Sweet dreams

Il était revenu.

Elle avait refusé son offre. Mais l'important était qu'il soit revenu, non ?

Durant trois mois, elle avait prétendu avec beaucoup d'entrain que rien ne l'intéressait plus que son nouvel emploi. Elle avait toujours été une bonne étudiante. Pas excellente, pas médiocre. Juste bonne. Certes, d'autres talents lui avait valu d'être recommandée par Miles, son vieil enseignant d'Historique de l'Architecture et de la Construction, qui l'avait ainsi propulsée dans l'équipe de Dom Cobb. Propulsée dans le rêve. Propulsée dans les limbes. Mais ses aptitudes plus terre-à-terre en la matière ne lui auraient jamais permis de décrocher un poste aussi respectable en plein cœur de Paris, et seules les relations de Saito avaient compté dans cet arrangement. Alors elle l'aimait, son job. Elle l'aimait et se battait chaque jour pour le mériter malgré tout. Ça n'était donc pas tout à fait un mensonge quand elle prétendait qu'elle y tenait plus qu'aux aventures passées et aux amitiés révolues.

Il était revenu. Mais trop tard. Deux mois plus tôt, ça aurait été parfait. Deux mois plus tôt, Ariadne n'aurait même pas imaginé préférer son travail à... eux. Eux tous, et pas seulement lui. Elle n'aurait pas pris la peine de se faire désirer ni n'aurait tenté de leur faire regretter leur attente. Elle savait pourquoi Arthur avait disparu. Elle savait qu'il ne réapparaîtrait pas avant quelques temps. Un mois, peut-être. Un petit mois. Pas trois. Raté.

Il était revenu. Et avec lui c'était une infinité de souvenirs qui l'avaient assaillie. Mais Ariadne était installée, avait une carrière stable, un appartement loin de la pression familiale, des amis qu'elle appréciait. Pourtant elle avait hésité, vraiment hésité à le suivre. Parce que c'était Arthur. Parce qu'en le voyant entrer dans son bureau avec son flegme habituel et son sourire triste, elle avait soudain réalisé à quel point son orgueil était déplacé face aux possibilités qu'une nouvelle collaboration avec les Voleurs de Rêve représentait pour une jeune femme telle qu'elle. Ariadne avait senti son cœur faire un petit bon dans sa poitrine, autant de bonheur que de crainte. Il était revenu. Mais il était revenu avec tant de peur et de douleur au fond des yeux qu'elle aurait presque souhaité qu'il s'en aille.

Ariadne ne voulait pas qu'on la considère comme un simple pion. Un simple fou. Une vulgaire pièce qu'on utilise à volonté et qu'on met au placard quand elle a fait son temps. Elle voulait gagner sa place auprès de Théodore, faire connaître son nom à travers la France, l'Europe, le monde entier. Elle voulait ériger des tours et bâtir des ponts sur lesquels elle graverait ses initiales, pour que partout, Arthur, Eames, Yusuf, Saito et Fischer se souviennent d'elle. Elle voulait devenir quelqu'un.

Il était revenu. Elle aurait pu partir avec lui. Elle en avait eu envie. Mais savoir qu'il ne l'avait pas oubliée, savoir seulement que toute cette histoire avait été réelle lui suffisait. Un jour, ce serait eux qui se mordraient les doigts, qui se maudiraient de l'avoir laissée sur le bord de la route tandis qu'ils poursuivaient leurs existences palpitantes de voleurs ou de multimilliardaires. En attendant, Ariadne ferait tout pour ne jamais s'effacer de leur mémoire faute de marquer leurs pensées, puisqu'elle s'avérait trop fière pour habiter leur vie après trois mois d'absence et de désintérêt.

Il était revenu. Pour Dom, elle en était certaine. C'était une des raisons qui l'avaient fait flancher. Et n'était-ce finalement pas une raison suffisante pour mettre son égo de côté ? Si. Et n'était-ce finalement pas outrageusement prétentieux de croire qu'elle serait la seule à pouvoir l'aider ? Si. Alors Ariadne avait griffonné l'adresse de Julian Doherty sur un coin de feuille pour qu'elle le secoure à sa place. Pour qu'elle habite leur vie et apprenne à aimer le danger comme Ariadne l'avait aimé. Oui, aimé. Car elle avait menti : ça n'étaient pas les limbes qui lui faisaient peur, ça n'étaient pas les limbes qui l'avaient dissuadée d'accompagner Arthur et de se plonger corps et âme dans l'architecture paradoxale pour trouver Dom et le ramener. C'était tout simplement la rancune, et cette volonté implacable de se venger.

Elle n'était qu'une gamine au cœur brisé et aux espoirs réduits en miettes. Alors Ariadne avait griffonné l'adresse de Julian Doherty sur un coin de feuille pour qu'elle les retrouve à sa place. Pour qu'elle apprenne à les aimer, eux. Eux tous, et pas seulement lui.

Il était revenu.

Il était reparti.