Chapitre 2
Le Maître-Lisa apostropha le Maître-Alphonso alors qu'il rouspétait :
« Quand est-ce qu'on mange dans cette baraque ? T'es devenue fainéante que tu prépares pas la bouffe ?
– Vas la faire toi-même la tambouille ! »
Le Maître-Lisa avait toujours été une femme très soumise à son mari. C'était dans son caractère, et c'était aussi la façon dont les choses fonctionnaient dans ce coin reculé d'Espagne.
Tout cela avait changé, maintenant. Il n'était pas question que le Maître-Lisa, après une rude journée de travail, continue à être l'esclave de celui qui partageait son toit. Pas question qu'il s'occupe de tout dans la maison, pendant que le Maître-Alphonso paressait devant la télévision ou allait dépenser l'argent du ménage au bar.
« Ah oui ? gronda celui-ci. Tu vas prendre une tannée ! »
Le Maître-Lisa eut un ricanement.
« Tu oublies que je suis aussi fort que toi, maintenant ! »
Les habitudes prises sont difficiles à perdre, même quand votre personnalité et votre corps a radicalement changé. Le Maître-Alphonso tenta de gifler le Maître-Lisa. Il se heurta à une riposte aussi fulgurante qu'avait été son attaque. En quelques secondes, le Maître-Lisa et le Maître-Alphonso roulèrent sur le sol carrelé du salon, et commencèrent à échanger une grêle de coups aussi violents que vicieux.
.
000
Le Maître-Dimitri parcourait son usine d'un pas furieux. Des quelques ouvriers qui étaient venus, ce matin-là – la plupart ne s'étaient même pas déplacés – aucun n'était à son poste de travail. Certains paressaient, assis sur leur tabouret en le regardant d'un air goguenard, mais la majorité était occupée à démonter les machines ou à rassembler des outils pour les emporter.
« Bougres d'imbéciles ! hurla le Maître-Dimitri. Ce n'est pas ainsi qu'on fait tourner une planète. Ce n'est pas ainsi que nous réussirons à la transformer en vaisseau de guerre. Au boulot !
– Ah oui ? lui demanda le Maître-Anton en se plantant devant lui. Et pourquoi ce serait moi qui bosse et toi qui commande ?
– Parce que c'est mon usine et que c'est moi le patron !
– Je peux être le patron aussi. J'en sais autant que toi et je serais sûrement un chef plus efficace.
– Tu n'as pas dépassé les premières classes, protesta le Maître-Dimitri.
– Moi, j'ai fait des études et je devrais être à ta place, intervint le Maître-Serguei. Je suis allé à l'université… »
Une lueur d'incertitude passa dans ses yeux. Il n'arrivait plus vraiment à se rappeler certaines choses. Et d'autres commençaient à surgir étrangement dans sa mémoire.
« J'ai fait des études, affirma-t-il de façon péremptoire. Je devrais être à la tête de cette usine. »
Pendant ce temps, dans une autre partie du bâtiment, le Maître-Vassili essayait de soulever un morceau de machinerie qu'il comptait modifier pour en faire une arme. Une idée qui lui était venue. Cependant, bien que ses forces aient été décuplées par la transformation, l'objet était encore trop lourd. Il avisa un autre Maître qui passait, et l'interpella pour qu'il lui donne un coup de main.
L'individu se contenta de hausser les épaules. Le Maître-Vassili bouillonna de colère. Plusieurs autres tentatives se révélèrent tout aussi infructueuses. Enfin, le Maître-Ivan accepta de l'aider à condition qu'ils soient deux à fabriquer et utiliser l'arme.
« Compte là-dessus, mon bonhomme, pensa le Maître-Vassili. Dès que je n'aurais plus besoin de toi, je t'éliminerai. »
.
000
Plusieurs jours plus tôt, Donna avait assisté, horrifiée, à la transformation de sa mère et de son fiancé. Ils étaient devenus tous les deux le même homme blond à la face aussi hilare qu'effrayante. Affolée, elle était sortie dans la rue et s'était mise à courir au hasard pour chercher de l'aide. Mais toutes les personnes qu'elle rencontrait avaient ce même visage.
Autre chose lui arrivait en même temps. Des souvenirs remontaient, des souvenirs excentriques. Elle voyait des créatures inimaginables, des guêpes monstrueuses aussi grosses qu'un cheval, des robots tronconiques qui parlaient d'une voix saccadée et lançaient des éclairs mortels.
Et ces rêves fous mettaient le feu dans sa tête. Son cerveau brûlait. Tandis qu'elle luttait pour garder un minimum de contrôle sur la douleur, elle vit des gens se rapprocher d'elle, menaçants. La vague de souffrance monta irrésistiblement et explosa, l'envoyant dans une bienheureuse inconscience.
Comme elle s'affaissait doucement sur le sol, elle n'assista pas à la marée dévastatrice qu'elle avait déclenchée. Dans un vaste rayon, tous les Maîtres s'étaient effondrés, sonnés pour plusieurs heures.
.
000
Les portes de l'hyper marché situé en région parisienne avaient été bloquées en position ouvertes. La foule qui envahissait les rayons et remplissait les chariots, le faisait avec une hâte et une hargne que même le premier jour des soldes dans les pires moments n'avait jamais connu. Des bagarres éclataient constamment. Ceux qui y assistaient ne cherchaient pas à séparer les combattants, mais à profiter de cette distraction pour les dévaliser de leurs acquisitions.
.
000
Ailleurs, au cœur de l'Afrique, près du seul point d'eau à des kilomètres à la ronde, deux Maîtres se disputaient la gargoulette durement remplie au mince filet qui coulait du tube de bambou. Un troisième, plus malin, attendait patiemment que les deux bagarreurs se soient éliminés l'un l'autre, pour récupérer la précieuse substance.
Dans un village non loin de là, une demi-douzaine de Maîtres en avait saisi un septième et s'appliquait à le démembrer pour le dévorer. La victime, le Maître-Ubani, était encore vivant et poussait des hurlements d'agonie.
Au point d'eau, un des deux Maîtres était mort, la tête écrasée sous une pierre. Le vainqueur n'était guère en meilleur état. Le dernier homme n'eut aucune difficulté, d'un coup de pied bien ajusté, à le faire tomber et lui voler le fruit de son meurtre. Il s'éloigna rapidement en buvant à même le bec de terre cuite. Aussi, il ne fut pas témoin d'un étrange événement. Le Maître-Nabila, à qui il venait de dérober la gourde, était agonisant. Soudain, son corps s'arqua et une lueur rouge orangée fusa de sa peau claire, produisant des gerbes de lumière à partir des mains, des pieds et de la tête. Un long cri sortit de sa gorge. Lorsque le rayonnement s'éteignit, le Maître-Nabila redressa une haute silhouette musclée à la peau foncée et aux cheveux frisés, où s'était trouvé auparavant un homme blond, petit et mince. Il ne perdit pas de temps à détailler sa nouvelle anatomie. Il partit en courant récupérer ce qu'il avait durement gagné.
.
000
Dans l'usine qui avait été la propriété du Maître-Dimitri, divers chefs s'étaient succédés rapidement à la tête de l'entreprise. Ils trouvaient toujours des subalternes prêts à les soutenir, jusqu'à ce qu'eux-mêmes se sentent assez forts pour prendre le pouvoir à leur tour. Pendant ce temps, la fabrication n'avait toujours pas repris, personne ne souhaitant accomplir les modestes tâches nécessaires, et la plupart des équipements ayant été emportés par les Maîtres-ouvriers.
.
000
Partout sur Terre, des situations semblables se produisaient. Peu à peu, le monde s'arrêtait de fonctionner.
Les Maîtres-paysans refusaient le dur labeur des champs, tous revendiquant la place de commandant, et aucun ne voulant mettre directement la main à la pâte. Les récoltes pourrissaient, ou étaient la proie des animaux qu'on ne cherchait plus à éloigner. La faim poussa la population à venir se servir directement dans les cultures. Ils étaient souvent reçus à coup de fusils… tant qu'il y eut des munitions.
Les établissements producteurs d'énergie cessèrent de marcher. Les petits problèmes quotidiens n'étant plus gérés, les machines automatiques se grippèrent les unes après les autres. Les camions livrant l'essence aux stations service ne roulaient plus. Celles-ci furent prises d'assaut tant qu'il y eut du carburant dans leurs cuves. On assista à de nombreux meurtres pour quelques litres du précieux liquide.
Comme des dominos, tous les secteurs de l'industrie tombaient les uns après les autres. Par manque de personnel acceptant de travailler à des postes secondaires et bientôt par manque d'énergie. Plus d'électricité, plus de pétrole, plus de nourriture livrée dans les magasins. La planète de la race du Maître courrait à sa perte.
.
000
Le Maître-David se glissait avec précaution le long des rues de New York. La ville avait toujours été dangereuse, mais elle était désormais devenue une jungle où tous les coups étaient permis pour accéder aux aliments ou aux rares endroits où l'on trouvait encore du courant.
Il tenait, bien caché dans son blouson, la boîte de conserve qu'il avait réussi à arracher à un Maître plus affaibli que lui. Il jura entre ses dents en voyant un groupe de Maîtres se diriger vers lui. Certains arrivaient à s'entendre suffisamment pour former des bandes de charognards. Il savait qu'il n'était pas de taille face à cinq versions de lui-même bien décidées à le pourchasser jusqu'à la mort. La seule solution pour s'en sortir, était de les distraire suffisamment longtemps pour s'enfuir. Bien que cela lui creva les cœurs, il jeta son butin au milieu d'eux, et partit de toute la vitesse de ses jambes dans la direction opposée.
Jetant un bref regard par-dessus son épaule, il s'aperçut que trois des Maîtres étaient en train de se battre pour la possession de son trophée, mais les deux autres lui avaient emboîté le pas, préférant une proie plus grande, qui leur fournirait une quantité plus importante de nourriture. Le Maître-David accéléra l'allure. Il avait un peu d'avance, c'était sa seule chance. Les autres se déplaçaient à la même vitesse que lui, possédant exactement les mêmes muscles et la même force. Arrivé à un escalier de secours, il bondit et réussit à attraper le bas de l'échelle. Il s'y hissa et grimpa les marches quatre à quatre. Le tremblement de la structure métallique lui appris que ses poursuivants étaient toujours à quelques mètres derrière lui.
Sur le toit, il pensa un instant à se cacher, mais comprit immédiatement que c'était une mauvaise idée. L'immeuble n'était séparé du suivant que par une ruelle étroite. Il la franchit aisément. Mais les Maîtres en firent de même. Il en sauta deux autres avec autant de facilité. Malgré la résistance propre à ce corps, il commençait à s'essouffler et à se fatiguer. Il stoppa net devant le bond suivant. L'écart était beaucoup plus important. Mais il n'avait pas le choix. Ils étaient toujours sur ses talons. Il prit le temps de reculer pour prendre un peu d'élan. Il s'envola par-dessus le vide, et sut tout de suite qu'il n'y arriverait pas. Ses doigts frôlèrent la façade de l'autre bâtiment, et il tomba pendant un temps qui lui parut interminable.
D'en haut, les deux Maîtres-charognards assistèrent à sa chute. Malgré la plus grande solidité des Seigneurs du Temps, elle ne pouvait être que mortelle.
« Descendons, dit l'un d'eux. Nous récupérerons la viande. »
L'autre approuva et ils cherchèrent l'escalier d'incendie.
Au fond de l'impasse, le corps démantelé du Maître-David s'entoura d'un embrasement doré. Lorsqu'il reprit conscience, il se releva aussitôt. Il savait que ceux qui le traquaient, allaient venir récupérer son cadavre. Il reprit donc sa course avec un peu plus d'avance et de chance de s'en sortir.
« Que diable… » songea-t-il.
Il semblait avoir hérité d'une anatomie vraiment différente. Il avait même un peu de mal à coordonner ses gestes et ses vêtements ne lui allaient plus. Son pantalon le serrait aux hanches et chaque pas lui causait une vive douleur au niveau du torse. Il y porta les mains et sentit sous ses doigts deux protubérances lourdes et souples qui tressautaient au rythme de sa course.
« Merde ! murmura-t-il. Des seins ! »
