Train entre Londres/Perth. Compartiment de Première Classe. 14h15

EMMA

Auriez-vous réservé le compartiment pour nous seuls, Steed ?

STEED

On ne peut rien vous cacher. J'aime voyager tranquille et sans être dérangé par des importuns.

EMMA

Voici un point sur lequel vous n'avez effectivement pas changé.

STEED

J'ai surtout pensé que nous serions mieux seuls afin de peaufiner nos personnages.

EMMA

Nous avons plus de 6h de trajet.

STEED

Et j'ai loué une voiture pour l'heure de route entre Perth et le Manoir.

EMMA

Vous avez pensé à tout.

STEED

Justement, à ce propos…

Il met sa main à l'intérieur de son veston et en retire le boîtier.

STEED

Tenez, c'est pour vous.

Le cœur battant, elle ouvre et découvre deux alliances en or. Hésitante, elle regarde son compagnon.

EMMA

John ?

STEED

Nous sommes supposés être de jeunes mariés, Emma.

EMMA

Et nous devons vraiment les porter ?

STEED

En général, c'est ce que font les gens mariés.

Il la regarde en souriant, ravi d'avoir réussi à la déstabiliser. Elle tient les deux alliances entre ses doigts et les observe minutieusement. Soudain, son regard est attiré par une inscription sur l'alliance de Steed.

EMMA

Vous avez fait graver l'alliance à votre nom ?

STEED

Comme vous pouvez le constater.

EMMA

Mais… vous n'êtes pas marié, n'est-ce pas ? Ou bien j'ai loupé quelques épisodes.

STEED

Je ne suis pas marié et ne l'ai jamais été. Cependant, il fut un temps où j'avais caressé le secret espoir d'épouser un jour une femme et donc, sur un coup de folie, j'avais fait faire ces alliances.

Dubitative, elle la lui passe au doigt puis elle scrute la seconde alliance, celle qu'elle va devoir porter et ses yeux s'agrandissent de stupeur.

EMMA

Emma ? John, la vérité, quand avez-vous fait graver ces alliances ?

STEED, gêné

En les achetant, je m'étais dit que si j'épousais un jour une femme, ce serait vous. Mais je vous l'ai dit, c'était un coup de folie passagère.

EMMA

Un coup de folie qui date de quand exactement ?

STEED

Emma, ce n'est pas important.

EMMA

Je décide de ce qui est important pour moi, John Steed. Quand ?

STEED

Quelques mois avant le retour de votre mari. Vous étiez partie à la campagne avec votre ami, Croft. J'étais seul à Londres et j'ai sans doute bu un peu trop de brandy. En sortant de chez moi, je suis allé me promener et je suis tombé sur cette bijouterie.

Elle le regarde, stupéfaite et totalement décontenancée. Elle s'attendait à tout sauf ça.

EMMA

Vous pensiez me demander en mariage ?

STEED

J'avais trop bu.

EMMA

Mais vous avez gardé les alliances.

STEED

Pour me souvenir que je ne dois jamais boire seul.

Elle lui saisit les mains tandis qu'il a le regard perdu sur les paysages qui défilent.

EMMA

John, regardez-moi en face.

STEED

Oubliez ça, Emma. De grâce. Nous en reparlerons plus tard.

EMMA

Regardez-moi !

Il consent à tourner la tête vers elle et croise ses yeux perdus.

EMMA

Dois-je mettre mon alliance moi-même ou bien accepteriez-vous de m'y aider, comme je l'ai fait pour la vôtre ?

Soulagé, il lui sourit, prend l'alliance, prend sa main et passe la bague autour de l'annulaire. Puis il relève la tête et s'aperçoit qu'Emma a la sienne toute proche. Leurs regards s'accrochent. Elle lui sourit gentiment en lui parlant d'une voix douce.

EMMA

En général, quand un homme passe la bague au doigt d'une femme, il est de coutume qu'il l'embrasse.

STEED

Il ne vous aura sûrement pas échappé que nous ne sommes ni devant Monsieur le Maire, ni devant Monsieur le Curé, ma chère.

EMMA

Et donc ?

STEED

Et donc la coutume à laquelle vous faisiez référence n'est plus de mise.

Elle se redresse, un peu déçue et se cale contre le dossier de sa banquette. Il ne la quitte pas des yeux, certain de l'avoir blessée. Or il ne veut pas lui faire le moindre mal. Ne l'a-t-il pas choisie par amour pour elle ? Il doit faire amende honorable.

STEED

Emma, il faut qu'on parle tous les deux.

EMMA

Et de quoi aimeriez-vous parler ?

STEED

De nous.

EMMA

Nos personnages fictifs pour la mission ? Parce que nous au réel…

STEED

De nous, de notre passé et des raisons pour lesquelles je n'ai pas cherché à vous revoir depuis bientôt 10 ans.

EMMA

Je n'ai rien à en dire en ce cas. En revanche, je vous écoute. Expliquez-moi ce qui vous a retenu si longtemps.

STEED

Vous m'avez quitté pour retrouver votre mari et…j'en ai énormément souffert. J'ai essayé de vous oublier, de me dire que vous étiez heureuse et que je devais tourner la page. Sans jamais y parvenir. Alors je vous téléphonais pour garder cette illusion de contact entre nous.

Elle se radoucit instantanément.

EMMA

Pour ne pas que je vous oublie aussi, n'est-ce pas ?

Il acquiesce de la tête.

STEED

Après votre départ, j'ai cru devenir fou. Je vous voyais partout. Tara fit de son mieux, elle était ravissante, mais en la regardant, c'est vous que j'aspirais toujours à retrouver. Or elle n'était hélas pas vous. Avec elle, j'aurais pu faire davantage d'efforts et être plus agréable. J'ai fait ce que j'ai pu en ne cessant jamais de la comparer mentalement à vous. C'était une torture quotidienne et le soir venu, je m'enfermais souvent dans ma chambre où je rêvais en regardant ces alliances. Elles représentaient tout ce que je ne pouvais pas avoir.

Elle soupire, ne trouvant pour l'instant rien à répondre. Ou trop. Le silence tombe dans la cabine, chacun plongeant dans ses pensées. Puis soudain….

EMMA

Qu'ai-je à savoir sur mon mari et que je ne sache déjà, John ?

Il pousse mentalement un grand « ouf » de soulagement. S'épancher devant elle n'était pas du tout dans ses plans. Mais il n'avait pas pensé aux inscriptions sur les alliances. Faute impardonnable qui lui couta cette pénible mise à nu. Il soupire brièvement.

STEED

Voyons… Je suis un ancien militaire à la retraite et j'occupe mon temps de façon oisive et mondaine. Riche héritier d'une tante décédée l'an dernier, je profite des douceurs de l'existence et de ma charmante épouse.

EMMA

Outre le métier et notre mariage, tout le reste est assez vrai.

STEED

Le but n'est pas de fabriquer des personnages de mais de bâtir autour de ceux que nous sommes.

EMMA

Afin de nous montrer incollables.

STEED

C'est l'idée générale, oui.

EMMA

Alors j'ai divorcé depuis près de deux ans d'un aviateur nommé Peter Peel. J'ai également hérité de mon père un journal que je gère avec l'aide d'un cabinet comptable. Férue de sciences et de littérature, d'art, de musique et n'ayant pas besoin de travailler pour vivre, je sors beaucoup.

Ils se sourient tendrement et se racontent leur histoire, chacun son tour y rajoutant un ingrédient.

STEED

C'est d'ailleurs chez un ami commun, lors d'un banquet, que nous nous sommes rencontrés, il y a 12 ans.

EMMA

En arrivant, j'ai embouti l'arrière de votre voiture.

STEED

Absolument. Mais il n'y eut que peu de tôle froissée. Nous avons passé la soirée ensemble, à rire, à boire et…

Il est sur le point de rajouter, « à faire connaissance » mais elle le prend de vitesse.

EMMA
…à tomber amoureux.

STEED

Indubitablement.

EMMA

Inexorablement.

Elle allonge ses jambes. Il étend les siennes également. De telle sorte qu'ils sont désormais jambes contre jambes. Et les yeux dans les yeux, absorbés par leur histoire.

EMMA

J'étais toutefois mariée.

STEED

Mais votre mari était alors porté disparu en Amérique du Sud.

EMMA

Les autorités le considéraient comme mort.

STEED

Nous avons donc dû mettre nos sentiments de côté. Parce que vous n'étiez pas officiellement veuve.

EMMA

Et mon mari réapparut, deux ans plus tard.

STEED

Pourtant, entre temps, nous passions quelques moments ensemble, en tout bien tout honneur.

EMMA

Nous devenions amis, de proches amis.

STEED

Et quand votre mari revint, nous nous sommes perdus de vue.

Ils se taisent et Emma baisse les yeux. Ce qu'elle va lui dire, elle ne l'a jamais avoué à personne.

EMMA

Puis j'ai divorcé, ne supportant plus de vivre auprès d'un homme que je n'aimais plus et qui me trompait plus souvent qu'à son tour.

Il écarquille les yeux de surprise.

STEED

Peter vous trompait vraiment, Emma ?

Elle relève la tête et lui sourit.

EMMA

Je ne l'en blâmais pas, vous savez. J'ai essayé, les premiers temps de son retour, de réapprendre à l'aimer, de me donner à lui. Il était mon mari et le devoir conjugal faisait partie du contrat. Sauf que je ne supportais plus qu'il me touche. Cela devenait intolérable pour moi. Alors nous avons fait chambre à part et il ne m'a plus jamais fait l'amour pendant les sept années suivantes. Je demeurais sa femme pour sauver les apparences et lui donnais toutes latitudes pour aller voir ailleurs. Ce qu'il faisait de bonne grâce.

STEED

J'ignorais tout ça.

EMMA

Même vous qui savez des tas de choses sur des tas de gens ne pouviez pas deviner le genre de vie que je devais mener. Jusqu'à ce que je décide d'en rester là. Il en fut soulagé aussi. Notre divorce fut rapidement prononcé, à l'amiable. Peter est retourné dans ses avions et moi…

STEED

Vous êtes ce soir avec moi.

Il lui tend la main et elle la saisit sans hésiter.

EMMA

Pour en revenir à notre histoire, quand nous sommes-nous revus ?

STEED

Quand j'ai appris votre divorce, je vous ai appelée et nous avons dîné ensemble un soir, il y a huit mois de cela.

EMMA

Vous m'avez raccompagnée chez moi mais n'en êtes pas reparti avant plusieurs jours.

STEED

J'ai fait ça, moi ?

EMMA

Je vous retenais prisonnier de mon lit, John.

STEED

Contre mon gré, évidemment.

EMMA

Cela va de soi.

STEED

Au début, nous ne parlions pas de mariage. Nous vivions juste ensemble de merveilleux moments.

EMMA

Mais j'ai un jour émis le désir d'avoir des enfants. De vous.

Il enregistre l'information. Logique, pense-t-il, qu'elle veuille des enfants. Son horloge tourne. Il lui caresse la main avec le pouce.

STEED

Et comme je suis un homme d'une grande probité, je t'ai demandé de m'épouser avant de te faire un enfant.

Si l'apparition soudaine du tutoiement la surprend, elle n'en montre rien. Au contraire, elle est ravie.

EMMA

Nous nous sommes mariés dans la plus stricte intimité, il y a deux semaines. Et tu essaies tous les jours de me faire cet enfant.

STEED

Tous les jours ? Ne serais-tu pas un peu trop gourmande pour le vieil homme que je suis ?

EMMA

Tu tiens encore très bien la distance, je trouve.

STEED

Moi oui, mais ma semence ne paraît pas très efficace.

EMMA

Le réceptacle n'est peut-être plus aussi fringuant non plus.

STEED

Nous nous donnons un an à compter d'aujourd'hui pour essayer d'avoir cet enfant. Passé ce délai, nous irons ensemble consulter des spécialistes.

EMMA

Et si nous ne pouvions pas en avoir ?

STEED

Nous pourrons en avoir, Emma. Je te le promets. Nous ferons tout ce qu'il faut pour ça.

EMMA

Si j'avais passé l'âge de prescription, John ?

Il scrute son visage sérieux.

STEED

On va laisser nos personnages faire une courte pause, si tu veux bien.

EMMA

Mais on se dit encore tu ?

STEED

Pourquoi ne le ferions-nous pas ? Et puis, autant s'y habituer de suite, non ?

EMMA

Oui, tu as raison.

STEED

Dis, as-tu réellement peur de ne pas pouvoir avoir d'enfant ?

EMMA

J'ai 38 ans, John. Biologiquement, c'est toujours possible, évidemment. Mais le temps passe si vite…et je n'ai jamais eu l'occasion d'essayer non plus.

STEED

Je peux te poser une question très intime ?

EMMA, rougissant un peu

Inutile. Je n'ai pas fait l'amour depuis….très longtemps. Je suis devenue difficile avec les hommes. Et je refuse de coucher pour coucher. Si je fais l'amour, c'est au minimum par désir. Il faut que l'homme me plaise vraiment.

STEED

Je suis pourtant convaincu que de séduisants célibataires t'ont courtisée.

EMMA

Ils ne m'intéressaient pas. Aucun.

STEED

Ils n'étaient pas à ton goût ?

EMMA

L'aspect physique m'importe peu en général. L'enveloppe n'est rien que le contenant de l'être. On ne tombe pas amoureux des enveloppes mais des êtres qui vivent à l'intérieur. De ce qu'ils ont en eux qui nous séduit. Or c'est si rare d'en trouver de charmants, drôles, pas forcément beaux mais gentils et respectueux. J'ai horreur des machos, tu le sais.

Incapable de dire quoi que ce soit, Steed se lève et vient s'asseoir près d'elle. Puis il la prend dans ses bras.

STEED

Tu es une perle rare, Emma. Très rare. Je n'ai jamais connu de femme telle que toi. Tu es à la fois très libérée et pleine de principes. Les mêmes principes que ceux qui m'animent avec toi.

TBC...