Bonjour et bienvenue sur le chapitre 2 ! Merci infiniment à toutes les personnes qui ont lu et commenté mon premier chapitre ! Pour mon premier essai sur ce fandom, c'est un immense plaisir !
Je ne vous embête pas plus, bonne lecture !
Merci Flo'wTralala et Nauss pour le soutien et la bêta !
Charles passe une mauvaise nuit. Il se réveille de nombreuses fois, et tourne sur lui-même. Il se retrouve face à Moira à plusieurs reprises, mais n'arrive pas à se détendre, et finit toujours par se retourner. Lorsque le réveil de sa copine sonne, il a l'impression de n'avoir dormi que cinq minutes, et n'est vraiment, vraiment, pas de bonne humeur. Il n'a fait que ressasser les évènements de la veille et culpabiliser. Il décide de ne pas se lever, et si cette fois-ci, Erik vient le chercher, il l'enverra poliment paître, s'il ose déjà lui adresser la parole. Ce n'est pas gagné.
Moira passe une main douce le long de son dos avant de se lever. Il fait mine de ne pas remarquer, d'être encore trop endormi. Il n'ose pas la regarder en face, pour le moment.
Le remue-ménage dans le salon lui indique qu'ils se préparent pour une nouvelle journée, et il s'enfonce un peu plus sous sa couette, recouvrant sa tête. Il s'assoupit, et n'entend pas la discussion animée qui se déroule à quelques pas seulement.
Son repos ne dure malheureusement pas aussi longtemps qu'il l'aurait souhaité, et rapidement, une main se pose sur son épaule couverte. Moira le secoue doucement.
"Hmm…" C'est tout ce qu'il parvient à murmurer.
"Debout, espèce de marmotte", lui dit-elle, un sourire doux dans la voix, "si tu veux croiser tes amis un peu avant le départ. Ils sont malheureux de ne pas beaucoup te voir."
Après quelques sons inarticulés, il se décide à se redresser. Plus vite il sera allé leur parler, et plus vite il pourra retourner dans sa chambre pour se terrer et ne pas croiser le regard d'Erik.
Une fois assis, Moira lui passe tendrement la main dans les cheveux, les aplanissant légèrement, avant de poser un chaste baiser sur ses lèvres. "Allez, un peu de courage, viens."
Alors que Charles bascule les jambes sur le côté pour les glisser hors du lit, Moira rapproche son fauteuil, et l'aide à se dresser sur son pied valide avant de s'asseoir dans le siège. Elle le fait ensuite rouler jusqu'au salon, où il est accueilli par le sourire de ses amis et de sa sœur. Il discute joyeusement avec eux, mais ne manque pas de noter l'absence d'Erik. Charles ne comprend pas trop ce qu'il se passe. Il est pourtant celui qui a initié leur… échange… hier, et maintenant, il l'évite ? Malgré lui, il sent une pointe de déception et de tristesse s'enfoncer dans sa cage thoracique.
Presque tout le monde est prêt pour aller skier aujourd'hui encore. Jusqu'à ce que Charles le remarque.
"Moira… Tu ne sors pas avec tout le monde ?" lui demande-t-il, étonné de la voir en pantalon de coton bleu sombre.
Elle lui sourit, un de ses sourires tendres dont elle ne semble jamais se passer.
"Aujourd'hui, j'ai décidé de passer un peu de temps avec toi. Pour te tenir compagnie, et me reposer un peu, aussi, je l'avoue. J'ai de bonnes courbatures !"
Charles n'ose pas demander. Il n'ose pas imaginer s'il se retrouve avec Erik et Moira toute la journée. La panique le surprend avec une vague qui le laisse silencieux.
Moira semble sur le point d'ajouter quelque chose quand Erik fait apparition dans le salon. En tenue de ski. Le cœur de Charles fait un plongeon jusqu'à son estomac. Il devrait être soulagé, pourquoi ressent-il une telle tristesse ? Il est normal qu'Erik veuille faire autre chose de sa semaine que de rester avec lui à ne rien faire…
"Tu…" Charles déglutit. "Tu vas skier ?"
Charles se gifle mentalement. Non, il va visiblement faire du tricot, avec ses gros gants ! Pourquoi sa voix a-t-elle semblé si… vide ?
Moira s'approche d'Erik et passe un bras autour de sa taille, posant sa tête contre son biceps.
"Il a fallu que j'insiste un peu, mais Erik s'est laissé convaincre. Il n'y a pas de raison qu'il soit le seul à se sacrifier pour te tenir compagnie. Alors aujourd'hui on échange. Ça ne lui fera pas de mal, n'est-ce pas Erik ?"
Se sacrifier. Pauvre choix de mot, qui le blesse malgré tout. S'il n'a fait que se sacrifier, alors, Charles ne va pas le retenir plus longtemps.
Erik hoche la tête, mais ne veut visiblement pas que leurs yeux se rencontrent.
Charles comprend et se concentre sur ses amis, tournant le dos à celui qui a fait battre son cœur si fort la veille à peine.
Il regarde partir le groupe avec une boule dans la gorge et la tête pleine de questions.
Moira s'installe à table pour déjeuner tranquillement. Il finit par se rapprocher, ne sachant que faire d'autre pour s'empêcher de fixer la route où la voiture n'est déjà plus en vue.
"Que veux-tu faire, ce matin ?" lui demande-t-elle joyeusement en tartinant de beurre un morceau de pain.
Il n'en a aucune idée. Il n'a envie de rien. Juste de se terrer dans un trou et de disparaître.
Devant la grimace dubitative de Charles, Moira lui propose, "On pourrait lire un peu, tranquillement, pour commencer, et voir ensuite ?"
"C'est une bonne idée." Charles répond, peu convaincu mais résigné.
Après avoir rangé tout ce qui reste sur la table, ils s'installent dans le salon, Charles dans son fauteuil et la jambe surélevée, Moira à quelques pas, sur le siège qu'avait occupé Erik il y a deux jours à peine. Il ne veut pas se l'avouer, mais la différence lui fait bizarre.
Il lui faut bien plus de temps pour tourner une page que ce qu'il ne lui est nécessaire habituellement. Il n'est pas du tout concentré et relit parfois des paragraphes entiers à plusieurs reprises avant de s'en rendre compte. Mais il continue, au désespoir d'occuper son esprit, qui ne fait que ressasser les évènements d'hier et la culpabilité qu'il ressent depuis vis-à-vis de Moira. C'est encore plus dur en la voyant ainsi, paisible, près de lui, inconsciente de tout ça.
Ils finissent par mettre un film sur son ordinateur après le repas que leur prépare rapidement Moira, et Charles n'en retient pas une seule ligne de dialogue. Ils se sont allongés dans le lit, sous la couette, la tête de Moira reposant près de la clavicule gauche de Charles, ses doigts fins lui caressant les côtes distraitement. Il fixe l'écran sans vraiment le voir, et finit par s'endormir sans même s'en rendre compte.
Il sent vaguement Moira bouger au bout d'un moment, éteindre l'ordinateur et le poser sur le sol près du lit. Les yeux toujours fermés, il soupire.
Moira revient sur le lit, et lui prodigue des caresses sur tout le torse. Son visage s'approche du sien, et, à travers les limbes, il sent son parfum fruité, celui qu'il lui a offert pour son anniversaire et qu'elle a adoré. Elle dépose de légers baisers le long de sa mâchoire, et colle son corps au sien, ses courbes légères se dessinant nettement sous son pull.
"Charles… ?"
Sa voix est douce, comme si elle savait qu'il était réveillé mais ne voulait pas le brusquer.
Un jeune sourire éclot sur les lèvres de Charles, et il garde les yeux fermés encore un peu. Moira montre rarement ce côté de sa personnalité.
"Ça te dirait… de faire passer l'après-midi un peu plus vite ?..." Elle semble presque gênée, ingénue.
Il commence à émerger, son esprit l'envahissant d'images sensuelles, de longues mains parcourant son torse nu, de lèvres embrassant son cou, d'une peau douce frottant contre la sienne, d'une légère pilosité râpant la zone sensible juste sous son oreille…
Charles se redresse brusquement sur ses coudes, désorienté. Qu'est-ce qu'il vient de… ?
Moira le regarde, surprise, tous mouvements stoppés.
Le cœur de Charles bat la chamade. Il ne réalise pas encore ce que son inconscient lui a servi, mais les images sont encore vives dans son esprit.
Son regard se baisse jusqu'à tomber sur Moira, et il reprend doucement son souffle, tente de se dégager un peu de son étreinte en se redressant en position semi-assise. Elle comprend le geste et se rassoit également.
"Charles, tout va bien ? On dirait que tu as vu un fantôme…"
Charles déglutit, n'osant pas tenir son regard inquiet. "Ça… ça va. Désolé, je ne peux pas… Je n'arrive pas à…"
Le regard de Moira descend légèrement le long de son corps avant qu'elle ne prenne une grande inspiration.
"C'est… C'est moi ? C'est de ma faute, Charles ? Est-ce que j'ai mal fait quelque chose ?..." Ses grands yeux bruns s'embuent et Charles s'en veut énormément de lui causer du doute et de la douleur.
"Non, Moira. Non, c'est moi, excuse-moi, je ne peux pas, maintenant. Faisons autre chose, d'accord ? Ne t'en fais pas."
Il voit bien que sa réponse ne l'a absolument pas convaincue, mais la culpabilité a quitté son regard, et c'est déjà ça. Charles se sent horriblement mal, encore plus avec les images qui continuent de filtrer derrière ses iris d'azur.
"Très bien… Une partie d'échecs ? Tu peux être sûr de me battre, contrairement à Erik, mais au moins ça m'entrainera."
Par dépit, il accepte.
Tout le ramène à lui, de toute façon.
Il entend la voiture se garer en fin d'après-midi, et un mélange d'appréhension et de hâte le submerge. Depuis quand l'envie de revoir Erik s'est-elle faite si forte ?
Depuis toujours, s'il veut être vraiment franc. C'est la première fois, clame son cerveau. Moira abandonne la partie en cours pour les accueillir, et Charles remet les différentes pièces à leur place, prêtant une attention particulière à rester concentré dessus suffisamment longtemps pour ne pas avoir à fixer la porte d'entrée avec un regard plein d'espoir. Chaque pion est maintenant positionné exactement au centre de sa case, et Raven le rejoint.
"Hey frérot," entame-t-elle en s'installant sur le siège déserté par Moira, tout sourire. "ça a été ta journée en amoureux ?"
Charles retient une grimace.
"Oui, oui, plutôt tranquille. Lecture, film et parties d'échecs." Il lui rend son sourire, mais elle semble remarquer que celui-ci est bancal.
Elle est sur le point de le questionner, moment douloureux qu'il préfèrerait fuir, quand Alex s'approche et bouscule Raven. Sa veste est couverte de taches humides, preuve qu'il a encore goûté la neige avec délectation - jamais il n'avouerait être tombé à de multiples reprises - mais son sourire est joueur.
"Alors Charles, vous avez bien fait des bébés toute la journée ? Vous avez changé les draps, j'espère ?!"
Raven lui frappe le bras, gagnant un cri indigné.
Charles, lui, rougit malgré lui. D'une part, parce que parler ouvertement de ses ébats devant tout le monde n'est pas vraiment sa tasse de thé – d'autant plus quand la deuxième intéressée se trouve dans la pièce – mais d'autre part à cause des évènements de la journée. Non, ils n'ont rien fait. A cause de Charles. A cause de ce stupide rêve éveillé. Et ça, il ne risque pas de le dire à qui que ce soit.
"T'es jaloux, Alex ? Ta main est trop fatiguée, le soir ?" répond Raven à sa place, et il en est infiniment soulagé.
Alex s'esclaffe et tape l'épaule de Charles, comme s'il le félicitait, avant de partir embêter quelqu'un d'autre.
Charles expire son soulagement avant de remercier doucement Raven, qui le regarde toujours étrangement. L'avantage d'avoir un frère ou une sœur, c'est d'avoir la possibilité d'être proche d'eux, d'avoir un confident. Le désavantage, eh bien, c'est qu'ils savent souvent trop bien vous décrypter.
Charles tente de se soustraire à son regard inquisiteur en relevant les yeux. Tout ce qu'il y gagne, c'est de voir qu'Erik l'observe, de l'autre côté du salon, une bière à la main. Quand leurs prunelles se connectent, celui-ci détourne le regard. Charles sait qu'il a entendu les paroles d'Alex, et qu'il l'a vu rougir. Est-il en train de penser que c'est effectivement ce qu'a fait Charles toute la journée ? Il a une envie irrépressible de lui dire que non, ce n'est pas vrai, qu'il n'a rien fait et qu'il a pensé à lui, et soudain Charles a envie de se frapper, de se haïr de tout son être. Il sent son sang crépiter sous sa peau et l'empourprer encore plus. Il est complètement perdu.
Il passe la soirée dans ses pensées, réagissant instinctivement face à ses amis. Il garde le nez dans son verre de vin qui se remplit de nouveau à chaque fois sans qu'il ne sache vraiment comment, pour éviter de croiser le regard d'acier qu'il sait fixé sur lui.
Vendredi matin, les occupants du chalet s'amassent devant les grandes baies vitrées, sidérés par la tempête de neige qui masque tout horizon, ne leur permettant pas de voir plus loin que le balcon déjà recouvert d'une épaisse couche blanche. Tant pis pour le ski. Aucun ne veut risquer de partager le quotidien de Charles, bizarrement.
Désoeuvré, le groupe en profite pour se prélasser et prendre un bon petit déjeuner avant de se détendre en faisant des tournois de jeux vidéos, qu'Alex a emmenés avec sa console. Raven se découvre un talent inattendu pour les jeux de tir, et rivalise rapidement avec Hank, qui grimace à chaque effusion de sang.
"La chance du débutant ne te servira à rien contre moi, Raven !" ne peut s'empêcher de déclarer Alex, exultant.
"C'est bien ce qu'on va voir, l'abruti fini !" répond-t-elle vivement, complètement absorbée dans le jeu, faisant bouger la manette dans tous les sens. Hank lâche un gémissement lorsque son personnage se fait poignarder par celui de Raven, lui assurant la victoire sur la partie.
Hank se laisse paraître déçu l'espace d'un instant avant de soupirer de soulagement ; sa séance de torture est terminée. Il préfère largement regarder les autres jouer que jouer lui-même. Il tend sa manette à Alex.
"Alors, à qui le tour pour se prendre la pâtée, les enfants ? Charles ?"
"Oh non. Tu sais que je n'aime pas ce type de jeu. Laisse-donc Raven se charger de ton égo surdimensionné, elle a l'air motivé."
Raven semble être tentée par l'idée, mais la sonnerie de son téléphone l'empêche de garder la seconde manette, qu'elle donne machinalement à Charles. Après avoir scruté l'écran, elle se lève. "Excusez-moi, je vais répondre. A charge de revanche, désolée frérot."
Charles, décontenancé, fixe l'objet dans ses mains, puis relève les yeux.
"Erik…?"
Celui-ci semble sortir d'une espèce de transe avant d'accepter d'un signe de tête. Charles lui tend la manette, et leurs doigts se frôlent au moment où Erik la saisit, laissant sur leur passage une ligne d'étincelles sur sa peau. Est-ce que Charles vient d'imaginer le rapide sourire qui a percé sur les lèvres fines de son ami au même instant ? Il tente de le sonder en observant son visage, mais plus rien n'est visible.
Ils déjeunent puis passent l'après-midi à diverses activités - lecture, jeux vidéos, jeux de société. Charles évite au possible les lieux où s'occupe Erik. Il n'ose pas lui proposer de partie d'échecs, non plus. Moira reste principalement avec lui, leurs corps en contact la plupart du temps, car elle pose régulièrement une main sur le genou de Charles, ou sa tête sur son épaule. Charles est gêné. D'une part, la position ne doit pas être des plus confortables, à cause du fauteuil, ce qui implique que Moira a besoin de le toucher. D'autre part, parce qu'il a juste envie de s'éloigner. C'est plus fort que lui, que sa raison, que son envie de ne pas lui faire de mal. Son corps réagit de lui-même, sa peau frissonne, et il ne pense qu'à rouler un peu plus loin, s'enfermer dans une pièce, rester seul, et pleurer lamentablement sur son sort.
Depuis sa sortie avec Erik, plus rien ne va. Plus rien n'est stable autour de lui. Il a besoin de son confort et de ses habitudes, et son meilleur ami a tout secoué. Erik l'a forcé à se rendre compte que, malgré la routine qui s'est installée entre Moira et lui, ce n'est pas celle qu'il aimerait vivre. Qu'il aime profondément Moira, mais pas comme elle l'aime. Et que, par contre, ce qu'il ressent pour Erik est bien supérieur à ce qu'il avait pu imaginer. Comment a-t-il pu passer à côté de quelque chose de cette ampleur ?
Il est figé de stupeur et ne sait pas quoi faire, alors il reste contre Moira, et à chaque fois que les yeux d'Erik se posent sur lui, sa gorge se serre. Charles a envie de le voir, de lui parler, de le toucher à nouveau. Mais il sait qu'il ne peut pas. Il est en couple, et ce serait abominable de trahir Moira. Quand il repense à ce baiser dans la neige… Il se sent coupable. Il se sent coupable à chaque instant, en fait, depuis ces quelques secondes partagées, ces quelques secondes où il a enfin été lui, contre Erik. Il se sent surtout coupable d'avoir vraiment apprécié pour la première fois un baiser, d'avoir ressenti ces frissons qui n'étaient pas dus au froid, mais à ce désir.
Et viennent les questions, celles qui tournent à intervalles régulier dans son esprit. Que veut Erik ? Depuis quand… est-ce qu'il est… intéressé ? Est-ce qu'il y avait des signes, avant ? Charles a-t-il été si aveugle que ça ? Et Moira, a-t-elle remarqué quelque chose ? Souffre-t-elle déjà ? Comment peut-il lui expliquer ? Quand trouver le bon moment ? Il n'y a jamais de bon moment… Mais certainement encore moins pendant que les trois personnes concernées sont coincées dans le même logement, constamment à proximité. Il ne peut pas faire ça. Il ne peut pas tout gâcher comme ça. Il ne peut pas briser une fille aussi gentille que Moira, qui n'a rien demandé de tout ça. Qui veut juste être aimée. Mais Charles est incapable de le faire. Et il s'est voilé la face tout ce temps. Ou du moins, il s'est laissé bercer par ses illusions et a cru partager ses sentiments.
Mais, s'il craquait et faisait ce qu'il voulait vraiment, s'il laissait Erik le serrer dans ses bras et l'embrasser à nouveau, est-ce qu'ils auraient une chance de construire une relation stable, ou serait-ce perdu d'avance ? L'incertitude le ronge et le fait douter. Il n'aime pas faire des choix. Il voudrait que la réponse soit évidente.
Mais, bien sûr, elle ne l'est jamais.
L'après-midi avance et le ciel blanc de neige s'assombrit peu à peu. Alex met de la musique - du rock - et commence à danser dessus, une bière à la main. Hank et Erik discutent avec entrain autour de la table tandis que Charles, Raven et Moira observent Alex. Celui-ci invite Raven à échanger quelques pas de danse ensemble, puis Moira. Il lui tend la main, et elle regarde Charles, les yeux pleins de questions. Alex bouge les doigts dans un signe d'invite.
"Allez, viens, Moira, amuse-toi un peu, ton chéri ne peut pas te faire danser, mais moi je peux. Charles, je te vole ta copine !"
Charles ne peut pas s'empêcher de ressentir du soulagement et de la culpabilité à ces mots, et il acquiesce avant de s'éloigner.
Evidemment, il voudrait danser, lui aussi. Encore une chose qu'il est frustré de ne pas pouvoir faire tant qu'il n'est pas débarrassé de son plâtre, tant qu'il n'a pas fait de rééducation, tant que les médecins ne sont pas sûrs qu'il puisse poser le pied sans risque.
Il s'approche de la table, dans l'espoir de ne pas être exclu des deux groupes qui se sont formés, mais il doit rapidement se rendre à l'évidence. Le sujet abordé par Erik et Hank est bien au delà de ses compétences de biologiste.
"...Attends, non ! Tu parles d'un fluide non-newtonien, ça ne marchera jamais !" s'exclame Erik en tapotant la feuille qui a servi à dessiner un schéma. Charles laisse tomber et s'éloigne de nouveau. Il entre dans la cuisine, manoeuvre son fauteuil de façon à pouvoir pousser la porte dans son dos et soupire de dépit. Il se sent affreusement seul. Dans cette situation, il ne peut profiter ni de sa copine, ni de son meilleur ami. Il n'est à l'aise avec aucun des deux. Il n'est pas à sa place dans son propre chalet, ce qui est plutôt ironique.
A se demander s'ils ne seraient pas mieux sans lui, tous.
Des talons claquent à proximité, et la porte de la cuisine s'ouvre et se referme dans son dos. Charles sait que c'est sa soeur. Aucun d'eux ne parle pendant un instant, et Charles sent le poids de son regard sur l'arrière de son crâne.
Il tourne la tête, tente de l'apercevoir du coin de l'oeil, et elle décide enfin de se soulever de son appui contre la porte pour contourner Charles et se poster devant lui. Il voit dans ses yeux l'inquiétude qu'elle ressent avant même qu'elle ne lui en fasse part. Ils se fixent un instant, Charles avachi dans son fauteuil, Raven face à lui, les bras croisés. Elle finit par soupirer.
"Charles… Qu'est-ce qu'il y a ? Et ne pense même pas une seule seconde à me mentir, je le verrais tout de suite."
Charles n'ose pas avouer que ça lui a traversé l'esprit. Mais sa soeur est bien trop perspicace, et peut-être sa seule alliée ici. Son air coupable doit se voir sur son visage, car celui de la jeune fille s'adoucit immédiatement. Elle s'accroupit et pose sa main sur celle de Charles.
"Tu sais que tu peux tout me dire…" entame-t-elle.
"Je… J'ai réalisé que je n'étais pas amoureux de Moira…" dit-il, honteux.
Mais - il devrait y être habitué, à force - encore une fois, la réaction de Raven le surprend. Elle lâche un petit rire avant de lui répondre "Et c'est seulement maintenant que tu t'en rends compte ? Tu es vraiment bête, parfois, frérot."
"... À ce point ?"
"Oui." son ton tranchant ne laisse pas place à une réponse. "Navrée de te l'apprendre, mais tu t'es laissé porter par les évènements, comme d'habitude, et tu n'as pas réfléchi plus longuement à ce que tu ressentais. Typiquement Charles, si tu veux mon avis."
"Pourquoi ne m'as-tu rien dit, alors si tu le savais ?" lui reproche-t-il.
"Parce que tu crois vraiment que tu m'aurais écoutée ? Et de toute façon, ta bonté t'aurait dicté de rester avec elle. Je peux savoir ce qui t'a fait réaliser ça si soudainement ?"
Le fard que pique Charles ne peut pas être pris pour autre chose que de la gêne.
"Je…" Il souffle, essaye d'apaiser la tension qui lui raidit les épaules. "Promet-moi de ne rien dire."
Le regard appuyé qu'elle lui accorde suffit pour le convaincre qu'elle sera muette comme une tombe.
"Erik m'a… embrassé, mercredi." Raven manque de sauter en l'air en criant un "Hallelujah" tonitruant, mais les yeux de Charles la convainquent de ne pas le faire. "Ne dis rien, je ne veux pas qu'on soit entendus !" lui rappelle-t-il sèchement en baissant la voix, en plaquant sa main droite sur les lèvres de sa soeur. Il la relâche après quelques instants.
"J'exige que tu me racontes tout !"
"Non, Raven. Tu ne devrais pas t'en réjouir. Regarde où j'en suis ! Je fais quoi, là ?"
"Arrête de paniquer, Charles ! Et utilise le cerveau qui habite ta jolie tête, qu'elle ne serve pas uniquement de décoration ! Tu sais bien ce qu'il te reste à faire, de toute façon, non ? Tu ne peux pas continuer comme ça."
"Mais je ne veux pas faire de mal à Moira !" réplique-t-il, presque douloureusement.
"C'est ce que tu vas faire, dans tous les cas, Charles, comprends-le. Soit tu décides de ne rien faire, et ta relation sera fausse, malheureuse, et tu les feras souffrir tous les deux, et toi avec, soit tu lèves les épaules et redresses la tête, et avoues la vérité. Oui, elle va avoir mal. Tout le monde souffre, dans ces moments-là. Mais ne vaut-il pas mieux couper le cordon que de la laisser se bercer de ses illusions ? Ne penses-tu pas qu'elle mérite mieux que ça, qu'elle mérite d'avoir la possibilité de construire sa vie, car elle saura que tu as été honnête avec elle ?"
"... Oui…" Charles a l'impression d'être un enfant qu'on sermonne après qu'il a fait une bêtise.
"Et Erik, dans tout ça ? Vous en avez parlé, tous les deux ?"
"On n'a pas eu l'occasion, non."
"Ah, donc tu l'ignores et tu le fuis ? Intéressant comme réaction !"
"Raven, je t'en prie ! Je n'ai pas besoin de toi pour culpabiliser ! Je le fais déjà suffisamment comme un grand depuis deux jours !"
Il se prend la tête entre les mains.
"Mais tu as visiblement besoin que quelqu'un te mette un coup de pied au cul !"
La réflexion lui fait exactement l'effet décrit par Raven, et il se redresse vivement.
"Raven !"
"Ne sois pas outré, tu sais que j'ai raison. Alors, qu'est-ce que tu vas faire ?"
Charles prend le temps de réfléchir à la question. Il a encore tellement de doutes.
"Je dois y réfléchir, mais c'est certain, il faut que je fasse quelque chose."
"Et si tu commençais par parler à Erik ? Il a sûrement un point de vue intéressant sur le problème. Je pense qu'il est assez mature pour ne pas te pousser dans la mauvaise direction. Sinon il n'aurait pas attendu si longtemps."
"Comment ça si longtemps ?" Charles est stupéfait.
Raven semble surprise, elle aussi, et Charles se rend compte que c'est parce qu'un secret lui a échappé, et que ce n'était pas prévu. Ses yeux s'agrandissent alors qu'il comprend.
"Tu étais au courant ? Erik s'est confié à toi ? Depuis quand ? Raven ! Tu n'as pas le droit de me laisser en plan, là, n'essaie même pas ou je te roule dessus !"
Coincée, elle n'a pas le choix.
"Oui. Depuis le jour de l'accident, en fait. On en a parlé quand vous êtes partis avec les pompiers. Il était fou d'inquiétude. Et il avait prévu de venir te le dire en te retrouvant à l'hôpital, mais Moira l'avait devancé. Tu semblais content, alors il s'est effacé."
Le coeur de Charles augmente d'une vingtaine de battements par minute, et il regarde Raven avec sidération.
"...Quoi ?"
Raven hoche simplement du chef, sérieuse.
"Et merde."
"Tu ne pouvais pas savoir, Charles. Et il m'a fait promettre de ne rien te dire. Tu sais comme il peut être persuasif…"
Charles est sur le point de lui poser une nouvelle question quand quelqu'un toque à la porte de la cuisine.
"Eh, tout va bien là dedans ?" C'est la voix d'Erik.
Quand on parle du loup…
Charles et Raven échangent un regard, avant qu'elle ne réponde, assez fort pour être entendue à travers le panneau de bois, "Oui, on est en train de réfléchir au repas de ce soir ! Entre, mais fais gaffe à la porte, Charles est pas loin derrière."
Erik passe la tête par l'entrebâillement qu'il crée.
"Besoin d'un coup de main ?" demande-t-il, enthousiaste.
Le brun est sur le point de répondre par la négative quand Raven prend la parole.
"Oui, s'il te plait ! Je dois aller voir Moira, tu peux prendre ma place ?"
"Oui, bien évidemment !" et son sourire fait fondre quelque chose au niveau du sternum de Charles.
Raven sort de la cuisine, les laissant seuls, tous les deux.
Charles tente de regarder partout sauf en direction d'Erik, ce qui est un exercice assez difficile quand la personne en question se trouve juste devant.
"Alors," demande Erik de son timbre grave, "A quoi avez-vous pensé ?"
Charles est décontenancé, l'espace d'un instant, avant de se rappeler qu'il est censé avoir réfléchi à une idée de plat avec sa soeur. Il la déteste de s'être enfuie avec une excuse aussi bidon.
"Hm…" Son regard parcourt les étagères qu'il peut apercevoir à son niveau. "Des, des pâtes. Avec…"
"Des pâtes ? Il vous a fallu tant de temps pour choisir des pâtes ?" Le sourcil d'Erik est levé dans un signe clairement moqueur.
"Euh… Et bien…" Charles laisse tomber et soupire. "Ok. On parlait. On a réfléchi à rien. C'était une excuse plutôt pourrie."
Erik affiche un sourire vainqueur.
"C'est bien ce qu'il me semblait… Je te connais, à force, Charles. De quoi discutiez-vous, si ce n'est pas indiscret ?" Erik se retourne, face au plan de travail, et commence à sortir divers ingrédients et une planche à découper. Charles, lui, ne peut pas glisser son fauteuil sous le plan de travail car il y a des tiroirs. alors il se trouve obligé de l'observer sans pouvoir vraiment l'aider.
Il respire enfin de ne plus avoir le regard perçant d'Erik posé sur lui. Il ne veut pas, il ne peut pas lui mentir, mais il ne peut pas non plus lui dévoiler la vérité. Pas comme ça, pas ici. Alors, du bout des lèvres, il lui en révèle seulement un morceau.
"J'ai réalisé que ce que je ressens pour Moira n'est pas de l'amour. Je l'ai pensé, mais non. Alors je me dois de lui parler. Mais juste… Pas pendant nos vacances, tous ensemble. Je ne veux pas gâcher la fin de sa semaine avec vous tous."
Erik a arrêté de découper les légumes quand Charles a pris la parole, et il a légèrement tourné la tête, comme pour mieux l'entendre, concentré.
Charles n'en dit pas plus, mais il sait qu'Erik a tiré lui-même les conclusions. Après un instant de silence, il dit simplement "Bien." et reprend sa tâche.
Le coeur de Charles s'affole, et il sait qu'il a avoué, sans le dire, que c'est Erik qui le lui a fait réaliser. Mais Erik a la bonté de ne pas empirer son malaise, et change radicalement de sujet, pour son plus grand soulagement.
Il sait également qu'ils ont encore beaucoup de choses à se dire, à se demander, à s'expliquer. Mais il profite du silence confortable qui s'installe entre eux pendant qu'Erik lui tend de quoi préparer une vinaigrette.
Il se sent apaisé, plus serein. Même si la situation n'est pas résolue, il a enfin - métaphoriquement - les pieds sur terre, et sait ce qu'il doit faire. Ca ne sera pas facile, car il ne peut pas supporter de faire le moindre mal, mais il sera le plus franc possible avec Moira, il le lui doit bien.
En attendant, ils sont côte à côte devant le plan de travail, l'un debout, l'autre assis, mais pourtant égaux, et Charles se sent bien. A sa place. Ils se passent les différents ingrédients naturellement, et pour la première fois dans la semaine, il se sent utile dans le chalet. Et mine de rien, il en profite pour observer un peu plus son meilleur ami et remarque des faits et gestes auxquels il a été aveugle (volontairement ou non) auparavant. Son grand corps ciselé et détendu, ses biceps roulant sous les manches de son tee-shirt gris chiné alors qu'il coupe et tranche habilement, ses mains aux doigts longs et fins enroulées autour du couteau et du légume qu'il tient. Elles sont belles, remarque-t-il, les tendons nettement dessinés et les veines visibles. Il n'a jamais vraiment prêté attention aux mains d'Erik. Mais maintenant qu'il le fait, il réalise qu'elles l'attirent. Il a envie de les prendre dans les siennes, bien plus petites et plus blanches, et d'en tracer le contour du bout des doigts. Son corps s'embrase, et il a maintenant envie de beaucoup de choses. De glisser ses mains dans ses cheveux courts et brillants, d'effleurer la peau fine derrière ses oreilles, pour finir par les frotter doucement contre la jeune barbe qui couvre ses joues. Il a envie de parcourir son corps, de caresser chaque muscle, de suivre chaque veine qui finit par disparaître sous sa peau dorée. Il a envie de l'avoir contre lui, de sentir le contact entre leurs torses, leurs bassins, et jusqu'aux cuisses. Il rêve de l'embrasser à pleine bouche, de prendre le contrôle, et de gémir alors qu'Erik lui rend ses caresses. Et il est brutalement ramené à la réalité par la paume chaude qui se pose sur sa nuque.
"Charles, ça va ? Tu es parti loin, là. Tu ne me répondais plus."
Il est douloureusement alerte de la chaleur qu'Erik lui transmet à travers le contact, du léger mouvement de ses doigts, qui caressent les fins cheveux à l'arrière de sa nuque.
"Je… Je… Oui oui, tout va bien…" Charles se retient de pencher la tête en avant pour donner plus d'accès à Erik. Il ne peut pas… Oh. Les légères caresses se transforment en doux massage, et les cercles réalisés avec la pulpe de ses doigts viennent faire rouler les noeuds sous sa peau. Charles ne peut s'empêcher de frissonner légèrement.
"Ca te fait du bien ?" demande doucement Erik, et Charles a envie de répondre que oui, mais il n'est pas sûr du timbre que prendra sa voix s'il l'exprime avec des mots, alors il ne hoche qu'une fois de la tête, mouvement presque imperceptible, pour ne pas risquer de déloger les doigts bienfaiteurs.
"Dis-moi où tu as besoin de moi…" et la voix d'Erik n'est plus qu'un mince filet, un souffle qui effleure le côté de son cou, qui glisse jusqu'à sa clavicule, si proche… À portée… Les doigts de Charles agrippent le faux cuir des bras de sa chaise, les jointures blanchissant sous l'effort.
"Erik…" Le mot lui a échappé, une plainte perdue en une supplique chuchotée.
Il le sent, il le sent s'approcher un peu plus, son parfum l'entoure à présent et il va se noyer dedans et… Erik recule soudainement, se redressant de toute sa hauteur et s'éloignant d'un pas. Un infime instant après, la porte de la cuisine s'ouvre, et Raven se tient sur le pas, le regard malicieux et les mains posées sur ses hanches galbées. Charles peut entendre le bruit que font les autres, en fond, maintenant que la bulle qui l'entourait a éclaté. La honte et la gêne le submergent dans une vague glacée, et lui font prendre conscience de ce à quoi il doit ressembler à cet instant.
La peau sur ses joues le brûle, des frissons le parcourent, ses nerfs sont à vif, et plus bas, bien plus bas, il… Il est dur, et le réaliser lui fait fermer les yeux. Décidément.
"On mange dans combien de temps ?" demande soudain Raven, la voix haut perchée, dans laquelle Charles décèle immédiatement le jeu qu'elle joue. Elle l'a fait exprès, bien évidemment, mais il se rend compte qu'il vaut mieux elle que n'importe qui d'autre à ce moment-là, et surtout qu'il était temps, qu'il avait totalement perdu le fil et le contrôle de lui-même jusqu'à ce qu'elle les interrompe.
Erik se remet tranquillement au travail et finit efficacement la préparation.
"Plus que la cuisson. Vous pouvez mettre la table et servir la salade." Même si son langage corporel ne montre rien de ce qui vient d'arriver, son sourire est éclatant, comme s'il avait entendu la meilleure nouvelle de la journée. Charles se dit que c'est peut être un peu grâce à lui, et il en est heureux.
A très bientôt pour le dernier chapitre !
