Ding !
Rose éteignit la télévision et courut ouvrir le micro-ondes. Elle posa le plat de pâtes réchauffées sur la table et poussa un bâillement.
-Quelle journée, soupira-t-elle.
-Mmh.
Le Docteur était allongé dans le canapé et lisait un roman en serbo-croate. Il avait jugé préférable de laisser le bus au garage de Torchwood et de le réparer là-bas sinon, habituellement, c'était dans le jardin qu'il fallait aller le chercher.
-Allez, viens manger ! s'exclama Rose d'un ton un peu exaspéré.
-Mmh, j'arrive.
A contrecœur, il abandonna sa lecture et vint s'asseoir. Encore une fois, elle pouvait lire sur ses traits qu'il était préoccupé. Il renifla devant sa portion de tortellini d'un air peu enthousiaste.
-Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle.
-Rien, rien. Juste... j'ai mal à la tête.
-Encore !
-Ou... oui, oui, encore. Je vais... je vais... je vais m'allonger...
Il laissa tomber sa fourchette dans son assiette et s'enfuit vers la salle de bains. Une seconde plus tard, elle l'entendit vomir. Elle se précipita à sa suite et le prit dans ses bras pour l'aider à se tenir. Il tremblait et sa peau était brûlante de fièvre.
-Allez, respire, murmura-t-elle quand il en eut fini avec les haut-le-cœur. Tu as dû attraper du mal...
Elle le fit se relever et l'accompagna jusqu'au lit, où elle l'aida à enfiler son pyjama et à se glisser entre les couvertures. Elle sortit un thermomètre et prit sa température. En effet, sa température dépassait les 38°C.
-Alors ? demanda le Docteur d'un ton brûlant. C'est quoi ? Une rage Sensorite ? Un virus Arkathenien ? La phylopthène de Racnoss ?
-Non. A vrai dire, tu m'as tout l'air d'avoir la grippe.
-La grippe ? La grippe Satyrnienne, la grippe des montagnes opale du sud de Gallifrey, la grippe maya ?
-Non ! La bonne vieille grippe saisonnière humaine. Qui risque d'être un peu violente, vu que tu ne l'a jamais eu et que ton corps n'est pas forcément très prêt.
-Oh ! Et c'est quoi le remède ?
-De la soupe, une bouillotte et au lit pendant cinq jours, répliqua Rose avec un petite sourire.
-Oh non ! s'exclama-t-il. C'est pas juste ça !
Son ton de petit garçon déçu la fit éclater de rire. Vexé comme un pou, il lui tourna le dos. Elle fit le tour du lit pour se changer et se coucher et il tournicota à nouveau dans les draps pour bouder. Il finit par se retrouver saucissonné. Il poussa un juron et dégagea toute la couverture avec des coups de pied.
-Arrête de te comporter comme un bébé, tu es ridicule, dit Rose en riant.
Elle passa ses doigts dans ses cheveux d'un geste tendre. Il se radoucit et fit mine de revenir vers elle.
-Ne t'approche pas trop non plus, tu vas me donner tes microbes.
-Oh, il faudrait savoir, hein !
Elle poussa un soupir et le laissa venir dans ses bras malgré tout. Elle vit aussitôt son visage se parer d'un sourire de contentement qui la rassura.
Depuis qu'ils avaient fini de s'installer et qu'il avait pu commencer à travailler sur sa machine, elle le trouvait plus taciturne. Elle lui pardonnait pour cette fois parce qu'il avait sûrement couvé son virus toute la journée, mais elle se faisait du souci pour lui. La vie normale ne lui convenait pas du tout, lui qui avait tant besoin de découvrir de nouvelles choses mais ils n'avaient pas les moyens de s'offrir le tour du monde, de la Terre au moins.
Pour vivre, il fallait travailler, et les missions Torchwood étaient leur seule échappatoire – même s'ils n'avaient d'agent de terrain que le nom, une grande partie de leur travail consistant en fait à analyser des rumeurs concernant à présence d'objets ou de créatures extra-terrestres avant d'aller sur place, et 99 % des informations récoltées étant ou des canulars, ou parfaitement explicables « Terriennement », ils ne voyaient pas souvent l'extérieur. Les rares fois où il avait fallu envoyer du monde, Tanis s'était toujours débrouillée pour que ni le Docteur, ni Rose ne soit de la partie, parce qu'elle en était jalouse.
Dans d'autres situations, ils auraient fait fi de ses ordres mais s'ils perdaient ce boulot, ils perdaient leur salaire et la possibilité de travailler sur leur bus magique, leur porte de sortie, leur fuite vers l'impossible.
Tant que la machine n'était pas finie, ils ne pouvaient rien faire.
Le Docteur la réveilla quatre fois pendant la nuit, deux fois pour vomir, une fois pour aller chercher un édredon supplémentaire et une fois parce qu'il avait fait un cauchemar fiévreux. Comble du comble, malgré nombre de fanfaronnades, elle avait découvert que sans TARDIS, ses capacités en médecine ne valaient pas un pet de lapin, et elle avait donc dû appeler un... docteur.
Ce dernier était un homme d'une cinquantaine d'années nommé Stanley Finnegan, la peau tannée et les traits d'une vieille grenouille. Il vint ausculter le Docteur dans la matinée Rose avait posé un congé pour rester avec lui pendant tout l'examen. Il lui demanda de se lever et de s'asseoir, ce que Rose trouva curieux. Quand il s'exécuta, le Docteur poussa un gémissement et porta immédiatement ses mains à sa tête en signe de grande douleur. Il faillit même perdre l'équilibre et dût s'appuyer contre le mur.
-Depuis combien de temps avez-vous des douleurs comme ça à la tête ? demanda soudain le disciple d'Hippocrate.
-Je ne sais pas... un moment.
-Vous vous êtes pris un coup à la tête récemment ? Quelque chose qui aurait pu déclencher ça ?
-Heu... hier, mais ce n'était pas très fort... ça aurait un rapport ?
-Quand vous dites « un moment », c'est quoi ? Quelques jours, semaines ?
-Plutôt des semaines. Mais bon, vous savez, les écrans, la lecture, tout ça, avec la vie que je mène, ça peut faire un peu mal à la tête... non ?
Il avait débité cela sur un ton léger mais Rose n'avait pas envie de s'amuser. « L'autre » docteur arborait une expression grave qui n'augurait rien de bon.
-Aller jusqu'à poser un diagnostic est hors de mes compétences, annonça enfin le médecin. Mais je pense que c'est plus qu'une simple grippe. Il faudrait passer un scanner pour savoir.
Un scanner. Soudain, la chose prenait de l'ampleur. Un scanner, ça signifiait plus qu'un raid à la pharmacie, ça signifiait aller à l'hôpital, prendre rendez-vous, voir un spécialiste, beaucoup de choses très inquiétantes. En plus, le Docteur détestait les hôpitaux.
-Attendez ! s'exclama Rose d'une voix aiguë. Vous vous basez sur quoi pour dire ça ?
Le docteur Finnegan lui jetta un regard compatissant. Il avait une certaine expérience, il sentait les choses, même si son examen ne permettait de prouver autre chose que le fait qu'il avait des migraines très douloureuses.
Le Docteur s'était rallongé dans le canapé pour comater et avait cessé d'écouter la conversation depuis un certain moment. Mû d'une soudaine intuition, il demanda, sur le même ton que la première fois :
-Depuis combien de temps avez-vous des douleurs comme ça à la tête ?
-Je ne sais pas... un moment !
Son ton résonnait comme s'il lui posait la question pour la première fois. Rose ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes. Hésitant, le docteur Finnegan continua :
-Quelques jours, semaines ?
-Plutôt des semaines. Mais bon, vous savez, les écrans, la lecture, tout ça, avec la vie que je mène, ça peut faire un peu mal à la tête... non ? Non ?
Son regard innocent sauta de Rose au médecin, qui le fixaient intensément.
-J'ai quelque chose sur le nez ? finit-il par demander, décontenancé par leur silence. Il y a un problème ?
En effet, songea Rose avec angoisse. Il y avait un énorme problème.
