2 octobre 1947, Royaume-Uni, Londres.
Je regardai par la fenêtre l'automne arriver, les feuilles tombaient devant mes yeux, formant un tapis de couleurs sur les pavés. J'étais assise sur mon lit, balançant les jambes d'avant en arrière. Mère dirait que les grandes filles ne font pas ça, elle avait raison. Je m'arrêtai puis me levai pour faire les cent pas sur la moquette de la chambre. Mon regard fut attiré par mon reflet dans le miroir, aussi je marquai un arrêt devant celui-ci. Pour une fille venant d'avoir 18 ans, je faisais jeune. Mes yeux en amande verts clair, ma tresse brune, mon haut trop petit et mon pantalon trop grand n'arrangeaient rien. Mon regard se promena sur l'intégralité de mon corps. Ma poitrine était trop petite, mes hanches trop larges et j'étais trop grande pour plaire à ne serait-ce qu'un seul garçon. Je soupirai. Tant pis pour eux. De toute façon je suis trop jeune pour ces bêtises. Je sorti de ma chambre et descendis les escaliers menant à la pièce à vivre. Celle-ci était assez spacieuse. Des meubles et autres rangements munies d'une porte en verre entouraient une table ronde de 8 places. Le tout était éclairé par une grande baie vitrée menant sur une petite terrasse herbeuse. Et lorsque le soleil se couchait, un lustre le remplaçait dans sa fonction. Ma mère et mon petit frère étaient attablés, mon père manquait à l'appel, une nouvelle fois. Il n'était pas encore l'heure du déjeuner, ce qui expliquait l'absence d'assiettes et de plats, remplacés par des crayons de couleurs et des feuilles blanches.
« Amanda », m'interpella ma mère, « te voilà enfin. Peux-tu t'occuper de la cuisine ? »
« Bien mère. », je m'inclinai et rejoins la cuisine.
Évidemment, il fallait que ça tombe sur moi. Je devais être la plus empotée aux fourneaux de tout le quartier. Probablement parce que cela ne m'intéressai pas. La cuisine était petite comparée à l'autre pièce. Au centre trônait une table sur laquelle étaient disposés toutes sortes d'ustensiles de cuisine ainsi qu'une planche à découper. Elle était encerclée de plans de travail, dont l'un deux était une gazinière, tandis qu'un autre cachait un évier et un troisième n'était rien d'autre qu'un four. Je me penchai au-dessus de la casserole mijotant sur la gazinière. J'ajoutai des ingrédients au fur et à mesure, suivant la recette d'un livre ouvert sur l'un des plans de travail. Je ne m'amusai pas, loin de là. C'était fastidieux et pénible à faire. Mais il faut le faire, dirait mère. Alors que je suivais scrupuleusement la recette sans entrain, mon esprit, ainsi que mon regard, furent attirés par une pomme de terre, ressemblant à s'y méprendre à une embarcation. C'est alors que je divaguai. Je remplis l'évier d'eau et m'amusai à faire voguer la pomme de terre. J'en pris une deuxième et la taillai afin de former un vaisseau, ayant un air de ressemblance avec le Jolly Roger que j'imaginais dans mon esprit. Pour finir, je pris une carotte et la découpai pour lui donner la forme d'un petit garçon. Et c'est ainsi que, dans l'évier de la cuisine, Peter Pan attaqua le Capitaine Crochet. L'eau éclaboussait mes vêtements mais cela m'importais peu. Je m'amusais comme une folle. Jusqu'au moment fatidique où la casserole déborda. Bien sûr, je ne le remarquai pas, j'étais trop occupée à patauger dans l'évier. C'est quand une fumée opaque apparut que je m'en rendis compte, c'est-à-dire en même temps que ma mère. Elle débarqua telle une furie dans la cuisine, me traitant d'irresponsable et jetant le contenu de la casserole, devenu immangeable. Puis vint le moment du sermon, elle m'assit sur une chaise et me fusilla du regard.
« Jeune fille, comment avez-vous fait pour rater des choses aussi simples ? »
Elle me vouvoyait, ce qui est une mauvaise nouvelle en soi.
« Je… euh… eh bien… », bafouillai-je.
Je remarquai que j'avais encore le Jolly Roger pomme de terre et le Peter Pan carotte dans les mains, ma mère le vit également et me les arracha des mains.
« Tu ne peux donc pas grandir Amanda ?! », fit-elle, exaspérée, « tu viens d'avoir 18 ans, ce n'est pas digne d'une jeune femme ! »
« Je n'ai tout simplement pas envie de l'être… », marmonnai-je à mi-voix.
« Je te prie de ne pas me parler sur ce ton. Nous allons en discuter avec ton père, je pense qu'il est grand temps de te trouver un mari, qui te mettra sur le droit chemin. »
« Mère ! Enfin vous n'y pensez pas ! Je suis bien trop jeune pour me marier, pour fonder une famille ! »
« Et je pense avoir trouvé le jeune homme qu'il te faut ! Le fils Harcourt, Georges de son prénom. »
« Mère ! Pas ce monstre ! Tout sauf lui ! Il a déjà été fiancé trois fois, ses trois compagnes furent hospitalisées une semaine après ses fiançailles. »
« Allons Amanda, ne raconte pas de bêtises. Georges Harcourt est un garçon charmant qui ne ferais pas de mal à une mouche. De plus ce n'est pas avec son corps frêle qu'il le pourrait. Je vais les inviter à dîner dans la semaine. Disons, demain soir. J'en parle avec ton père ce soir et, si tout se passe bien, la semaine prochaine tu seras fiancée. »
« Mère ! Je vous en supplie ! »
« Amanda ! Il suffit ! Trouver un mari te permettra d'oublier toutes ces choses puériles. File dans ta chambre. Tu es dispensée de déjeuner, à la place tu réfléchiras à tes actions ainsi qu'à la tenue que tu arboreras demain soir en présence de Mr. Harcourt. »
« Mais… Mais… »
« Il n'y a pas de mais qui tienne. File ! »
À contrecœur je sortis de la cuisine, passai devant mon petit frère dessinant et montai les escaliers pour m'enfermer dans ma chambre. Je m'assis sur mon lit puis m'allongeai, les bras croisés derrière la tête, les yeux rivés sur le plafond. Et je restai ainsi, toute la journée, ainsi que le lendemain, me demandant comment j'allais pouvoir échapper à cette situation. Le soir fatidique arriva. Je fus forcée à porter une robe rose à froufrous ainsi qu'un corset étouffant. Je devais plaire à Georges Harcourt, je n'avais pas le choix. Je descendis les escaliers tant bien que mal. La robe, et surtout le corset, m'étouffaient. Ils m'attendaient en bas de l'escalier. Ses cheveux blonds, son regard bleu acier et son sourire charmant posés sur un corps grand et maigre. Il était habillé d'un costume bleu marine. Ses yeux me suivirent pendant ma descente, me rendant légèrement mal à l'aise.
« C'est un plaisir de vous revoir Ms. Malone. »
Il prit ma main sur laquelle il déposa ses lèvres froides.
« Bonjour Georges… »
Je vis ma mère me fusiller du regard.
« Hum… Je veux dire, Mr. Harcourt. »
Je rougis et le dépassai afin d'aller dans la pièce à vivre. Mr. et Mrs. Harcourt étaient là. Je les saluai et vins me placer à côté de mon père. C'était un grand homme marqué par la guerre, le regard froid et la peau blanche. Ses cheveux, jadis noir de jais et en bataille, étaient aujourd'hui gris et peignés. Il avait changé. Autrefois il me faisait rire, désormais il me faisait peur. Néanmoins, en tant qu'aînée de la famille, ma place était auprès de lui. C'est donc ainsi que je m'installai à table, Georges Harcourt en face de moi, me dévorant du regard. Je pris une grande inspiration, ce qui fut fastidieux étant donné mon accoutrement, et regardai mon assiette vide. Celle-ci se remplis au cours du repas pour se vider au fil du temps. C'est au dessert que cela se gâta. Voulant montrer que j'étais une personne bien élevée, j'entrepris de servir une part de gâteau à chacun. Georges dut avoir la même idée car lorsque ma main attrapa le couteau, la sienne plongea dessus pour l'attraper. C'est ma main qu'il eut. Il la caressa doucement et me regarda, ce qui me fit lever les yeux. Lorsque nos regards se croisèrent je retirai ma main aussitôt et m'assis. Les adultes prirent ça pour un geste d'affection, du fait que je sois gênée par tout cela et, en conclusion, j'étais tombée amoureuse de lui. Pour moi, c'était tout autre. Son regard n'exprimait aucune joie, aucune douceur, seulement de la folie et du mépris. Ou alors étais-je fatiguée ? Probablement. Cependant il n'en fallut pas plus à mes parents pour me fiancer à lui. Dès que les Harcourt s'en allèrent, ils m'annoncèrent la ″bonne nouvelle″. Dans moins de deux mois j'allais être mariée. Tout fut mis en place très rapidement, si bien que je ne vis pas le temps passer.
« Amanda Jane Malone voulez-vous prendre pour époux Georges Philip Harcourt ici présent ? »
La voix du prêtre résonna dans l'église tout comme dans mon esprit.
« Euh… »
J'hésitai pendant un moment qui sembla durer une éternité. Comment en étais-je arrivée là ? Je croisais le regard de ma mère qui semblait résignée, celui de mon père m'insistant à acquiescer et celui de mon petit frère, triste.
« Oui. »
Je ne crus pas mes paroles. Comment avais-je pu me marier avec Georges Harcourt ? C'est la question que je me posai alors qu'il leva la main sur moi pour la première fois. Mon sang éclaboussa le sol de notre appartement. C'était le lendemain du mariage. Il me frappait parce que je ne voulais pas grandir. Il me frappait pour augmenter son plaisir. Il me frappait pour me frapper, tout simplement. Cela dura une semaine. Au bout du septième jour, je m'enfuis. Je me réfugiai dans la chambre de mon petit frère, que je dus faire taire pour éviter qu'il n'ébruite la maison en criant de joie.
« Amy ! Tu es revenue ! »
« Oui, petit frère. »
« J'ai une surprise pour toi ! »
« Ah oui ? »
Je souris pour la première fois depuis longtemps.
« Oui ! Regarde qui est là ! »
Je tournais la tête vers mon lit qui n'était plus vide. Sur celui-ci se tenait un garçon, à peine plus vieux que Jack. Un sourire malicieux ornait ses lèvres. Lorsque ma vision s'adapta à l'obscurité je remarquai quelque chose d'invraisemblable. Le garçon n'était pas assis sur le lit. Il flottait au-dessus de la couverture.
« Bonjour Amanda », dit-il joyeusement, « mon nom est Peter. »
Les reviews sont les bienvenus. La suite arrive... ben quand je l'aurais écrite. Des bisous ^^
