Lorsque l'explosion retentit, la première pensée de Jonas Fredrich fût que tout le voisinage allait se rassembler autour de sa maison pour voir ce qui avait causé un tel vacarme. Redoutant les regards et les questions de ses voisins, il resta tapi dans un coin de sa cave, près d'un petit soupirail. Il peinait cependant à voir quoi que ce soit car une épaisse fumée rouge avait envahit la pièce, et obscurcissait tout autour de lui. Il ne distinguait même plus le pentacle qu'il avait tracé au sol avec un énorme morceau de charbon noir.

Jonas tendit l'oreille, guettant les premiers signes d'une quelconque agitation au-dehors. Mais rien ne semblait bouger dans les allées du quartier. Il soupira avec soulagement, ce qui eut pour effet de soulever un nuage de fumée pourpre. Visiblement personne n'avait entendu l'explosion ; les gens étaient sûrement trop occupés aux bruyants préparatifs du réveillon pour entendre ce qui se préparait dans la cave de leur voisin.

La fumée commençait à se dissiper et Jonas voyait de mieux en mieux les résultats de son "expérience". Sortant du coin où il s'était caché afin de se protéger un peu du brouillard rouge, il s'approcha de la table disposées au centre de la cave, juste au milieu du pentacle noir. Des fils électriques couraient partout au sol, et une forte odeur de soufre émanait de ce qui semblait être un tas de tissus posé sur la table.

Jonas fit attention à ne pas marcher sur les câbles qui lançaient des petits éclairs par intermittence, et toucha précautionneusement le tas de tissus. Ils étaient brûlés, il s'en rendit compte en les attrapant entre ses doigts ; et ils tombèrent en poussière lorsqu'il tenta de les tirer, révélant un corps humain qui était caché dessous.

C'était le corps d'une femme très belle, aux formes parfaites et aux traits fins. Son visage semblait paisible, mais les traces noires autour de son cou - que la toilette délicate de Jonas n'avaient pas réussi à faire partir, évoquaient une mort douloureuse. Ses longs cheveux noirs et épais se répandaient en boucles voluptueuses autour de son corps.

Jonas toucha doucement une mèche de cheveux égarée sur la poitrine de la jeune femme, puis il se pencha tendrement vers elle.

- Venise... Tu n'ouvres toujours pas les yeux... murmura-t-il à son oreille.

Il ferma les yeux et soupira avec douleur.

- Cela veut donc dire que j'ai encore fait une erreur ! s'exclama-t-il.

Jonas se retourna brutalement et fonça vers une bibliothèque adossée au mur derrière lui. Il ouvrit avec fureur les vitres de la plus haute étagère et en sortit un tas de papiers anciens abîmés par le temps et aux bouts cornés. Ils étaient noircis d'écritures runiques indéchiffrables, et de schémas savants ornés de pentacles.

- Quel est encore cet ingrédient mystérieux que j'ai oublié ! Hein ! Tu peux me le dire ! hurla-t-il en posant violemment le tas de parchemins sur le corps de la jeune femme. Il trifouilla dedans, énumérant les ingrédients qu'il avait utilisés pour son expérience.

- L'oeil de démon hurleur ! Celui-là je l'ai acheté à la boutique magique hier ! cria-t-il en brandissant un papier devant le visage inerte.

- Et le rat dépecé, j'ai été le chercher à l'animalerie ! continua-t-il. Et les plantes que j'ai cueillies moi-même, et les teintures rouges et bleues !

Arrivé au bout de sa colère, Jonas cessa sa liste d'ingrédients sordides et s'effondra en larmes sur le corps de sa chère Venise. Ses sanglots mouillaient les vieux parchemins et diluaient l'encre doucement. Le rythme des hoquets de douleurs de Jonas se calma bientôt et il redressa d'entre ses mains un visage rougit d'avoir pleuré. Il regarda longtemps le visage paisible de son amante morte.

S'essuyant les yeux, il reprit pleinement possession de ses moyens et décida d'éplucher une fois de plus ses parchemins de formules, afin de dénicher l'élément qui lui avait sournoisement échappé. Il allait forcément réussir la prochaine fois ! Il ne pouvait pas laisser Venise dans cet état, surtout que son corps allait bientôt commencé à se décomposer. Il était inconcevable que Jonas laisse sa chère aimée s'abîmer ainsi.

Au bout d'une heure de lecture assidue, il s'écria :

- Bien sûr ! Mais comment ai-je pu passer à côté de cela !

Jonas avait enfin découvert l'élément manquant de son expérience, la cause de cette explosion et de cet échec. La joie le submergea.

- Un vampire ! Je dois sacrifier un vampire ! chantonna-t-il gaiement.

Il lui semblait à cet instant qu'il n'y aurait rien de plus facile que de capturer un vampire et de le sacrifier ensuite lors de son rituel. Tandis qu'il dansait autour de la table où gisait le corps de Venise, la neige tombait doucement au dehors, recouvrant tout d'un voile blanc. La nuit de Noël allait être celle de la renaissance de son amour.