25 août 1971, début de soirée.

Le garçon de 11 ans lisait un livre de sorcellerie que sa mère lui avait donné dans un vieux fauteuil élimé, si élimé que la mousse du fauteuil était visible à certains endroits, et qu'on sentait presque les ressorts au niveau des reins, mais l'enfant en faisait abstraction, absorbé qu'il était dans son manuel de sortilèges avancés, et Eileen cuisinait le repas du soir, provoquant de délicieux fumets. Severus admirait sa mère pour sa capacité à mitonner d'excellents plats à partir du peu qu'ils avaient dans cette famille. Tobias était sans doute l'homme le plus radin de cette planète, quand il ne s'agissait pas d'alcool. D'ailleurs, la porte de leur maison de Spinner's End s'ouvrit, et malgré lui, le jeune garçon se raidit, retenant son souffle tout en continuant sa lecture et la mémorisation des sorts, cependant sur le qui-vive. Le pas lourd de son père retentit dans le corridor, et le jeune garçon sautai du fauteuil et filai vers les escaliers pour ne pas voir son père avant le repas, il était sans doute encore ivre, et il n'apprécierait sans doute pas de le voir avec un livre de sorcellerie, cette "connerie de bonne-femme". Tobias était le parfait stéréotype du moldu de la troisième classe : le physique maigre et noueux de ceux qui mangent comme ils peuvent en fonction de leur maigre salaire d'ouvrier et qui se tue à la tâche pour le gagner, les traits burinés par la fatigue, les cheveux gras et les ongles un peu noirs, l'apparence négligée, radin mais très attiré par l'alcool, et un peu moins par les baignoires. Le gamin avait presque atteint les escaliers, mais par on ne sait quel miracle du diable, le vieux Tobias avait rattrapé son fils, posant une main noueuse sur son épaule frêle et le retournant de force, pour ensuite le choper par le col et le mettre à la hauteur de son visage. Severus avait depuis longtemps arrêté de pédaler dans la choucroute dans l'espoir de lui coller son pied quelque part, ce bougre était plus souple qu'un chamallow et évitait tous les coups, même ceux qui auraient dû l'atteindre, alors il se contentait d'attendre, les bras croisés sur son poitrail étroit, le livre entre, que son père se décide à le lâcher. De toute façon, il ne mettrait pas bien longtemps à le faire, Severus devenait trop lourd pour lui, et il était tellement imbibé d'alcool de seconde qualité que... Qu'il finirait par perdre l'équilibre en essayant de le garder. Le gamin évitait de croiser le regard noir de son père, qui hoquetait toutes les deux secondes, et il obéit docilement, une fois que son père lui ait remis les quatre fers sur le plancher des vaches, haletant, en lui tendant le livre qu'il lisait. La réaction – violente, c'était à prévoir – de son père ne se fit pas attendre, et le poing droit du moldu vint cueillir l'homme à en devenir à la naissance de la mâchoire, près de l'oreille gauche, projetant le frêle bonhomme contre le fauteuil, délaissé depuis peu. Tobias Rogue ne tarda pas à rejoindre le corps étourdi de son fils, qui tardait à répondre à l'injonction de fuir du garçon, en vociférant des "Sale môme, je t'ai déjà interdit de lire ces choses-là ! C'est qu'un ramassis de connerie sur un tas de merde, des salades de bonnes femmes !" et des "J'vais t'en donner de la magie moi ! A coup de savates dans le fond de pantalon, p'tit mioche !". Les vociférations de son époux avait attiré Eileen dans le salon sombre et miteux, et elle se glissa entre son mari et leur fils, prenant un violent crochet du droit juste en dessous de l'œil au passage, et d'un coup de talon un peu sec mais pas douloureux, signifia à Severus qu'il était temps pour lui de tirer sa révérence, et de courir dehors. Le garçon rampa sur le tapis miteux, échappa de peu à la main de son père qui plongeait tel une ligne de pêche pour le récupérer, arrêtée à temps par sa mère, qui avait ensuite accaparé les lèvres de Tobias pour le détourner de son fils – c'était la manière la plus efficace de détourner cet homme de ses envies de meurtres, même si ce n'était pas la plus glorieuse, loin de là. Severus détestait son père quand il était comme ça, même s'il le détestait tout le temps, de manière générale, parce qu'ils obligeaient – ils au pluriel parce si Severus ne se mettait pas son père à dos, personne n'aurait à intervenir – Eileen à se donner à cet homme violent même quand elle n'en avait pas très envie. Lorsque Severus se cachait dans sa chambre après ces moments-là, il entendait souvent Eileen pleurer, alors il allait dehors maintenant, pour ne plus l'entendre. Il se détestait pour ça.

Ce soir-là, Severus marauda jusqu'au terrain vague au bord de l'eau, où gisait en reine une vieille balançoire déglinguée, posée là, bancale et sale et inattendue. Le soleil se couchait et se reflétait sur l'eau qui courait comme un écureuil après un gland dévalant une pente, vive et indomptée, et le vent, assez faible, soufflait juste assez pour faire onduler les herbes hautes. C'était un spectacle assez reposant, et toujours émouvant pour Severus, lui qui vivait la plupart du temps reclus dans l'obscurité de sa maison, avec sa mère pour seule compagnie, jusqu'à ce que ce crétin de moldu ramène son derrière de vieux crasseux.

Ce soir-là, il vit ses deux voisines, Pétunia, une fille passablement ordinaire, et Lily, qui possédait la chevelure la plus colorée qui lui ait été donné de voir jusqu'à présent, et qui semblait être une sorcière, de ce qu'il avait pu en voir en tout cas. Ce soir-là, elles étaient au bas de la colline sur laquelle se tenait le jeune Rogue, et Lily tendait son bras vers sa sœur, et fit apparaître une marguerite sans sa tige. Ce à quoi sa sœur réagit en criant un "Monstre, t'es un monstre Lily !" retentissant, et c'était étonnant de ne pas voir les oiseaux du coin s'enfuirent à tire d'aile. Alors que l'ainée essayait de faire on ne sait trop quoi à sa cadette, celle-ci fit volteface et escalada la colline pour fuir sa sœur, et tomba nez à nez avec Rogue, qui sans trop savoir ce qu'il faisait, tendit le bras à son tour, et fit apparaître une tige pour la marguerite de la rouquine. Ils échangèrent un sourire, bancal pour lui, flamboyant pour elle. Le sourire de la jeune Evans réchauffa le cœur un peu fêlé du petit Rogue, et des mots prirent le chemin de l'atmosphère sans demander l'autorisation au cerveau du jeune homme avant :

"Je sais ce que tu es Lily Evans. Tu es une sorcière ! "

La rouquine afficha une moue offensée, et répliqua :

"C'est pas très gentil de dire ça aux gens !"

Sur ce, elle tourna les talons, sa chevelure rousse bondissant à sa suite dans d'adorables battements contre son dos, laissant là un Severus désemparé. Elle ne pouvait tout simplement pas croire à une insulte quand il disait que c'était une sorcière ! Elle devait bien savoir que ce n'était pas une moldue comme sa stupide sœur, non ? Rogue tira dans une petite pierre qui trainait par-là, cria brièvement lorsqu'une douleur vive lui traversa les doigts de pieds à cause de ladite pierre et rentra chez lui, les mains profondément enfoncée dans les poches de son pantalon noir trop large et trop grand pour lui, la pas trainant et les pensées filant à la vitesse d'un vif d'or vingt mille lieues au-dessus des nuages.

En rentrant chez lui, le jeune Rogue avait trouvé son père avachit dans le canapé deux places du salon, une bouteille de bière à la main – comme s'il n'avait pas assez bu comme ça avant de rentrer !- devant leur petit écran télé en noir et blanc, devant un match de foot. Quel sport moldu débile, le foot ! Le Quidditch valait vingt fois mieux ! Retenant un soupir dédaigneux à l'attention de son géniteur, il partit à la recherche de sa mère. Il la trouva emmurée dans le silence de la cuisine, à regarder le potage de légume avec l'air de ceux qui rêvent de nuages mais qui broutent de l'herbe. Maladroit, Severus alla lui enserrer la taille en posant la tête au creux de son bassin pour lui faire un câlin, la remercier d'avoir empêché Tobias de lui faire passer un sale quart d'heure, la remercier d'être là, la remercier de tout. Eileen passa plusieurs fois une main distraite dans les cheveux longs de son fils, puis l'embrassa sur le front, avant de se défaire de son étreinte pour se lever et mettre la table.

« Severus, va chercher ton père et dis-lui qu'on va manger »

A contrecœur, le garçon quitta la cuisine pour gagner l'entrée du salon et s'adossa aux montants de la porte.

«'Pa, on passe à table » lâcha-t-il, une pointe d'insolence dans la voix, pointe que Tobias ne releva pas, car il était aussi imbibé que la culotte de cheval de la voisine d'en face quand elle sort du pressing, et il ébouriffa même les cheveux noirs scarabée du gamin, en gagnant la cuisine d'un pas mi-dansant, mi-queue de poisson. Severus regarda son père s'éloigner avec l'air blasé des adolescents face à leurs parents, et souffla sur une mèche de cheveux qui lui tombait devant les yeux par la faute de son ivrogne de père, avant de marcher sur ses pas, mais de manière plus rectiligne.

A table, l'ambiance aurait pu faire rougir de jalousie un clown tellement c'était ambiancé et propice aux fous-rire incontrôlables en jachère. Bon, d'accord, en réalité, l'ambiance se rapprochait plus de celle d'un cimetière lors d'une cérémonie funèbre que celle d'un cirque, et l'air était irrespirable, tant Eileen et Severus étaient tendus. Tobias pouvait se mettre à hurler et à les frapper à tout moment, si la connexion entre deux neurones encore sobres était rompue. Dès qu'il eut finit son potage, Severus demanda l'autorisation de sortir de table, mit son bol dans l'évier, et partit récupérer le manuel de sorcellerie dans le salon. Il dut se mettre à quatre pattes pour le récupérer sous la table basse. Il grimpa les escaliers deux à deux, provoquant une série de grincements sinistres qu'il choisit d'ignorer, et rentrai dans sa chambre en évitant de claquer sa porte pour ne pas énerver l'autre moldu. Il balança le livre sur son lit, et alla se poster devant sa fenêtre pour observer les étoiles. Quand il serait à Poudlard, il regarderait les étoiles tous les soirs depuis la Tour d'Astronomie, qu'importe le règlement. Il aimait trop la beauté mystérieuse de ces astres pour s'en passer, dusse-t-il être coller tous les samedis matin.

En repensant à Poudlard, il trouvait ça de plus en plus bizarre que Lily Evans ne sache pas qu'elle était une sorcière à une date aussi proche de la rentrée. Elle aurait dû avoir reçu la visite de Mc Gonagall, ou quelqu'un d'autre de Poudlard. Mais ce n'était manifestement pas le cas. Et s'il s'était trompé ? Eh bien... Il se serait mis à dos la seule de ses voisines potentiellement buvable, c'est-à-dire, la seule potentiellement fréquentable, en la traitant de sorcière, ce qui avait l'air d'être mal pris dans le monde moldu. En se jetant sur son lit, il se disait qu'il ne pouvait pas s'être trompé, la sœur de la petite Evans l'avait traité de monstre, ce qui voulait dire qu'elle était forcément différente de sa famille. Passablement énervé de se préoccuper du sort de gens qu'il connaissait peu, il prit son coussin et se l'enfonça sur le visage. Il resta un moment dans cette position, son corps frêle n'occupant même pas la moitié de la largeur du lit, donnant l'impression d'être un bémol dans un océan de La, petite branche habillée de vêtements noirs flottant sur des draps blancs. Gêné par le coin du livre qui appuyait sur l'os pointu de son bassin, Severus le retira pour le poser sur une table de nuit déjà bien encombrée par les autres livres, et se déshabilla de manière à ne garder que son caleçon, trop blasé pour enfiler un pyjama, et décida qu'il était temps d'aller errer dans Poudlard, de manière tout à fait onirique, certes, mais d'y errer quand même.

Dans la nuit, il fut réveillé par les grognements d'homme préhistorique de son père, et plus tard, les pleurs de sa mère, et ne retrouvant pas le sommeil, décida d'aller faire un tour dans le jardin, histoire de se rafraichir les synapses. Assis dans l'herbe humidifiée par la rosée, il écoutait les ronflements des écureuils gris, les hululements des chouettes, les pas précipités du mulot. Puis il capta une lumière en face de lui, venant de s'allumer, puis des cris dans la maison de la voisine. Il soupira, avant de se lever et retourner dans sa chambre sur la pointe des pieds. La vie des adultes n'était définitivement pas simple, et il fallait qu'ils éclaboussent les enfants de leurs problèmes. Pourquoi ne pouvaient-ils pas simplement se contenter de vivre calmement et en harmonie, sans éclabousser les âmes encore innocentes des enfants de leurs vices et sottise ?