Cette sensation à demi irréelle, comme ci je m'enfonçais progressivement dans les draps qui m'étouffent. Mon corps est inerte, épuisé, mais mon cœur bat si fort. La fatigue qui m'envahit décuple mes sens, pourtant, je ne peux bouger. Mon esprit est un écran brouillé, d'innombrables images défilent, avec une force inouïe. Et mon cœur suit ce rythme infernale, je m'enlise dans mon propre inconscient, sans pouvoir lutter. J'ouvre pourtant les yeux, encore envahie par toutes ces couleurs et ces formes. Des bribes de souvenirs sans aucun sens, les rêves transforment en absurdité ce qu'il ya de plus rationnel. Je respire à une vitesse incroyable, mais toujours insuffisante. La lumière terne qui pénètre par rayon dans la chambre me donne mal à la tête. De lourds bourdonnements résonnent au fond de mes tympans.
Je crois que je suis malade.
Mes membres sont comme broyés, transformés en coton.
Je parviens tout de même à me hisser hors du lit.
Un vertige me prend d'assaut et la pièce tourne.
Je porte encore mes vêtements d'hier, rien n'a changé.
Je vis encore les mêmes instant que vingt quatre heures passées, une vie où les jours ne défilent plus, mais ne font que se remplacer.
Encore.
Tout est sombre, hostile, froid. La pénombre se bat avec la lumière, et son odeur flotte au centre des quatre murs. Comment ai-je atterrie ici ? Tout reste encore instable. Je ne suis sur de rien, ai-je peut etre inventé un faux passé ? Des évènements imaginés par ma propre mémoire. Absurde. Je contourne le lit, style japonais, frôle les murs immaculés, dépasse le bureau inutilisé. La fenêtre. Les stores sont tirés, cependant, à travers les jalousies j'aperçois l'immensité des bâtiments dressés devant moi. La grande route bordée de taxis jaunes et voitures en tout genre. Des boites minuscules qui roulent, sous cette lumière pesante et aveuglante. Le ciel est terne. Un souffle froid parvient jusqu'à ma chair et ma peau frissonne. Il y'a tant de vie, mais aucun bruit. Aucun son ne parvient jusqu'ici. Imperméable au monde extérieur, cette tour d'ivoire est une bulle d'air comprimé, faite de noir et de blanc, une nuance de gris pour moitié. Quatre cents mètres au dessus de toute forme de vie.
Le vertige.
Je sens sa présence juste derrière moi, même éloignée.
-Enfin réveillée.
Son timbre de voix semble différent. C'est étrange, je ne l'aurais pas cru aussi grave. Je ne le voyais pas si grand non plus. Si méchant. Ses traits sont inhumainement inexpressifs et ses yeux gris ne délivrent aucun sentiment. Ai-je dis méchant ? Je suis vraiment malade oui. Mes doigts parcours mon front brulant. Le mal de tête s'intensifie et je n'écoute plus les mots qu'il prononce. « Sous la pluie… milieu de la nuit… rien… pleure… »
Plus rien.
-Depuis combien de temps ?
-Toute la journée, toute la nuit. Tu m'appelais vertige.
-Faut dire, t'es plutôt bancal comme mec.
Fin de l'été.
Le tic et le tac de l'horloge s'intensifie au fur et à mesure que le temps passe. Il y'a maintenant une éternité qui vient de s'écouler, et les bâillements subsistants ne font que confirmer cet ennui quotidien. Chacun mène sa propre lutte contre le sommeil, d'autre ont déjà sombré. Les ronflements d'Ace résonnent à l'autre bout de la salle, et il n'y a que Robin qui semble passionnée par le récit, à moins qu'elle ne fasse très bien semblant. Law est quant à lui parfaitement immobile sur sa chaise, et même si je ne le vois que de dos, il n'est pas difficile de savoir qu'il est en train de distraire sa blonde de voisine, située très exactement à deux rangs de lui. La façon dont elle rougit ne fait qu'indiquer qu'il s'amuse à la fixer et à la scanner des yeux, agrémenté de son sourire mi arrogant, mi insolant.
Tout cet univers évolue dans l'ordre naturel des choses, dans une routine et monotonie sans pareil, si ce n'est qu'à la différence, ce vert canard qui orne nos uniformes, et cette place vide. Cela fera bientôt deux semaines qu'elle est restée inoccupée, vacante. Libre.
-A présent, que quelqu'un me donne une définition universelle du « Désir. »
-Trafalgar Law.
Soupire. La moitié de la classe qui ne s'est pas encore assoupie glousse à cette idiotie, tandis la sonnerie retentie enfin, réveillant l'autre moitié de sa léthargie, et le bourdonnement habituel commence à s'élever doucement. Par la fenêtre, le ciel n'est que bleu, barré de quelques douteux nuages gris, qui grandissent à mesure que la journée défile. Les plus hauts arbres qu'il nous est permis d'apercevoir de notre position, commencent à jaunir, d'une douce et lente mélancolie. Les branches se languissent, se mouvant d'une danse traînante. Peu à peu, la salle se vide. Les conversations se mêlent et s'entrechoquent, le corridor se remplit. Les pas résonnent contre le marbre de l'escalier en colimaçon, et la lumière qui filtre à travers les hautes fenêtres grisonne. Elle s'effrite.
Les grandes aiguilles de l'horloge du premier étage annoncent la dispersion. Chacun vaque à présent à ses propres occupations, peut importe où, peut importe comment, ni avec qui. La fin de la journée est une nouvelle forme de liberté.
Dehors, un vent balais le campus dans son ensemble. L'eau des fontaines a cessé de couler, tandis que les bassins de granit se remplissent de feuilles mortes. Les longues et grandes pelouses ornées de statues diverses et variées, représentants toutes la même personne se remplissent quand à elles de monde, bien qu'il est en tant normal interdit d'y poser les pieds. Les pierres du château, qui n'est autre que l'établissement, prennent à leur tour une teinte terne, assombrissant l'atmosphère pourtant légère. Un voile s'y dépose.
Et à ce moment précis, il suffit de lever les yeux vers la Tour Est, pour y croiser son regard d'ambre qui délivre sous son masque de mépris, toute la tristesse dont elle est capable. Ses paupières colorés de noir soulignent cette détresse qui se perd et se cache sous une couche épaisse d'insolence. Il est difficile de croire qu'elle puisse encore tenir debout avec le cœur en miette. Mais c'est ainsi qu'elle survit, recluse au fond de sa bulle, qui a éclaté il y'a bien longtemps, par les coups d'une même personne. Tous les regards qui la dévisagent ne l'atteignent plus, et les murmures à son encontre ne font qu'effleurer sa peau.
Le voile lui couvre les lèvres,
Le clocher sonne.
L'enfant de l'été nouveau.
Elle se sent comme mourir petit à petit, lentement sous le ciel opaque et impassible. Pourtant, élevée au dessus de nous, sa voix reste inatteignable. Toutes ces années à regarder voler lentement ses cheveux blonds comme les blés, aucun de nous ne s'est senti suffisamment proche de son cœur. Comment peut-on vivre et coexister, tout en étant si seul ?
Le vent souffle une seconde fois, emporte avec lui les paroles et les rires. Chaque regard se dresse vers l'invisibilité de cette masse d'air qui se déplace. Un présage dans la profondeur du ciel. Des branches pleurent, toujours parées de leurs feuilles, telles des arbres empaillés. Ils mugissent, bruissent, toujours au gré de l'air. Je la rejoins sous l'un d'eux, le silence est devenu un nouveau sanctuaire. Les pages de son livre tournent d'eux même, poussé par cette même force qui à elle seule déplace et replace la nature. L'herbe me chatouille les jambes, me pique par endroit. Son regard d'azur est rivé sur les mots, sa frange balaie ses yeux hypnotiques. Le vent se déchaine. Ils emportent toutes les feuilles chargées d'histoire, comme un accéléré du récit. Tout ce referme, dans un claquement sec.
Mes bras me font mal à force de m'appuyer par terre, je me laisse tombée, le nez chatouillé par le parfum de la terre, des fleurs, de la nature. Quelques mèches me barrent la vue. Je ferme les yeux. Au loin, des cris résonnent.
-Ils s'entrainent dur.
La voix de Robin est emportée elle aussi. Rien n'y échappe. Rien n'échappe au tourbillon tiède qui se refroidi à mesure que le soleil s'éclipse. Sa présence est quasi fantomatique. Je me relève et soupire. Tu sais tout, mais tu ne veux rien me dire. Ce n'est pas drôle, loin de là.
-Sérieusement Robin. Tu sais que je n'aime pas ne pas savoir.
-De quoi parles-tu ?
-Je l'ai aperçue tout à l'heure. Elle était encore plus triste.
-Las Vegas. C'est là bas que tu trouveras tes réponses.
