Le bureau d'Oswald à l'étage de l'Iceberg Lounge était bien isolé. La preuve en était qu'en dépit de la foule qui s'amassait au rez-de-chaussée, aucun son, aucune musique ne filtrait à travers les murs recouverts d'oeuvres coûteuses.
Jim n'était pas amateur d'art, pourtant il reconnut plusieurs peintures célèbres. Il ne savait pas si Oswald les aimait ou s'il les avait placé là simplement pour étaler sa richesse. Sans doute les deux.
Le Pingouin servit deux verres de whisky et lui en tendit un.
En temps normal, Jim ne serait pas entré. Cela faisait des années qu'il évitait de se retrouver en tête à tête avec Oswald, parce qu'à chaque fois que cela arrivait, quelque chose de difficile à supporter en ressortait et revenait le hanter la nuit avant de dormir.
Il prit le verre qu'on lui tendait et sans attendre, il en prit une large lampée.
Oswald sourit, sans faire de commentaire, et se mit à boire également, par petites gorgées, comme pour davantage savourer les arômes de la boisson aux reflets ambrés.
- Je déteste avoir à te le rappeler, mais tu me dois un service, commença le Pingouin d'une voix mielleuse.
Le commissaire Gordon se raidit et reposa son verre. Il s'y attendait.
- Cette époque-là est révolue Oswald. Plus de faveur, plus de petit service. Tu as aidé les forces de police de Gotham, et je t'en suis reconnaissant, mais il est hors de question de te donner quoique ce soit en échange.
L'expression du Pingouin s'assombrit. Il reposa sèchement son verre, le rouge lui montant aux joues.
- Tu sais quel autre faveur je pourrais te faire, Jim ? Je pourrais te laisser en vie. Que dis-tu de cela ? Est-ce que ça ne vaudrait pas un peu plus que de la gratitude ?
- Harvey sait que je suis ici. Beaucoup de gens m'ont vu rentrer. On sait toi et moi que tu n'irais pas jusqu'à compromettre cet endroit pour me tuer.
- Harvey ne sait rien et je peux payer les témoins pour qu'ils se taisent. Je leurs fait suffisamment peur pour cela, soit dit en passant, siffla Oswald avec humeur.
- Tu ne vas pas me tuer et nous le savons tous les deux. Pas de faveur, pas de marché. Tu n'obtiendras rien de moi, rétorqua le policier.
Le Pingouin serra les poings, le visage grimaçant, crispé. Il faisait penser à un enfant sur le point de piquer une crise. Jim s'attendait à tout instant à se faire éjecter manu militari de la pièce.
Mais Oswald lui tourna le dos pour se tourner vers son bureau et la grande baie vitrée. Il saisit un origami en forme de pingouin posé sur son sous-main et le caressa doucement en prenant de grandes inspirations qui agitaient ses épaules.
Le commissaire l'observa avec davantage d'attention. C'était la première fois qu'il voyait Oswald essayer de contenir sa colère de la sorte. Il devait reconnaître que cela l'étonnait, car le Pingouin n'avait jamais été connu pour son self control. Qu'il puisse faire l'effort voulait dire que contrairement à ce que Jim s'était toujours efforcé de penser, il n'était peut-être pas une cause perdue.
Il tentait de devenir meilleur. Tout comme Jim.
- Je ne demande pas grand chose, souffla Oswald sans se retourner.
Sa voix avait des accents vulnérables que le policier ne lui avait jamais entendu. Même lorsqu'il suppliait, le Pingouin n'était pas fragile. Il était manipulateur et rusé.
Soit il jouait magnifiquement la comédie, soit il y avait quelque chose de plus.
Quelque chose Jim s'était empêché de voir toutes ces années.
- Je ne peux pas, et tu le sais, répondit Jim, conscient du double-sens de ses mots.
Les battements de son coeur s'accélérèrent sensiblement. Ses yeux dessinèrent la silhouette du Pingouin se découpant devant les lumières de la ville.
Oswald se retourna enfin, les yeux brillants. Malgré les ans, il n'avait pas changé. Son visage était toujours un livre ouvert où se reflétait toutes ses émotions.
Comment un homme pareil pouvait-il être si doué pour tromper son entourage ? Il semblait porter ses sentiments en étendards, les porter inscrits sur son front.
Jim ne comprenait pas ce type de personne. Il préférait garder les choses pour lui, par pudeur, par peur de ne pas être accepté s'il révélait ce qu'il ressent vraiment.
Il fit un pas en avant. Oswald le supplia du regard.
- Je ne te donnerais pas cette mallette alors.
Jim se rapprocha de sorte qu'ils soient nez-à-nez.
- C'est non-négotiable.
Les lèvres d'Oswald esquissèrent un sourire.
- Tu dis cela comme si tu étais celui qui décidait...
Jim baissa les yeux. Son souffle sur son menton.
Ils étaient trop près. Pourtant le Pingouin ne semblait pas gêné, au contraire. Il paraissait de plus en plus amusé par la situation, comme si elle lui plaisait.
- J'aimerais que que nous discutions d'une affaire dont tu t'occupes, lança Oswald. Il s'agit de...
Il se figea soudain lorsque le commissaire Gordon se pencha sur lui. Ses yeux vert pâle s'écarquillèrent.
Jim en avait envie, sans savoir depuis quand. Il en avait envie, simplement.
Leurs bouches se rejoignirent, se pressèrent l'une contre l'autre.
Le policier glissa une main dans le col d'Oswald pour lui saisir la gorge, mais celui-ci le repoussa vivement. Il recula et se cogna à son bureau.
Ils se fixèrent en haletant.
- Pour service rendu, déclara Jim d'un ton qu'il espérait ferme et assuré. Rien d'autre.
Le Pingouin se plaqua la main sur la bouche et son visage blême devînt brusquement cramoisi.
- SORS D'ICI !
Le commissaire prit la mallette sans qu'Oswald cherche à l'arrêter, puis il tourna les talons et sortit sans un mot de plus.
Le Pingouin se prit le visage dans les mains, les jambes tremblantes. Il se frotta les yeux et essuya ses lèvres encore chaudes du contact pour tenter de chasser la sensation. C'était étrange, c'était perturbant. Gênant aussi, parce qu'il fut un temps où il avait imaginé un scénario assez similaire se produire...
Il remarqua que l'origami était tombé sur le sol et il le ramassa. Le téléphone de son bureau se mit à sonner et quand il se redressa, il en profita pour décrocher le combiné.
- Helloooooo, fit une voix langoureuse à l'autre bout du fil.
- Edward, salua Oswald en reposant le pliage sur son sous-main.
- Oh, quelle froideur !, s'exclama le Riddler. Tu pourrais être un peu plus affectueux !
- Qu'est-ce qu'il y a trésor ?, répliqua le Pingouin.
Il eut la très grande satisfaction d'entendre Ed s'étrangler. Ce dernier toussota puis reprit :
- Je voulais juste savoir comment s'était passé ta petite virée avec Jimbo-les-bons-tuyaux.
L'estomac d'Oswald se tordit douloureusement.
- Il n'a rien lâché. Mais tu me connais, je réussirais à lui tirer les vers du nez.
- Sinon, ce n'est pas grave Oswald, répondit le Riddler plus sérieusement. J'ai d'autres moyens d'influer sur l'enquête.
- Non, Eddie, tiens-toi à l'écart !, dit le Pingouin. Il ne faudrait pas que cette maudite chauve-souris te mette la main dessus !
Ed gloussa, un son qu'Oswald avait en horreur quand c'était à ses dépends :
- Tu t'inquiètes pour moi, comme c'est mignon !
- Evidemment que je m'inquiète, s'agaça Oswald. Tu es mon petit ami après tout !
Il y eut un silence. Le Pingouin fronça les sourcils.
- Allô ?
- Oui, je suis là. Excuse-moi, c'est juste...de te l'entendre dire à voix haute, c'est...
- Oh, je t'en prie !, grogna Oswald. On n'a passé l'âge des minauderies !
- Toi peut-être, rétorqua Ed. Moi je me sens encore dans la fleur de l'âge !
- Chéri, nous n'avons pas tant d'années d'écart que ça, soupira Oswald avec un sourire qui contredisait la lassitude dans sa voix.
- J'aime tous ces petits surnoms, tu te rattrapes bien, commenta le Riddler en ronronnant presque. Si tu ne rentres pas trop tard, peut-être te réserverais-je une petite surprise...
- J'ai tellement hâte, susurra le Pingouin.
Il raccrocha et se mordit la lèvre, regrettant de ne pas avoir parlé à Ed de ce qui s'était passé avec Jim.
Il allait être obligé de le faire. Il ne pouvait pas garder ça secret.