« S'il te plaît... apprivoise-moi ! »

Chapitre 2

15 septembre – Las Vegas, NV.

Récapitulons : Une contravention pour mauvais stationnement, un pneu crevé, une demi-heure de retard au labo et pour couronner le tout un suspect qui vomit sur ma veste pendant que je prends ses empreintes. Je crois que je suis arrivée au point où le terme « soirée de merde » n'est presque qu'un doux euphémisme.

J'ouvre doucement mon casier et soupire en enfilant un tee-shirt et une veste propres. J'entends la porte des vestiaires qui s'ouvre et je me hâte de finir de m'habiller, mais je n'ai pas le temps de me retourner que je me retrouve le dos plaqué durement contre le métal.

« Je suis arrivée trop tard, tu es déjà rhabillée... »

Catherine me fait face et semble me déshabiller des yeux, comme pour appuyer ce qu'elle vient de dire. Je l'observe et retiens difficilement un soupir lorsqu'elle pose négligemment sa main sur ma hanche et que ses lèvres viennent se coller aux miennes. Je ferme les yeux et me laisse aller au baiser. Il ne s'agit plus d'un chaste baiser comme le premier que nous avions échangé, non, celui ci est puissant, urgent, intense. Nos mouvements sont rapides, nos lèvres brulantes, nos mains s'aventurent maladroitement sous les pans de nos chemises. J'ai les yeux embrumés de désir et mon corps en demande plus, mais brusquement elle rompt le baiser...

Je reprends péniblement ma respiration et je plonge mon regard dans le sien. Son sourire est malicieux, ses yeux rieurs me fixent avec une sorte d'espièglerie enfantine. Quelque part je pense qu'elle sait exactement dans quel état elle me met et que ça l'amuse. C'est à n'y rien comprendre.

« On est sur un 419 Sidle, je t'attends dans la voiture ! »

Puis sans rien ajouter, elle réajuste sa chemise, m'adresse un dernier clin d'oeil avant de quitter la pièce et je retombe assise, les jambes tremblantes, tentant vainement de refermer la boîte de pandore qu'elle s'obstine à rouvrir à chacun de ses baisers.

Oui, parce que ce genre de choses entre elle et moi, ce n'est pas la première fois que ça arrive. C'est même plutôt régulier. Et contrairement à ce qu'on pourrait penser non, nous ne sommes pas ensemble et non, ça n'a jamais été plus loin. Je ne sais pas comment c'est venu mais c'est devenu une habitude pour elle, une sorte de rituel qui a commencé dès le lendemain du fameux soir où je l'ai embrassée, il y a près d'une semaine. Maintenant, dès qu'elle a l'occasion de se retrouver seule avec moi, elle m'embrasse fougueusement, avec une force et une passion que je n'avais encore jamais ressentie. Elle s'amuse à faire monter le désir en moi, avant de repartir comme si de rien n'était et de me laisser gérer seule ma frustration.

Je ne sais jamais quoi en penser.

Je sais que je devrais mettre tout ça au clair avec elle, lui demander une bonne fois pour toute si ces baisers ont un sens pour elle et tout arrêter le cas échéant. Mais je ne peux pas. Je crois que j'ai trop peur que tout ça ne soit qu'un jeu. Un jeu qui ne signifie rien et qui se terminera lorsqu'elle se sera lassée. Je ne pense pas qu'elle sache combien mes sentiments pour elle sont réels. Je ne pense pas non plus qu'elle ait la moindre idée de ce que tout ça rouvre en moi à chaque fois, et de combien ses baisers sont aussi passionnés que destructeurs pour moi.

Malgré tout même si ce n'est qu'un jeu pour elle, je ne suis pas prête à l'arrêter. Parce que, soyons honnête, je préfère embrasser Catherine quand elle veut et selon un quelconque jeu stupide dont elle seule connait les règles plutôt que pas du tout... même si je suis consciente que je risque d'y laisser des plumes au final...

Je verrouille mon casier en soupirant et prend aussitôt la direction du parking.

La chambre est glauque. Je photographie les murs dégoulinants de sang sous tous les angles et une légère nausée m'envahit lorsque l'objectif capte une mèche de cheveux collée au mur, appartenant probablement à la victime. J'ose à peine imaginer ce qu'on a pu faire à cette femme pour que son cadavre soit à ce point mutilé et méconnaissable. J'entends Catherine soupirer alors qu'elle pénètre à son tour dans la chambre.

« Joan Libstein, 32 ans, publiciste photographe, elle était à Vegas depuis trois jours pour faire quelques clichés du désert... »

Je hoche la tête et nous n'échangeons pas un mot de plus. Elle inspecte méticuleusement la pièce à l'aide de sa torche alors que je pose l'appareil photo pour me saisir du kit d'empreintes.

« Il y a plusieurs traces de sang sur le mur qui n'ont pas l'air de provenir des blessures de la victime, le tueur s'est peut-être blessé » lance-t-elle au bout d'un moment. « J'espère que cela nous donnera son adn. » ajoute-t-elle en ouvrant sa mallette.

Je n'ai pas le temps de répliquer que mon portable se met à vibrer à ma ceinture. Aussitôt je décroche.

« Sidle ? »

« Euh... Mademoiselle Sara Sidle, de Las Vegas ? »

« Oui. »

« Bonjour, je suis le docteur Lynch, médecin à l'hôpital de Brooklyn, je... hum... je vous appelle au sujet de votre frère, James Sidle... »

Je sens le regard de Catherine posé sur moi. Pudiquement, je quitte la pièce et baisse le ton.

« Il est arrivé quelque chose à James ? »

« Un accident de voiture, avec sa compagne Kelly. Vous êtes le seul membre de la famille que nous ayons réussi à joindre, mais son état est très sérieux, il est possible qu'il ne passe pas la nuit, nous aimerions que vous veniez à l'hôpital le plus vite possible. »

Je sens mon rythme cardiaque s'accélérer instantanément alors que de mauvais souvenirs d'enfance resurgissent en moi. D'aussi loin que je me souvienne, James et moi n'avons jamais été proches. Nous avons pratiquement neuf ans d'écart, et tout ce que nous avons pu partager durant notre enfance étaient les coups. Après le décès de notre père, j'ai été placée en foyer tandis que James, tout juste majeur, s'est débrouillé seul. Il est venu me voir régulièrement les deux ou trois premières années, puis ses visites se sont peu à peu espacées, jusqu'à ne plus exister. Finalement, j'ai été soulagée de ne plus le voir et je suis certaine qu'il a ressenti la même chose. Ce n'est pas qu'on se détestait, non, mais le simple fait de se revoir rouvrait immanquablement de vieilles blessures d'enfance que nous voulions tout deux enterrer au plus profond de nous-mêmes.

« Mademoiselle Sidle ? »

« Je... D'accord, je prends le premier avion... »

« Nous vous attendons. »

« Merci. »

Je raccroche mon portable en poussant un long soupir. Je ne suis pas sure que me rendre là-bas soit une bonne chose. Après tout, je n'ai pas revu James depuis près de quinze ans, je ne suis pas certaine d'être la personne dont il a le plus besoin en ce moment...

Je pénètre à nouveau dans la petite chambre ensanglantée où Catherine est maintenant affairée à collecter des indices sur les draps.

« Je dois partir. » dis-je doucement.

Elle se retourne vivement vers moi « Quoi ? Et me laisser seule avec tout ça ? » lance-t-elle en désignant toute la pièce d'un geste de la main. « Tu plaisantes Sidle, c'est hors de question ! Je ne sais pas pourquoi Grissom te colle une autre enquête alors que nous sommes déjà... »

« Je dois partir. » Je lui coupe la parole et cette fois les tremblements de ma voix ne sont pas passés inaperçus. Ses yeux transpercent les miens avec un air surpris et concerné.

« Est-ce que ça va ? » me demande-t-elle finalement d'un ton radouci.

« Mon frère a eu un grave accident, à Brooklyn... Il est possible qu'il ne s'en remette pas, je dois y aller... »

Aussitôt elle se lève et vient m'étreindre avec tendresse. Je sais que ce n'est pas le moment mais je profite de cet instant de chaleur qui balaye d'un coup le souvenir de mes vieux démons.

« Je pense que je vais m'absenter quelques jours. Je sais qu'on a du boulot, mais... »

« Ne t'en fais pas pour ça, je préviendrais Grissom. Va retrouver ton frère, il a surement besoin de toi. »

Je soupire amèrement. Si elle savait...

Je me détache de Catherine et reprends mes affaires, déposant au passage mes indices dans sa mallette afin qu'elle puisse continuer à travailler sur l'enquête.

Je m'apprête à quitter la pièce mais lorsque j'arrive à sa hauteur elle m'adresse un sourire et m'embrasse doucement avant de glisser d'une voix suave à mon oreille « Il faudra que l'on parle de ça aussi à ton retour... ». J'acquiesce d'un signe de tête alors que je sens les papillons qui s'agitent dans mon ventre. Si elle veut qu'on en parle, c'est donc bien qu'il y a quelque chose entre nous...

Je lui adresse un dernier sourire et quitte enfin la scène de crime.

16 Septembre – Brooklyn, NY

Je déteste les hôpitaux. Leurs odeurs éthérées, leurs immenses couloirs froids et vides, les cris de douleur qui résonnent au loin et la peine des familles qui suinte le long des murs pâles et jaunis par le temps... Tout cela me donne aujourd'hui la nausée. Pourtant, j'y ai passé du temps lorsque j'étais enfant. A une époque, j'ai même pensé que mon père avait pris un abonnement qu'il essayait de rentabiliser avec les coups qu'il nous portait... Oh, ce n'était jamais bien grave : quelques entorses, fractures tout au plus. C'était juste trop répété, mais ça les médecins l'ignoraient parce que nous changions sans cesse d'hôpital et que nos dossiers n'étaient jamais transférés. Et si jamais certains docteurs avaient des doutes, mon père éclatait d'un rire gras et glissait un billet dans leur poche en racontant que j'étais une casse-cou bien maladroite, du haut de mes cinq ans. Lorsque nous rentrions à la maison, ma mère nous gavait de calcium « pour que les os se consolident plus vite » disait-elle. Je n'ai jamais su si elle faisait ça pour nous ou pour que mon père puisse recommencer au plus vite...

« Mademoiselle Sidle ? »

C'est une voix chaleureuse mais emplie de tristesse qui me tire de ma rêverie. Un jeune homme blond, au visage fin réhaussé par de petites lunettes me fait face. Le docteur Lynch, je présume. Je me redresse et lui serre la main en l'observant avec attention. Il soupire, semble chercher ses mots.

« Nous... Je... Je suis désolé, mademoiselle Sidle mais votre frère est décédé au cours de la nuit. »

Je hoche lentement la tête et prend une profonde inspiration. Ce n'est pas comme si je ne m'y attendais pas, au fond, leur message d'hier soir était assez clair et je sais très bien que lorsqu'on appelle les membres éloignés de la famille à venir au chevet du patient, c'est que la mort n'est pas loin.

« Comment c'est arrivé ? » parvins-je à murmurer

« Votre frère et sa compagne ont apparemment perdu le contrôle de leur véhicule hier soir. La voiture a violemment percuté un arbre avant d'aller s'écraser dans un contrebas. James et Kelly souffraient de graves traumatismes, ils ont été stabilisés par les ambulanciers mais leurs blessures étaient trop importantes. Nous avons fait tout ce que nous avons pu, mais ils sont décédés tous les deux peu après leur arrivée ici. »

Une fois de plus je hoche la tête à mesure que les informations pénètrent mon cerveau. Aussi étrange que cela puisse paraître je ne suis pas réellement triste. Ou peut-être un peu. Je regrette surtout de ne pas avoir repris contact avec lui avant, de ne pas avoir pu réapprendre à le connaître, de ne pas avoir tissé de relation avec la seule famille qu'il me restait tant que c'était encore possible.

« Est-ce que je peux le voir ? » je demande doucement.

Le médecin acquiesce d'un signe de tête et me conduis rapidement à la morgue. Elle est si grande que je suis étonnée lorsque j'y entre. Je ne peux m'empêcher de penser que Robbins serait plus à l'aise que moi en ce moment. D'un geste funèbre Lynch tire le casier de mon frère, ôte le drap blanc de son visage et baisse la tête en signe de recueillement. J'admire son professionnalisme, j'avoue avoir beaucoup moins de tact et de pudeur lorsqu'il s'agit de présenter un cadavre à sa famille. Je comprends aujourd'hui combien c'est important.

« Je vous laisse quelques instants »

Je lui adresse un léger sourire de gratitude, et là dessus il quitte la pièce me laissant seule avec James. Alors, pour la première fois depuis plus de quinze ans, je pose enfin les yeux sur mon frère. Sa figure est légèrement tuméfiée et son arcade a été soigneusement recousue, mais malgré cela je revois dans son visage les traits de l'adolescent qu'il était, fort et fragile à la fois. Je peux imaginer ses yeux sombres et mystérieux derrière ses paupières closes. Il paraît que j'ai les mêmes. Ma main caresse longuement son visage alors qu'une larme perle froidement sur ma joue. J'espère juste qu'il a eu une vie heureuse.

Je ne suis pas douée pour les adieux. J'aimerai lui parler, lui dire ce que je ressens, tous les regrets qui me hantent, mais je n'y parviens pas. Alors je me contente de serrer doucement sa main et de poser un léger baiser sur son front avant de replacer le drap sur lui et de quitter la pièce pour retrouver Lynch.

« Est-ce que ça va ? » me demande-t-il lorsque je reviens à ses côtés.

Je hoche vaguement la tête, ça a l'air de lui suffire. Il tire alors de sa poche un petit sac en plastique qu'il me rend.

« Voici les effets personnels de votre frère que nous avons pu récupérer. »

Je prend le sac et y jette rapidement un coup d'oeil. Je peux apercevoir à travers le plastique une montre, un portefeuille, un téléphone portable et quelques bouts de papiers. Je ne sais pas si je dois l'ouvrir, au fond. L'idée que de simples objets m'en apprennent plus sur mon frère que je n'ai pu le faire moi-même en quinze ans m'effraie un peu.

« Vous... vous n'étiez pas très proche de votre frère, je me trompe ? » Il hésite.

« Non » je soupire « Nous ne nous sommes pas vus depuis plus de quinze ans »

« Oh... Vous êtes la plus proche parente du couple que nous ayons pu trouver, mais si cela vous ennuie nous pouvons tenter de rechercher... »

« Non. » je le coupe brusquement « Ca va, c'est de mon frère dont il s'agit. On ne se voyait plus mais on ne se détestait pas pour autant. Je peux m'occuper de tout ça... »

Il hoche la tête et hésite un instant avant d'ajouter « Les officiers ont ouvert une enquête sur le décès de votre frère et de sa compagne. Je les ai averti que vous étiez ici, et que... enfin... que vous aviez les compétences pour qu'il vous donnent toutes les informations nécessaires... je veux dire... vous êtes de la police, n'est-ce pas ? »

« Laboratoire criminel, oui. »

« Ils sont à deux blocs d'ici, si vous voulez l'adresse je... »

Il est coupé dans son élan par le bruit strident de son pager. Il passe nerveusement une main dans sa poche et en retire le petit appareil qu'il regarde hâtivement.

« Je suis désolé, c'est une urgence. Si vous avez besoin d'autres informations, n'hésitez pas à me contacter. Et... je suis sincèrement désolé pour votre frère. »

« Merci. »

Je le regarde s'éloigner un instant avant de quitter l'hôpital et je prends une grande bouffée d'air lorsque j'arrive enfin à l'extérieur. Cet adieu à mon frère m'a secouée plus que je ne le pensais et je me hâte d'appeler un taxi pour retourner enfin à l'hôtel. Je serre toujours fébrilement dans ma main le sac des maigres affaires de James lorsque j'entre dans ma chambre. Je l'observe un long moment sans oser l'ouvrir. Ce n'est pas comme s'il s'agissait des affaires d'une quelconque victime, et j'ai du mal à pénétrer dans la vie de mon frère de cette manière. Finalement, je décide de le ranger soigneusement dans une poche de mon sac de voyage et, m'allongeant un instant sur le lit, je ne tarde pas à tomber de sommeil pour quelques heures.

« Madame, que puis-je faire pour vous ? »

La fin d'après midi semble plutôt calme dans le petit commissariat de quartier. Mis a part quelques ivrognes en cellule de dégrisement et un ou deux gardés à vue, ça n'a pas l'air d'être le grand rush. Je tire ma plaque de criminaliste de mon sac et la présente à l'officier derrière le bureau.

« Je suis Sara Sidle, du laboratoire criminel de Vegas, je voudrais voir le lieutenant chargé de l'enquête Sidle/Laughton »

« Ah, vous êtes la soeur de la victime... C'est Jon qui s'en occupe, il est dans le bureau au fond du couloir. » m'indique-t-il en pointant le couloir du doigt.

Je remercie l'officier et me dirige selon ses indications au fond du mince couloir du commissariat, jusqu'à ce que je trouve la porte du bureau du lieutenant Jon Selman. Trois coups frappés et une grosse voix m'autorise à entrer.

« Sara Sidle, du laboratoire criminel de Las Vegas. »

Tout en me présentant, je dévisage le lieutenant qui semble affairé sur son ordinateur. C'est un homme trapu à l'air sévère, qui doit avoir à peu près l'âge de Jim. Il retire ses lunettes en demi-lune et me regarde un instant sans rien dire. Je ne suis pas certaine qu'il apprécie ma visite.

« On m'avait dit que vous viendriez...Asseyez-vous » lance-t-il en retournant à son écran, réajustant ses lunettes sur son nez.

« Je voudrais les informations concernant l'enquête Sidle/Laughton. » j'annonce d'une voix sure, avant d'ajouter « Il s'agit de mon frère. »

« Oui, oui, je sais, mais on vient de la classer. C'est un tragique accident. » Il m'en parle comme d'un banal fait divers et quelque part je me sens un peu blessée.

« Est-ce que je peux voir le rapport ? »

Il sort un fin dossier de son tiroir et me le tend. Je le parcoures rapidement.

« Vous n'avez rien d'autre que de vagues témoignages d'habitants du quartier et des photos de la scène ? Pas d'analyse de la voiture, pas de recherche du casier des victimes, pas de relevé téléphonique, rien ? » Je sens que je rentre en mode investigatrice, et à en juger par son air dur, ça n'a pas l'air de lui plaire.

Il pousse un soupir excédé. « J'en étais sûr ! C'est toujours pareil avec vous les CSI... Vous voudriez qu'on sorte le grand jeu pour des enquêtes où ce n'est pas nécessaire. Pour cette affaire, ça ne sert à rien ! Votre frère a perdu le contrôle du véhicule, je suis désolé de ce qui s'est passé et que ça leur ait couté la vie, mais ça arrive ! Pas besoin de dépenser des fortunes pour des analyses scientifiques qui vont le prouver par A + B. Je sais qu'il s'agit d'un membre de votre famille et que c'est douloureux mais bon sang, faites votre deuil comme tout le monde ! »

Mon sang ne fait qu'un tour et je réplique aussi sec « Et le problème avec les officiers c'est qu'ils n'imaginent pas une seconde que même si c'est une preuve par A + B, les familles ont besoin de savoir ce qu'il s'est réellement passé. Je ne peux pas me contenter d'un doute. Oui, peut-être que mon frère a perdu le contrôle, mais peut-être aussi s'agissait-il d'une défaillance de la voiture, ou d'un sabotage, et seule la vérité me permettra de faire mon deuil convenablement ! »

Je passe machinalement une main sur ma tempe pour tenter de contrôler la colère qui s'empare de moi. Selman me fixe intensément derrière ses petites lunettes, il a l'air aussi irrité que moi et son ton monte encore d'un cran.

« Vous ne comprenez pas Mademoiselle, nous sommes un commissariat de quartier, nous n'avons aucun expert disponible, nous manquons de personnel, de temps, d'argent, nous ne pouvons avoir recours à la police scientifique que lorsqu'il s'agit de réels homicides. C'est la procédure, et c'est tout. Cette enquête est bouclée pour nos services, maintenant si vous voulez reprendre le dossier et mener votre petite enquête à Vegas, ne vous gênez pas ! »

« C'est exactement ce que je vais faire ! » je lance d'un ton furieux en agrippant le dossier et me levant de ma chaise.

« Parfait, dans ce cas n'oubliez pas lorsque vous aurez fini de me communiquer les résultats qui prouveront que j'avais raison et que vous aurez dépensé une fortune pour rien ! »

Je quitte la pièce en claquant la porte. Quel connard !

Le chemin pour retourner à l'hôtel ne suffit pas à calmer ma colère. Dès que j'arrive dans ma chambre, je pose le dossier sur la table et fais les cent pas en essayant de me calmer. J'ai une furieuse envie d'appeler Grissom et de lui demander un peu d'aide pour reprendre l'enquête, cependant je sais déjà que la bataille va être dure. Gil est persuadé que les affaires personnelles devraient être réglées par d'autres autorités dans un souci d'impartialité. J'avoue, je n'ai aucun indice, aucune preuve matérielle qui permettrait de rouvrir une enquête pour meurtre, c'est juste une conviction personnelle qui grandit au fil des heures. Peut-être n'est-ce même qu'un cri de douleur d'un membre de la famille en quête de vérité... Je marche en long et en large dans la petite pièce pendant un moment puis, n'y tenant plus, je finis par sortir mon téléphone portable.

« Sara ? »

« Gris, j'ai un problème, il faut que tu m'aides... »

« Que se passe-t-il ? »

« Je... J'aurai besoin d'un CSI pour une enquête à Brooklyn... »

« Oh...Ils ont leur propre service de police criminelle, je n'aime pas trop marcher sur... »

Je le coupe avant qu'il ne termine ça phrase. Je sais d'avance ce qu'il va dire. « Je sais mais je viens de passer au poste, ils ont bouclé l'enquête sans la passer à aucun expert et ils refusent de le faire par manque de moyens. La seule solution qu'ils m'ont proposé c'est de reprendre l'enquête. »

« S'ils ont bouclé le dossier, qu'est-ce qui te fait penser que cette affaire est criminelle ? »

« Je n'en sais rien... C'est juste... Suspect. »

« De quoi s'agit-il ? »

« Une perte de contrôle du véhicule inexpliquée qui a causé la mort de deux victimes. »

« Ca ressemble à un accident. »

« C'était en ligne droite... » dis-je en tentant tant bien que mal de plaider ma cause.

« Sara, ça ressemble malgré tout à un accident, tu t'emportes probablement... »

« C'est mon frère, Gil. Mon frère et sa fiancée. »

Un long silence au bout de l'appareil. Je finis par me demander s'il a raccroché lorsque sa voix parvient à mes oreilles, telle un murmure.

« Je suis désolé. »

« Je veux juste quelqu'un pour l'enquête... » je continue à gémir « N'importe quel expert avec des sacs à scellées, c'est tout ce que je te demande. »

« Très bien, très bien, je t'envoie quelqu'un. »

« Merci » dis-je en poussant un soupir de soulagement.

« Sara... Je t'accorde cette faveur, mais tu sais très bien ce que j'en pense. »

Je sais très bien qu'il ne me croit pas dans le fond. Il pense sans doute comme le lieutenant qu'il s'agit d'un accident. Je le penserai probablement aussi si j'étais à sa place, la seule différence c'est que je ne le suis pas et que j'aimerai être sure des circonstances de la mort de mon frère.

A suivre...