Tino se réveilla avec l'alarme qu'il avait installée avant de se coucher. Il frappa le réveil avec la paume de sa main, dans l'espoir de l'éteindre, mais dut ouvrir les yeux pour viser précisément le bouton.

Il sortit de son lit et bâilla. Un autre jour de travail, bon sang. Il attendait ses vacances avec impatience. Elles semblaient s'éloigner à chaque mission qu'il terminait.

Il se rendit compte qu'il murmura cela, regardant le plafond pour donner au Ciel une suggestion. Enfin, ils entendaient seulement ce qu'ils voulaient là-haut, alors c'était cause perdue. Un toc à la porte le ramena sur Terre avec des yeux fatigués et des mouvements encore endormis.

« Tinooooooo ! Je suis réveillé et j'ai faim ! cria Peter du couloir. Viens en bas, steuplait !

-J'arrive... », soupira Tino.

Il claqua des doigts pour s'habiller correctement le plus vite possible et ouvrit la porte. Il vit Peter, en pyjama bleu, toquer à la porte d'Emil, lui demander de se réveiller également, et descendre les escaliers sans remarquer Tino. L'ange marcha jusqu'à la chambre d'Emil et toqua à son tour, usant de sa voix plus douce pour le réveiller.

« Emil, mon ange. On t'attend en bas pour le petit-déjeuner. Si t'as besoin de quoi que ce soit, dis-moi. »

Et ainsi il partit. Il atteignit la cuisine au rez-de-chaussée et salua Peter, ensuite lui demanda quel genre de petit-déjeuner il prendrait. Bon, Peter demanda seulement de la rosette et du beurre, alors Tino chercha la cuisine de fonds en combles pour trouver un couteau, une assiette, un verre et la nourriture que le petit voulait, avec un morceau de pain au cas où.

Quand tout fut installé, Tino mâchouilla seulement une barre chocolatée qu'il trouva par chance dans la cuisine. Il n'avait pas vraiment faim et appréciait profondément le calme matutinal. Même lorsqu'Emil parvint à la cuisine pour manger des céréales, le silence continua à régner, la tranquillité resta.

Il observa alors la cuisine, portant son regard curieux sur tout ce qui se trouvait. Elle était très moderne et proprement agencée. Elle était connectée à la salle à manger par une porte et une ouverture béante sur le plan de travail qui permettait de communiquer avec les personnes qui dinent tout en continuant à cuisiner. Sur le réfrigérateur étaient collés des dessins d'enfant, mais également des photos de classe de ceux-ci. L'un d'eux était Peter, l'autre très certainement son frère. Ce frère avait les cheveux roux et les yeux bleus, avec des tâches de rousseur qui constellaient son visage. Il semblait bien plus jeune, peut-être huit ans. On voyait également une photo d'un jeune Emil qui posait fièrement avec sa Schultüte fait-main. Les deux autres garçons avaient le même genre de photos affichées, mais leur qualité était bien supérieure.

Tino se lassa de ces descriptions interminables et se mit en tête qu'il devait agir. Alors il commença à poser des questions aux garçons qui, petit-déjeunant dans la salle à manger, pouvaient toujours l'entendre et le voir grâce à cette ouverture dans le mur.

« Ils font quoi Mathias et Lukas dans la vie ?

-Mathias est pâtissier, marmonna Peter en mangeant, sans tourner la tête de son assiette. Lukas travaille à l'université d'à côté en tant que prof.

-Mathias travaille pour Eliza, fit Emil avec une certaine réticence.

-Oh ? Eliza a une pâtisserie ?

-Elle en possède plusieurs, continua Emil. Elle est riche. La personne la plus riche que je connaisse en tout cas.

-C'est vrai ! approuva Peter. Quand j'étais chez elle, c'était trop bien décoré ! J'ai pas osé touché à quoi que ce soit.

-Vraiment ? J'aurais pas cru. Elle a eu cette fortune en travaillant d'elle-même ?

-Ouais. Eine Selfmadewoman, oder ? C'est étonnant que quelqu'un comme Gil ait réussi à l'épouser.

-C'est toujours ce que toi et Lukas répétez, l'accusa Peter. Arrête d'être méchant avec Gil, ils s'aiment beaucoup depuis leur enfance, c'est normal qu'ils soient mariés aujourd'hui ! »

Emil se tut et termina son petit-déjeuner. Il alla ensuite en sa chambre et quitta la maison pour l'école quelques minutes après. Pendant ce temps, Peter avait fini de se préparer et Tino avait nettoyé la table. Une fois que l'ange se fut assuré que tout était en ordre, ils se dirigèrent tous deux vers l'école, discutant sur le chemin.

Tino avait déjà quelques pistes quant aux soucis de cette famille. Bon, ce n'étaient pas vraiment des pistes, mais il avait des soupçons qu'il se devait d'approfondir.

Tout d'abord, la relation entre Lukas et Emil. Ces frères étaient étranges lorsqu'ils interagissaient. Tino remarquait la raideur et le stress d'Emil en présence de son frère, tandis que Lukas semblait… omniprésent dans la vie d'Emil. Les seuls moments qu'il avait pour lui tout seul, il les passait à l'extérieur, et après réflexion, c'était compréhensible. Il devait bien y avoir un quelque chose qui mena Lukas à obtenir autant de contrôle sur la vie d'Emil. Après tout, Emil avait déjà vingt-trois ans, vivait toujours avec cette famille et y semblait coincé. Il se devait de découvrir le secret fraternel. C'était cela qui rendait l'air de la baraque parfois irrespirable.

Deuxièmement, il devait apprendre ce que Berwald faisait parti exactement. Cet homme, noyé de mystères, était très suspect. Parti pour plusieurs mois en laissant un seul de ses deux fils derrière ? Impossible. Aucun père sain d'esprit ne laisserait un seul de ses enfants derrière. Même si ledit fils restait avec des amis, quelque chose clochait. Pourquoi avoir pris le plus petit, donc le moins autonome des deux, par exemple ?

« Comment il est ton père, exactement ? Dis-m'en plus sur lui.

-Oh ? Pourquoi tu veux savoir ?

-Par curiosité. Ne me dis rien si tu veux pas, mon cœur.

-Non je veux bien ! Papa est… grand. Vraiment très grand, plus que Mathias. Il a les yeux bleus et les cheveux blonds, comme moi. Ils sont courts aussi. Il a des lunettes parce qu'il est myope. Il aime, euh… le patinage. On aime tous ça dans la famille ! Il aime beaucoup les travaux manuels aussi. Tu sais, il nous faisait des meubles avant. Il est trop fort avec ses mains, il peut fabriquer n'importe quoi, je pense. Il aimait bien nous faire des jouets en bois pour mon frère et moi, comme des soldats mais aussi des poupées. C'est un talent de dingue, tu crois pas ?

-Je vois ça… J'ai une question. Tu répondrais ?

-Bien sûr Tino, arrête d'être bizarre, c'est juste mon père ! En plus, t'es notre ange gardien, tu dois tout savoir !

-C'est... sage de ta part… conclut Tino avec un sourire. J'aimerais savoir… Est-ce que ton père a essayé de te contacter ?

-Une fois. Il m'a envoyé une lettre que Lukas m'a donnée. C'était y a trois mois. Mais depuis, rien.

-J'ai une autre question indiscrète. T'acceptes ?

-Balance !

-Ta mère, où est-elle ? »

Peter se tut quelques secondes. Sa bouche se resserra en une moue mélancolique et pendant un moment, Tino regretta d'avoir posé la question. Le petit pouvait se vexer et se refermer sur lui-même…

« J'ai été adopté, fit Peter. Je sais pas qui est ma mère ou mon père biologique. J'ai que papa, mais c'est pas grave.

-Ton frère aussi a été adopté ?

-Nan, c'est le fils biologique de papa. Il connait pas sa maman non plus, mais il dit qu'il s'en fiche.

-Et tu penses qu'il s'en fiche vraiment ?

-Je sais pas. »

Tino ne dit rien de plus. Il n'avait pas réponse à tout, alors il resta muet et marcha paisiblement, ralentissant quand sa marche devenait trop pour Peter. Le chemin pour l'école n'était pas très long, mais Peter semblait apprécier marcher lentement pour une fois. Étrange, pour un garçon tellement bavard et expressif. Et qui aimait courir. Et parler. Ai-je dit parler ? C'était peut-être ces conversations trop sentimentales, Tino regretta ainsi derechef d'avoir été aussi indiscret.

Ils marchèrent pendant quelques minutes encore, et, bien sûr, le calme ne se maintint pas longtemps. Ils rentrèrent dans un garçon et Peter redevint fou. Oh bon, rien n'est éternel, et encore moins le calme.

« Marcello ! cria Peter de sa voix suraigüe. Je suis tellement content de te voir ! »

Il se jeta sur le jeune homme, bien plus vieux, et lui fit un câlin puissant.

Le jeune homme avait les cheveux bruns tachés de roux, grand mais malgré tout assez jeune. Ses yeux marron clair, frôlant l'or, étaient presque cachés par l'une de ses mèches. Son visage était rondouillard, très enfantin. Il avait un air… ? d'ignorance, oui, autour de lui. Son visage était tordu en un sourire un peu forcé, mais Tino n'était pas sûr de lui. Il fut poussé en arrière par le saut de Peter mais parvint à le rattraper dans ses bras en rigolant.

Il portait une chemise blanche à manches longues et semblait très détendu, avec un laisser-aller naturel.

« Peter, ça fait trop longtemps ! Mon dieu, je me souviens de toi beaucoup plus petit depuis la dernière fois, p'tit Peter.

-Ah, m'appelle pas comme ça, grand dadais ! Je suis tellement content de te revoir ! Pourquoi t'es parti pour l'université ? T'es trop bête pour ça !

-Hé, c'est comme ça, m'engueule pas moi. Si ça tenait qu'à moi, je bosserais pas non plus, mais Nonno… c'est pas son genre… ouais... »

Peter le lâcha finalement et se tenait devant lui, riant aux éclats sans raison apparente. Sa joie était si authentique qu'il rayonnait d'ondes positives. Tino était surpris. La dernière personne qu'il avait vu autant rayonner de bonté était… Bah, un autre ange, un stagiaire. C'était il y a des années… Mêmes les humains au cœur purissime ne rayonnaient pas d'une telle énergie.

Tino s'avança vers le jeune homme, d'un pas confiant qui lui était typique.

« Bonjour, se présenta Tino. Je suis Tino, le babysitteur de Peter.

-Ravi de vous rencontrer, répondit le jeune homme, du genre très éloquent et charismatique. Je m'appelle Marcello, je suis le meilleur ami de Peter. »

Il s'approcha de Tino qui, instinctivement, leva la main vers lui pour la lui serrer, mais fut pris de court lorsque Marcello lui fit la bise nonchalamment, une sur chaque joue.

« Meilleur ami ? Mais tu as quel âge ? plaisanta Tino, embarrassé.

-Oh, j'ai dix-neuf ans. Je connais Peter depuis qu'il est né, depuis toujours donc. Bon, je suis désolé les gars, mais je dois vraiment aller à l'école, là. Si je suis encore en retard, Nonno va me tuer. Désolé, Peter, vraiment. Je promets de venir te voir bientôt. »

Marcello s'agenouilla et relâcha Peter, lui faisant la bise pour prendre congé de lui. Il adressa à Tino un signe de la tête couronné d'un sourire, puis le « grand dadais » partit, disparaissant à l'angle gauche de la rue.

Tino observa Peter gravement, légèrement surpris. Il pencha la tête à gauche, attendant une réponse à sa question muette.

« Oh, il vient d'Italie. Ou de France ? Les deux je crois. C'est comme ça qu'ils se disent bonjour là-bas chez la famille. Il t'a déjà adopté, t'as vu ?

-Vraiment… ? C'est très… intime.

-Bah, c'est un Vargas. Ils sont comme ça, c'est tout.

-Qu'est-ce que tu veux dire ?

-C'est juste qu'ils sont… spéciaux, par ici. Les Vargas se font souvent remarquer parce qu'ils sortent de l'ordinaire beaucoup. Je les connais grâce à tonton Gil.

-Ah, et comment lui les connait ?

-Euh, tu vois… C'est une très longue histoire ! Gilbert m'a tout raconté et c'est merveilleux. Ça commence comme ça : quand tonton Gil était jeune, il vivait dans un autre pays avec son grand-père. Quand son papy est mort, il a dû aller à l'aventure pour retrouver les Vargas, parce qu'il vivait en fait avec un Vargas que son grand-père avait adopté ! Alors ils sont partis à l'aventure à travers toute l'Allemagne pour les retrouver, et ils ont réussi. Ils ont trouvé Marco, le chef de la famille à l'époque. Marco a accueilli son petit-fils, le Vargas qui a voyagé avec tonton Gil, et a envoyé Gilbert vivre avec sa tante, que justement Marco connaissait grâce à une lettre du grand-père de Gilbert. Tu me suis ?

-Je… crois ? C'est un résumé très court pour tout ça.

-Donc Gilbert et son frère, qui voyageait aussi avec lui, ont vécu chez leur tante pendant un moment. Cette tante avait un fils, et c'était tonton Mat ! Marco leur rendait souvent visite pour voir comment s'en sortaient les enfants qui avaient ramené son petit-fils et avait promis de les aider dans leurs vies futures, parce que Marco est trop sympa, ouais… Alors il ramenait ses fils et petits-fils dès qu'il leur rendait visite, et son fils est devenu le meilleur ami de Gilbert ! Son nom, c'est Francis, et ils sont toujours amis aujourd'hui, je crois. Les petits-fils sont Lov… Lov-machin, Feliciano et Marcello. Feliciano et Marcello sont encore des amis de Gilbert aussi, tu sais !

-Wow, petit… C'est… ouah. Comment tu peux te souvenir de tout ça ?

-Je sais, c'est fou. Les réunions de famille sont toujours compliquées parce qu'on les passe tous ensemble. Mathias invite Gilbert et Eliza, alors Roderich et les Vargas viennent, Francis ramène Antonio, son demi-frère. Alors Marco vient aussi, et il s'éclate même s'il est le plus vieux. C'est déjà… quatorze personnes. Alors on va toujours chez Marco, parce que sa maison est la plus grande.

-Et en plus d'être tactiles, ils sont du genre fêtards, ces Vargas ?

-Tu rigoles, c'est leur truc de s'amuser ! Bon, sauf Lov… Lovi, ouais. Lui, il aime pas trop le bruit et les gens, mais les autres sont toujours partants. Je les aime trop, j'imagine pas comment ça serait ici, sans eux. On s'ennuierait tellement. »

Tino soupira. Heureusement, ils avaient atteint l'école et il n'avait plus à supporter Peter. Le garçonnet était un délice, bien sûr, mais ce qu'il venait de subir l'avait épuisé. Non, ce n'était pas de la fatigue, finalement… Tino devait admettre que les histoires de Peter faisaient resurgir des souvenirs flous indésirés. Quelque chose faisait tilt en lui dès que Peter parlait de sa famille, et c'était inexplicablement douloureux.

Le truc, c'était que Tino ne pouvait dire ce qui clochait chez lui. Seulement un sentiment sinistre qui lui donnait les chocottes. C'était déboussolant et extrêmement ennuyant. Il avait eu, durant toute l'histoire de Peter, un sentiment de déjà-vu qui le mit mal à l'aise.

Peter salua Tino de la main avec un cri d'adieu, courant en direction de sa salle de classe. Tino répondit avec son meilleur sourire et lui fit un signe de la main également. Quand enfin ils furent séparés, Tino soupira encore. Il était déjà fatigué de sa journée.

Il avait appris moult choses déjà. Notamment, trois familles étaient impliquées dans cette histoire. Les Vargas, celle d'Emil et celle de Gilbert. Les Vargas étaient des Italiens (ou Français ?) qui s'étaient perdus puis retrouvés il y a longtemps, ils entretiennent une relation importante avec les Beilschmidt grâce à l'aide que Gilbert leur a apporté. Ils sont reliés par l'amitié de Francis à Gilbert et aussi parce qu'Elizabetha babysittait, avec Roderich, le plus jeune des Vargas, comme Peter lui avait dit déjà. Enfin, la famille d'Emil est reliée par le sang aux Beilschmidt et Mathias a grandi avec eux, et ils sont, encore aujourd'hui, connectés les uns aux autres par leurs métiers et le mariage.

Les problèmes grouillaient entre ces trois familles et Tino pouvait sentir les tensions entre eux.

Bah, écoutez. Tino ne perdait pas espoir. Même si parfois épuisé par tout ce bazar, il ne perdait pas espoir. Il ne devait pas. Les anges déprimés sont des anges morts.

Après s'être assuré qu'il était caché par deux ruelles fermées et qu'il passait complètement inaperçu, il claqua des doigts, puis disparut.


Il ne savait pas vraiment où atterrir et avait deux options : l'université d'Emil, ou bien la chambre de Lukas. Après quelques minutes de réflexion, il opta pour la chambre de Lukas. Il devait trouver ce qui se passait entre lui et Mathias et peut-être même trouver un bonus s'il tombait sur quoi que ce soit d'intéressant dans un tiroir.

La chambre se matérialisa devant ses yeux, et il put admirer sa décoration. Elle était propre et visuellement satisfaisante, parce que méticuleusement ordonnée. Elle semblait prête à passer à la télé pour une publicité d'une célèbre entreprise suédoise, songea Tino. Toutes les couleurs étaient pâles et froides, correspondant assez bien au comportement de l'homme qui l'habitait. Elle n'était pas grande, bien sûr qu'elle ne pouvait pas l'être dans un si petit ménage accueillant autant de personnes.

Au milieu de la chambre était un lit deux places dont les draps étaient si serrés que se coucher dessous devait être similaire à un étouffement. De chaque côté du lit se trouvaient de grandes armoires oblongues qui étaient reliées l'une à l'autre par-dessus le lit. Les plus hauts placards étaient difficilement accessibles et perdaient donc de leur utilité, mais la curiosité de Tino était piquée, et il se demandait bien ce qu'il pouvait trouver dedans.

Il ne put s'en empêcher. Claquant des doigts, il se mit à léviter au-dessus du lit pour atteindre ces placards. Il les ouvrit rapidement et jeta un œil vif à l'intérieur. Dans le premier se trouvaient de vieux vêtements qui semblaient chers. Tino en déplia certains et comprit qu'ils avaient appartenu à un enfant, peut-être même à Lukas dans son enfance. Dans le placard juste à côté étaient des robes. Elles avaient l'air de robes traditionnelles et Tino ne se posa pas plus de questions. Ce qui se trouvait dans le troisième placard retint son attention.

Le fond du placard craquelé mettait en relief sa trouvaille une boite en bois marron. Tino l'arracha à son emplacement et revint au sol, s'asseyant précautionneusement sur les draps soyeux du lit. Son cœur battait la chamade pour une raison qui lui échappait. La boite n'avait pas cette fragrance que les vieilleries comme les vêtements et les robes avaient. Elle se devait d'être récente, et c'était peut-être la clé qui allait lui permettre de découvrir la vérité.

En ouvrant la boite délicatement, il trouva une pile de papier. Il la sortit et l'étendit sur le lit, prenant la première feuille qu'il trouva, lisant ce qu'il y était écrit :

Eine reiche norwegische Familie hat letzte Nacht den Tod gefunden. Die Eltern wurden ermordert und die Kinder sind verschwunden. Der Ältere ist sechzehn und der Jüngere ist nur zwei. Beide sind blondhaarig und blauäugig. Wenn Sie diese Kinder finden, können Sie die Polizei anrufen um sie zu schützen.

Nach der Polizei ist der Attentat eine Rache eines alten Feinds der Familie, der nach dem Tod aller Mitglieder sucht."

C'était un extrait de journal, visiblement. Le papier jauni avait été soigneusement découpé et n'était taché par aucun liquide occulte. Globalement, le texte parlait d'une riche famille norvégienne qui avait été attaquée. L'empire de la famille s'est effondré avec la mort des parents. Les enfants se sont enfuis et toute la Norvège les recherche, pour pouvoir les protéger de l'assassin de leurs parents.

Tino continua à lire les détails insignifiants jusqu'à tomber sur les noms des enfants, et son cœur rata un battement.

Lukas und Emil Bondevik wurden verfolgt."

Lukas et Emil Bondevik sont recherchés.

Ainsi, Lukas et Emil descendaient d'une riche lignée norvégienne ? Et leurs parents avaient été assassinés par vengeance par un ancien ennemi de la famille...

Enfin, c'est ce que disait le texte.

Alors là, Tino ne comprenait plus rien. Il y avait un gros problème dans toute cette histoire. Son ordre de mission précisait clairement qu'il avait à charge un « Emil Køhler », Emil avait lui-même déclaré s'appeler « Emil Steilsson » et ici même était écrit que le type s'appelait « Emil Bondevik ». Quel était donc son véritable nom ?

Tino prit des papiers au hasard et les parcourut rapidement, cherchant des réponses à ses questions, mais aucun n'avait de grande importance à ses yeux. Puis il tomba nez à nez avec des papiers d'identité… norvégiens. Ils n'étaient pas allemands. Ceci pouvait l'aider.

Deux cartes lui tombèrent dans la main. L'une montrait un préadolescent, un « Lukas Bondevik ». La photographie d'identité datait déjà, et Tino ne trouva pas grandes différences entre Lukas à seize ans et Lukas maintenant. S'il en croyait la date de naissance, il avait aujourd'hui trente-sept ans, et la différence majeure était peut-être la rondeur des joues qui s'était un peu épuisée avec le temps. Les joues de Lukas aujourd'hui avait un minimum perdu ce côté replet, même si elles n'étaient pas encore émaciées, elles semblaient se diriger dans cette direction. Vieux, il aurait certainement des joues creusées par le temps, son regard toujours rêveur et pourtant si concentré. Pour l'instant, dans tous les cas, elles étaient encore pleines.

L'autre carte qu'il avait montrait un bambin, très jeune. Autour d'un an, peut-être deux. Très peu de cheveux poussaient sur ce crâne, la densité capillaire était si faible que certains points clairsemés montraient le cuir chevelu laiteux. Les yeux de l'enfant étaient bleuâtres, tachetés de couleurs exotiques. « Emil Bondevik ». Se référant à la date de naissance indiquée, Emil avait aujourd'hui vingt-trois ans. L'Emil que Tino avait à charge dans cette maison avait également vingt-trois ans et un frère nommé Lukas… C'étaient forcément les mêmes personnes, la coïncidence n'existe pas pour le Ciel.

Sur ces cartes étaient tamponnées les inscriptions « Norge » et « Noreg ». Tino se mordilla la lèvre inférieure, perturbé par sa découverte.

Il claqua des doigts et dans sa main apparut une autre carte, elle bien actuelle, celle de Lukas. Sein Personalausweis, sa carte d'identité, indiquait, contrairement à celles provenant de Norvège, « Lukas Køhler ».

Tino eut un doute soudain. Un signe du Ciel, certainement. Il ouvrit son sac qu'il gardait constamment avec lui et chercha à l'intérieur pour des documents importants. Il sortit donc un amas de papier désorganisé, mais finit par trouver ce qu'il cherchait tout au-dessus de la pile. C'était là son contrat d'embauche en tant que babysitteur, et il scruta la page à la recherche d'un nom de famille bien particulier. En bas de page, il trouva les noms, et la réponse à son doute soudain. « Mathias & Lukas Køhler ». Køhler était donc bien le nom de Mathias, comme il l'avait pressenti.

Ils portaient tous le même nom de famille. Mais comment ? Lukas aurait été adopté par un parent de Mathias pendant sa jeunesse ? Ou bien les papiers étaient falsifiés pour préserver l'identité des Bondevik… La seule raison de ce changement de nom était pour échapper aux assassins qui ont mis fin aux jours des parents Bonvedik, pour sûr. Alors Lukas serait parti en Allemagne directement après l'assassinat de ses parents avec un bébé… Pour s'en sortir, il a dû effacer les traces de son passé et trouver une vie nouvelle dans un autre pays… Avec son meilleur ami. Et avec une nouvelle identité.

Bon, ces suppositions étaient charmantes, mais qu'en faire maintenant ? Tino ne pouvait pas blâmer Lukas de vouloir survivre à des assassins, et encore moins de vouloir protéger son frère…

Il se tritura les méninges il avait besoin de plus d'indices, mais il voulait également continuer à inspecter la chambre de Lukas. Bien que recherché par des assassins, il avait malgré tout un étrange comportement avec son puiné, et Emil avait tous les symptômes d'un enfant maltraité, bien qu'il ne fût plus un enfant, ni ne portât sur le corps des marques de violence quelconque.

C'est son état psychologique qui inquiétait.

Tino soupira. Il en avait ma claque des mystères et allait tirer les vers du nez d'Emil s'il le fallait. Il était certes à l'université, mais ce n'est pas ça qui allait bloquer Tino. Encore une fois, donc, il claqua des doigts. La chambre de Lukas se rangea instantanément et son corps se dissipa dans les airs avec une étincelante poussière dorée.


L'école d'Emil était en effervescence. Des élèves quittaient le bâtiment par l'entrée principale en masse. La masse d'élèves s'essouffla au bout de quelques minutes, permettant à Tino d'entrer finalement. Il avait observé chaque élève qui défilait devant lui dans l'espoir de trouver son client, mais rien n'y fut. Il ne devait pas être sorti, voilà tout.

Dans le hall d'entrée spacieux, la lumière du Soleil passait par d'immenses vitres qui donnaient sur la cour intérieure, très peu herbue. Cette cour était assez vaste pour accueillir la majorité des étudiants, et donnait sur le reste du campus par un chemin protégé par deux autres bâtiments semblables à des tours de surveillance. Dans la cour, Tino aperçut Emil, à côté du fameux Leon. Assis près de l'un des seuls arbres, ils mangeaient tous deux une maigre imitation de sandwich, discutant entre chaque bouchée.

Tino se sentirait mal d'interrompre un tel moment… pas vraiment. Leon devait partir, et juste avant de claquer des doigts, il s'excusa à voix haute pour être aussi manipulateur pour un ange.

Dès que ses doigts claquèrent et que le bruit eut résonné dans tout le hall, le téléphone de Leon sonna, et il dut s'excuser pour répondre.

Là était sa chance. Tino courut en direction de la porte donnant sur la cour et rejoignit Emil. Il l'interpela avec un enthousiasme certain, mais cela sembla effrayé l'esseulé qui, instinctivement, sauta sur ses deux pieds. Il avait lâché son encas qui tomba dans sa boite bleue, pourtant ses poings étaient serrés et bien mis en avant, comme s'il était prêt à frapper, ou plutôt, à se protéger.

« Du calme, hé, je suis pas là pour te racketter.

-Tino ! Mais qu'est-ce que tu fous ici ? s'écria Emil tandis que les muscles de ses bras et visages se détendaient visiblement. Qu'est-ce que tu me veux ?

-Calme-toi, je te dis. Je veux juste une réponse à une question. S'il te plait, juste ça, et après je te laisse tranquille. Promis !

-Tu m'avais pas déjà promis ça pour autre chose ?

-Euh… j'en sais trop rien. Bon, s'il te plait, une toute toute petite question…

-… Vas-y...

-La personne qui t'a attaqué… est-ce qu'elle a un signe distinctif qu'elle partage avec toutes les autres personnes qui t'ont déjà attaqué ? »

Emil passa une main dans ses cheveux blonds. Il prit une profonde inspiration, hésita quelques secondes, mais prit finalement la parole :

« Si je me souviens bien, c'était une sorte de tatouage à chaque fois. La même forme, un truc noir en forme d'oiseau. C'était petit et ils l'avaient pas tous au même endroit. Voilà, t'es content ? Tu peux te barrer maintenant ?

-Ce que je comprends pas, c'est que la police ne les ait jamais retrouvés.

-Je sais pas pourquoi ils restent introuvables, d'accord ? Tout ce que je veux, c'est qu'on me laisse tranquille, toi compris ! »

Emil remballa rapidement ses affaires et semblait bien agité. Il cherchait quelqu'un du regard, certainement Leon, mais son petit-ami semblait parti assez loin.

Ne mords pas la main qui te nourrit, aurait bien répondu Tino s'il avait été d'humeur à contrarier Emil, mais celui-ci méritait largement la tranquillité qu'il exigeait. Tino se contenta alors d'un sourire innocent, tandis qu'il se dirigeait dans la direction exactement opposée à la sortie (ainsi Emil fut forcé de lui indiquer clairement comment sortir), et une fois sorti de cette université, il décida de prendre l'air.

Aussi longtemps qu'il pouvait, c'est-à-dire quelques minutes environ, avant d'aller retrouver l'un de ses autres clients. C'était ça qu'il détestait dans ce genre de missions : on lui donnait peu de clients, mais au final, il devait s'occuper de toute la famille et plus si affinités.

Il n'avait pas vraiment le droit de se plaindre, il aimait tellement les humains que ce serait trahir ce en quoi il croit au plus profondément de lui de toute façon, mais parfois… juste parfois… il détestait la stupidité ou la naïveté des humains, tout en étant persuadé que c'était ce qu'il aimait le plus chez eux. Sinon, en quoi son travail serait-il intéressant ?

Tout ça pour dire qu'être le plus lucide était et satisfaisant et extrêmement frustrant.

Rien qu'en y pensant, Tino se sentait, assez ironiquement, pousser des ailes. Il avait une façon d'aimer les humains… très personnelles. L'amour angélique porté aux humains est censé être le plus pur, sans aucune passion ni démesure. Tino savait qu'il dérogeait légèrement à la règle, on lui avait reproché qu'il avait le cœur en feu, mais ce n'était qu'un avantage à ses yeux. Malgré le ridicule pincement au cœur qu'il avait en quittant ses clients, ses émotions puissantes l'aidaient à prendre à cœur leurs situations, et alors il réfléchissait intelligemment, pour résoudre les soucis avec habileté et compassion.

Enfin, il était le meilleur ange du monde, c'est pour ça que le Ciel faisait l'impasse sur ses sentiments, car sans lui, le monde aurait peut-être fini en miettes quatre… plutôt cinq fois.

Tino aurait adoré continuer sa petite balade, mais il se sentait appelé autre part, et ce genre d'intuition ne devait pas être ignorée. Quelque chose devait clocher avec l'un de ses clients, alors il claqua des doigts. C'était une bien courte pause que celle qu'il prit à l'instant… bon, si c'était là son idée d'une pause, c'est qu'il avait vraiment besoin de vacances.


Il réapparut devant une demeure qui avait des allures de manoir. Spacieuse, blanche, avec un jardin richement décoré et aussi vaste que la fortune de sa propriétaire. Tino se dirigea vers le portail d'entrée verdâtre et s'apprêtait à utiliser la sonnette électronique avant d'apercevoir, à travers la fenêtre, un homme s'énerver contre un meuble. Regardant de plus près, il vit Gilbert frapper violemment un oreiller duveteux.

Il n'avait pas besoin d'autre signe. Il claqua des doigts et le portail s'ouvrit avec un clic sonore. Il le passa, le referma derrière lui et marcha discrètement jusqu'à une autre fenêtre, d'où il avait moins de chances d'être vu. Personne ne semblait gambader dans le jardin, fort heureusement. Tino se planqua entre une tondeuse à gazon et un buisson proprement taillé et leva la tête suffisamment pour pouvoir observer la scène. Un nouveau claquement de doigt lui permit d'entendre également, et cette technique de voyeurisme discret lui était souvent pratique lors de ses missions.

La scène était floue. Un homme, pas très grand, à lunettes et aux allures d'aristocrate, se tenait rigidement. Il avait les mains dans le dos. Son visage exprimait un dégout intense. Habillé d'un veston bleu et d'un pantalon nettement repassé bleu foncé, il portait en chaussures des bottines noires très sérieuses. La cravate qui couronnait son cou était durement serrée et était aussi sombre que les traits de son visage. Un grain de beauté unique près de sa bouche augmentait la rudesse et la sévérité de sa figure.

Ses yeux étaient concentrés sur un autre homme que Tino connaissait bien mieux. Gilbert, vêtu d'un teeshirt jaune canari et d'un pantalon noir, s'échauffait contre le mobilier. Il passait régulièrement une main agacée dans ses cheveux blancs luisants, serrait les poings comme prêt à frapper et avait la mâchoire si serrée qu'il devait en avoir mal. Tout son corps semblait pulser au rythme des battements de son cœur, comme emporté par un élan d'adrénaline à chaque battement.

Entre eux était une femme, plus petite. Elle avait de longs cheveux bruns qui atteignaient le bas de son dos. Deux mèches encadraient son visage grave. Ses yeux noisette restaient durs envers les deux hommes qui la jouxtaient. Elle se tenait la tête haute, élancée et rayonnante de pouvoir. On voyait au premier regard qu'elle était celle qui décidait, et aucun des deux hommes autour d'elle n'osait la contredire. Ils ne l'approchaient pas, et pourtant, semblaient y être très attirés.

Elle inspirait le respect et l'obéissance, ce qui donna à Tino un frisson de frayeur quand qu'elle tourna brusquement la tête dans sa direction, mais elle semblait seulement s'intéresser à Gilbert, et ne l'avait certainement pas vu lui. Enfin, il espérait.

« Gilbert, fit-elle avec froideur, je t'interdis de lui parler ainsi. On peut savoir ce qui te rend aussi émotionnel en ce moment ? Tu t'acharnes sur lui comme si tu avais peur. C'est quoi ton problème ?

-Tu le sais très bien Eliza, fais pas la conne avec moi !

-À moi aussi, tu me parles sur un autre ton, ajouta-t-elle en s'approchant dangereusement, prête à sortir les poings. Dis-moi pourquoi tu n'arrêtes pas de l'attaquer. Je n'ai plus le droit d'apprécier la composition d'un ami talentueux, maintenant ?

-Eliza, tu… Tu sais très bien comment il est, quand t'as le dos tourné, c'est à moi qu'il fait des signes d'irrespect ! C'est à moi qu'il promet de me voler ma femme, de me voler ce qui lui soi-disant, lui appartient depuis toujours ! Tu dois arrêter de le voir lui, tu le sais !

-Je t'ai toujours fait confiance Gilbert, mais si c'est pour insulter mes amis que tu es revenu, tu peux ressortir immédiatement.

-Tu lui fais plus confiance à lui qu'à moi, alors ?

-Vu ton attitude, tu ne devrais pas être étonné. Depuis que Marco et sa famille sont partis, tu te soules à la première occasion, tu n'arrêtes pas de parler d'eux et tu te mets presque à pleurer dès que je mentionne son prénom. Tu crois que je l'ai pas vu, ton petit jeu ? Tu me prends pour plus stupide que toi, c'est ça ? Sauf qu'il va falloir te faire une raison. Tu ne peux pas l'aimer lui et moi en même temps. Fais ton choix. Va le retrouver, je t'en prie. Je ne te retiens pas. Aime-le et sors de cette maison, et n'y reviens jamais. Si tu sors d'ici, notre mariage est fini, terminé, et tu seras libre pour aller niquer un homme heureux et marié. Si tu restes, jure-moi sur la tête de Feliciano que tu n'as de sentiments et d'yeux que pour moi. »

Tino arrivait bien tard dans la dispute, voilà déjà l'ultimatum qui allait changer le cours de la vie de Gilbert. Mentalement, Tino se répétait « reste, reste, reste ». Gilbert ne devait pas partir. Il devait rester et s'expliquer calmement, jurer que sa femme était la seule de sa vie et que…

Il sortit. Simplement, sans un bruit, il quitta la demeure. Toute la tension accumulée dans le salon luxueux disparut. Elizabetha se tourna vers son ami et lui donna un sourire fatigué et attristé. Quelques larmes coulèrent, mais après une petite minute, elle se reprit et demanda à entendre la suite de l'œuvre de son ami.

Tino n'avait plus rien à faire ici. Il courut en direction du portail qui s'ouvrit à nouveau pour lui et se dirigea là où Gilbert était parti. Il courut quelques minutes et trouva l'albinos assis sur un banc isolé. Il avait le visage enfoui entre ses mains et sanglotait bruyamment. Son corps tressaillait à chaque sanglot déchirant, sa voix craquant violemment.

Il semblait inconsolable et au bord du gouffre. Tino ne comprenait pas.

Il était sorti volontairement. Cela signifiait-il qu'il avait une affaire avec quelqu'un d'autre que sa femme ? Qu'il ne l'aimait pas autant qu'avant ? Il venait d'agréer à la fin de leur mariage !

Tino s'avança silencieusement et s'assit à côté de lui, mettant une main fragile sur son dos dans l'espoir vain d'atténuer sa tristesse.

Il fallut plusieurs minutes à Gilbert pour reprendre son souffle, sans que ses larmes ne cessent, pour voir que Tino se trouvait à ses côtés. Ses yeux rouges au naturel et encore rougis par les larmes lui donnaient un air vampirique, voire de mort-vivant.

« Tu reviens de chez toi ?

-De chez ma femme.

-Ça s'est mal passé, c'est ça ? Qu'est-ce qui t'a fait partir ?

-Elle m'a demandé de jurer sur la tête de Feliciano que je n'aimais qu'elle. J'ai pas pu.

-Tu en aimes une autre ?

-J'en aime un autre...

-Qui donc ?

-Un garçon que je connais depuis toujours. Il est marié, mais je peux pas ne pas penser à lui.

-Tu m'es bien désespéré, pauvre Gilbert.

-Ah… tu trouves ?

-Mettre tous tes espoirs de vie dans un homme déjà marié et briser ton mariage pour quelqu'un qui jamais ne te rendra ton amour, c'est bien triste. Tu l'aimes toujours, Elizabetha, non ?

-Ou… ouais, je suppose.

-Alors il va falloir te faire une raison. Jamais Lovino ne t'aimera en retour, alors qu'Eliza te considère comme l'amour de sa vie et est dévastée que tu sois parti aussi simplement.

-C… Comment tu sais qu'il s'appelle Lovino ?

-Oh, j'ai dit ça au hasard. Alors c'est vraiment son prénom ? Ouah, je suis plutôt chanceux, non ?

-Joue pas à ça avec moi, c'est pas un prénom super courant. Il existe même pas d'ailleurs, à part pour lui. Comment tu sais ? s'énerva Gilbert.

-Trente ans, frère de Feliciano et Marcello, neveu de Francis et petit-fils de Marco. Il est marié à Antonio Vargas, qui a pris son nom, trente-huit ans. Il est secrétaire et son mari comédien.

-Qui t'a dit ça ? s'écria Gilbert, le corps secoué par des sanglots destructeurs.

-Le bon dieu, tiens. Il a de bonnes infos, tu sais ça ? »

Tino eut un sentiment étrange. Parfois, le Ciel, en effet, lui communiquait des informations sans crier gare pour qu'il puisse les utiliser à son avantage et à celui de son client, mais là… Le Ciel n'avait pas agi. Ces informations venaient de lui, de son propre cerveau, et il ne savait pas pourquoi il le savait.

« Arrête de plaisanter… s'étouffa Gilbert entre deux sanglots. Je suis pas d'humeur… Je suis juste… tellement déboussolé. Je sais plus ce que je veux, et je peux plus me cacher non plus, j'en peux plus de vivre loin d'elle…

-Et t'en peux plus de vivre loin de lui aussi, c'est ça ? »

Il y eut un silence entrecoupé seulement par les sanglots plaintifs et lamentables de Gilbert. Il acquiesçait à travers ses larmes, comme s'il se dégoutait lui-même de sa réponse. Son cœur se fissurait en deux, une partie pour sa bienaimée, l'autre pour son amour interdit, rien ne lui restait, et lorsqu'il fallait faire les comptes à la fin, il se retrouvait avec un cœur qui n'était plus sien et une tristesse qui ne finissait pas.

« Tu as raison, continua Tino en caressant le dos Gilbert avec affection. Tu peux plus te cacher. Il faut que tu sois honnête avec toi-même.

-Mais je me sens comme un traitre d'aimer une autre personne qu'elle !

-Aussi bizarre que ça paraisse, Gil, ça arrive dans les couples. Parfois, on dérive, même dans l'amour le plus parfait.

-Et comment je peux arrêter mes propres sentiments ? Comment, hein ? s'agaça-t-il contre lui-même, grinçant des dents.

-Parfois ils disparaissent au fil du temps, parfois il faut vivre avec. Le plus important, c'est que tu crées de la distance entre la personne pour laquelle tu ne veux plus rien ressentir… À toi de voir. Qui compte le plus à tes yeux, c'est la question. Réfléchis-y.

-C'est plus facile à dire qu'à faire… »

Tino ne répondit pas et resta assis en silence à ses côtés. Gilbert semblait prendre du réconfort en la présence de Tino et frissonnait sous la main caressante qu'il passait le long de son dos, dans l'espoir de taire ces sanglots vainement plaintifs.

Tino se leva brusquement et indiqua à Gilbert qu'il fallait rentrer, maintenant. Il était presque onze heures, il fallait déjeuner et Tino détestait déjeuner seul. Mathias et Lukas mangeaient au travail, Emil et Peter à l'école, alors il ne lui restait que Gilbert. Et puis, un déjeuner était toujours plus agréable à deux, Gilbert avait besoin de soutien émotionnel, de surcroit.

Gilbert lui montra le chemin du retour et s'engagea dans une discussion futile pour se changer les idées, songea Tino, qui n'appréciait guère ce genre de discutailleries mais qui participa néanmoins.

« Tu fais quoi dans la vie ? s'enquit Tino.

-Là, maintenant ? Rien. Avant, j'étais garagiste.

-Et pourquoi plus rien, maintenant?

-J'ai eu un accident il y a quelques mois, et ça m'empêche de faire ce genre de boulot, c'est tout. Théoriquement, j'ai même pas le droit de jouer au jardinier, mais c'est soit ça, soit j'explose d'ennui. Ça gênait pas Eliza que je perde mon travail… elle peut faire vivre une famille entière juste avec les revenus qu'elle fait.

-Perdre ton travail t'oblige à passer plus de temps avec elle, pas vrai ?

-Bah, ouais, évidemment. Je restais à la maison et je nettoyais… ça me plaisait, en fait.

-C'est certainement ça qui a déclenché votre dispute. Vous passiez tellement de temps l'un avec l'autre, bien sûr que ça allait devenir insoutenable à un moment. Au final, vous pouviez plus vous saquer, et ensuite, le divorce... »

En entendant ce mot, Gilbert eut un sanglot violent, qu'il parvint à dompter. Il avait les yeux grand ouverts et rougeoyants, de nature mais surtout à cause de ses larmes précédentes.

« Si tu trouves un nouveau boulot, continua Tino avec l'impression de s'aventurer sur un chemin sinueux, tu retrouveras une vie normale, et elle avec. T'aurais d'autres amis que… disons, Mathias, qui bosse pour elle, ou les Vargas. Passe plus de temps avec tes meilleurs amis, et laisse-la avec les siens. Ensuite, en dernier, dernier recours, vous pourriez dormir séparément.

-Tu penses vraiment que tout ça marcherait ?

-J'en suis convaincu et persuadé.

-D'accord… bon, et toi ? s'enquit-il en tentant de retrouver confiance en lui. Qu'est-ce que tu te fous dans ce coin paumé ?

-Moi ? Je… visite, oui. Je suis pas babysitteur à plein-temps, c'est évident…

-Et tu vis où, normalement ?

-Oh, loin, très loin. Tu connaitrais pas, c'est pas très grave. »

Ils tinrent cette petite discussion jusque chez les Køhler – ou peu importe leurs noms –, et entreprirent de déjeuner ensemble, tout en plaisantant sur de nombreux sujets. Sans s'en apercevoir, Tino aborda le sujet des résidents de la maisonnette. Quand il se rendit que c'était le Ciel qui agissait à sa place pour lui remettre en tête la mission qu'il avait à accomplir, il eut un grognement inaudible, mais accepta de reprendre quelque peu de sérieux pour mieux s'informer. Vraiment, le Ciel semblait détester qu'il s'amusât ou prît du plaisir dans ses missions.

« T'es sûr qu'ils sont seulement amis ? questionna Tino avec un regard perçant. J'ai des doutes.

-J'en sais rien, à vrai dire. C'est vrai que, maintenant que tu le dis… C'est bizarre qu'ils aient tous les trois le même nom de famille… mais, ils ont bien une raison.

-Quand même… quelque chose cloche. Et puis, ce Berwald… pourquoi est-ce qu'il n'est toujours pas rentré ? Pourquoi il a laissé son fils adoptif ici en envoyant une seule lettre, et pas d'autre message ?

-Bon, écoute, soupira Gilbert en relâchant ses couverts emmaillotés de spaetzles, tu fais confiance à personne ici, c'est ça ? C'est des types bien, arrête de te prendre la tête et mêle-toi plutôt de ce qui te regarde.

-C'est en ignorant le problème qu'il grossit jusqu'à exploser, et ça fait bien plus mal », philosopha Tino sur un ton innocent.

Gilbert le zyeuta avec impatience, comme s'il se retenait de dire quelque chose, comme si un je-ne-sais-quoi le dérangeait. Tino ne manqua pas cette expression sur son visage et en prit note. Ce n'était pas la première fois qu'on lui disait de s'occuper de ses affaires, mais il n'en avait que faire. C'était son travail de s'occuper des autres, il ne reculait devant rien. Oui, il était du genre à ne pas avoir froid aux yeux et à se frotter à plus fort que lui, mais être un ange aidait beaucoup, surtout puisque cela signifiait qu'on avait le Ciel de son côté.

Une force divine était toujours un avantage certain.

Le repas se déroula par la suite dans un silence religieux qui mit Gilbert mal à l'aise, mais Tino s'en accommoda facilement et apprécia les spaetzles à leur juste valeur. Le repas terminé, Tino s'occupa de la vaisselle et laissa Gilbert à ses activités, peu importe ce qu'elles pouvaient bien être.

Les humains avaient besoin qu'on leur remonte les bretelles et qu'on leur explique les choses, mais parfois, comme ici, il fallait les laisser songer à la question pour qu'ils puissent se faire leur propre idée. Certaines fois, ils étaient durs de la feuille et longs à la détente, c'était d'ailleurs la cause principale des disputes humaines. Enfin, que voulez-vous, les anges palliaient à ces défauts.

Alors que Tino se perdait dans la vaisselle, il entendit la porte s'ouvrir avec un « c'est moi » presque murmuré de Lukas. Tino reposa l'assiette qu'il frottait et s'essuya les mains dans le chiffon le plus proche pour accueillir Lukas. Le professeur marcha à la cuisine et, en apercevant Tino, lui fit un simple signe de tête. Bon, qu'il ait fait la vaisselle ne semblait pas impressionner Lukas.

C'était bien dommage, Tino voulait le caresser dans le sens du poil pour lui extirper les informations dont il avait besoin. Oh, les humains étaient simples à corrompre, il trouverait un autre moyen.

Suivant Lukas qui se dirigeait vers le salon, il tenta une discussion :

« Tu rentres si tôt du travail ?

-C'est comme ça les mardis, répondit Lukas si directement que Tino eut l'impression de se prendre un mur.

-Ah, je vois… Et ça s'est bien passé, sinon ?

-Oui », s'étonna Lukas en haussant les épaules à la question.

Lukas entra dans sa chambre pour y poser son sac et son manteau. Revenant dans le salon, il ouvrit un placard visiblement administratif et en sortit un tas de papiers officiels, ignorant royalement Tino qui, pourtant, le regardait lourdement.

« Qu'est-ce que tu cherches ? s'enquit curieusement Tino en regardant par-dessus son épaule.

-L'inscription d'Emil à son université. »

Vu sa façon de répondre, Tino songea que Lukas avait passé une sale matinée, ou bien les questions incessantes de Tino lui tapaient sur le système. Tino n'avait pas l'intention d'améliorer son humeur, alors il claqua discrètement des doigts et une feuille se détacha du reste et tomba aux pieds de Tino. Il se proposa immédiatement pour la ramasser et la rendre à Lukas mais ne put s'empêcher de lire ce qu'il y vit écrit en norvégien avant.

« C'est… un acte de mariage ? s'étonna Tino. Entre… Mathias et toi ? »

Lukas se releva et, posant sa pile de papiers sur la table du salon, arracha des mains de Tino l'acte officiel et le replaça avec les autres froidement. Il observa Tino avec un regard noir et une stature sévère.

« Vous êtes mariés ? osa demander Tino alors qu'il risquait fortement de se faire réprimander. Depuis longtemps ?

-Un an seulement, fit Lukas avec réticence. On pourrait changer de sujet ?

-Non, ça m'intéresse ! s'enthousiasma faussement Tino. Pourquoi Emil et toi avez le même nom de famille que Mathias ? Emil n'est pas marié à une Køhler, si ?

-Assez avec tes questions, déclara Lukas sur un ton neutre. Je n'ai pas à te répondre. »

Tino ne dit rien d'autre et commença à réfléchir tandis que Lukas s'installait sur l'ordinateur du salon. Le silence était ponctué seulement par le bruit de doigts sur les touches du clavier. Le tas de papiers officiels était resté sur la petite table, et qui savait ce qui pouvait bien se cacher entre ces feuilles...

Les engrenages de l'esprit de Tino tournaient furieusement. Donc Lukas et Mathias étaient bel et bien mariés, et vu la langue de l'acte officiel, cela s'était produit en Norvège. Lukas était donc retourné en Norvège… malgré les assaillants potentiels ? Peut-être qu'ils avaient été attaqués, là-bas. Tino ne pouvait pas le savoir. À cette pensée, Tino eut une illumination : bien sûr qu'ils y avaient été attaqués !

Cela faisait sens : en retournant en Norvège, ils ont ravivé la flemme vengeresse de leur ennemi qui a pu les retrouver grâce à leur bref retour, et ainsi il a gardé trace d'eux jusqu'ici, en Allemagne. Et ils s'en prennent au plus faible des deux, pour faire craquer le chef. Pour qu'il se rende lui-même. Donc ils attaquent Emil.

Donc Lukas était dans une impasse. Dans l'espoir de changer de vie dans un autre pays, il avait foutu en l'air son propre plan. Peut-être ne le savait-il même pas… Après tout, il avait eu recours à la police, et a eu être bien désespéré pour les appeler ! Avec cette histoire de noms de famille, ils devaient être pas mal illégaux, même si toute cette affaire a pu s'être tassée avec le temps, la petite famille qu'ils formaient risquait gros… Ils jouaient gros, tout cela pour la sécurité d'Emil.

« J'ai nettoyé ta chambre pendant ton absence, fit semblant de songer à voix haute Tino. Une boite m'est tombée dessus, d'un placard du haut.

-Et qu'est-ce que tu as fait de cette boite ? s'échauffa Lukas, se raidissant subitement contre le dossier de sa chaise, finissant même par se lever.

-Je l'ai… ouverte. Et j'ai trouvé des articles de journaux très intéressants, des cartes d'identité norvégiennes… Plein de trucs, quoi. »

Lukas resta silencieux, prenant pleinement conscience de ce qu'il venait d'entendre. Il resta debout, raide, impassible. Il marcha jusqu'au canapé et s'assit à côté de Tino. Sa voix fut glaciale, et Tino la reçut comme un stalactite planté dans le cœur.

« T'es quoi ? Un espion, un policier en couverture, un homme de main ? s'enquit-il.

-Aucun des trois. Je suis le babysitteur de Peter, moi, c'est tout.

-Alors pourquoi tu t'intéresses à tout ça ? Notre vie se déroule correctement jusqu'ici, je ne te laisserai pas tout gâcher. Ne songe même pas à prévenir la po...

-Je ne veux rien gâcher, moi. Je veux juste me renseigner, peut-être vous aider. Il doit bien y avoir une solution à vos problèmes familiaux, non ? Est-ce qu'Emil… sait, tout ça ? Est-ce qu'il sait d'où il vient et ce que tu caches au reste du monde ?

-Il sait seulement ce qu'il a à savoir…

-Et ça consiste en quoi ? Il a quand même vingt-trois ans, c'est un adulte dans… je crois, la totalité des pays du monde ! Tu ne peux pas dire que tout se déroule bien pour vous quand Emil ignore ses origines.

-Plus il y a de personnes dans la confidence, plus il y a de chances que quelqu'un vende la mèche.

-Mais là ce n'est pas une personne lambda, c'est ton frère ! Ton frère de sang, tu l'as emmené avec toi de Norvège jusqu'ici, dans une bourgade paumée de Rhénanie-Palatinat pour vous cacher d'assassins, tu l'as protégé jusqu'à ses vingt-trois ans, assez pour qu'il puisse aller à l'université de son choix étudier ce qu'il veut. Tu as fait tout ce que tu pouvais pour son avenir, mais ses émotions, Lukas ? Ses sentiments ?

-Que sais-tu de ce qu'il pense ? grogna-t-il avec dédain.

-Tout le monde sait ce qu'il pense de toi, même toi, sauf que tu veux pas te l'avouer. Il a peur de toi, peur de te parler, marre de vivre dans l'angoisse d'être attaqué, il a l'impression que tu ne fais rien, ça, c'est un tort de sa part, mais il t'en veut quand même énormément. Éclaire-le. Explique-lui. »

La lèvre inférieure que Lukas se mordillait avait été libérée, mais tremblait désormais subtilement, agitée par une passion ardente. Lukas décroisa les bras et les laissa tomber de chaque côté du corps, s'avachissant presque sur le canapé, lui qui semblait mettre un pont d'honneur à maintenir une stature correcte.

Sa voix grave, très suave, était agitée par ses émotions qu'il avait, pour une fois, du mal à dissimuler.

« Alors il me déteste. Ce n'est pas nouveau », fit-il en tentant de garder la tête froide. Il se releva et, chancelant légèrement, se dirigea vers un autre placard du salon. Il en sortit un album-photo familial qu'il posa sur les genoux de Tino avec nonchalance.

« C'est là que tu te trompes. Malgré tout cela, il t'aime. Plus que tout, il t'aime, et il sait que tu l'aimes aussi, continua Tino en ouvrant l'album-photo sans trop réfléchir. Vous avez juste tous les deux… d'étranges moyens de le montrer, mais ça vous empêche pas vous aimer. Sa colère est injustifiée, mais c'est parce qu'il ne comprend pas. Si tu lui expliquais, tout simplement, d'où il venait… Juste cette chose. Il comprendrait. Tu es sa seule famille, il n'a que toi sur qui se reposer, ne le laisse pas tomber.

-Il ne comprendrait pas. Il me prendrait pour un fou. »

Tino se tut et se concentra enfin sur l'album-photo qui lui fut donné. La première page, déjà, était parsemée de photos en noir et blanc. Un couple, principalement, avec un nourrisson dans les bras de la femme.

« C'est moi, là, indiqua Lukas après un moment, posant son index sur le nourrisson. Et eux, nos parents, tués il y a vingt ans. Je n'ai pas de photo d'eux avec Emil, je n'ai jamais pu en récupérer. »

Il tourna la page pour Tino et regarda longtemps les nouvelles photos avec un air mélancolique.

« Après, c'est seulement des photos d'Emil et moi, précisa-t-il. Lui et moi en cavale, lui et moi après avoir retrouvé Mathias, lui et moi qui vivions dans la rue… Il était encore si petit, et je n'avais rien pour le faire vivre. Je travaillais comme je pouvais, je faisais la manche et je ne mangeais presque rien, le peu que j'avais, c'était pour lui. Il a appris à marcher dans une ruelle sombre de Hambourg, entre des poubelles. Il était en retard sur tous les autres enfants, parce qu'il était sous-nourri, mais je n'en savais rien. J'étais content ce jour-là, parce qu'il grandissait, mais ça voulait aussi dire qu'il allait comprendre notre situation. Parfois, il pleurait pour nos parents, et je ne pouvais rien dire d'autre que "moi, je suis là", mais ça le faisait simplement pleurer plus fort… Puis lorsque Mathias a eu dix-huit ans, la fortune de sa famille lui a fait acheter cette maison. Il m'a retrouvé, avec Emil, et m'a ramené ici. Berwald vivait déjà ici, et comme je n'avais nulle part ailleurs, je suis resté. J'ai expliqué à Mathias ma situation, et je me suis fait passer pour un ami de la famille de Mathias qui a pris soin d'Emil, que j'ai fait passer pour un Køhler disparut il y a longtemps. Ses parents m'ont aidé et, au bout d'un moment, j'ai obtenu les papiers pour Emil. Ils ont pas cherché à faire de tests ADN à l'époque… et puis vu l'agitation de la chute du mur, personne n'a rien remarqué. Moi, j'ai réussi à obtenir un visa grâce à l'argent des parents de Mathias, parce qu'ils avaient des connexions. Mon dossier est loin d'être légal, mais ça s'est entassé avec les années. Je peux pas me permettre de trop d'impliquer la police dans mes affaires. En plus, je suis professeur, si je me retrouve avec un casier judiciaire, c'en est fini de mon travail. L'année dernière, j'ai demandé Mathias en mariage, sauf qu'ici, c'est pas légal. Alors on s'est mariés en Norvège pour faire disparaitre mon nom de famille et ici, on a signé un pacte de Lebenspartnerschaft, et j'ai pris son nom. »

Lukas se frotta les tempes et se pinça le nez, yeux fermés. Malgré ces révélations, malgré ses sentiments partagés envers Tino, il restait d'une froideur et d'un calme exemplaire. Tino était impressionné et intrigué…

« Mais ce mariage et cette union civile… C'est uniquement pour te cacher ? Il n'y a vraiment aucun autre sentiment entre Mat et toi ?

-Ça, c'est pas très important…

-Je pense que si. Il t'a sauvé d'une vie de mendicité, il t'a soutenu dans tes procédures illégales, il a accepté de t'épouser et de s'unir à toi pour te protéger… Beaucoup n'auraient jamais osé et t'auraient abandonné plutôt, tu ne penses pas ?

-Si. Je m'en rends compte, mais ce n'est pas important. Là, tout de suite, le problème, c'est Emil, pas moi.

-Justement, à ce sujet… J'ai été le voir et je lui ai soutiré une information importante. Une qui devrait te faire réagir… Ses assaillants avaient tous le même signe distinctif. Un tatouage d'oiseau noir, le même, à chaque fois. »

Lukas ferma les yeux et cacha son visage entre ses mains quelques secondes. Il était si immobile, comme pétrifié, que Tino le crut parti en transe, mais une petite bousculade le ramena à la réalité rapidement, comme si rien ne s'était produit.

« Je… je m'en doutais. Ce sont les membres de ce gang qui ont abattu nos parents. La police ne peut rien faire contre eux, mais… moi non plus. »

Tino eut un sourire empathique. Il avait déjà une petite idée, il fallait seulement… le motiver. Oui, de la motivation et de la bonne humeur !

« Alors il nous faut de l'aide ! Qui aurait une sorte de réseau capable d'empêcher tout cela ? Elizabetha a de l'argent, elle pourrait…

-Je ne demanderai pas d'aide à Elizabetha. Ou à qui que ce soit, d'ailleurs.

-Pourtant, c'est la seule solution pour sauver Emil… Tu n'as pas vraiment le choix. »

Tino n'apprécia pas vraiment la réponse abrupte de Lukas. Il devait prendre le temps de réfléchir, au lieu de refuser directement une proposition, si je me permets, extrêmement intelligente.

Lukas resta silencieux et se releva. Il marcha un peu dans le salon, en pleine réflexion, et tant mieux. Tandis qu'il faisait les cent pas, Tino l'observa pudiquement. Il se permit une observation rigoureuse mais discrète : il était mince, de taille moyenne avec un corps assez carré, bien que ses épaules fussent plutôt coulantes. Il avait une pomme d'Adam proéminente mais qui restait inaperçue, puisque l'attention du spectateur était toujours amenée ailleurs. Le scintillement de la croix qui retenait ses cheveux, ses yeux d'un bleu profond, son visage plein.

Son nez était petit mais pointu, ses lèvres minces et privées de couleur, on pouvait avoir du mal à les distinguer du reste de sa peau, impossible de savoir où elles s'arrêtaient clairement. Sa bouche, en général, était petite, ce qui donnait à ses joues encore plus de valeur qu'elles n'en avaient déjà. Sa peau claire, semblable à celle d'Emil, n'avait en imperfection qu'une marque de couleur différente près de l'oreille gauche, comme une cicatrice. Il n'était pas rasé à la perfection, mais le peu de barbe qu'il semblait avoir était tellement clair qu'il passait inaperçu aux yeux lambdas. Heureusement que Tino avait entrainé les siens.

Ses bras et jambes avaient l'air d'être un minimum musclés, ou bien il avait tellement la peau sur les os qu'on ne pouvait faire la différence, mais c'était peu probable. Il était plus sûr d'affirmer qu'il faisait un peu de sport.

Sur sa nuque retombaient des cheveux blonds très ondulés. Ils formaient, sur le côté droit de son visage, une mèche ondulée qui le rajeunissait d'une dizaine d'années au moins. Les seuls signes d'âge visibles sur son visage étaient les rides légères sur son front, et encore, celles-ci se fondaient tellement dans le décor de sa peau qu'on pouvait difficilement lui donner trente-sept ans. À vrai dire, à côté de son frère, il ne faisait guère plus âgé…

« La seule solution, déclara-t-il brusquement en arrêtant sa ronde, c'est de demander de l'aide à quelqu'un avec un réseau, tu as... raison.

-Oui, et donc ? Tu ne veux pas de l'aide d'Elizab…

-Le père Vargas. Il en connait des gens, partout en Europe, mais surtout ici.

-Ah bon ? Ce fameux Marco dont tout le monde me parle sans arrêt ?

-Il a sa célébrité ici… Il a engendré des gens du spectacle tout aussi célèbres et a bonne réputation.

-Ses enfants sont acteurs ? Quelle famille…

-Je pourrais demander à Mathias de leur demander, songea Lukas en ignorant la remarque.

-Alors ça, c'est toujours le plan qui ne fonctionne pas. Va leur demander toi-même, ça marcherait mieux, tu ne penses pas ?

-J'irai leur demander, agréa-t-il finalement, mais avec Mathias. »

Tino ne trouva rien à redire. Tant qu'il demandait de l'aide, tout allait bien. Grâce à l'aide des Vargas, les assaillants qui en veulent à Emil et son frère seraient stoppés, leur problème serait réglé, et il ne restera plus qu'à les réconcilier, mais vu l'attachement et l'intérêt qu'avait Lukas pour ce frère, cela ne prendrait pas bien longtemps. Il lui vouait un amour infini, il a failli mourir d'inanition pour nourrir son frère, et c'est un acte d'une extrême bonté de cœur ou bien de stupidité, mais les deux étaient souvent liés.

« Mais avant de faire tout ça, s'exclama Tino en se levant du canapé et en tapant des mains, tu vas devoir tout révéler à Emil. Et attention, je ne veux pas de semi-vérité. Tu vas lui avouer tout sur ses origines, d'accord ? Tu vas aussi t'expliquer sur pourquoi la police n'a rien pu faire, bref, la totale.

-Tu as raison… » marmonna Lukas, honteux.

Enfin, « honteux ». Tino n'en savait rien, il avait beaucoup de mal à lire les émotions de cet homme, mais il espérait bien qu'il était honteux, sinon, il avait échoué dans sa mission. Tino remarqua malgré tout le comportement de Lukas qui avait changé envers lui. En plus d'avoir des difficultés à s'exprimer, il devait être très timide. Il était très courageux de porter sur ses épaules tout son monde et celui d'Emil, mais il fallait trouver un entredeux à tout cela, et enfin donner au puiné la liberté qu'il mérite.

Tino comprenait cependant les sentiments de Lukas. Il a élevé ce frère avec rien, a tenté de faire de lui quelqu'un de bien, et a vraisemblablement réussi, mais il est toujours dur de se séparer de quelqu'un de si précieux. Emil avait besoin d'air, maintenant, et surtout avait besoin de savoir qui il était vraiment.

Bon, ce problème bientôt réglé, il fallait s'attaquer aux deux autres : la famille de Peter disparue et la femme de Gilbert.

Tino prit congé de Lukas avec un sourire qui se voulait chaleureux, mais celui-ci n'en fit rien, l'observant gravement et avec autant d'apathie que d'habitude.

Cependant, alors que Tino allait s'adresser à Gilbert qui se perdait dans son téléphone, celui de Lukas sonna. La sonnerie, une mélodie de cinq notes, résonna plusieurs secondes avant que Lukas ne parvînt à décrocher.

« Allo ? Mathias ? À la maison. Pourquoi ? »

Puis après, il se tut. Pourtant, aucun son ne venait du récepteur, Tino l'entendait bien. Il semblait figé sur place, pétrifié. Puis la voix de Mathias se fit à nouveau entendre, mais Lukas retira le téléphone de son oreille et raccrocha promptement.

Gilbert, qui avait passé la tête par la porte, fixa étrangement Lukas avant de lui demander quel pouvait être le problème.

« Berwald est revenu, répondit-il simplement en maintenant le regard fixe.

-Vieux, c'est génial ! s'écria Gilbert, enthousiasmé. Ça fait des mois qu'on l'a pas vu, comm…

-Il est aux urgences. Avec Erik. »

Tino eut une grimace douloureuse. Si près de résoudre tous les problèmes, et d'autres se créaient. Il espérait sincèrement que Berwald et Erik étaient vivants et le resteraient, parce qu'une mort dans cette famille, et toutes les fondations instables sur lesquelles leurs relations étaient fondées s'effondreraient et ne laisseraient derrière que des amas de haine et de dégout.

En bref, le cauchemar.

Lukas s'empressa de trouver ses clés de voiture et ordonna à Tino de ne rien révéler à Peter pour l'instant. Gilbert monta avec lui dans la voiture, et ils partirent pour l'hôpital.

Tino fut parcouru d'un frisson désagréable. Il semblait n'avoir aucun contrôle sur ses clients, cela le terrifiait. C'était la première fois que tout semblait dégringoler dès qu'il tentait d'agir, et la première fois qu'il avait autant de missions à gérer simultanément. Quelle poisse d'être le meilleur ange du monde, c'était lui qui se coltinait les pires cas. Il gardait néanmoins espoir… il ne pouvait pas perdre espoir. Il allait réussir à reformer une famille soudée, à sauver le mariage de Gilbert et ramener ce mystérieux Berwald au bercail sain et sauf.

Car là était son devoir d'ange gardien.


Rebonjour ! Me revoici, mieux vaut tard que jamais ! Maintenant, les explications :

-Il est possible que Marcello et Peter aient été dans la même école en même temps, car l'action se déroule en Allemagne. Les écoles en Allemagne englobent le CM2 jusqu'à la Terminale (pour le système français), donc si Marcello est passé à l'université, il a quitté l'école !

-Les spaetzles, ou spätzles, sont des pâtes sud-allemandes traditionnelles. On en mange surtout en Rhénanie-Palatinat (là où se déroule l'action).

-La Schultüte est un cône rempli de matériel scolaire et de bonbons que les parents offrent aux enfants germaniques pour leur premier jour d'école. C'est une sorte de rite, et il arrive très souvent qu'on prenne l'enfant en photo ! Voilà pourquoi on voit Emil, Peter et son frère avec une Schultüte sur le frigo.

-Un Lebenspartnerschaft, Ziviler Solidaritätspakt, etc. c'est en gros une union civile en Allemagne. C'était la seule solution qu'avaient les couples homosexuels en Allemagne en 2010 (date de l'action), parce que le mariage homosexuel n'était pas encore autorisé, alors qu'il l'était en Norvège depuis 2009.

-Embrasser sur la joue, c'est une tradition romaine/méditerranéenne/ouest-européenne (je dirais même, une tradition romane) qui donc s'exécute en Italie et en France, mais absolument pas en Allemagne, où c'est assez mal vu et vous pouvez vous prendre de très gros vents (expérience personnelle).