous conscience que tout ceci n'est que pure folie ?
Il se retourne entièrement cette fois-ci, en plongeant ses yeux dans les miens. Dans son regard, je lis une certaine mélancolie douce et empoisonnante, ainsi qu'une forme étrange d'espoir. Espérance dont maintenant je fais partie. Bien que nous restons muets, je comprends qu'il n'avait rien à perdre. Au pire, on m'aurait donner en pâture au démon.
Cependant, je ne m'attendais pas à autant de considération d'un membre de la famille royale, cela me sidère. Il brise le silence :
_ Il est temps pour moi. Encore quelques petites choses. Ceci est votre chambre. La mienne se trouve de l'autre côté du salon d'entrée, d'où vous êtes arrivée. Je vous mets aussi à disposition une servante du nom de Violette. Elle vous indiquera tout ce que vous aurez à savoir pour le reste de la journée.
Sur ce, il s'empresse de partir. Une jolie jeune fille aux cheveux mi-longs violets, à la mine timide et peu souriante arrive à sa place. Habillée d'une robe mi-longue à boutons, grise et d'un petite tablier blanc, elle s'efforce de porter un panier en osier contenant des produits luxueux pour le bain et des serviettes.
Pendant qu'elle m'explique mon programme quotidien, bien que cela me gêne de ne pas être seule, je prends un bain. Une fois vêtue de vêtements plus nobles, que mes anciens haillons, elle me fait visiter les lieux où j'ai le droit de circuler librement, sous l'œil avisé des gardes. D'après ce que j'en déduis, je suis limitée aux appartements du prince et aux jardins royaux.
Si jamais je dois aller dans une autre pièce, je me dois d'être en compagnie du prince.
Grâce à Violette, je sais aussi que dorénavant, chaque soir, le fils du roi en personne, me dispensera des cours de bonnes conduites avant de souper en sa compagnie.
Cependant un point m'échappe et je lui demande :
_ Violette, sauriez-vous où se trouve mes amies ?
_ Non madame, dit-elle en rougissant légèrement.
_ Faites moi plaisir, s'il vous plaît. Ne m'appelez pas madame lorsque nous sommes seules. Je ne fais pas partie de l'aristocratie...
_ Comme il vous plaira, ma… Gwenaëlle, réussit-elle à dire après un instant d'hésitation.
La visite du palais me parait longue. Le temps se défile à grande vitesse que je me retrouve déjà dans le salon, sans serviteurs ni gardes, en tête à tête avec le prince Nathaniel. Ce dernier tente tant bien que mal de faire rentrer dans mon petit crâne de quelle façon je dois me comporter à la cour.
Apparemment, porter des livres de dix kilos sur la tête permet de vérifier si on a un magnifique maintien… Chose évidement, qui m'incombe ! Je n'ai pas fait deux pas que tous les livres tombent à mes pieds et moi avec par la même occasion. De plus il m'est très difficile de me relever avec toutes ses couches de vêtements et ce corset tellement serré que je m'étoufferai presque, ce qui fait littéralement rire le fils du roi. Il m'aide tout de même à me relever, non sans un sourire charmeur.
_ Je crois que nous allons éviter cet exercice pour ce soir.
Je rougie honteusement et dévie mon regard sur un éventail fermé. Je m'en empare et l'ouvre. En posant une main sur la hanche et en relevant mon buste, de mon autre main, je met l'éventail à la hauteur juste au dessus des yeux. Je me tourne alors vers le prince et lui demande :
_ N'est-ce pas ainsi qu'une grande dame doit se comporter, majesté ?
C'est avec un sourire narquois et des yeux pétillants de malice qu'il me répond :
_ Oui, si vous voulez exprimer l'objet de vos désirs à celui que vous regardez ainsi.
_ Hein ?
Je reste médusée en tenant l'objet en dentelle blanche, et pique un fard lorsque je comprend l'allusion, sous le regard amusé du prince.
_ Je crois qu'une leçon sur les gestes à ne pas faire sera fort appréciable aussi, ricane-t-il.
_ Pourquoi tenez-vous tant à ses cours ? Vu que je suis confinée à vos appartements, à quoi bon tout cela ?
Il reprend son sérieux, en mettant sa main sur son visage et m'explique l'air contrarié :
_ Je tiens à ce que vous m'accompagniez à toutes les réceptions où je serai convié. D'ici une semaine, une de mes cousines se marie. Pour cette occasion, je tiens à ce que vous soyez irréprochable. D'ailleurs demain, un tailleur de renom viendra vous confectionner une robe…
En voyant ma mine défaite, il s'inquiète.
_ Qu'avez-vous donc ?
_ Messire, vous êtes d'une telle bonté envers moi… Que j'espère de tout cœur que mon amie, Iris et les autres filles, ont autant de chances que je puisse en avoir…
_ Si cela peut vous rassurer, me dit-il calmement. Aucunes ne se trouvent sous le joug de mon père ou du commandant Castiel.
Je pousse un petit soupir de soulagement et j'en profite pour lui demander :
_ Pourrai-je un jour les revoir ?
_ Il n'en est pas impossible… Venez il est l'heure de dîner.
Le repas se fait délicieux et frugal, la conversation légère mais toujours sur les bonnes manières ainsi que les différents couverts. Bien que toutes ses leçons ne m'intéressent guère plus, je l'écoute sans ronchonner. Il est si sérieux que, quand je le vois sourire et rire de mes bêtises, j'oublie un court instant cette envie de fuir la cage dorée qu'est le palais céleste.
La fatigue que j'ai accumulé durant cette journée est telle que je m'endors rapidement, sans rêves ni cauchemars.
Le lendemain, je suis réveillée de bonne heure par une lumière aveuglante. Je reconnais la voix fluette de la douce Violette :
_ Madame Gwenaëlle, vous devez immédiatement rejoindre le salon, on vous attend.
Elle tire sur les draps du lit d'un coup vif. Et en moins de temps qu'il faut pour dire « saperlipopette », je me retrouve hors du lit, habillée et dans le salon face au prince et à ma grande surprise à cet homme brun au style avant-gardiste que je considère bien plus qu'un simple ami. Il s'agit du frère de Lysandre, Leigh. Lui-même semble stupéfait de ma présence, ici.
J'aimerais tant lui sauter au cou, mais je crains la réaction des gardes et du prince, je m'abstiens donc. Comme s'il pouvait lire dans mes pensées, il s'incline légèrement à ma vue et clame :
_ Madame, je suis à votre service.
Je hoche la tête en guise d'acquiescement.
_ Bien, écourte Nathaniel. Vous avez six jours et pas un de plus, car vous repartirez aussitôt. Les gardes vont vous accompagner à l'atelier.
Le prince se retourne vers moi, me prend la main et y dépose un rapide baiser avant de partir.
C'est sous la surveillance des gardes que chaque matin, je retrouve Leigh pour la confection de cette robe. Je joue les mannequins pour une fois.
Par prudence, lorsque nous discutons, nous chuchotons. Leigh n'arrive toujours pas à se faire à ma nouvelle coupe qu'il ne cesse d'observer avec curiosité. Leigh n'étant pas un grand bavard, c'est à moi d'engager la conversation. Bien évidement, je me suis empressée de lui demander des nouvelles de sa femme Rosalya et de Lysandre. Ce qu'il me raconte me soulage et m'attriste à la fois. Une idée m'apparaît alors que le dernier jour et la robe s'achèvent. C'est alors que Leigh me propose :
_ Enfuie toi avec moi !
_ Non, je ne peux pas… On est bien trop surveillé pour ça, et si jamais on fait le lien entre nous… Se serait te mettre en danger ou pire… J-Je ne veux pas !
_ … Tu sais que tu nous manques à tous les trois… surtout à Lysandre…
Ce prénom résonne en moi, c'est lui qui me fait tenir bon sur cette île, sans qu'il le sache. Je sors alors de mon décolleté, un parchemin que je tends discrètement à mon ami.
_ Tiens. Donne le à Lysandre de ma part…
Il prend le rouleau et le cache rapidement dans la doublure de sa veste.
_ J'aimerai tant pouvoir faire quelque chose pour toi…
C'est avec un sourire triste que je lui réplique :
_ Reviens entier à la maison, ils t'attendent. J'arriverai un jour à partir d'ici, ne t'inquiète pas.
Son travail est à peine fini que les anges le ramènent sur la terre ferme.
C'est au chevet de Lysandre qu'il retrouve sa Rosalya inquiète, mais tellement heureuse qu'il soit de retour. Il s'approche alors de son frère toujours à l'état de loque et lui narre son séjour :
_ Mon frère… Notre amie Gwenaëlle est toujours en vie et elle va bien.
Rosalya le dévisage, une multitude de questions lui vient en tête mais ce n'est pas le bon moment. Il sort le rouleau et le tend à Lysandre.
_ Elle m'a demandée de te donner ça.
Pour la première fois, depuis longtemps, Lysandre semble retrouver une étincelle de vie dans ses yeux. C'est d'une main fébrile qu'il déroule le parchemin et le parcourt.
