« La jeunesse n'est pas une maladie incurable. »
... Jacques Poulin
Quarante-huit heures, trois minutes, cinquante-sept secondes. C'est le temps exact que mirent Ted Lupin Junior, Alfred Fawley, Colin Hitchens et Bogomil Levski pour devenir le pire cauchemar éveillé de tous leurs professeurs réunis. Certes, ils s'étaient appliqués à représenter le défi ultime à l'autorité de Minerva McGonagall dès qu'ils avaient posé le premier orteil dans le hall d'entrée du château. Mais, cette année, les quatre adolescents semblaient avoir tout bonnement éludé la présence d'un règlement intérieur. Après tout, pourquoi, depuis mille trois cent cinquante ans, les adultes responsables du château se prenaient-ils la tête pour établir des limites ? Si ce n'est pas pour les franchir, c'est une perte de temps pure et simple, aurait répondu Teddy Lupin avec aplomb.
Ted Lupin Jr, la rock star des encriers. La plume acérée et le verbe haut, impossible de vivre à Poudlard sans l'avoir déjà rencontré. Ou devrais-je dire sans s'être pris deux ou trois répliques imperceptiblement ironiques et savamment charmeuses. Sa langue constituait son arme favorite. Il était ceinture noire de jeu de mots, troisième dam de répartie. Teddy était irrésistiblement détestable, et ses chevilles plus larges que ses genoux prouvaient qu'il en avait parfaitement conscience. Pour ses camarades de sexe masculin, il constituait l'homme à abattre. Pour ceux de sexe féminin, l'homme à conquérir, au même titre que le Prince d'Angleterre, Gaspard Ulliel, John Snow et Sirius Black à l'âge de vingt ans. Mais aucune d'entre elles ne trouvaient grâce aux yeux du jeune homme, qui, à part deux trois aventures éphémères, restait ouvertement célibataire à un âge ou les hormones triomphent fréquemment sur la raison.
Colin Hitchens. Beau gosse. Bonne famille. Bon parti. Sur le papier, seulement. En réalité, les études lui paraissaient secondaires. Un passetemps supplémentaire à caser entre le Quidditch et la musique. Il aurait accès au gros pécule laissé pour lui dans un coffre de Gringotts par son arrière-grand-père fortuné dès le lendemain de ses dix-sept ans. Il hériterait ensuite de la fabrique familiale devenue un poids lourd dans le domaine de l'extraction de bois précieux destinés à la fabrication de baguettes magiques dès que son grand père fortuné passerait l'arme à gauche – soit dans un avenir proche, vu ses excès en matière de whisky pur feu. Une entreprise réputée et porteuse d'avenir. Les sorciers auraient toujours besoin de baguettes magiques. Alors pourquoi se donner du mal ? Dans la demeure familiale plus vaste que la Maison Blanche, il était sans cesse testé, jaugé et malmené. Ses ancêtres lui imposaient une rigueur quotidienne et lui enseignaient les filons du métier de la façon la plus dure qui soit – c'est-à-dire à grands renforts d'un martinet et de deux trois sorts soigneusement sélectionnés. Alors Poudlard, c'était la récré. Son passe-temps favori ? Transformer les salles de classes en répliques des lieux mythiques de ses films Moldus préférés. Forêt enchantée, vaisseaux spatiales, tanks de l'armée russe, il laissait son imagination gambadée au fil de ses envies. Ah, et les filles. Evidemment.
Bogomil Levski était le fils du célèbre batteur de l'équipe nationale de Bulgarie en mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit et tout aussi brillant avec une batte de baseball, un marteau, une paire de skis ou un hublot de machine à laver. Bref, tout ce qui permettait de taper, frapper, assommer, battre et pire si nécessité. Une brute. Sa répartition à Gryffondor restait à l'heure actuelle la plus grande énigme du vingt et unième siècle, y compris pour moi, ce qui, sans prétention, représentait un exploit remarquable. Ouvertement mauvais en tout ce qui ne concernait pas l'usage de ses bras, il avait toujours réussi ses examens de justesse grâce à l'aide de ses amis. Au fil du temps, j'en avais conclu qu'il était nul par conviction plus que par manque total de capacités intellectuelles. La preuve, il arrivait à se sortir de toutes les situations délicates dans lesquelles il se retrouvait en se tortillant comme une anguille malgré sa corpulence de bodybuilder gonflés aux hormones bovines. Ses neurones se connectaient donc régulièrement.
Alfred Fawley. Lui, c'était le cerveau de Jimmy Neutron dans le corps de Passe Partout. Soixante-dix-neuf centimètres au garrot et un mètre vingt-cinq du haut de son crâne à la plante de ses pieds, soit un quart de la taille de Levski, mais un vrai génie comme il en existait trop peu. Sa faculté de compréhension devait être proche de la mienne, et s'il avait été un de mes étudiants de mon vivant, je suis convaincu que j'aurais pris un réel plaisir à aiguiser son esprit encore d'avantage. Aucune matière ne lui résistait et, si les résultats de Teddy Lupin étaient très bons, ceux de Fawley étaient tout bonnement exceptionnels. Il collectionnait les Optimal comme des sucreries, et le seul Effort Exceptionnel obtenu en Etude des Runes l'avaient rendu totalement névrosé. Une semaine durant, il s'était enfermé avec son manuel de sigles anciens pour comprendre comment une telle ineptie avait pu se produire. Il ne mangeait quasiment plus et avait perdu près de deux kilos, ce qui, pour lui, équivalait à perdre un os. Contrairement aux trois autres, c'était un vrai bosseur. Un bourreau de travail, et un ambitieux tenace. Et contrairement aux trois autres, il ne devait sa réussite ni à la fortune familiale, ni a un nom célèbre, ni à un lien de parenté avantageux. Ses détracteurs le voyaient comme un arriviste manipulateur, capable de s'entourer d'éléments influents pour gravir les échelons. Moi, il m'impressionnait malgré tout car, depuis sa naissance, personne n'avait parié que son mètre vingt-cinq l'emmènerait aussi haut.
Impossible de savoir comment quatre personnalités si opposées avaient noué une amitié si forte et sincère, mais leur soutien mutuel inébranlable prouvait qu'ils s'étaient finalement bien trouvés. Au grand dam des nouveaux enseignants, comme des anciens. Ils étaient d'ailleurs l'une des raisons de certains départs. Voir d'une bonne moitié, celle composée des vivants en pleine possession de leurs facultés mentales. Seule Minerva avait survécu. Ah, ma chère Minerva...
Pour Drago Malefoy, ce n'était qu'une bande de bip – censuré. Pour une fois, je ne pouvais nier qu'il n'avait pas totalement tort. Il y a vraiment un début à tout.
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Épisode 2 – Poudlard forme la jeunesse
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« L'adolescence serait toujours cela : le partage de quelques illusions. L'âge adulte, la solitude des déceptions.»
... Didier Le Pêcheur
Lorsque les premiers rayons du soleil réchauffèrent son visage, Hermione rabattit la couverture par-dessus sa tête d'un geste contrarié. Cette journée, elle aimerait pouvoir l'éviter. La rayer du calendrier à l'encre indélébile et passer directement à la suivante. Pouvoir dire next aussi facilement que dans cette émission Moldue idiote sur laquelle elle était tombée par hasard pendant ses vacances scolaires. Et pour cause, dès la première heure, elle devait affronter les Septième Année. Double cours de défense avec les plus indisciplinés. Double peine.
Le petit déjeuner fila bien trop vite à son goût, tout autant que sa douche (cela faisait déjà quinze minutes qu'elle était sous l'eau ? Non, impossible, elle avait à peine eu le temps de se shampouiner !) et elle était convaincue de ne jamais avoir parcouru le chemin qui la séparait de sa salle de classe en un temps si record. Même Usain Bolt n'aurait pas fait mieux.
Elle débarqua essoufflée dans une salle où régnait une cacophonie indescriptible. Pas de surprise, le niveau sonore si élevé parvenait jusqu'à l'aile opposée, elle avait donc était prévenue très tôt que l'ambiance serait tout aussi difficile à gérer que la fois précédente. En se faufilant jusqu'au bureau, ou plutôt en slalomant entre les divers pièges qui parsemaient l'allée centrale et que personne ne se souciait d'enlever pour la laisser passer, elle vit Teddy, coincé entre deux de ses amis. S'il avait cette fois daigné honorer le cours de sa présence dès le retentissement de la cloche, il ne fallait cependant pas attendre de lui trop d'efforts. En effet, il dormait, un filet de bave au bord des lèvres, la respiration sereine du bienheureux voyageant dans les bras de Morphée.
Hermione repoussa du gros orteil un sac échoué en plein milieu du passage, glissa sur une écharpe trainant au sol puis se rattrapa de justesse au col de chemise d'un Poufsouffle en lui griffant la nuque au passage et finit par shooter dans un verre d'eau posé sournoisement au centre de l'allée. Le récipient s'envola aussi périlleusement qu'un 747 qui décolle et alla littéralement s'exploser contre le bureau professoral. Plusieurs élèves assis au premier rang se recroquevillèrent pour échapper aux attaques de bouts de verre et de gouttes d'eau.
« Eeeeet buuuuuuttttttttt ! » s'écria bruyamment Bogomil Levski, installé près de Teddy.
« En plein dans le mille ! » rétorqua une autre voix grave qu'Hermione, rouge de honte en débarrassant les malheureux des morceaux de verre coincé dans leurs vêtement d'un coup de baguette fébrile, ne parvenait pas à identifier.
« Une championne ! » reprit le premier. « On devrait la mettre sur un balai avec un Souaffle dans les mains. »
« Elle n'arriverait pas à éviter une allumette sur une autoroute ! S'il y avait une seule flaque d'eau dans tout le château, tu pourrais être sûr qu'elle marcherait dedans ! »
« Alfred, soit gentil avec tatounette et prête lui tes binocles, sinon elle va tuer l'un d'entre nous avant le mois de décembre. »
Levski s'écriait comme s'il commentait un match de Quidditch. Discrétion était un terme inconnu à son vocabulaire.
« Et évite de lui filer ta maladresse avec, sinon ça sera carrément un génocide. »
« Quelle maladresse ? » rétorqua gaiment une troisième voix moins virile qui se révéla être celle d'Alfred Fawley.
L'encrier qu'il envoya à la figure de Levski pour accompagner ses dires le rata de dix bon centimètres et s'écrasa sur le parchemin vierge d'une fille au physique avantageux, installée juste derrière eux.
« Le gnome ! » vociféra-t-elle d'une voix cristalline.
« Oui, Princesse ? » Il se tourna vers elle et lui envoya son plus beau sourire qu'il agrémenta d'un baiser bouche en cul de poule.
Pestant dans sa barbe, elle lui renvoya son encrier sans cérémonie.
« Tu ne veux pas de mon cadeau ? » persévéra-t-il. « Aller, je sais que tu en meurs d'envie. »
« La ferme, Fawley, c'est ton haleine qui me fait mourir. »
« Dommage, un peu de mon encre t'aiderait sans aucun doute à limiter le nombre de fautes d'orthographe de tes copies. »
« Je suis dyslexique, tocard ! »
« Ah désolé. Par contre je ne te donnerai pas un bout de mon cerveau… »
Excédée, la jeune femme se tourna ostensiblement vers la camarade assise à ses côtés et décida d'ignorer Fawley.
« Elle m'aime. » affirma Alfred à Bogomil avec une certitude inébranlable. « Elle n'ose pas se l'avouer, mais je sais que je suis irrésistible. »
« T'as pas la moindre chance, le gnome. »
« Un jour, je lui passerai l'alliance à l'annulaire, je te le dis-moi. »
« On dit la bague au doigt. »
« C'est la même. »
« Tu fais un mètre dix les bras levés et elle a le physique d'une diablesse. Qu'est-ce qu'elle ficherait avec un nain ? »
« Lorsque mes fesses seront assises sur l'un des fauteuils les plus douillets du Ministère, elle me considérera autrement. »
« Si tu as le cul aussi gros que tes chevilles, tu n'arriveras même pas à t'assoir dessus. » intervint de nouveau la voix au timbre chaleureux qui aurait eu davantage sa place dans la bouche d'un homme qui frisait la cinquantaine que dans celle d'un adolescent.
Hermione, qui avait enfin réussi à atteindre la sécurité de son bureau sans d'autres incidents, jeta un coup d'œil discret et reconnu les épis noisettes grillées qui semblaient vouloir s'enfuir de la tignasse de Colin Hitchens. Les Gryffondor parlaient deux fois plus fort que leurs camarades mais ne semblaient pas gênés le moins du monde que tous puissent profiter de leur conversation.
Fawley reprit gaiment : « Ce que vous êtes défaitistes, les gars. Vous savez, lorsque qu'on n'a pas tiré les meilleures cartes à la naissance au niveau physique, on comprend vite que pour réussir il faut cacher quelques as dans sa botte. »
« C'est sous ma braguette que je cache mon as, moi. » Fier de son humour graveleux, Levski eu un éclat de rire d'autosatisfaction.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? »
Teddy venait enfin d'émerger, ses yeux plissés agressés par la lumière du jour. Soit son sommeil était plus tourd qu'un trente-trois tonnes, soit il avait patiemment guetté le moment opportun pour entrer en scène. Une petite voix murmurait à Hermione –désormais occupée à installer ses notes bien en évidence sous ses yeux – que la deuxième option était la plus proche de la vérité.
« Ah, quand on parle de braguette ça te réveille. »
« C'est ta voix mélodieuse qui me réveille, Bog. »
« L'éternelle histoire. » soupira Hitchens en levant les yeux au ciel. « Trois pouces et la femme de ses rêves. »
« Arrêtez de parler de moi comme si je n'étais pas là ! » s'agaça de nouveau la concernée dans leur dos.
Teddy se tourna brusquement vers elle.
« Il y a quelque chose qui ne va pas, Emily ? » lui demanda-t-il le plus gentiment du monde.
La dénommée Emily se radoucit dans la seconde.
« Je suis fatiguée d'entendre parler de moi devant tout le monde trois fois par semaine. », lui expliqua-t-elle, cinquante décibels en moins.
« Oui, je comprends. Je trouve moi aussi que c'est un comportement très désagréable. » Il grimaça pour appuyer ses dires et la dévisagea intensément de ses yeux encore embués de sommeil. « Je ferai en sorte que ça ne se reproduise plus. » promit-il, gentlemen.
Puis il lui adressa un sourire plein d'empathie et, lorsque les pommettes de la jeune fille furent ostensiblement rosées, saupoudra son numéro de séduction d'un clin d'œil appuyé. La jeune femme semblait réellement sous le charme de l'adolescent. Fawley lui envoya un coup de coude dans les côtes, mécontent.
Tu en fais trop, Teddy, pensa Hermione. Puis elle décida de se secouer mentalement et se reconcentra sur la tâche qui l'attendait. Elle n'était pas payée pour espionner ses étudiants, et si certains d'entre eux interceptaient ses coups d'œil furtifs vers les quatre garçons, elle passerait pour une perverse en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Les parents d'aujourd'hui étaient toujours très réactifs lorsqu'ils s'agissaient d'incriminer les professeurs.
Pessimiste sur le déroulement de l'heure à venir, Hermione fit claquer sèchement sa mallette en cuir sur le bois brut du bureau. Le fracas qui en résulta aurait pu réveiller un mort, mais personne ne sembla s'en apercevoir.
A l'entrée du terrain de Quidditch, Ginny attendait que tous les étudiants indisciplinés se mettent en rang d'oignons près de leur balai. Dans leurs tenues hétéroclites aux couleurs criardes, certains se chamaillaient encore les quelques balais volants rafistolés prêtés par l'école et elle sentait l'impatience la gagner. Elle le retenait, Olivier, et sa fameuse excuse de grippe pour lui demander de le remplacer au pied levé. Comme si elle avait eu le choix… Minerva aurait dû prendre une double dose d'anxiolytiques pour calmer ses nerfs si elle avait osé dire non, et Ginny avait – par compassion plus que par lâcheté – préféré éviter l'affrontement. Elle qui s'était concocté un planning de Ministre en pleine campagne électorale avant l'arrivée de son mari au château le soir même devrait faire une croix sur deux ou trois choses. La mise en beauté de toutes les parties de son corps qui seraient camouflées par ses vêtements, sûrement. De toute façon, même avec un optimisme proche du délit d'arrogance, il était peu probable que ces parties de son anatomie soient sollicités. Son époux ne la touchait quasiment plus.
Main en visière pour protéger ses yeux des rayons d'un soleil bien vif pour un début d'automne, Ginny fit un tour succinct des visages qui se tenaient face à elle. Aucun d'eux ne lui était familier. Par chance, ses fils n'étaient pas encore en cinquième année. Elle entendait déjà James lui dire, ou plutôt lui cracher agressivement comme il avait tendance à le faire ces derniers mois, « tu m'fous la honte » si jamais elle osait se pointer dans la même pièce que lui et ses copains. C'était leur pacte : James se tenait à carreaux cette année et Ginny se tenait loin de lui. Vive l'adolescence chez les Potter.
« Bonjour à tous. » débuta-t-elle avec l'énergie d'une vendeuse de poisson sur le marché de Loustry-Sainte-Chaspoule le dimanche matin. « Pour ceux d'entre vous qui ne me connaissent pas, je suis Ginny Weasley, poursuiveuse dans l'équipe des Canons pendant huit ans et ayant fait partie de l'équipe nationale d'Angleterre lors des deux dernières coupes du monde. »
Ceux qui ne la connaissaient pas devaient surement être en train de tricoter dans leur dortoir car tous les élèves présents lui adressèrent un regard « me prends pas pour une quiche » en guise de réponse. Il faut dire qu'elle avait mis un terme définitif à sa carrière peu de temps auparavant et qu'elle restait une idole pour tous les jeunes qui espéraient faire du Quidditch leur avenir. Plusieurs d'entre eux chuchotèrent des paroles inaudibles à leur voisin avec enthousiasme. Un garçon vêtu d'une tenue bleue sautillait même sur place, justifiant malgré lui son surnom peu enviable de « le criquet ».
Le niveau sonore baissa progressivement mais un garçon aux cheveux de jais noués en catogan faisait de la résistance, gloussant à gorge déployée.
« Toi, là-bas ! » l'interpella-t-elle sévèrement.
Le concerné eu la mauvaise idée de regarder dans son dos pour s'assurer qu'elle ne s'adressait pas à un camarade resté en retrait.
« Pas la peine de regarder la pelouse, c'est bien à toi que je m'adresse. »
Un peu gêné, il n'osa pas faire de mouvement supplémentaire et se contenta de la fixer, droit comme un piquet et l'air ahuri.
« Votre nom ? »
« Lancarfer, m'dame. »
Une ampoule LED clignota rouge dans l'esprit de Ginny. Elle avait entendu ce nom peu de temps auparavant mais impossible de se souvenir où.
« Puis-je savoir, Mr Lancarfer, pourquoi est-ce vous continuez de discuter quand bien même je vous ai demandé le contraire ? »
Ah oui, c'était Hermione qui avait mentionné ce nom le soir de leur premier jour de cours. A priori, il s'amusait à jouer les maîtres chanteurs auprès de son amie. Et ça, c'était un acte que Ginny ne tolérait pas vraiment. Pas du tout, même. Chantera bien, qui chantera le dernier.
« Professeur ? »
« Oui, Mr Lupin, je vous écoute. » dit-elle avec un sang-froid digne de 007 en pleine mission d'infiltration.
« J'ai lu attentivement le passage sur les Patronus dans le livre que vous nous avez conseillé la dernière fois. Si je ne me trompe pas, la principale utilisation du Patronus est de repousser une créature appelée « Détraqueur » ? »
Teddy prononça le dernier mot comme si une telle créature n'existait pas vraiment et Hermione devina tout de suite où il voulait en venir. Il est vrai que l'étudiant était bien trop jeune pour en avoir croisé un, puisqu'ils avaient été chassés du pays quelques mois seulement après la défaite de Voldemort.
Hermione avait choisi de commencer l'année par l'élaboration de Patronus. C'était, à son époque en tout cas, un sujet qui passionnait les étudiants. Les filles s'émerveillait devant les formes argentées et vaporeuses qui s'échappaient de leurs baguettes tandis que les garçons savouraient la sensation de puissance qu'elles leur conféraient. Elle s'imaginait qu'une clameur joyeuse accompagnerait son annonce du sujet. En réalité elle avait eu droit à un soupir de déception, suivi de trois bâillements.
« C'est exact. Ce sortilège a été inventé pour se défendre des Détraqueurs lorsqu'ils ont émigré de leurs terres glacées et se sont approchés de zones habitées par des sorciers. Les premiers récits qui mentionnent ce fait datent de la période de la première révolte sanglante des… »
Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase que Teddy leva vigoureusement la main pour la quinzième fois consécutive. Une fureur sourde grondait en elle. Teddy l'interrompait sans cesse, elle ne pouvait pas en placer une. Quarante minutes s'étaient déjà écoulées et pourtant elle n'avait pas fait un quart du programme qu'elle avait prévu. Le seul point positif était que les étudiants, amusés par Teddy, étaient bien plus calmes que d'habitude.
« Oui, Mr Lupin, je vous écoute. » répéta-t-elle pour la quinzième fois.
« Au risque de dire des bêtises, il me semblait qu'il n'y avait plus aucune de ces créatures en Angleterre aujourd'hui. On dit qu'elles sont retournées vivre dans des zones inhospitalières et désertes, est-ce vrai ? »
« Les détraqueurs ont été condamnés à s'éloigner de tout être humain suite à leur participation active dans les crimes perpétrés par Tom Jedusor. Il est donc peu probable que vous en rencontriez une en vous promenant sur le chemin de Traverse, c'est exact. » reconnut-elle à contrecœur. « Mais… »
Les longs doigts fins de Teddy s'élevèrent de nouveau dans les airs et il prit cette fois la parole sans y avoir été invité.
« Excusez-moi professeur, mais quel est l'intérêt d'apprendre à se défendre d'une créature que nous n'avons aucune chance de rencontrer ? »
Un petit sourire en coin anima ses lèvres et Hermione tourna sa langue trois fois dans sa bouche avant de parler, par peur de devenir vulgaire.
« Pourtant Ted, on se promène souvent en zone inhospitalière ! » intervint Hitchens, le même sourire en coin. « Au moins une fois par semaine d'ailleurs. »
« A chaque fois que la directrice nous convoque. » clarifia Bogomil.
« Tu crois qu'on devrait envoyer un Patronus pour voir si c'est un Détraqueur ? »
Des gloussements fusèrent des quatre coins de la classe.
L'exercice était, en théorie, accessible à un enfant de trois ans : rattraper la balle que Ginny, en vol stationnaire face à eux, lançait dans une direction aléatoire. C'était l'exercice de base du Quidditch. En effet, réceptionner une balle avec précision concernait aussi bien le gardien, l'attrapeur et les poursuiveurs d'une équipe. Si vous étiez mauvais à cet exercice, vous étiez, à coup sûr, mauvais partout. Seuls quelques batteurs présentaient parfois peu d'habilité avec une balle. Principalement ceux qui jouaient dans des équipes qui favorisaient le physique sur l'agilité selon Ginny. Un peu sur le modèle de l'équipe de Serpentard qui avaient choisi Crabbe et Goyle lors de leur scolarité.
Ginny décolla et se positionna à dix mètres du sol, à l'une des extrémités du terrain de Quidditch. Les cinquième années autorisés à poursuivre les cours de Quidditch pour leurs BUSEs étaient considérés par l'établissement comme des potentielles recrues pour les équipes nationales. Les espoirs de Poudlard, en quelque sorte. Le niveau devait donc être au rendez-vous et Ginny n'avait pas l'intention de leur faire le moindre cadeau. Elle avait d'ailleurs durci un peu les règles – sans le consentement de la directrice, évidemment. Il s'agirait désormais d'une épreuve à élimination directe. Quiconque raterait une balle, resterait sur le banc de touche jusqu'à la fin du cours. Un peu radical, direz-vous ? Pas pour Ginny, en tout cas.
Les élèves décollèrent tour à tour et se mirent à la queuleuleu face à Ginny.
« Bon, dernières informations. La luminosité est bonne et vous avez pour l'instant le soleil de dos. Des conditions idéales et rarement réunies lors d'un match. Je ne veux donc aucune excuse et pas de tentatives de marchandage. Quiconque fera preuve de mauvaise foi se trouvera suspendu lors du prochain cours, compris ? »
Personne n'osa broncher. Tous mettaient en pratique leurs exercices de respiration pour diminuer la pression que leur imposait Ginny. En queue de peloton, le dénommé Lancarfer avait du mal à calmer ses nerfs : « inspiration… expiration… inspiration… quelle garce… inspi… Non, non ça tu l'as déjà fait mon vieux. Expiration… »
Le premier candidat, un grand blond au visage émacié, attrapa aisément le Souaffle, lancé bien en dessous de son altitude de vol.
« Pas mal ! » le gratifia Ginny. « Bonne technique de démarrage en trombe. Tu à l'air plutôt vif d'esprit, c'est important. »
Satisfait de lui-même, le Serdaigle exécuta une chandelle parfaite avant de rejoindre l'arrière de la file d'attente en frappant dans les mains de chacun de ses camarades de dortoir.
« Au suivant ! » cria Ginny.
Le second fut tout aussi habile. Plutôt que de rester en vol stationnaire, il opta pour de petits cercles qui lui assuraient une vitesse résiduelle. L'embardée qu'il fit pour capter la balle fut ainsi plus facile à initier.
« Toi, tu dois être gardien. Pas mal ! Pas mal du tout même ! » Ginny frappa trois fois dans ses mains. « Aller, aller, on ne perd pas le rythme. Dès que l'un d'entre vous a réussi, le suivant prend sa place directement. »
Le niveau était respectable, malgré les lancers puissants et fourbes de Ginny, seul un élève ne parvint pas à se saisir du Souaffle. Il faut dire que ses yeux rougis et gonflés par une conjonctivite virulente n'avaient pas joué en sa faveur. Pas plus que son nez irrité qui avait atteint la taille d'une poire prête à être récoltée. Ginny ne le sermonna pas et l'envoya d'urgence à l'infirmerie se faire soigner avant qu'il ne perde un œil. Il ne serait pas plus brillant au Quidditch s'il se transformait en cyclope avant la fin de la semaine.
Le dernier candidat s'avança face à elle. Lancarfer. Concentré, il fixait Ginny avec attention, prêt à s'élancer à la poursuite du Souaffle à la vitesse de la lumière. Ginny feinta un lancer sous son pied gauche et opta finalement pour l'un des plus difficile à attraper : le lancer droit sur lui. Déstabilisé, Lancarfer eut à peine le temps de tendre ses bras devant lui. Malheureusement, le Souaffle lui frôla la main droite et le percuta en plein visage dans un bruit mat suivit d'un gémissement de douleur.
« Échec ! » cria Ginny, peau de vache. « Banc de touche, maintenant. Au suivant ! »
Dépité de sa prestation et en colère contre Ginny et son tire diabolique, Lancarfer se laissa tomber lourdement au sol et se traina jusqu'aux gradins. Il ne prêta aucune attention aux goutes d'hémoglobine qui s'écoulaient de l'une de ses narines, tout comme Ginny qui considérait cela comme un juste retour des choses après le comportement que le garçon avait eu envers Hermione.
Drago Malefoy ne cessaient de faire des va-et-vient dans sa loge. Nerveusement, il passa ses doigts dans ses cheveux fins, les ramenant en arrière. Un geste qu'il ne faisait plus depuis des années. A croire que le retour au château faisait remonter à la surface de vieilles habitudes.
Comment faire ? Quelle attitude employer ? Il avait frôlé la syncope le matin même lorsque le parchemin avec la composition définitive de la classe des septième année qui poursuivait l'étude des Potions pour leurs ASPICs lui avait été communiqué.
Ted Lupin Junior. Celui-là, il s'y attendait. Utopique de vouloir s'en débarrasser puisqu'il était le champion de l'école toutes disciplines confondues : Métamorphose, DCFM, retards, Potions, nonchalance, Sortilèges, corruption ou encore dissimulation de cadavres. Alfred Fawley. Celui-là, il était bon en Potions, le petit con. Si bon que selon les bruits de couloir, il maîtrisait déjà parfaitement le programme de l'année à venir. Colin Hitchens. Celui-là, Drago avait discutaillé avec McGonagall durant une soirée entière pour y échapper. Après tout, ses résultats médiocres ne justifiaient pas l'autorisation de poursuivre sa matière et il n'aspirait pas à un projet professionnel en lien avec le sujet. Quel intérêt d'être un Maître des potions lorsque l'on gère une entreprise ? Mais la vieille bique avait tranché, et c'était sans appel. Évidemment, le courrier que le père de celui-ci, directeur du département de la Coopération Magique Transatlantique, avait envoyé à l'établissement pour leur « suggérer » qu'accepter les choix de matières de son fiston chéri leur garantirait une publicité avantageuse à l'étranger n'était qu'une anecdote. Le pire, pour Drago, c'était qu'après avoir joué les fils à papa toute sa jeunesse, il n'était pas le prétendant idéal pour blâmer cette pratique.
Sauf qu'un dernier nom, imprévu, figurait au pied de la liste. Il semblait avoir été rajouté après les autres, car l'encre était plus sombre que pour les noms inscrits au-dessus et ne semblait pas tout à fait sèche. Bogomil Levski… Alors là, c'était comme si une bombe thermonucléaire venait d'exploser entre le lit rouillé et la chaise bancale de son lieux de vie, comme il le qualifiait. Comment enseigner un art délicat à ce gorille mal dégrossi ? Un macaque imberbe avec un QI proche de celui d'une coccinelle ?
Après s'être ouvertement moqué de Granger, humiliée durant ses cours avec les septième année, il allait lui aussi affronter le club des quatre au complet. Et il pressentait que cela serait nettement moins hilarant.
Bien moins sûr de lui que les jours précédents, il prit la direction des cachots. Il avait opté pour une potion suffisamment complexe pour titiller l'esprit de compétition de tout le monde jusqu'à la dernière seconde de cours. L'objectif premier était de ménager leur susceptibilité en leur prouvant qu'il les considérait comme suffisamment brillants pour y parvenir. De plus, comme la moindre minute d'inactivité serait susceptible de conduire à des propos méprisants à son égard, il faudrait les occuper, les stimuler, les mettre au défi, quitte à ce qu'ils ressortent avec un mal de crâne à se taper la tête contre les fenêtres. Et s'ils pouvaient le faire vraiment… Il n'était sincèrement pas contre un ou deux traumatismes crâniens chez les Gryffondor.
Ses pas se répercutaient sinistrement en écho le long des murs de pierre. Il était surprenant de constater comme certains bruits familiers peuvent être angoissants lorsque les circonstances sont défavorables. Jamais ses pas ne lui avaient paru si effrayants dans ce couloir. Au revoir les enjambées conquérantes du pseudo Prince des Serpentard. Bonjour la claudication hésitante du prisonnier en route vers la potence.
Lorsqu'il pénétra dans le cachot glacial, les quelques étudiants qui avaient choisi de poursuivre l'étude des potions étaient déjà à leur place, un feu magique léchant paresseusement le fond de leur chaudron et les ingrédients soigneusement alignés à leurs côtés. Ted Lupin et ses acolytes étaient eux aussi sagement assis, jambes croisées pour l'un, regard curieux pour un autre.
Drago prit place au bureau professoral dans un silence de cathédrale. Pour tout préambule, il fit apparaitre des instructions sur le tableau écaillé d'un geste fluide du poignet.
« Bonjour, je suis Drago Malefoy, votre maitre des potions. »
Quelques politesses discrètes répondirent à cette entrée en matière très succincte, mais il ne s'en formalisa pas. Il feignit de ne pas entendre Hitchens chuchoter à son voisin « pour quelques mois seulement, mon vieux ».
« Pour débuter cette année cruciale et évaluer votre niveau qu'on m'a décrit comme très honorable, j'ai décidé de vous tester sur une potion qui n'est pas au programme habituellement. »
« Ben voyons » railla Levski.
« Je vous demande de réaliser une potion de vue perçante, qui permet d'accroitre l'acuité visuelle celui qui la boit » continua Drago, imperturbable. « C'est une potion qui est souvent utilisée sur des animaux, surtout sur les hiboux postaux en cas de tempête pour les aider à rejoindre leur destination. Les effets peuvent durer jusqu'à une semaine en fonction de la façon selon laquelle elle est remuée. C'est d'ailleurs la partie la plus technique de cette potion. Soyez vigilants, si vous ne la mélangez pas exactement selon les instructions, elle peut devenir dangereuse. Mais vous avez reçu l'autorisation de poursuivre cette matière, vous devez donc posséder les qualités nécessaires pour réussir. Toutes les indications se trouvent au tableau. Vous pouvez vous servir dans la réserve si vous avez besoin d'ingrédients que vous ne possédez pas. »
Des informations claires, concises et sans blablas inutiles, c'était là le plan de Drago pour mettre tout le monde au travail avant qu'ils aient eu le temps de penser. Un peu déstabilisé par cette entrée en matière, il fallut plusieurs secondes pour qu'un Serdaigle initie le mouvement. Il se leva et alla chercher les syzygiums qui ne figuraient pas sur la liste des ingrédients de base, suivi progressivement par l'ensemble de ses camarades.
Chacun commença ensuite la découpe de ses racines de gingembre dans le calme sous le regard ahurit de Drago qui s'était préparé à une entrée en matière autrement plus difficile. Certes, il sentait sur lui peser le regard jaugeant des Gryffondor, mais le club des quatre semblait se prêter à l'exercice de bon cœur. Le nain affichait même un enthousiasme qu'il peinait à dissimuler, la lèvre supérieure coincée entre ses incisives, totalement absorbé sur son travail.
La première heure se passa sans encombre. C'est Teddy Lupin qui raviva les angoisses de Drago lorsque, la mine soucieuse, il attira l'attention de son professeur.
« Monsieur, je ne comprends pas. »
Drago, la main crispée autour de sa baguette dissimulée dans la poche de sa cape, s'avança tranquillement vers le Gryffondor.
« Vous rencontrez des difficultés, Mr Lupin ? »
« Oui. J'ai suivi les instructions à la lettre mais je n'obtiens pas la texture désirée. »
« A ce stade vous deviez avoir dans votre chaudron un liquide clair comme de l'eau de roche » expliqua Drago.
« Elle l'était, mais j'ai l'impression que ma potion est en train de virer au vert. »
« Montrez-moi ça. »
Devant la bonne foi qui se dégageait de Lupin, Drago prit le risque de s'approcher davantage encore. Après tout, il n'était peut-être pas si affreux que Granger le décrivait. Il passait même pour un étudiant sérieux et consciencieux.
Teddy se recula pour laisser la place à son professeur, les lieux étant trop exigus pour qu'ils puissent se tenir tous deux près du chaudron. Avec dextérité, les doigts de Drago saisirent le manche de la cuillère en bois et agitèrent délicatement la mixture granuleuse tout en se reculant imperceptiblement du petit chaudron. Quelque chose clochait. Jamais il n'avait vu un élixir de vue perçante aussi trouble. Avec ça, personne ne pourrait voir plus loin que les poils des narines de son voisin.
« Vous n'avez pas respecté scrupuleusement toutes les étapes, Mr Lupin. C'est étrange – il agita la mixture avec plus de vigueur – on dirait presque que vous avez mélangé dans le mauvais… »
BOOM !
La déflagration projeta de la potion aux quatre coins de la pièce. Les étudiants hurlèrent et tentèrent désespérément de protéger les parties de leur corps découvertes avec leur sac ou leur cape. Certains trouvaient refuge sous les tables branlantes alignées contre le mur du fond tandis que leurs camarades prenaient la fuite à toutes jambes.
Drago sentit une douleur fulgurante irradier jusque son épaule droite lorsque le chaudron en fonte lui heurta violemment le poignet. Il bascula en arrière, repoussé par le souffle de l'explosion et perdit connaissance avant d'avoir touché le sol, assommé par un coup de coude malencontreux.
Il était attendu comme le messie. Haie d'honneur, champagne français et tapis rouge. C'est idiot songea Hermione, debout au garde à vous entre Cho et Mary, mais il n'aurait jamais accepté ce genre d'attention lorsqu'il était au château. Il aurait préféré arriver par la petite porte, discrètement, à l'abri des regards. Il serait passé par le tableau d'Ariana Dumbledore sur le chemin de Traverse si l'occasion lui en avait été donnée. Et voilà qu'on sonnait presque le cor de chasse dans son ombre. La vie les avaient tous transformés de façon inattendue. Comme quoi, Minerva avait tort de ne plus croire aux miracles. Il s'en produisait chaque jour.
Professeurs, élèves et fantômes s'étaient réunis dans le cloître de l'école en ce début de soirée pour accueillir Harry Potter. Considéré comme l'un des bienfaiteurs de l'établissement depuis sa victoire contre Voldemort au château même, Harry était invité à chaque début d'année pour un banquet copieux qui se voulait un hommage aux évènements comme aux victimes de la terrible guerre. Pour se remémorer la nécessité d'être unis et de se battre pour des convictions, et pour éviter qu'une telle violence se reproduise à l'avenir. Si, lors des premières cérémonies, l'émotion était palpable et le discours de paix que faisait brillamment Harry entendu par tous, les élèves d'aujourd'hui ne prêtaient plus vraiment attention à cette litanie moralisatrice. Mais il était d'usage qu'Harry Potter vienne, alors Harry Potter continuait de venir.
Drapée d'une robe de mousseline beige, élégante et sobre, Ginny se tenait en bout de rang. Son aura émerveillait Hermione et irradiait autour d'elle. Même Minerva semblait avoir rajeuni de dix ans et faisait enfin son âge réel à ses côtés. Elle incarnait la femme forte et respectable dans toute sa splendeur.
Un crac sonore retenti et Harry Potter, l'Élu, le Survivant, le Chef des Aurors et l'un des hommes les plus influents du moment apparut sur les pavés de l'allée du château. Derrière les professeurs, un « oh ! » admiratif s'éleva à l'unisson des élèves. Sauf de James Potter Jr, trop occupé à se curer le nez au même instant.
Harry salua Minerva d'une accolade chaleureuse puis s'approcha de son épouse et lui déposa un tendre baiser sur le front. Les poignées de main se succédèrent avec plus ou moins d'entrain, mais nul ne fut oublié. Harry n'oubliait personne. Jamais. Cependant, au moment de serrer celle de Drago Malefoy, enveloppée d'une bande crêpe, il préféra regarder un point imaginaire près de l'oreille droite de celui-ci.
Les convenances prirent la soirée entière. Il était très tard lorsque le couple Potter se retrouva dans la petite chambre de Ginny.
Harry s'approcha de Ginny et lui déposa un nouveau baiser empli de tendresse sur le front. La rousse se laissa faire docilement, mais ne répondit pas à ce geste. Deux tasses de thé fumantes apparurent sur la petite console jouxtant le bureau. Un de leurs multiples rituels né des années passées en compagnie l'un de l'autre.
« Alors, tu te plais au château ? » questionna Harry.
« Je ne m'y déplais pas… »
« J'aurais beaucoup aimé avoir l'occasion de revenir ici » confessa-t-il.
« …Mais moins que sur un terrain de Quidditch » persévéra Ginny, butée.
Harry ôta ses lunettes et se frotta les yeux, ennuyé.
« On en a parlé des dizaines de fois, Ginny. Il était temps que tu prennes ta retraite. »
« Je l'ai prise pour toi, Harry. Uniquement pour toi et ta carrière, ne l'oublie pas. »
« Tu as trente-trois ans, pas vingt-cinq. Le meilleur de tes performances est derrière toi. Mieux vaut quitter le stade en pleine gloire qu'être poussée gentiment vers la sortie et mise définitivement au placard. Ta notoriété te garantit de nombreuses possibilités de reconversion. »
« Je connais ce discours par cœur. Dommage qu'il ne prenne pas en compte mon épanouissement personnel et mes envies. »
« Tu t'y feras, j'en suis persuadé. Tu es la femme la plus déterminée et persévérante que j'ai eu la chance de rencontrer. »
Il déposa ses mains sur chacune des épaules de sa femme pour lui prouver son soutien mais elle se dégagea.
Pour maitriser sa frustration, elle rangea quelques affaires. Discrètement, Harry sortit une fiole contenant un liquide ambré qu'il dévissa habilement avant d'en verser une goutte dans l'une des tasses fumantes laissées sans surveillance. Rien de bien méchant, un simple élixir d'apaisement que son épouse prenait régulièrement pour trouver le sommeil. Mais Ginny en aurait besoin après la révélation qu'il s'apprêtait à lui faire.
« On me propose le poste de responsable de la coopération magique internationale » lança-t-il, placide.
Le livre que Ginny s'apprêtait à poser sur une étagère s'immobilisa dans les airs. Tout son corps se raidit, et elle sentit son cœur exploser. Hiroshima intérieur. « Contrôle-toi, Ginny. Contrôle-toi », se répéta-t-elle. C'était sa maxime personnelle, le contrôle. Jamais un mot plus haut que l'autre envers Harry, jamais un objet lancé à travers la pièce pour se défouler. Jamais une engueulade en bonne et due forme pour évacuer les rancœurs et les non-dits.
« Et j'ai accepté ».
Point à ligne, pas de négociation possible.
« Bien » parvint elle à articuler, le bras toujours suspendu à un fil invisible.
Harry l'observa quelques instants. Dans la pénombre, il n'apercevait que sa nuque, tendue sous les mèches rebelles qui s'échappaient de son chignon sophistiqué, et la bosse que formaient ses muscles masticateurs sous l'effet de leur contraction. Là, juste sous son oreille droite, comme à chaque fois qu'elle serrait les dents pour s'abstenir de répondre.
« Quand comptes-tu l'annoncer aux enfants ? » reprit-elle, toujours immobile.
« Ce weekend, je pense. »
« Je suppose que la condition sous entendue dans cette phrase est que tu n'aies pas trop d'obligations ce weekend pour pouvoir passer les voir. »
« Je fais de mon mieux. Ils doivent comprendre que le bien de la communauté magique est une cause qui requiert des sacrifices. »
« Écoute-toi, tu parles comme Dumbledore… »
Harry ne trouva rien à répondre.
« Ce ne sont que des enfants ! James devient incontrôlable, même moi je n'arrive plus à canaliser sa colère. Albus s'est inventé un ami imaginaire et Lily pleure plus fréquemment que tous les autres enfants de sa classe réunis. Ils te voient plus souvent en couverture des magazines que dans le salon, Harry. Quand te rendras tu compte qu'ils ont besoin de toi ? »
Elle s'approcha de lui et lui caressa tristement la joue.
« Moi aussi, Harry, j'ai besoin de toi. J'ai besoin que ce couple idyllique que nous affichons en public redevienne réel. Je t'en prie. »
Il prit sa main dans la sienne, la serra fort et y déposa de nouveau un baiser.
« Je dois y aller, j'ai une réunion de la plus haute importance aux aurores demain. Je te promets de rentrer ce weekend. »
Drago fit face au bureau de Minerva sans y avoir préalablement été invité.
« Mais je vous en prie, asseyez-vous Mr Malefoy. » l'autorisa-t-elle avec sarcasme.
« Je vous remercie. » répondit-il tout aussi ironiquement.
« Vous avez une faveur à me demander, si j'ai bien compris votre lettre. »
Échauffé par sa mésaventure avec Lupin-Junior-et-sa-bande-de-cornichons, il n'avait pas réfléchit longtemps avant de venir voir la directrice. Les trente minutes passées à l'infirmerie à vérifier qu'aucune partie de son anatomie n'était abîmée de façon sérieuse avaient suffi.
« C'est exact. » admit-il.
« Décidément, cela va devenir une habitude. »
Minerva baissa le menton et lui adressa un regard perçant par-dessus ses lunettes à vision progressive.
« C'est que l'amabilité dont vous faites preuve à mon égard me donne vraiment envie de persévérer. »
« Que désirez-vous, Drago ? »
« Je vois que l'on peut s'autoriser à s'appeler par nos prénoms. Cela témoigne d'une certaine intimité, ne croyez-vous pas ? »
« Que désirez-vous ? » répéta-elle avec obstination.
« Je veux être directeur de la maison Serpentard. »
Droite sur sa chaise, Minerva marqua un temps d'arrêt.
« Ah, vous voulez ? Vous croyez vous en mesure d'exiger quoi que ce soit ? »
« J'aimerais… »
Perdu. Avantage McGonagall, et aucun moyen de pression. Il avait mal calculé son coup.
Le verdict fut net et définitif.
« C'est non. » trancha-t-elle sèchement.
« C'est également ce que vous m'aviez dit lorsque je suis venu vous voir pour le poste de Maître des Potions. »
« Ce n'est pas grâce à moi que vous avez obtenu gain de cause. »
« La missive qui m'a annoncé que ma candidature avait été retenue a été écrite de votre main. »
Minerva feignit de ne rien avoir entendu. Elle ne se souvenait toujours pas avoir rédigé cette missive et s'en voulait énormément de l'avoir fait. Et cela malgré le fait que Drago se soi révélé être un professeur convainquant.
« Ce poste est déjà pourvu. »
« Vous rigolez, je suis le seul professeur issu de la maison Serpentard. Qui donc pourrait avoir le poste ? »
« Votre mécontentement ne changera pas les choses. Le poste est pourvu, vous perdez votre temps, Mr Malefoy. »
« Présentez moi cette personne et je vous croirai. En attendant vous allez devoir me supporter régulièrement, car je n'ai pas l'intention d'abandonner. »
Il partit aussi promptement qu'il était arrivé.
De la pulpe de ses doigts, il parcourait sa peau halée, gravissait ses courbes voluptueuses et visitait chaque vallon qu'il croisait. Spéléologue d'instants volés, il espérait secrètement être le premier à découvrir ces trésors. Cela faisait plus d'une demi-heure déjà qu'Olivier s'imprégnait du corps de Cho. Trente minutes de douceur, de caresses, de baisers. Presque de quoi oublier que ce n'était qu'une histoire de sexe.
Allongée à plat ventre sur son petit lit d'enseignante, collée au mur pour laisser assez de place à son amant, Cho dormait. Ou plutôt, elle faisait semblant de dormir. Si les gestes d'Olivier lui étaient agréables, elle espérait qu'il allait se lasser rapidement de son manque de réaction et rentrer dans ses appartements. Elle peinait d'ailleurs à dissimuler son agacement. Si ça continuait comme ça, il s'installerait à ses côtés pour la nuit, et ça, pas question. Trop de risque que Minerva et sa curiosité exacerbée par le nombre de fois où elle s'était faite roulée ne remarque quelque chose. Et la vieille rentrerait sans nul doute dans une colère type troisième âge : bégaiements, visage tout rouge et postillon en bouteille d'un litre. Exactement ce qu'il s'était passé la veille lorsqu'elle avait découvert un philtre d'amour peu puissant dans l'un des fioles de l'infirmerie en y cherchant un remède pour la toux sans avoir préalablement demandé son consentement à Cho.
N'y tenant plus, Cho tourna son visage vers Olivier et ouvrit les yeux.
« Je ne voulais pas te réveiller. » lui susurra-t-il, la main délicatement posée sur sa cuisse gauche.
« Ce n'est pas grave. » rétorqua-t-elle un peu sèchement.
Pour se faire pardonner de l'impair qu'il n'avait pas vraiment commis, Olivier lui déposa un baiser sur le front.
« Dit Cho... » hésita-t-il.
« Oui. »
Aller, c'était parti. Toutes les phrases qui commençaient comme ça se finissaient forcément en rupture, demande en mariage ou pire encore, projet d'enfants.
« Est-ce que tu vois d'autres hommes ? »
Gagné.
Olivier avait cette petite ridule entre les sourcils qui signifiait clairement que la réponse l'intéressait beaucoup plus que ne le laissait entendre son ton détaché.
« C'est à dire ? »
Sous sa paume, Olivier sentit les muscles de Cho se contracter imperceptiblement. Il avait espéré qu'elle ne se fâche pas à la question. Secrètement, il avait même espéré qu'elle le considère comme plus que les toy boys qui avaient défilés dans son lit les années précédentes, à la vue de tous. Il savait qu'elle cachait une blessure profonde, une extrême fragilité. Il n'était pas dupe, et il aurait voulu découvrir laquelle.
« Est-ce ce que tu as d'autres... » Il chercha ses mots un instants « heu... partenaires, que moi ? »
« Pourquoi ça t'intéresse, tout d'un coup ? »
« Pour savoir. »
« Pour savoir ? »
« Ne t'énerve pas, c'était juste une question... »
« Je ne t'ai jamais rien promis, il me semble. »
Devant l'agressivité de Cho, Olivier retira sa main. Les yeux de la belle asiatiques n'étaient plus que deux fentes et lançaient des éclairs. Il fallait mieux qu'il arrête là sur le sujet.
Cho força un peu sa colère pour le faire partir.
« Je n'ai aucun compte à te rendre, il me semble. »
« Ce n'est pas ce que je voulais dire. » lâcha-t-il, dépité.
Cho se braqua et se retourna, lui exposant son dos comme son mécontentement.
« Je crois que tu ferais mieux de partir, maintenant. »
« Je pensais que... »
« Que quoi ? » La question claqua comme un coup de fouet.
« Rien, laisse tomber, tu as raison. » Contrarié, il s'assit au bord du lit dans un grincement sinistre et commença à se revêtir. « Ai-je le droit de t'embrasser avant de partir ? »
Son silence obstiné lui répondit.
« Bien, je suppose que cela signifie que tu ne veux pas. La prochaine fois, Cho, ce n'est pas la peine de venir me faire du rentre dedans pour te comporter de cette façon ensuite. »
Maitre de lui-même, Olivier restait impassible pour cacher sa déception. Mais en réalité, il n'en menait pas large et avait hâte de partir. Dans la précipitation, il enfila son pull à l'envers et ne prit pas la peine de reboutonner son pantalon. Il en oublia même sa chemise, à moitié dissimulée sous le petit bureau.
Il claqua la porte en partant, laissant derrière lui un silence assourdissant.
Le bruit sourd se répétait encore en écho dans le corridor que Cho pleurait déjà.
Lorsque Drago eut réuni assez de courage pour débuter son deuxième cours avec les septième année, la première chose qui l'interpella fut l'absence de l'un des membres du club des quatre. Colin Hitchens ne répondait pas à l'appel et ça, pour Drago, c'était un mauvais présage.
Il les laissa finir de s'installer puis s'avança au centre de la pièce et frappa deux fois dans ses mains pour obtenir leur attention.
Après avoir farfouillé dans l'une des poches de sa robe, il brandit une fiole en verre contenant des lueurs tremblotantes et aériennes entre son pouce et son index.
« Une heure de rêve éveillé » énonça Drago avec l'aplomb d'un Maitre de conférences. « Une heure d'évasion à demi conscient pour vivre vos désirs les plus profonds. »
Lentement, son poing se referma autour de la fiole aux promesses délicieuses et il vint tapoter son index contre sa tempe.
« Dans votre esprit, tout du moins. »
Un sourire envieux s'étala sur plusieurs des visages présents. Une jeune femme de Serdaigle répondant au nom de Melina tremblait littéralement d'excitation et ne cessait de jeter des sourires entendus à sa voisine. Teddy Lupin se pencha vers Fawley et lui fit une réflexion qui provoqua le fou rire de Levski. Certainement à propos d'une camarade dyslexique. Dans l'ensemble, Drago fut satisfait de l'enthousiasme provoqué par son annonce. D'autant plus que ça n'allait pas durer.
« Cette récompense est accessible à quiconque réussira la préparation de l'élixir » expliqua Drago, en apparence toujours aussi sûr de lui.
« Je sens que je vais pouvoir rêver un peu, ce soir ! »
« Vous m'avez mal compris, Mr Fawley. Il ne s'agit pas d'une course, ou seul le meilleur remporte la victoire, mais d'une récompense collective. »
« A quoi ça sert alors, si même les nuls gagnent ? » grogna Levski, d'humeur massacrante après son entrainement de Quidditch raté le matin même.
« Je n'ai pas dit que vous tous gagneraient, j'ai dit que vous tous pouvez gagner » nuança Drago.
« Et comment on fait pour gagner ? »
« Il vous suffit d'élaborer correctement votre potion. »
« Et quelle potion on doit élaborer aujourd'hui ? » continuait Levski du tac au tac.
Quelle teigne celui-là quand il s'y mettait…
Drago exhiba sa fiole une seconde fois avec beaucoup moins de retenue.
« Celle-là, Mr Levski. C'est votre potion qui vous fera voyager. »
« Ceux qui réussissent vont gouter leur propre potion ? »
Les sourcils de Teddy Lupin se rejoignirent. Il n'avait pas l'air enchanté par cette perspective. Il était d'ailleurs loin d'être le seul.
« Je croyais que c'était interdit ? » s'égosilla une Poufsouffle.
« Vous n'avez pas le droit ! »
« C'est trop dangereux ! Si jamais on s'est trompé on risque de s'empoisonner. »
« Vous voulez nous tuer ! »
Drago attendit patiemment que tous puissent exprimer leur désaccord dans la cacophonie la plus totale. Cependant, au bout de plusieurs minutes la révolte semblait gagner en intensité, menée la rage au ventre par un Levki survolté. Le jeune professeur commençait sérieusement à se demander comment il allait parvenir à réinstaurer le calme. Par chance, c'est à ce moment que Colin Hitchens fit son apparition de la façon la plus impolie qui soit. Il entra sans frapper, passa à l'allure d'un escargot déshydraté devant Drago sans lui adresser un regard, se cogna contre une étagère en chêne pleine de récipients en verre qui jouxtait le bureau professoral et qui se mit à osciller dangereusement, décala une vieille table du mur en la faisant crisser comme des ongles aiguisés sur un tableau noir et s'assit en faisant craquer une à une toutes ses jointures – y compris les chevilles.
Surpris par tant d'audace, la plupart des élèves se turent et Levski se retrouva seul à scander « assassin ! assassin ! » comme le chef de file d'une manifestation anti IVG.
« Merci Mr Levski, je crois avoir compris le message que vous tentiez subtilement de me transmettre. »
Levski se tut enfin, le poing toujours en l'air.
« Mais vos réclamations ne changeront en rien l'exercice du jour. Vous avez une heure pour préparer un élixir de rêve éveillé, l'heure suivante pour le tester. »
« Et si quelqu'un meurt ? » questionna la Melina dont les yeux ne pétillaient plus du tout.
« Impossible, cette potion ne présente aucun danger. Mal préparée, elle vous projettera dans des rêves peu agréables. Dans le pire des cas, elle n'aura simplement aucun effet et vous serez contraints de regarder vos camarades. »
Drago n'était pas tout à fait certain de cette dernière affirmation. Un détail.
« Aller, on y va ! »
L'incertitude régna longtemps parmi les étudiants. Certains commencèrent timidement leur préparation et ne cessaient de jeter des regards méfiants à Drago dans l'espoir que celui-ci se mette soudainement à crier « poisson d'avril ! ». D'autres ne bougèrent pas d'un pouce, comme Hitchens, et la menace d'une mauvaise note n'y changea pas grand-chose.
Finalement, quand il devint évident que l'exercice n'était pas une farce, la majorité d'entre eux se mirent au travail. Seul Hitchens fit son récalcitrant, échangeant sans cesse des regards complices à Lupin au travers de l'étagère branlante.
« Bien, nous en sommes à la moitié de l'épreuve exactement, arbitra-t-il d'une voix de ténor. Vous devez avoir devant vous un liquide ambré qui dégage une forte od… »
CRAC !
Et il fut écrasé par la chute de dizaines de bonbonnes de verre.
Hermione, Ginny et Cho s'étaient réunies dans la loge de la jeune infirmière après un diner frugal pour débriefer de leur cinquième journée épuisante, marquée par l'accident de Malefoy. Et de d'autres sujets de conversation plus féminins, à l'occasion.
« Hermione, tu m'écoutes chérie ? »
« Hein ? » souffla Hermione, les yeux dans le vide.
Elle secoua nerveusement la tête pour sortir de son état de transe méditative. Depuis plusieurs minutes déjà, ses pupilles envieuses ne cessaient d'osciller entre la cheville délicate prolongée d'escarpins « foulure de cheville assurée » et la cuisse joliment galbée que peinait à dissimuler une jupe griffée à l'allure incendiaire. Pourquoi n'était-elle pas aussi canon que Cho Chang ? Si un jour elle osait revêtir la même garde-robe, elle ressemblerait plus à une poupée gonflable en sur pression qu'à un mannequin, elle le savait.
Oui, Hermione avait perdu toute son assurance de jeune première de la classe. Cela avait commencé de façon sournoise et imperceptible, un peu une comme un Jean seyant se serait progressivement transformé en vieux pantalon de jardinage sans trop avoir identifié le moment où il était passé de tendance à démodé. Elle avait oublié de mettre sa crème hydratante après un retour de soirée très arrosée, puis omis de faire son masque capillaire hebdomadaire, trop affairée qu'elle était à chercher un job à la hauteur de ses compétences. Elle ne s'était plus épilée par rejet de cette norme sociale qui obligeait toute femme à être cent pour cent imberbe et elle avait fini par lâcher sa séance de step bénéfique pour sa ligne à la faveur d'un cours de golf magique choisi par Ron. Au fils des mois, c'est un bout d'elle-même qu'elle avait laissé au fond de l'armoire, accessoirisée de son épanouissement personnel et de sa confiance en soi.
Puis Ron l'avait lui aussi oubliée dans l'armoire, comme une chemise délavée, informe et irrémédiablement as been. Pas une de celle dont on découpe la meilleure partie pour en faire un torchon avant de jeter le reste, non, une de celle que l'on offre pour les plus défavorisés afin de rendre hommage à l'attachement qu'on lui a un jour porté. Oh, bien sûr, il avait pris soin de la remplacer par une chemise en soie tendance et chic avant de se débarrasser d'elle. Il n'aurait quand même pas pris le risque de se retrouver sans rien sur le dos.
« Je te demandais, toi, depuis ton ex-mari ? » reprit Cho sur le ton de la confidence.
Peu à l'aise, Hermione feignit de réfléchir, prenant son temps pour ménager le suspense. Elle sentait le regard des deux filles la passer aux rayons X, scrutant son regard fuyant et ses jambes un peu trop serrées. Si Ginny, par prévenance, n'avait jamais osé lui poser directement la question, nul doute qu'elle était, elle aussi, curieuse de la réponse. Combien la si célèbre Hermione Granger avait-elle eu d'amants depuis son divorce ? Une interrogation qui revenait ponctuellement à la une des magazines pour sorcières au foyer. Combien en avait-elle eu, au fait ? Il y avait bien eu le mécanicien Moldu, Fred, de son petit prénom, mais il avait prétexté un rendez-vous important lorsque, trop imbibée de vin, elle avait reconnu n'avoir eu qu'un seul homme dans sa vie. Puis Viktor, le célèbre joueur de Quidditch avait poliment décliné son invitation lorsque qu'il l'avait croisée par le plus grand hasard revêtue d'une robe informe qu'elle portait parfois pour aller faire ses courses. Et Greg, son collègue sexy qui s'était fait la malle lorsqu'il avait aperçu ses jambes et son pelage qu'elle n'avait pas eu le temps d'entretenir avant leur rendez-vous. Sans compter Max, le professeur bodybuilder qui n'avait pas cru à son histoire de relation secrète avec un inconnu fortuné – inventée de toutes pièces – et Paul, l'homme d'affaire qui avait soit disant oublié un diner avec ses collaborateurs et l'avait laissée planter seule devant son café noir sans sucre, comme une rose fanée. A croire que moins on avait d'expérience, plus il était difficile de s'en faire une.
« Aucun à part Ron ? Tu déconnes, rassures moi ! » s'égosilla Cho. « Il va falloir remédier à ça au plus vite. »
« Comment va mon patient préféré ? » demanda Cho en repassant une dernière fois à l'infirmerie avant d'aller se coucher.
Drago fit un tour d'horizon des lits vides autour de lui, faiblement éclairés par quelques chandelles en cette fin de soirée. Il adressa à sa collègue un haussement de sourcils perplexe.
« Je suis ton seul patient. »
« Pour l'instant, c'est vrai. Cela fait incontestablement de toi mon préféré, dans ce cas. »
« C'est trop d'honneur. » marmonna-t-il.
« Et voilà qu'il commence déjà à ronchonner. Alors, comment il se sent ? Reposé ? »
« Il est prêt pour un tour du monde à cloche pied. En marche arrière aussi, si tu le lui demandes. »
« Tu iras deux fois plus vite sur tes deux pieds. » remarqua la jeune infirmière en prenant place sur le bord du lit.
De sa main droite, elle tapota la jambe de Drago qui se décala pour lui laisser une place plus confortable.
« Pourquoi voudrais-je aller vite ? Le cloche pied me permettra de rester deux fois plus longtemps loin de ces petits péteux arrogants. »
Cho se frotta l'œil en prenant soin de ne pas déplacer son faux cil. Drago la considéra pour la première fois avec attention. Il n'avait jamais pris le temps de la voir vraiment, elle qui n'était auparavant à ses yeux rien de plus qu'une couche de maquillage sur talons. En l'observant, si superficielle et si loin de ce qu'elle était à Poudlard, il réalisa enfin à quel point la vie ne lui avait pas fait de cadeaux, à elle non plus. C'était une âme cabossée, mais impossible de trop savoir les coups qu'elle avait pris. Abus ? Peu de chances, en règle générale les femmes ayant subis des violences sexuelles ne mettent pas en avant leurs atouts avec autant d'aplomb et si peu de pudeur. Maltraitance ? Possible, il la devinait battante derrière cette façade de fragilité. Perte d'un parent ? d'un mari ? Non, ça il l'aurait appris dans les médias, vu la fréquence à l'laquelle elle faisait la une des tabloïdes. Quel secret dissimulait-elle coûte que coûte ?
Elle posa son index sur l'un des hématomes de poignet de Drago et appuya franchement.
« Aie ! » gémit-il.
« Du calme belle demoiselle, celui-là devrait partir spontanément d'ici la fin de la semaine. »
Boudeur, Drago dégagea son bras et commença à se masser délicatement.
« Il ne guérira jamais si tu l'aggraves. »
« En revanche, tu devras respecter les exercices réguliers que je te prescrirai si tu veux retrouver la mobilité parfaite de tes doigts. Sinon, tu seras constamment obligé de demander à quelqu'un d'enlever les morceaux de salade entre tes dents à ta place. »
« Tu sais rassurer les gens, toi. » la complimenta-t-il avec sarcasmes.
« Je te motive à être assidu. Une petite voix dans ma tête me souffle que ça n'a pas toujours été le cas. »
« Ça doit être celle de mon père. Il ne cessait de me le reprocher. »
L'infirmière haussa les épaules en signe d'ignorance.
« Je ne connais pas la voix de ton père. »
« Actuellement, elle ressemble surtout à ça. »
Cho attendit l'imitation mais Drago garda le silence.
« Il est muet ? »
Drago pouffa.
« On peut dire ça. Il faut lui accorder que ce n'est pas facile de se faire entendre de l'intérieur d'un cercueil. »
Cho se leva si brusquement que Drago faillit sursauter.
« Tu m'as fait peur ! grogna-t-il. »
Blême, Cho semblait totalement perdue.
« Désolée, je.. je ne savais pas. » bafouilla-t-elle.
« Hein ? ah pour mon père. T'en fais pas, ça ne date pas d'hier. »
« Bon, tu as l'air d'aller mieux. Je pense que tu seras en capacité de reprendre tes activités habituelles d'ici à deux trois jours. Passe une bonne nuit et tâche de reprendre des forces. »
Cho regroupa fébrilement les quelques fioles posées sur le chevet de Drago. Elle semblait si perturbée qu'elle en renversa une sans prendre la peine de récupérer le contenu grisâtre et nauséabond qui s'en écoula. La seule chose qui semblait la préoccuper était de prendre la fuite au plus vite.
« Attends. » tenta de la retenir Drago.
C'était la seule discussion agréable qu'il avait eu de la journée, voir même de la semaine, et il se sentait seul.
Mais elle l'ignora et décida de tourner les talons en direction de son local.
« Tu ne m'as même pas donné mon traitement ! »
Cho fut stoppée dans son élan. Elle s'arrêta, baissa les yeux sur le gobelet toujours malmené par sa main crispée et haussa les sourcils.
« Ah, c'est vrai. » admit-elle.
Elle se hâta de le lui déposer sur la petite table de chevet avant de prendre de nouveau la fuite.
« Merci. » dit-il pour lui-même lorsque la porte se fut refermée sur sa robe blanche.
Drago fut alors persuadé de savoir ce qui rendait Cho si malheureuse. Elle avait perdu son père. Peut-être même était-elle responsable de sa mort.
Sa visite suivante arriva de bonne heure le lendemain matin. Drago, en sueurs, émergeait tout juste d'un sommeil agité dans lequel il s'était vu malmené, affamé et torturé par des élèves pas plus hauts qu'un tabouret de bar avec un visage diabolique.
« Ah oui, Miss je sais tout mieux que tout le monde et en toutes circonstances vient jouer les sauveuses. Marie Madeleine qui lutte pour défendre la veuve et l'orphelin, c'est bien ton genre ça. Après avoir pris le parti des elfes tu vas prendre celui des Drago Malefoy pour te donner bonne conscience, c'est ça ? »
« Bonjour à toi aussi, Malefoy » ironisa Hermione, les lèvres pincées, droite comme un i près du lit.
Elle avait espéré trouver un Malefoy hors d'état de nuire, à moitié inconscient, un filet de bave au bord des lèvres, une bosse de la taille d'un œuf d'autruche sur le front. Mais il était déjà suffisamment réveillé pour avoir remis ses gants de boxe.
« Qu'est-ce que tu veux ? » réattaqua Drago.
« Je pensais que tu étais désagréable parce que tu étais riche, mais en fait, même fauché, t'es toujours détestable. »
Les regards noirs fusèrent de part et d'autre.
« Ca y est, Granger est vexée. »
« Dommage que tu ne sois pas plus amoché que ça. »
« Fais gaffe, Granger. »
« Va te faire voir. »
Hermione sentit une vague de haine l'envahir. Après avoir été rabaissée toute la semaine, c'était la goutte de trop.
« Tu deviens vulgaire, là. Maman ne t'a pas appris que c'était mal d'être vulgaire ? »
Malefoy semblait prendre un malin plaisir à se défouler sur elle, elle préféra donc tourner les talons avant que la situation ne dégénère. Deux minutes supplémentaires dans la pièce et un deuxième œuf d'autruche apparaîtrait sur le front de Malefoy.
« Ça te fais quoi, d'être humiliée constamment ? » la provoqua de nouveau Malefoy tandis qu'elle s'éloignait à pas décidés.
Rouge de colère, elle fit volteface.
« Tu dois connaitre, non ? Tu couines à tous les râteliers que tu as subi ça durant des années. En vérité j'étais inquiète et je venais te soutenir. Je vois que c'était une grossière erreur. Tu accuses les autres d'être incapables de tourner la page et de pardonner, mais tu es le premier à agir ainsi Drago. Tu as ce que tu mérites. Bonne soirée. »
« Ok Granger, je me calme. »
« Trop tard. »
« Ne fais pas ta susceptible. »
« Trop tard. »
« Je ne veux pas de ta pitié. »
« Tu n'es pas assez sympathique pour éveiller de la pitié en moi, rassure-toi. »
Et elle claqua la porte en partant.
Rageusement, Drago envoya un coup de poing dans son oreiller.
C'était puéril. Décharger sa frustration sur Granger ne faisait que l'accentuer au final. Il se mettait volontairement à dos l'une des rares personnes capable de mettre de côté son mépris pour prendre des nouvelles.
Ah, la jeunesse, si impétueuse et indomptable… Les conflits risquaient d'être nombreux dans les mois à venir.
Nos disputes en révèlent bien plus sur nous que nous souhaitons en dévoiler. Impuissance, solitude, frustration, tristesse. Il est souvent nécessaire de voir au-delà de la colère et de l'agressivité. Malheureusement, ce n'est pas toujours facile de s'intéresser aux autres lorsque nous affrontons nos propres difficultés.
