Partie une
Bref, il avait rencontré Aomine Daiki. Evidemment, il n'avait pas non plus été déçu le jour où il l'avait enfin battu, lorsqu'ils avaient décidé de se retrouver pour un dernier un-contre-un avant de partir chacun de son côté pour commencer ce qu'ils appelaient « la vraie vie ».
Ce jour-là, tous deux s'étaient sentis plus heureux qu'ils ne l'avaient jamais été dans leur vie. C'était du moins une chose dont Kise était certain. L'un avait enfin un adversaire capable de le battre, l'autre se délectait du résultat de toutes ces années d'acharnement sur le ballon. Ça avait été son premier doigt d'honneur adressé à cette Vie qui n'arrêtait pas de le bénir avec miss Chance. Et il en était euphorique, tout comme l'autre garçon qui devait quitter la capitale dès le lendemain pour entamer une formation dans l'armée afin de rentrer dans les forces de l'ordre. Kise avait ri en l'imaginant porter l'uniforme la première fois qu'il lui avait confié ses projets d'avenir. Par la suite, il avait néanmoins commencé à prêter plus ou moins volontairement attention à l'attitude du plus grand, et le sens de la justice de ce dernier l'avait percuté de plein fouet. Le bleuté se montrait toujours attentif et dévoué dès qu'il s'agissait de venir en aide à son prochain, quitte à se retrouver impliqué dans une bagarre ou à se faire tirer les joues par une grand-mère pleine de reconnaissance. Et Kise avait cru en son projet à partir de ce moment, et il en avait souri.
C'était aussi ce jour-là, ou plutôt dans le début de soirée qui avait suivi leur dernier match avant longtemps, qu'ils avaient décidé de se rendre au festival qui avait pris place toute la journée dans le quartier, après s'être rafraîchis chez Aomine. La mère de ce dernier avait insisté pour que le blond emprunte un kimono appartenant à son fils, arguant que se rendre à un festival en jeans n'était pas de très bon goût. Amusé par le regard désabusé de son cadet, Kise avait accepté avec un sourire narquois à peine dissimulé.
Ce fut ainsi qu'ils s'étaient retrouvés à se chambrer mutuellement d'un stand de jeu à l'autre, le jeune mannequin copiant les meilleurs challengers sans même chercher à le faire, et son cadet exploitant sa dextérité naturelle et son instinct quasi-animal dans la recherche du lot parfait qui lui éviterait une crise de son amie d'enfance quand elle apprendrait qu'il était allé à un festival sans elle. L'aîné s'était pris un coup peu amène du coude en osant rire à cette explication qu'il avait eu le malheur de gratifier d'une remarque guimauve sur l'attitude fraternelle du plus grand.
Kise avait néanmoins continué à le suivre de près (non sans geindre sa douleur), peu désireux de le perdre de vue dans la foule, une main agrippée à la large manche du vêtement d'Aomine. Un groupe de jeunes occidentaux bruyants ne lui avaient pas plus prêté attention qu'au reste et l'avait durement bousculé dans l'épaule. Il s'était sentit tomber, déséquilibré, mais la Chance avait encore été de son côté en lui évitant probablement quelques éraflures et le fardeau de lourdes chaussures sur ses doigts. Ce jour-là, elle avait pris la forme d'un adolescent qui avait probablement son âge, toutefois bien plus petit que lui, qui était parvenu à le rattraper malgré son poids. Le blond se souvenait aisément du léger parfum de lavande qui s'était échappé du tissu étonnamment doux contre sa joue, et surtout de ces grands yeux clairs qui l'avaient fixé avec ce qui ressemblait à de la curiosité, comme si Kise était le tout premier homme que ce garçon rencontrait. Il s'était redressé en bafouillant des excuses, les pommettes rougies sans trop comprendre pourquoi. L'adolescent avait seulement suivi ses mouvements de son regard étrange et lui avait finalement demandé, d'une voix dans laquelle se devinait une vibration d'inquiétude quasiment inaudible :
« Est-ce que tout va bien ? »
Cette simple phrase avait donné au blond le sentiment d'avoir fait une rencontre du troisième type. Il l'avait à peine discernée, le jeune homme n'ayant manifestement pas une voix très forte. Pourtant, il avait été certain que quelque chose dans ces mots avait fait naître un lui une douce chaleur qui se répandait dans tout son corps, enveloppant son cœur de telle façon qu'il se sentait protégé contre vents et marées. Dans un coin de sa tête, si reculé qu'il en était presque inaccessible, quelque chose lui avait chuchoté qu'il n'avait plus ressenti cela depuis une période qui avait précédé sa naissance, et son cerveau avait tout aussi vite occulté cette information qu'il jugeait alors d'une improbabilité sans nom. C'était tout simplement physiquement impossible de se souvenir de quoique ce soit datant d'une époque aussi lointaine.
« Je… Oui… Merci. »
Et pourtant, quelque chose l'avait grandement perturbé, là, quelque part en lui. Mais c'était ancré si profondément qu'il ne pouvait même en effleurer la surface, à peine était-il capable d'en distinguer les ondulations. Le sourire indéchiffrable et presque imperceptible qui s'était dessiné sur le visage de cet adolescent avait commencé à éclaircir un peu le brouillard autour de ce qui semblait vouloir poindre le bout de son nez dans son esprit embrumé, mais…
« …se ! … Ah, Kise ! »
L'arrivée d'un Aomine au visage soulagé avait permis à son cerveau de jeter à nouveau une lourde voile sur ce qu'il avait cru être sur le point de se souvenir. Kise s'en était presque senti déçu… Mais une telle expression, à mi-chemin entre le désarroi et l'attitude bad boy sur le visage de son meilleur rival ne lui avait pas laissé d'autre choix que de se mettre à rire en asticotant le bleuté avec son téléphone portable pour immortaliser la scène.
Quelques instants et chamailleries plus ou moins viriles plus tard, le blond s'était rendu compte qu'il avait complètement oublié la présence de l'adolescent qui lui avait évité la chute. Il s'était alors retourné, au moins pour avoir le nom de ce garçon qui, il en était de plus en plus certain à mesure que s'égrenaient les minutes tandis qu'il le cherchait des yeux à côté d'un Aomine râleur, avait déjà croisé sa route. Et cette ancienne rencontre apparemment noyée dans les abysses de sa mémoire, dont il n'avait pas le moindre souvenir, ne pouvait pas avoir été sans raison.
Ce sentiment étrange de connaître une chose sans la comprendre l'avait étreint durant toute cette soirée, et son ami n'avait pas manqué de se moquer de lui à son tour sur le fait que les flashs d'appareils photos qu'il recevait soi-disant à longueur de journée lui avait liquéfié le cerveau au point qu'il en voyait des fantômes. Il avait boudé un peu, fidèle à lui-même, et tous deux avaient finalement continué à rire jusqu'à se séparer pour rentrer chacun de son côté.
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