La Reine se figea un instant, puis secoua vivement la tête. Comment ce simple drone avait-il pu tuer l'officier sans qu'elle n'en ait donné l'ordre ?

C'était impossible, un drone ne pouvait pas faire preuve d'une telle autonomie dans ses actes. Elle avait cependant perçu les pensées qui l'avaient animé lors de son geste, mais se refusait à croire qu'il put être doté d'une détermination propre, et peut-être même aussi d'une conscience.

Mais peu importait au final, car elle n'ignorait pas que son temps était compté maintenant, mais elle répugnait à mourir en laissant perdues toutes ses précieuses connaissances, aussi lui ordonna-t-elle impérieusement de la suivre dans la salle du trône : « à genoux ! » ordonna-t-elle.

Le drone tomba lourdement sur un genou, bras en arrière, tête levée, offrant sa poitrine pour nourrir sa Reine.

Mais celle-ci lui dit doucement de sa voix multi-tonale : « c'est inutile, ils vont bientôt m'exécuter de toute façon. Ta Reine est fière de toi, et c'est pourquoi je vais te faire un don terrible et puissant, mais que tu devras dissimuler à tous, si tu veux continuer à vivre ». A ces mots elle cala sa main contre la tête masquée, et lui transmit mentalement toutes ses connaissances.

Le drone, hébété et confus sous l'avalanche de concepts et d'informations, fut déchiré par une violente migraine, et s'évanouit après avoir pensé « j'ai protégé la Reine – mais ils vont la tuer, je n'ai pas mené à bien ma mission ».

Celle-ci, épuisée, se hissa sur son trône où elle attendit courageusement ses bourreaux, qu'elle entendit arriver en courant, dans un tonnerre de bruit de bottes.

Au bout d'un long moment, le drone reprit connaissance la Reine n'était plus là, et la salle du trône était envahie par plusieurs officiers inconnus qui donnaient des ordres en rafale.

D'un seul coup, tout lui revint en mémoire, et la somme de ses nouvelles connaissances lui parut vertigineuse il avait en plus maintenant la faculté d'analyser les événements, et cela l'angoissa terriblement.

Sa Reine avait fait de lui le dépositaire d'un précieux fardeau, mais il allait devoir se montrer extrêmement prudent, et il lui serait très difficile de faire semblant d'être comme ses frères. Il se releva gauchement et sortit sous les regards indifférents des autres.

Dans le couloir, une patrouille passait : il s'arrêta et attendit humblement les ordres de l'officier, qu'il ne reconnut pas. Celui-ci lui ordonna sèchement de rejoindre le groupe, et l'ensemble se remit en route.

Plus tard, alors qu'il se trouvait avec d'autres guerriers masqués dans une de leurs salles de repos, il se leva et s'isola dans un recoin éloigné.

« Restons calme », se dit-il, et il s'amusa à la pensée qu'il pouvait se parler à lui-même : il s'émerveilla même de se découvrir des pensées fluides et structurées et non plus de simples concepts basiques.

Après avoir vérifié qu'il était seul, il ôta rapidement son masque en os et tenta d'articuler quelques mots. Mais il ne put sortir que quelques petits cris gutturaux et soupira profondément : « dommage, j'y ai cru l'espace d'un instant. Mais il me faut d'abord construire un mur mental pour protéger mes pensées, et j'apprendrai ensuite au fur et à mesure à utiliser mes nouvelles connaissances. Je me demande si ma Reine m'a également transmis ses pouvoirs ».

Afin de s'en assurer, il s'avança dans un corridor et trouva un drone qui montait la garde devant les quartiers scientifiques. S'approchant fermement, il lui envoya un ordre mental laconique et péremptoire : « pose ton arme ! ».

L'autre le fixa, interloqué : « Pourquoi ? Tu n'es pas officier. »

Le drone, se sentant gêné et honteux, fit alors rapidement demi-tour sans répondre, en se demandant à quoi allait bien servir toutes ses nouvelles connaissances s'il était incapable de se faire obéir, et surtout quelle serait désormais sa nouvelle mission.

Tôt le lendemain matin, tous les wraiths du vaisseau endommagé furent rassemblés dans la salle du trône, afin de découvrir leur nouvelle Reine.

Le drone, bloquant toute intrusion extérieure dans ses pensées, se mit à étudier sa nouvelle souveraine avec circonspection, la fixant hardiment à travers les entrelacs de son masque.

« Plus jeune que mon ancienne Reine, et plus belle aussi, mais saura-t-elle mieux diriger la ruche ? Et est-elle liée également avec son Commandant ?» se demanda-t-il soudainement avec intérêt. Aussitôt il se morigéna, que lui importaient les ragots, il fallait surtout qu'il se préoccupe de lui-même.

Il écouta la nouvelle Reine donner ses instructions pour la chasse, et nommer son Second en tant que Commandant de la ruche annexée.

Plus tard, les wraiths se mirent en chasse en direction du village le plus proche, les officiers à bord de darts, et les contingents de drones à pied ou en navettes, tous lourdement armés. La sélection se déroula comme à chaque fois, dans une cacophonie de hurlements de terreur et de douleur parmi les humains, qui n'avaient pas d'armes suffisamment sophistiquées pour les repousser.

Le drone se retrouva au sein d'une petite patrouille composée de trois autres drones et d'un officier, dans un quartier isolé du village.

Il défonça la porte d'une petite masure d'un violent coup de pied, mais au moment d'y pénétrer, il fut pris d'une soudaine intuition, et laissa brusquement le passage à l'un des autres guerriers, qui reçut aussitôt un carreau d'arbalète en plein cœur et s'écroula.

« D'où l'intérêt d'avoir un cerveau pour sauver sa peau » se dit le drone en ripostant, tirant dans l'épaule de l'humain qui lâcha son arme le drone se nourrit alors de lui, tandis qu'un autre guerrier masqué se précipitait dans la cuisine où il se nourrit de l'épouse.

Le drone monta ensuite lourdement l'escalier, afin de rejoindre l'officier et l'autre drone, qui fouillaient les chambres.

Alors qu'il parcourait l'étroit couloir, il entendit un petit bruit étouffé, et s'arrêta brusquement il écarta délicatement le pan d'un rideau et vit deux tout petits garçons terrifiés.

Le drone se pencha alors pour les examiner avec curiosité, car il n'avait pas souvent eu l'occasion de se trouver seul face à ces intéressantes créatures.

Sa précédente Reine avait toujours défendu de consommer les petits enfants, d'abord parce qu'ils permettaient d'assurer le renouvellement des effectifs humains, mais aussi parce qu'elle les trouvait adorables, tout autant que les petits animaux.

Il se rappela le ravissement de sa Reine, lorsqu'elle se rendait sur une planète d'adorateurs et que des petites filles faisaient la ronde autour d'elle en chantant, et en lui lançant des pétales de fleurs.

Les deux petits, épouvantés, plaquèrent leurs mains sur leur bouche pour s'empêcher de crier, et l'un d'eux était si effrayé qu'il ne put s'empêcher de souiller son pantalon. Le drone voulait les rassurer, mais il ignorait comment se faire comprendre, alors il referma doucement le rideau.

Alors qu'il s'avançait vers l'escalier pour redescendre, il fut bousculé par l'officier qui avait senti son trouble : il le vit se précipiter vers le rideau et l'arracher brutalement, découvrant les petits horrifiés et tremblants, qui fixèrent tour à tour les trois wraiths.

Leurs petites mains se cherchèrent à tâtons et s'agrippèrent frénétiquement tandis que leurs yeux s'agrandissaient de terreur.

L'officier, incommodé par l'odeur, fronça le nez avec dégoût, tandis que l'autre guerrier masqué s'approchait, la main déjà brandie.

Le drone s'interposa alors en envoyant mentalement l'interdiction formelle de son ancienne Reine, mais l'officier s'emporta en le repoussant violemment : « dégage de là ! Notre Reine ne nous interdit rien ! Pour qui te prends-tu, à oser me donner des ordres ? ».

Il pointa son arme vers lui, et le drone lut dans son esprit l'envie de le tuer, alors il recula d'un pas.

Alors aussitôt, avec un bel ensemble, les deux wraiths claquèrent chacun une main sur la poitrine des enfants, tandis que le drone assista, impuissant, au début de leur terrible métamorphose.

Il ne put en supporter davantage et redescendit précipitamment l'escalier, où il croisa l'autre guerrier masqué, qui montait pesamment.

Bouleversé et la rage au cœur, le drone le bouscula sans ménagement et se rua à l'extérieur.