Il n'était pas venu à New York pour le retrouver. Absolument pas ! Personne n'avait d'ailleurs osé l'affirmer, mais les sourires entendus dont ils l'avaient tous gratifié quand il avait annoncé l'ouverture d'une succursale new-yorkaise étaient éloquents. Qu'avait-il fait au Bon Dieu pour être entouré d'incurables romantiques sans le moindre sens des affaires ? Il était pourtant évident qu'après avoir hissé Kinnetik au premier rang de Pennsylvanie (et accessoirement avoir racheté Vangard), il allait partir à l'assaut de New York. Il n'y avait rien de romantique dans ses motivations.
S'il allait à son vernissage ce soir, alors qu'il n'était installé en ville que depuis dix jours, cela n'avait rien de romantique non plus. Tout le gratin new-yorkais serait présent ce soir. En homme d'affaires prêt à croquer la Grosse Pomme, il devait s'y montrer… Il n'allait tout de même pas manquer une telle occasion parce que l'artiste était son ex-petit-ami. En plus, cela faisait six ans qu'ils ne s'étaient plus revus… Enfin, disons qu'ils ne s'étaient plus parlé depuis six ans, mais il avait toujours gardé un œil sur lui. Il avait toujours su que ce garçon irait loin. Il n'était pas un grand critique d'art, mais dès qu'il avait posé les yeux sur son premier dessin (qu'il gardait toujours bien caché dans un placard), il avait su que ce gamin avait le talent pour être dans les meilleurs. Dès la première année, alors que ce n'était encore qu'un adolescent plein d'innocence, Brian savait déjà qu'il avait l'intelligence, la volonté et le talent pour conquérir le monde. Il était comme ces aigles royaux, destiné à planer dans les plus hautes sphères. Brian n'aurait jamais laissé personne, que ce soit Craig Taylor, Chris Hobbs, Paganini Junior, ou même son amour pour lui, lui couper les ailes. Il n'avait aucun regret à avoir. Son protégé avait réussi au-delà de toute attente. Vu le prix de ses tableaux, il était au moins deux fois plus riche que Brian ne l'était au même âge, ce qui était une gageure surtout dans ce domaine, et il était plus célèbre qu'il ne le serait jamais. Il était devenu un des visages de l'homosexualité. On l'avait même vu à la télé lors de la dernière campagne d'Obama. Il avait tout ce que Brian aurait pu lui souhaiter. Pourtant celui-ci n'arrivait pas à se défaire d'un sentiment de malaise.
Il n'avait plus mal depuis longtemps. Il avait dû détruire leurs deux cœurs pour le laisser partir là où son destin l'attendait, mais la douleur n'était plus. Cependant, un malaise était né après la première expo new-yorkaise (qu'il était allé voir un soir où il était sûr de ne pas le croiser) et n'avait cessé de grandir depuis. Alors qu'il entrait dans cette galerie recouverte de ses tableaux, il se sentait suffoquer. Un souvenir le submergea… étrangement, ce n'était pas un souvenir de lui.
Un mois s'était déroulé depuis leur séparation quand une furie brune avait surgi dans son bureau.
- Qu'est-ce que tu lui as fait ? avait-elle tempêté.
- Tu es charmante quand tu es en colère !
- Ferme-la ! Qu'est-ce que tu lui as fait ?
- Je ne lui ai plus parlé depuis un mois.
- Justement ! Il faut que tu le voies, que tu lui parles…
- C'est fini, Daphné, avait-il tranché tentant d'ignorer la déchirure que ces mots ravivaient en lui. Il n'y a plus rien à dire.
- Je croyais que vous en aviez fini avec ces conneries. Vous vous aimez tous les deux. Tu vas te remettre à le nier.
- Ce n'est pas la question. Il a sa vie à construire à New York. Il doit le faire sans entrave.
- Tu n'es pas une entrave pour lui. Tu ne l'as jamais été. Il a besoin de toi.
- Non, il n'a jamais eu réellement besoin de moi.
- Tu plaisantes ? Tu crois qu'il aurait pu affronter son père sans toi ? Tu crois qu'il aurait pu se remettre de son agression sans toi ?
- C'était il y a longtemps.
- Il a besoin de toi. Il est en train de changer. Ce type qui est devenu son agent est en train de le transformer en une espèce…
- C'est un excellent agent.
Il n'aurait pas confié son protégé à n'importe qui. Il s'était soigneusement renseigné. Eddie Barbuck était connu comme un des agents les plus pugnaces et les plus ambitieux du marché. Si un homme pouvait faire de son petit Picasso le maître de New York, c'était visiblement lui. Un jour, Jennifer était venue lui demander de prendre soin de son fils, car elle était incapable de l'aider. Des années plus tard, Brian avait dû faire de même. L'amour, c'était laisser partir ceux que l'on aimait quand il le fallait… même si dans ce cas, il avait plutôt fait partir celui qu'il aimait.
- Peut-être, mais je m'en fiche ! Il a changé. C'est comme s'il y avait quelque chose de cassé. Il est froid. Il ne parle plus que d'argent, de succès…
- C'est ce qu'il lui faut ! Il ne conquerra pas New York s'il ne montre pas les dents ! Si ce Barbuck lui apprend à les aiguiser, c'est très bien !
- Non, ça, c'est toi qui lui as appris ! l'avait-elle interrompu d'une voix soudainement lasse. Tu n'as pas juste aiguisé ses dents, tu as asséché son cœur. Félicitations, Brian !
Sans un mot de plus, elle l'avait laissé. Il n'avait plus repensé à elle depuis des années. Mais devant ces tableaux, il réalisait qu'elle avait peut-être eu raison. Avait-il fait la plus grande erreur de sa vie ?
Il n'avait plus acheté ses tableaux depuis des années. Dès la première expo organisée par Eddie Barbuck, les prix de ses toiles s'étaient envolés. Brian en avait acheté deux l'année après leur séparation, puis s'était convaincu que ce n'était plus nécessaire. Il était devenu un artiste à succès. Il n'avait plus besoin de son argent et il fallait laisser le monde découvrir l'étendue de son talent… Mais c'était un mensonge grossier. Lui qui détestait le mensonge s'était menti sans vergogne… Il était trop difficile de s'avouer la vérité, mais elle lui sautait aux yeux à présent. Il n'avait pas acheté ses œuvres parce qu'il les détestait.
Ses premiers croquis l'avaient littéralement bluffé. Ils étaient très classiques, mais dénotaient une maîtrise peu commune pour un adolescent et surtout ils étaient foisonnants de passion… de la passion qu'il ressentait pour Brian. En les regardant, Brian avait l'impression d'être l'homme le plus beau que la terre ait jamais porté. Il avait toujours su qu'il n'en était pas loin, mais il ne s'était jamais vu plus sexy que dans ses yeux. Après l'agression, le dessin avait radicalement changé. Les traits étaient moins assurés – sans doute à cause des douleurs de sa main –, mais surtout ils étaient empreints de colère et frustration. Même s'il haïssait les raisons de cette colère, il aimait ces dessins. Ils étaient la preuve de sa renaissance, de sa volonté. Ils hurlaient que Chris Hobbs ne le détruirait pas. Avec Rage, le dessin s'était un peu apaisé. Pourtant, Brian y sentait toujours ce bouillonnement. Même dans les affiches grotesques avec lesquelles il avait commencé à torpiller Stockwell, Brian l'avait senti. Au retour d'Hollywood, il avait commencé à peindre. C'était différent de tout ce qu'il avait fait auparavant, mais c'était tout à fait lui. Un peu plus mature, un peu plus amer, mais c'était lumineux et passionné comme lui.
Sur les toiles environnantes, il ne voyait rien de tout cela. La technique était parfaite. Les couleurs étaient bien choisies. Même l'agencement était optimal. Mais il n'y avait plus aucune fougue. Il ne reconnaissait rien de l'homme qu'il avait aimé. C'était prétentieux et froid… C'était sans âme.
Tu as asséché son cœur… Les mots de Daphné résonnaient dans sa tête.
- Brian…
Pour la première fois depuis six ans, ils étaient face à face. La salle était bondée. Il y avait les gens les plus riches et les plus influents de Manhattan. Mais le reste du monde s'était effacé. Il ne voyait plus que lui. Il était magnifique. Une coupe de cheveux faussement négligée encadrait un visage sur lequel le temps semblait n'avoir pas eu de prise. Même avec une légère barbe de deux jours, il avait l'air incroyablement juvénile. Seuls ses yeux qui le fixaient révélaient son âge. Dans ce bleu glacé, Brian ne voyait plus qu'une froideur amère. La flamme qui avait toujours brillé même dans leurs pires moments n'était plus là.
Ce nom qu'il avait refoulé au plus profond de lui, qu'il s'était même interdit de penser monta à ses lèvres :
- Justin…
