AN : Merci à ceux qui ont pris le temps non seulement de lire mais de commenter. J'espère que ce chapitre vous plaira. Les autres seront moins longs.
Bonne lecture !
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Les atomes crochus
« La physique et la chimie sont des matières scientifiques que l'école nous jette à la figure au début de l'adolescence, un peu comme si on nous disait : 'voilà maintenant tu as l'âge de savoir. Débrouille-toi et ferme la porte en sortant.' Elles viennent dans le même ordre d'idées que la conversation que nous servent nos parents au même âge à propos de la sexualité. C'est flippant et ça met mal à l'aise.
Sans préambule, on se retrouve dans des cours où l'on nous explique des principes, des réactions, des protocoles, des classifications. C'est là que le rôle du professeur est essentiel. Il y a deux sortes de professeurs : ceux qui s'en tiennent à leurs leçons, au programme qu'ils doivent faire avaler, et puis il y a ceux qui essaient d'intéresser à la matière en expliquant qu'elle rythme le quotidien, et que vous en êtes témoin tous les jours, que vous faites de la chimie tous les jours… sans le savoir. Ceux-là commencent leur cours en vous disant qu'il ne sert à rien de mettre de l'huile dans la casserole quand vous faites cuire des pâtes parce que ce n'est pas ça qui empêchera les pâtes d'accrocher le fond du récipient. Que c'est un principe tout simple à expliquer à votre mère pour qu'elle arrête de râler à chaque fois qu'elle doit nettoyer la casserole après. C'est ce genre de personne qui vous fait comprendre que vous aller aimer la science, qu'en fait vous l'avez toujours su.
Le lien entre une notion parfois vague et son application quotidienne est rassurant. Quand on a un esprit scientifique ou simplement cartésien, il permet de se rassurer et de développer sa propre conception du monde basée sur des certitudes : la réunion de plusieurs atomes forme une molécule. Les molécules constituent la structure de base de la matière.
Cependant, si certaines lois et principes sont immuables, il reste une part d'incertitude quant aux évolutions de la matière et donc de la vie. L'assemblage d'atomes constituant une molécule n'est pas définitif, il est susceptible de subir des modifications, c'est-à-dire de se transformer en une ou plusieurs autres molécules une telle transformation est appelée réaction chimique. »
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Une crise d'angoisse aiguë ne dure jamais trop longtemps. Parfois semblable à une attaque cardiaque dans ses symptômes, elle n'est là que pour tirer la sonnette d'alarme. En tant que docteur en médecine, même spécialisée en pédiatrie, Arizona Robbins connaissait les tenants et les aboutissants de telles crises. Aussi, avait-elle pris le lorazepam que lui avait donné Avery sans discuter. C'est lui qui l'avait trouvée effondrée. Il l'avait discrètement portée dans une salle d'examen général hors de la vue d'éventuels curieux. Lorsqu'elle avait ouvert les yeux quelques instants plus tard elle s'était trouvée confrontée à un regard bleu vert qui la fixait. Elle détourna le regard et ne fit que répondre aux questions d'usage comme un patient ordinaire : est-ce que c'est la première fois ? Qu'est-ce que vous avez ressenti ? … Ses mains étaient crispées sur le lit d'examen, trahissant l'agacement qu'elle avait à subir cet interrogatoire. Mais il n'y avait pas que de l'agacement, il y avait aussi de la tristesse mêlée à de la déception, ainsi qu'un soupçon de frustration. Elle se sentait faible et complètement vulnérable en face de jeune chirurgien. Aussi elle souhaita en rester là et partit chez elle dès qu'elle en fut capable. Avery accepta de lui laisser prendre sa garde à l'heure normalement prévue.
Le lendemain elle retrouva le confort sommaire de son banc public avec un grand latté dans une main et ses tubes de bétabloquants et de benzodiazépine dans l'autre. Les volutes de fumée s'envolant de son gobelet attiraient toute son attention. Immergée dans le boucan produit par l'entreprise de travaux publics elle essayait de réfléchir. Les tubes qu'elle tenait dans la main semblaient peser une tonne. Ils étaient connus pour être efficaces dans le blocage des symptômes d'une crise d'angoisse. Mais Arizona savait que la situation dans laquelle elle se trouvait n'allait pas s'arranger d'un claquement de doigts et qu'il était probable que d'autres crises subviennent. Si elle se laissait entraîner là-dedans, qu'est-ce qui allait se passer ? Les médicaments n'effaceraient pas ses problèmes et ils pourraient s'avérer plus dangereux que secourables. Arizona Robbins reconnaissait qu'elle avait un problème, bien au-delà du fait qu'elle avait trompé Callie. Elle fourra ses cachets dans sa poche et se mit à crier :
_ Je suis une ordure !
Les manœuvres de deux tractopelles qui manœuvraient devant elle avaient couvert les paroles qu'on lui avait adressées.
_ Je pensais polie au moins…
Elle sursauta. En plus de ne pas avoir entendu parler Avery, elle ne l'avait pas senti s'asseoir à l'autre bout du banc. La gêne s'installa. C'était la seconde fois qu'elle connaissait un moment d'embarras face à lui.
_ Jackson ? Je ne vous avais pas entendu.
_ Je m'en suis aperçu, lui dit-il en souriant. Comment ça va Arizona ?
Les yeux de la pédiatre s'embuèrent et elle se mit en colère encore une fois contre elle. Ce flot de haine qui coulait dans ses veines depuis des mois ressemblait parfois à un poison qui s'instillait lentement en elle. Il était là, tapi dans son corps, sournois, attendant la moindre contrariété pour refaire surface. Un produit toxique qui attaquait ses nerfs dès que l'occasion lui en était donnée, dès qu'elle était bouleversée… « Après tout ce qui s'est passé cette année, après tout ce qu'on s'est pris dans la tronche, la faillite de l'hôpital, Mark, l'avion… » l'avion… il avait suffi que Callie prononce ce mot maudit pour qu'elle explose de toute sa rancœur accumulée… Le pire était qu'Arizona pensait chaque parole qu'elle avait alors prononcée et qu'elle n'avait jamais trouvé le courage d'extérioriser. Pourquoi ne l'avait-elle pas fait avant ? Bien sûr tout ce qu'elle pouvait ressentir n'excusait en rien ses actions, et elle en était encore sous le choc. Plus de deux mois après les évènements, Arizona Robbins restait totalement perdue et n'arrivait pas à remettre toutes les pièces du puzzle de sa personnalité en place.
Elle se frotta les yeux pour sécher ses larmes et regarda Jackson. C'était la première fois que quelqu'un lui posait cette question depuis le mois de mai. Le fait d'ajouter son prénom comme ça de la part d'une personne comme Jackson qui n'osait même pas la tutoyer alors qu'il n'était plus interne, c'était déstabilisant. Elle ne parvint pas à se maîtriser. De chaudes larmes dévalèrent le long de ses joues. Des larmes qu'elle ne chercha même pas à retenir.
_ Encore moins bien que ce que je croyais…
Jackson se rapprocha d'elle et la prit dans ses bras.
_ … J'essaie…
_ Je suis désolé.
Elle ne comprenait pas. Pourquoi était-il désolé ? Ou plutôt comment pouvait-il l'être alors que quasiment tout le monde à l'hôpital avait choisi le parti de Callie, et qu'elle-même, si elle n'avait pas été impliquée, aurait aussi choisi ce parti ?
_ Il ne faut pas l'être. Je mérite tout cela.
_ Non. Personne d'extérieur n'a le droit de juger votre histoire.
_ Laquelle ? demanda Arizona ironiquement.
_ Arizona, je sais que nous ne sommes pas très proches. Mais si vous voulez parler, je suis là.
_ C'est très gentil Jackson. Mais pour l'instant… Je préfère occuper mes mains et distraire mon esprit.
_ C'est pour ça que vous enchainez les gardes ?
_ Ça et le fait que j'ai besoin d'argent, et que c'était le seul moyen que j'avais trouvé de voir Sofia sans déchainer la colère de Callie.
Elle insista bien sur l'imparfait. L'emploi de ce temps marqua une césure dans son esprit. C'était fini. Sofia avait quatre ans et Callie voulait qu'elle sorte de sa vie. Quatre ans. Que resterait-il d'elle à terme dans le coeur de Sofia ?
_ Je comprends. Ce sont des moments qui doivent être difficiles. Vous avez quelqu'un sur qui vous reposer ?
_ Non. J'essayais de faire au mieux en pensant à Sofia. Mais maintenant, je n'ai même plus ce bâton pour continuer à avancer.
_ Je suis sûr que les choses vont s'apaiser. J'ai entendu Callie de parler de sa décision ce matin à Meredith. Je suis sûr qu'elle changera d'avis.
Son regard se posa sur le jeune résident. Il lui souriait. Un sourire qui aurait fait tomber la quasi-totalité des externes et des internes réunies, mais pas elle et il le savait. C'est pourquoi elle ne doutait pas du caractère sincère de sa démarche. Elle lui adressa la parole pour la première fois en le regardant dans les yeux, en se maudissant intérieurement encore une fois de ne pas avoir eu avant l'intuition qui venait de voir le jour en elle…
_ Comment ça va Jackson ? Je suis désolée de ne pas l'avoir demandé plus tôt.
_ Pourquoi cette question ?
_ Arriver à la tête d'un aussi important Hôpital que le Grey-Sloan Memorial en n'étant que résident et qui plus est poussé sur le devant de la scène par sa mère, ça ne doit pas être évident.
_ Rares sont les personnes à le penser, apparemment mis à part Richard Webber et vous… apparemment.
_ Je suis désolée. Si j'avais un peu plus regardé autour de moi avant, je m'en serais aperçue…
_ Arizona, vous avez perdu une jambe, ce n'est pas anodin. Il fallait bien que vous vous concentriez sur vous-même. Heureusement que vous l'avez fait. Vous avez survolé votre rééducation, apprivoisé une prothèse, surmonté le syndrome du membre fantôme, et vous êtes revenue au bloc plus déterminée que jamais. Et puis… En général un patron est fait pour être au mieux ignoré, au pire méprisé. Vous avez agi de la plus normale des façons.
Arizona prit ses mains dans les siennes et se mit à lui sourire. C'était des paroles positives qui semblaient sincères. Elles étaient rares en ce moment, mais surtout, elles laissaient entrevoir un portrait d'elle mettant en avant un être déterminé et ambitieux. Elle avait l'impression qu'on lui tendait un miroir pour qu'elle se regarde à nouveau. C'était exactement ce que Lauren lui avait fait ressentir quand elle l'avait rencontrée.
_ Lauren Boswell m'a redonné quelque chose que seul Mark avait su me donner jusqu'à présent : de la confiance en moi, de la foi en mes capacités.
_ Lauren Boswell… soupira Arizona.
_ … m'a simplement fait réaliser que j'avais envie de n'être un simple chirurgien.
_ Jackson vous êtes un bon leader pour cet Hôpital. Quelles que soient les circonstances qui vous aient menées à ce poste, ou votre âge. Vous êtes honnête, juste, loyal, et vous commencez à comprendre les rouages politiques de l'institution.
_ C'est gentil. Mais ce n'est pas ce que je cherchais dans la vie.
_ J'ai cru comprendre ça.
_ Arizona, à propos d'hier…
_ Est-on vraiment obligés d'en parler Jackson ?
_ Vous devriez voir quelqu'un et parler. Vous n'avez jamais vu quelqu'un après le crash, et vous avez clairement souffert d'un état de stress post-traumatique.
_ Je sais mais…
_ Parfois on ne peut pas tout gérer seul, il faut savoir accepter de se faire aider.
Cette fin de conversation désorienta la pédiatre. Tout avait bien commencé et puis maintenant Jackson se mettait à lui parler comme à un patient… En même temps elle devait bien reconnaître qu'elle était un peu sa patiente.
_ Je vais y réfléchir, Jackson.
_ Il manque quelque chose … lui glissa-t-il en lui faisant les gros yeux.
_ C'est promis, je vais y réfléchir.
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Les heures de sa garde n'avançaient pas. Elle avait été bippée trois fois aux urgences en remplacement de Karev qui avait dû prendre quelques jours de repos à cause de Jo. Les enfants présentés ne présentaient pas de cas chirurgicaux, on l'avait uniquement sollicitée pour avis pédiatrique, ce qui ne lui avait pas pris un temps fou. Au gré de ses pérégrinations dans les couloirs elle croisa Avery et Kepner. A son passage, April devint toute rouge et détourna le regard, ce qui interpela la pédiatre. Mais elle n'avait aucun indice sur la signification de cette manifestation. « Tu as bien du courage Jackson… » se dit-elle.
Plus elle regardait les horloges de l'hôpital, plus elle avait envie de voir Sofia. Lorsqu'elle pensait à sa fille, Arizona était révoltée par ce que leur avait fait Callie. Au creux de son estomac se formait une boule qui l'empêchait presque de respirer à nouveau. Ce n'était pas possible, elles ne pouvaient pas se faire autant de mal toutes les deux, et surtout pas de déchirer le cœur de Sofia. Que pouvait donc comprendre une enfant de quatre ans à ces jeux d'adultes ? Rien, surtout quand on ne lui parlait pas franchement. Révulsée par leur de manque de maturité à toutes les deux, elle décida de passer outre les mises en gardes de son ex-femme et partit rejoindre la garderie dès la fin de sa garde.
Callie se tenait là, dans l'embrasure de la porte, Sofia dans les bras, discutant avec Meredith.
_ Mommy !
L'orthopédiste se retourna immédiatement.
_ Tu es sacrément culottée de revenir ici avec ce que je t'ai dit hier ! Tu n'as pas compris ?
_ OK. Tu veux que ce soit la dernière fois que j'aie une relation de mère avec Sofia ? C'est ton choix.
Quelque chose avait changé chez la pédiatre, comme si un déclic s'était opéré. Elle poursuivit en pointant son index sur Callie. La petite fille qui se retrouvait malgré elle au centre de la conversation se mit à pleurer à chaudes larmes.
_ Mais si tu veux vraiment que ça se passe comme ça, je demande simplement le droit d'être honnête avec elle. Puisque tu n'as pas le courage de lui dire ce qu'il en est entre nous, je veux le faire. Tu ne peux effacer ni ma présence, ni le rôle de mère que j'ai joué pendant quatre ans, parce que tu l'as décidé d'un claquement de doigts. Je veux lui parler. Je veux un peu de temps avec elle, maintenant, pour tout lui dire. Je le lui dois.
_ De quel droit tu es en position de vou…
Elle fut interrompue par la main de Meredith qui se posa sur son bras. De fait elle imposa un silence qui se fit gênant pour Callie.
_ Je te laisse un quart d'heure.
_ Je prendrai le temps qu'il faudra. Je serai au Jefferson Park, là où je le prends d'habitude, et je la ramènerai directement à la garderie.
De fait elle prit Sofia des bras de Callie et l'emmena avec elle. Lorsqu'elles s'éloignèrent, Arizona était au bord du malaise et Sofia chantait leur chanson du lion dans la savane. Les dix mètres qui les séparaient de l'ascenseur lui en parurent cent. A chaque instant elle s'attendait à ce que Callie lui bondisse dessus et lui arrache Sofia des bras pour l'acte de témérité dont elle venait de faire preuve. Le front plissé, les sourcils froncés, elle attendait la sentence… Mais rien ne vint. Les portes se refermèrent derrière elle. Ce 'est qu'à ce moment qu'elle s'autorisa à soupirer pour relâcher toute la pression que lui avait procuré cet acte de rébellion.
Un taxi les emmena au parc. Sur le trajet Sofia ne quitta pas les genoux de sa mère. Mère et fille chantèrent et jouèrent amusant beaucoup le chauffeur. Le temps s'écoula dans la douceur automnale. Arizona regarda jouer sa fille, bien consciente du fait que ce pourrait être la dernière fois. Sofia avait le talent de Callie pour attirer naturellement la sympathie des gens. A chaque fois qu'elle se retrouvait dans un endroit public elle ne tardait pas à avoir une tribu d'enfants autour d'elle. Et quand elle se retournait pour s'assurer qu'une de ses deux mères était bien là, elle distribuait les sourires. Il y avait beaucoup de Callie dans Sofia. Le côté latina avait pris le dessus avec ses yeux noirs, ses cheveux noirs, son teint halé... Qu'y avait-il d'Arizona dans cette petite fille ? Que resterait-il d'Arizona à mesure que les années s'écouleraient loin d'elle ? Rien. Peut-être au mieux le vague souvenir d'une blonde insupportable sur un fauteuil qui refusait de lever le petit doigt pendant trois mois pour aider sa vraie mère à la maison…
_ Non ! Elle n'a pas le droit d'ôter quatre ans de ma vie parce que j'ai commis une faute !
_ Mommy ?
_ Sofia, assieds-toi avec moi un moment. Je dois te dire quelque chose d'important.
La petite fille s'assit sur ses genoux, face à elle et prête à écouter.
_ Sofia, si je ne suis plus à la maison depuis un moment ce n'est pas parce que je travaille beaucoup. C'est parce que nous nous sommes disputées avec Mamma.
_ C'est un mensonge ?
_ Oui… et non. Nous t'avons dit ça pour te protéger, parce que nous ne savions pas ce que nous allions faire. Moi la première. J'étais perdue, je le suis encore un peu. Pour l'instant nous sommes séparées. J'ai un appartement et…
_ Mais tu vas revenir à la maison ?
_ Je sais pas chérie, en tous cas pas pour l'instant. Viens là.
Arizona la prit dans ses bras et la serra fort contre elle, ne sachant pas exactement si elle aurait l'opportunité de le refaire, ce qui décupla la valeur sentimentale de ce câlin.
_ Je peux venir chez toi ?
C'était trop. Ce trop-plein d'émotions se déversa sur ses joues. La pédiatre éclata en sanglots, sa fille dans ses bras aussi. C'est dur de voir une maman qui pleure, surtout quand on a quatre ans. Et elle avait tellement de choses à lui dire à Sofia qu'elle ne savait pas par où commencer. Elle ne savait pas non plus ce qu'elle pouvait lui dire, si elle comprendrait tout. Par-dessus tout, elle ne voulait pas enfoncer Callie sur sa décision… Personne ne lui avait dit qu'elle connaîtrait dans sa vie des moments encore plus durs que ceux qu'elle avait déjà vécus.
_ Pour l'instant tu ne vas rester qu'avec Mamma. Elle en a décidé ainsi. Mamma est très en colère après moi. Tu entends, après moi, pas après toi. J'ai fait quelque chose de mal et j'ai blessé Mamma. C'est de ma faute.
_ Mais tu viendras me voir ? On jouera au lion et à la girafe ! s'exclama la petite fille qui avait du mal à comprendre.
_ Non ma puce, pas pour le moment. Je dois trouver un moyen pour pouvoir venir te voir et te prendre chez moi sans que Mamma soit en colère…
Arizona avait du mal à enchaîner ses paroles sans salir Callie aux yeux de sa fille.
_ Je t'aime ma chérie. Je t'aime fort. Tu dois le savoir et t'en rappeler pour toujours. Jamais je ne t'abandonnerai. Mamma t'aime aussi. Elle aussi sera toujours là. Et même si nous ne sommes plus ensemble, nous t'aimerons toujours très fort. Je t'aime ma Sofia, je t'aime, je t'aime…
Elle répéta cette phrase en boucle, comme pour lui donner plus de poids, ou plus de vérité, alors que la déclaration même de ces trois mots était absolue et se suffisait à elle-même.
_ Je trouverai une solution. Finit-elle en serrant son bébé dans ses bras et en pleurant avec elle.
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Le retour à l'hôpital fut pénible tant il menait à une séparation inéluctable. En même temps pour la première fois depuis des mois, Arizona semblait plus déterminée que jamais. Elle avait pris la décision de se battre, de se battre pour faire valoir ses droits de mère. Comment aurait-il pu en être autrement ? Comment avait-elle pu se laisser aller de la sorte concernant sa fille ? Enfin elle semblait trouver un moyen de canaliser toute la colère qui l'habitait. Ce serait donc son exutoire. Pour l'instant elle ne savait que ça. Pour Callie, elle verrait bien comment les choses se passeraient. La connaissant comme elle la connaissait, Arizona était certaine qu'elle ne voudrait sûrement rien lâcher.
Pour commencer, Callie l'attendait devant la garderie avec Bailey, les bras croisés. Bailey finissait de lui montrer des résultats de test concernant un patient qu'elles avaient en commun. Dès qu'elle aperçut Arizona sortir de l'ascenseur avec Sofia, elle rangea ses papiers sous le bras et voulut laisser Callie et Arizona seules. Mais Callie la retint par le bras, presque en lui intimant l'ordre de rester et d'assister à un spectacle. Arizona s'arrêta après les portes de l'ascenseur. Elle posa Sofia par terre et s'accroupit le plus possible malgré sa prothèse pour être à sa hauteur. Callie observait la scène sans broncher, reconnaissant en elle-même que les liens qui unissaient Sofia à Arizona ne seraient pas faciles à distendre. Mais elle ne se voyait pas revenir en arrière au risque de paraître faible. Arizona venait d'enlever une chaîne de son cou et la passa autour du cou de Sofia en lui murmurant des choses à l'oreille. Callie n'osa pas bouger. De là où elle était elle ne parvint pas à voir de quoi il s'agissait.
Arizona reprit Sofia dans ses bras et se dirigea vers Callie et Bailey qui se sentait extrêmement mal à l'aise.
_ Voilà. Nous sommes de retour.
_ J'espère que tu en as bien profité… siffla Callie.
_ Oh oui…
Elle posa Sofia au sol et l'étreignit longuement avant de l'embrasser et de lui demander de rejoindre ses amis dans la garderie. Elle lui glissa quelque chose à l'oreille et la fillette lui répondit positivement de la tête.
_ Oui, j'en ai profité. Penses-tu… Pour lui dire que nous lui avons menti pour la protéger ? Pour lui dire que nous étions séparées. Et pour lui dire qu'elle ne resterait qu'avec toi… pour l'instant.
_ Pour l'instant ?
_ Oui, pour l'instant Calliope. Ecoute Callie, j'ai pensé que nous pourrions peut-être suivre une thérapie conjugale, enfin surtout moi. Ça nous permettrait peut-être de trouver une issue pour nous et pour Sofia…
L'orthopédiste marqua un temps d'arrêt et sembla par la même prendre le temps de la réflexion. Arizona lui sourit timidement, pensant que sa proposition avait touché Callie. En une fraction de seconde elle sentit s'ouvrir devant elle un semblant d'avenir. S'il y avait la moindre opportunité, il faudrait qu'elle la saisisse. Elle ouvrit la bouche et allait lui dire ce qui commençait à germer dans son esprit, et notamment qu'elle pensait essayer de reconquérir sa femme, que cette idée était sans doute de loin la meilleure qu'elle ait eu depuis longtemps…
_ C'est tout ce que tu as trouvé pour prétendre être mère à nouveau ?
_ Non Callie, j'ai envie de recoller nos morceaux. J'ai toute …
_ Tu sais où tu peux te la mettre ton envie Arizona ? Notre vie a explosé. Tu l'as faite exploser. Tu vas me dire que tu essayes de revenir maintenant ? Presque trois mois après ce qui s'est passé ? Si je ne t'avais pas sortie de la vie de Sofia tu aurais continué à te terrer dans l'hôpital et à jouer les victimes dans tous les couloirs ? Je te déteste Arizona. Je déteste ce que tu es devenue. Je déteste qui tu es. Je ne sais même plus pourquoi je t'ai aimé. Ce que j'ai dit hier je le pensais : ne t'avises plus de rôder près de Sofia. Je te le redis, tu n'es rien pour elle, tu n'as jamais rien été. Tu en as des tas des gosses dans ton service, largement de quoi jouer à la maman si tu en as envie. Et puis, rappelle-toi, tu es bien celle qui ne voulait pas d'enfants. Alors dégage de nos vies !
Sans ciller Arizona lui répondit du tac au tac :
_ Dans ce cas je me battrai. J'engagerai un avocat. Je mettrai tout en œuvre pour faire reconnaître ce que je suis, pour faire reconnaître que j'ai existé pendant quatre ans et que je veux continuer. Je ne l'ai pas portée mais j'ai été là, du début, des nuits d'angoisse, des premiers pas jusqu'à aujourd'hui où tu me l'arraches. Je ferai reconnaître mes droits.
_ Et comment Arizona ? Tu n'as légalement aucun droit et en plus tu n'as pas un rond. Je serai curieuse de voir ça.
Complètement ignorée par ce couple qui se déchirait, Bailey ne savait pas où se mettre. Elle assista à leur échange stupéfaite par l'agressivité qui était de mise. Elle-même avait connu des moments difficiles dans son précédent mariage, mais elle n'avait jamais rien vécu de tel. Arizona les quitta en s'excusant auprès de Bailey pour lui avoir infligé cette scène, Callie quant à elle lui sourit et l'invita à aller voir leur patient.
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Ça tournait de nouveau. Inspirer. Expirer. Inspirer. Expirer. Inspirer. Expirer… Tout semblait flou dans l'ascenseur. Elle réussit à en sortir et se rendit immédiatement aux vestiaires. Elle s'assit sur un banc et se résout à prendre les mêmes cachets que la veille. L'effet fut rapide. Elle réussit à se changer. Les images de son explication avec Callie lui revenaient sans cesse en mémoire et l'empêchaient de faire passer sa crise. Elle se sentait comme un boxeur après un combat : désorienté et vidé. Elle avait réussi à laisser aller sa colère envers Callie tout en restant correcte et honnête. Tout ce qu'elle pensait avait été décliné sur un ton tout à fait neutre, sans avoir élevé la voix. Au final elle était déterminée à faire ce qu'elle avait à faire en tant que mère, quoi qu'il lui en coûte.
Elle sortit des vestiaires encore groggy, sa jambe ayant du mal à la porter aussi bien que sa prothèse. Dans le hall de l'Hôpital elle retrouva Jackson. Il semblait à la fois en colère. Chacun de ses gestes en portait la marque. Une tablette d'examen en fit les frais et se retrouva brisée au sol. Il jura devant trois infirmières et non loin de Bailey qui se demandait ce que tout le monde pouvait bien avoir aujourd'hui.
Arizona s'avança vers lui sans hésiter et posa une main sur son bras.
_ Jackson, est-ce que vous voudriez aller boire un verre si vous avez fini ?
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« Les êtres humains sont constitués d'éléments chimiques, principalement d'eau et de carbone. Nous sommes de la matière. Cela devrait nous rendre humble à la face du monde, mais ce n'est pas le cas. L'homme a fâcheusement tendance à reléguer la science derrière des notions abstraites ou obscurantistes qui l'aveuglent sur ses propres faiblesses. Elle est piétinée sur l'autel des croyances. Pourtant, contrairement aux superstitions, la science ne cherche pas à imposer une vérité. Contrairement à la philosophie elle n'interroge pas le monde sur l'existence humaine. La science elle explique certaines choses et apporte des connaissances. Contrairement aux dogmes, elle est ouverte à la critique est à la remise en question. Elle ne prétend rien régler. Rien n'est forcément figé en matière de science. C'est ce qui la rend intéressante pour nous scientifiques, et rédhibitoire pour ses ennemis. Les êtres humains sont pleins de contradictions.
Les vies se lient et se délient au gré d'évènements prévisibles ou non. Des personnes s'aiment, se détestent ou se supportent. Des familles naissent, se composent, se décomposent ou se recomposent, remodelant autour de ces évènements les notions de bonheur ou de malheur, de hasard ou de fortune. Chacun trouve son propre moyen de vivre de dépasser les écueils. Il n'y a rien de scientifique dans cela, pas de méthode absolue, pas de règle établie. De temps à autres cela passe par une rencontre, la découverte d'un autre. Et c'est curieusement dans ces moments là que nous autres êtres humains à utiliser des métaphores scientifiques comme pour se prouver 'qu'on sait', qu'il n'y pas de hasard là-dedans, pour remettre de l'ordre et de la méthode. Nous donnons une revanche à la science. La plus parlante de toutes ces métaphores est sans doute celle d'atomes crochus. »
