Chapitre 2
Le fossé se creuse
Saga encadrait les autres apprentis, étant plus âgé il avait la capacité de prodiguer ses conseils sur les plus jeunes. Son ami Aiolos prenait en charge un groupe tandis que Saga s'occupait du second. Il était composé de Milo, Aphrodite, Camus et de Shaka. Le petit scorpion n'approchait pas l'adolescent, au contraire il affichait un air renfrogné en baissant sa tête, les bras croisés sur son torse et ses iris plantés dans ceux du grand.
— Milo… Fais ce que je te demande. Mets-toi en binôme avec Camus pour apprendre les techniques d'esquive.
— Non ! dit le petit d'un ton convainquant. Plus que convainquant. Il tapa du pied pour renforcer ses paroles.
— Milo, je n'ai pas le temps de m'amuser… soupira Saga.
Dire que l'apprenti scorpion était une tête de mule s'apparentait à une litote. L'enfant n'en démordait pas, il ne voulait plus approcher Saga. Celui qui lui fit du mal intentionnellement.
Saga s'accroupit au niveau du garçon pour le raisonner calmement, avant que ses nerfs ne lâchent pour de bon. Dans un accès d'agressivité, le jeune Milo envoya un coup de pied bien senti dans les tibias de son éducateur du jour. Ce dernier retint un juron en se relevant et en massant la zone douloureuse. Il laissa le petit bouder pour s'occuper des autres.
Camus s'avança vers son camarade et examina le visage triomphant de Milo. Son sourire victorieux lui mangeait la totalité de son petit minois.
— Pourquoi tu as fait ça ? questionna le français.
— Parce que Saga a été méchant l'autre jour avec moi. Voilà pourquoi.
— On se met ensemble pour les exercices ? demanda toujours pragmatiquement Camus.
— Oui d'accord. On ira jouer ensemble après ?
— Non Milo on ne peut pas… Après on mange et on reprend nos leçons dans l'après-midi.
— Tu te mettras à table avec moi pour manger alors ?
— Tu ne rentres pas dans ton temple ?
— Non, pas si je demande à Léodas de venir chez toi… Alors c'est bon ? T'es d'accord Camus ? Il en parlera à ton maître.
— Je ne sais pas… D'abord ton maître ne s'appelle pas comme ça, c'est Léōnídas son prénom.
— On s'en fiche moi je l'appelle Léodas et il ne me dispute pas.
Camus leva les yeux au ciel et prit la main de son binôme pour aller s'entrainer, sous les rires de ce dernier tout content de passer du temps avec son nouvel ami.
Le petit Aphrodite minaudait auprès de Saga, en plantant ses orbes célestes dans ceux du jeune. Il prit une pose adorable, les bras près du corps, les mains jointes devant lui il se dandinait en clignant des yeux. Surement qu'il désirait demander une faveur au professeur… Il détenait déjà l'art et la manière d'ensorceler son petit monde. L'adolescent remarqua le manège mais n'y prêta pas attention en pensant bêtement que le garçonnet allait se lasser. D'une petite voix empreinte de détermination Aphrodite l'appela.
— Saga…
L'autre fit semblant de ne pas l'entendre.
— Saga… Saga, Saga, Saga…
Aphrodite répétait son prénom inlassablement jusqu'à ce que les oreilles de l'adolescent bourdonnent.
— Oui Aphrodite, qu'est-ce qu'il se passe ?
— Je suis fatigué Saga, je peux arrêter ?
— Mais… Tu te moques de moi ? Nous avons à peine commencé. Hors de question, tu dois persévérer.
— Mais mon maître me dit que je ne dois pas me battre avec mes poings… Que c'est pour les faibles. Moi je dois me servir de ma beauté.
— On aura tout entendu franchement… Que veux-tu que je te dise Aphrodite ? Tu m'épuises !
D'un geste gracieux, le futur poisson replaça ses mèches ciel derrière son épaule et s'en alla s'assoir sur un banc de pierre.
Saga ne parvenait pas forcément à faire façon de ces garnements. Et puis il ne voulait pas hausser le ton, déjà que son frère avait traumatisé Milo. Il n'allait pas en rajouter une couche. Heureusement que le petit Shaka lui obéissait, c'était ça de gagné.
Il regagna sa maison zodiacale en fin d'après-midi une fois s'être entrainé avec Aiolos. Etre entouré d'enfants en bas-âges même plus matures – on se le demandait pour certain – se manifestait être éprouvant et peu intéressant. Mais il asseyait son pouvoir sur ces jeunes bambins, ce qui lui procurait une joie incommensurable. Saga aimait tout diriger, tout et tout le monde. Il contrôlait son environnement ainsi que les inclinations des uns et des autres.
En rentrant il ne vit ni ne sentit la présence de son frère. Encore une fois Kanon s'attirerait des ennuis. Soucieux de son sort il repartit à sa recherche. Et il le trouva. Dans une arène, il se concentrait pour appeler son cosmos et pratiquait ses exercices qui avaient pour but d'invoquer l'ultime technique de l'armure d'or des Gémeaux.
— C'est inutile, tu n'y arrives pas Kanon, flagella la voix froide de Saga.
Sans se retourner ce dernier rétorqua.
— Tu as peur que je te dépasse n'est-ce pas ? Tu ne supporterais pas de devenir le numéro deux.
— Je ne serais jamais le numéro deux puisque c'est moi le détenant du titre de chevalier des Gémeaux. Tu le sais parfaitement.
Kanon rit. Il rit pour ne pas se ruer sur son frère et lui fracasser la tête contre les cailloux. Par moment la tension était telle entre eux, qu'il aurait pu le tenter de le tuer. Et inversement. Saga se retenait de ne pas trucider sur place son insolent de frère.
— Ah Saga… On va t'ériger une statue, tu seras content… Et les femmes du village viendront t'apporter des offrandes tous les jours… Elles te baiseront les pieds. Hum, ça va te plaire cette vie je le sens.
Saga rageait en silence. Il intériorisait ses frustrations mais parfois elles débordaient. Seuls ses poings tremblant traduisaient l'état dans lequel il se mettait.
— Tais-toi ! Tu dis des idioties pour ne pas changer. Rentre avant de te faire surprendre par quelqu'un. Pourquoi es-tu sorti ?
— Je n'ai pas de compte à te rendre. D'ailleurs mon sort t'est égal, tu l'as dis toi-même. Alors ferme-là ça me fera des vacances.
— Ne me parle pas sur ce ton Kanon… Je te préviens…
Le second de la fratrie se retourna pour faire face à son opposant.
— Tu vas faire quoi Saga ? Casser une biscotte de colère ?
Il ponctua ses paroles par son rire narquois, pour narguer son double.
— Je t'ai demandé de te taire, fais-le avant de m'énerver pour de bon.
— Oooh… Attention… Saga exige alors il faut le contenter… T'obéir au doigt et à l'œil hein ? Je suis navré de t'apprendre que je ne suis pas ton petit chienchien bien dressé… Attends que les autres mollusques grandissent, eux te satisferont. Ils feront des courbettes pour te plaire, Saint Saga précieux gémeau d'or…
— Putain tu vas te la fermer Kanon !? Ou c'est moi qui vais m'en charger ! Tiens-toi à carreau pour une fois dans ta vie et remonte immédiatement au temple avant que Kléonas ne revienne !
— Viens me chercher… répliqua Kanon d'une voix mielleuse pour attiser la colère de son frère.
Cela fonctionna puisque Saga fit exploser son cosmos. Un halo doré auréolait autour de lui. Kanon se mit en garde et lui manifesta son intention qu'il vienne en inclinant son index plusieurs fois. A son tour le cadet éleva l'intensité de son cosmos à la même puissance que le premier. Les énergies étaient de niveau égal, Kanon aussi était en capacité d'égaler son frère.
Dans une dernière provocation le gémeau maudit envoya.
— Tu serais prêt à me tuer pour récupérer ton armure vénérée ? Viens. Tu es un parjure, un traitre… Tu abandonnes ton jumeau pour ta petite gloire personnelle. Tu es pathétique mon pauvre Saga. Je te plains vraiment.
En même temps ils projetèrent des rayons lumineux qu'ils esquivèrent chacun de leur côté. Saga se jeta sur son frère pour lui asséner une pluie de directs qui atteignirent ses côtes, son plexus solaire ainsi que son visage. Cependant Kanon ne tomba pas, il resta planté sur ses pieds en encaissant formidablement bien. Il s'essuya la bouche où un mince filet de sang léchait son menton.
— C'est tout ce que tu es capable de faire ? Laisse-moi rire… Tu n'as pas de force dans les bras ou quoi ?
Saga se rua une nouvelle fois sur son double maléfique pour l'attaquer de ses poings et de ses pieds. Kanon para et renvoya coup pour coup, il réussit à atteindre la mâchoire de son frère et grava dans sa peau la marque de son poing qui se logea au niveau de sa joue. A la vitesse de la lumière Kanon lança sa première vraie attaque en employant l'Another dimension. Saga fut projeté dans une dimension inconnue, mais ressurgit plus loin devant son frère qui partait.
— Tu croyais te débarrasser de moi aussi facilement ? Mets-y un peu plus de cœur mon cher frère… Sinon tu te feras lapider en un temps record sur le champ de bataille… Oups… Autant pour moi. Tu n'iras jamais te battre toi…
C'était au tour de l'ainé de titiller l'égo de son frère, il eut en réponse le crochet de Kanon en signe d'amitié. Les frères se battaient jusqu'à épuisement, personne ne rendait les armes. Aussi déterminé l'un que l'autre. Saga enflamma son cosmos une dernière fois pour jeté sa plus terrible attaque à savoir la Galaxian explosion. Sans en appréhender les conséquences, son état de rage enrayait tout restant de sa raison. Il voulait juste se débarrasser de son frère, là tout de suite. Ne plus voir son regard remplit de mépris et de bravade. Son visage qui ressemblait au sien. Lui, l'autre, les deux, il ne savait plus par moment où commençait et où s'arrêtait l'individu distinct. Entité unique ou collective, il était quoi lui dans tout ça ? Dans cet amas de sentiments, de rancœur, de colère… Où était sa place ? Ce concept abstrait de gémellité l'entrainait dans un gouffre qui n'avait pas de fin. Il tombait et tombait inlassablement sans jamais pouvoir se relever.
Alors là tout de suite il voulait que cela cesse. Il désirait faire disparaitre cet autre lui qui le mettait face à ses faiblesses et ses défauts. Oui c'était un lâche au fond de lui parce que sinon il aurait tout envoyé promener pour rester vers son frère. Pour le sauver de son destin tragique. Il aurait tenté quelque chose pour le protéger, peut être lui donner sa place, s'enfuir avec lui… Quelque chose d'utile et de courageux. Il enviait tellement Kanon pour la liberté qu'il dégageait. Par moment il voulait le supprimer et dans d'autres cas il désirait le couver, le garder près de lui éternellement. Car Saga se doutait que Kanon partirait de toute façon un jour ou l'autre, qu'il détalerait de ce Sanctuaire pour vire sa propre vie. Loin de lui. Loin. Ce constat lui rongeait le cerveau. Kanon le laisserait un jour où l'autre, alors pour être fort Saga décida qu'il le chasserait avant que son jumeau ne l'abandonne.
Il abattit son attaque sur son frère mais ne vit pas que lui aussi réussit à invoquer cette arcane. Deux Galaxian explosion s'entrechoquèrent, provoquant une déflagration telle, que les deux garçons volèrent à travers l'arène pour atterrir sur le mur au fond pour Kanon ; et sur la montagne en contre bas pour Saga, laissant une trace dans le minerai.
Attirés par le bruit, une bande d'apprentis argent et bronze vinrent s'enquirent du phénomène. Ils ne virent que Kanon étendu au sol, son frère gisait beaucoup plus loin en dehors de l'arène, au pied de la montagne. Affolés par le sang qui coulait des tempes du jeune garçon ils allèrent chercher de l'aide. Ce fut Kléonas en personne qui rapatria le corps de Kanon. Il le reconnut de suite, mais fit semblant de le prendre pour Saga. Il ne pouvait attirer les questions de ses pairs. Il maudit intérieurement ce vaurien et le porta jusqu'à la demeure des Gémeaux. Il alla chercher le deuxième à la nuit tombée pour ne pas éveiller les soupçons.
Les deux frères restaient sonnés de leur combat. Le chevalier en titre soigna et pensa les blessures de ses élèves et les baignèrent de son cosmos apaisant. Seulement il n'était pas en mesure de les soigner convenablement. Il demanda séance prestement avec Shion, l'honorable Pope. Il accompagna son chevalier cagoulé pour qu'on ne le reconnaisse pas. Cette mise en scène le contraria, il n'aimait pas être dérangé pour des futilités.
En qualité d'atlante Shion possédait des pouvoirs psychokinésiques et de guérisseur. Il demeura au chevet des rescapés pour prodiguer ses soins particuliers. Il rejoignit Kléonas dans la cuisine et s'installa à ses côtés au tour d'une tasse de thé vert.
— Je suis désolé Grand Pope de vous avoir dérangé si tard… Et pour… Pour ça en plus… Je n'arrive plus à le tenir, il n'en fait qu'à sa tête… dit résigné le chevalier.
— Ce jeune garçon est placé sous ta responsabilité. C'est à toi qu'incombe la tâche de veiller sur lui et sur ses allées et venues… C'est un fait que Kanon désobéit bien souvent ces temps-ci… Mais ne reporte pas la totalité de la faute sur lui.
— Oui Grand Pope, je suis navré. Mais que faire alors ? Pouvez-vous me dire comment le tenir éloigner des autres ?
— Hélas je n'en ai aucune idée… La seule chose que je sais c'est qu'il devient incontrôlable et qu'il représente un danger pour la pérennité du Sanctuaire… Il faut impérativement garder ce secret sous scellé. Personne ne doit apprendre son existence, cela remettrait en cause toute l'organisation des lois d'Athéna. Cela reste inenvisageable.
— Il faut le bannir maintenant ?
— Non. Jusqu'à l'obtention des premières armures d'or il résidera avec moi au treizième temple. Là haut je pourrais le surveiller. Il ne sortira plus de ces murs. Quant à Saga… Je le plains… Mais il devra lui-même le bannir d'ici. C'est uniquement lui qui aura ce fardeau à porter. Sans ça, Kanon s'entêtera à essayer de le convaincre de partir avec lui. Nous ne pouvons encourir le risque de le perdre. Pas Saga, il en est hors de question !
— Je m'assurerais du bon déroulement du projet.
— J'y compte bien. Sur ce, je vais y aller avant d'attirer trop l'attention. Et pendant que tout le monde dort, je remonte Kanon avec moi. Ne te pose plus de question à son sujet, je m'en occupe. Toi résonne Saga quand il se réveillera. Il ne comprendra probablement pas.
Shion emmena Kanon qu'il porta sur son épaule comme un sac de pommes-de-terre. Fort heureusement l'adolescent resta endormi, il ne s'aperçut de rien.
~oOo~
Au petit matin l'adolescent se réveilla dans un endroit inconnu. Dans une chambre aux murs éthérés, ameublée richement. Les rideaux en voile bleu cyan volaient à travers la fenêtre entrouverte amenant les premiers rayons du soleil pour baigner la pièce d'une lumière aveuglante. La chaleur écrasait déjà l'atmosphère lourde au sein du Sanctuaire. Ici il pouvait entendre le chant des cigales lui indiquant qu'une végétation se trouvait non loin. Il chercha du regard son frère partout autour de lui, mais ne vit qu'un lit. Où est-ce qu'on l'avait amené encore ? Et pourquoi Saga n'était-il plus là ?
Malgré leur mésentente, quand l'un manquait, l'autre le cherchait immanquablement. Quand ils étaient séparés un sentiment de vide s'emparait d'eux, et à cet instant précis ce fut Kanon qui goutait à l'amertume du manque. Il s'assit dans son lit seulement son corps douloureux le rappelait à l'ordre. Chaque os semblait constitué de verre pouvant se briser à chaque mouvement. Son visage n'était que contusion, pareillement son torse ou s'incrustaient des ecchymoses bleues-violacées. Son frère n'y avait pas été de main morte, le saligaud. Une porte s'ouvrit timidement de moitié. Kanon ne distingua rien, sa patience ayant des limites très restreintes il demanda d'un ton empressé :
— Qui est là ? Et où je suis ?
Le vide seul lui répondit. Il réitéra sa question. Un petit garçon aux cheveux mi-longs mauve s'avança sans faire de bruit. Il semblait bien étrange, pas comme les autres.
— Et bien parle. Tu n'as pas de langue ?
Le nouveau venu baissa la tête, il semblait impressionné.
— Je t'ai posé une question. C'est malpoli de ne pas répondre.
— Je m'appelle Mû. Et toi ?
— Moi c'est Kanon…
De plus en plus curieux, ce garçon ne connaissait donc pas Saga pour demander une chose pareille ? D'habitude il n'avait pas à se présenter, tous le prenait pour son frère.
— Que fais-tu ici ? Et tu peux m'indiquer où je me trouve ?
— Je suis l'apprenti de Shion… Je serai le futur chevalier du Bélier. Et tu es dans les appartements de mon maître, au treizième temple. Il t'a ramené hier soir. Tu vas porter quelle armure toi ?
Tout se bouscula dans la tête de Kanon. Les informations s'imbriquaient pour former un puzzle complexe. C'est vrai qu'en y repensant l'actuel chevalier du Bélier n'avait pas d'apprenti, puis le treizième temple, celui du Pope… Shion… Qui était-ce cet homme encore ? Pourquoi n'était-ce pas le chevalier du Bélier qui prenait sous son aile ce garçon à l'allure fragile ?
— Tu as quel âge ? Tu m'as l'air bien petit pour prétendre à une quelconque armure ? Et c'est qui ce Shion ? Ce n'est pas le palais du Grand Pope ici ?
Mû mit sa main devant sa bouche et rit d'un rire cristallin, clair et doux.
— Tu connais pas Shion ? C'est l'ancien chevalier du Bélier… C'est le Pope. Et moi j'ai six ans. C'est lui qui m'entraine.
Les traits du visage de Kanon s'affaissèrent sous cette révélation. Un coup de massue écrasa son cerveau. Cela devenait de plus en plus exaspérant.
— Je veux le voir ! exigea le jumeau.
Le petit Mû se retourna promptement et partit en courant.
Kanon se leva et enfila une tenue propre qui se trouvait posée sur une chaise. Une tunique en lin blanc d'une texture incroyable. Tellement fluide et légère. Il se sentit immédiatement bien dedans. Il partit explorer ses nouveaux quartiers.
Ce palais était immense, il se perdit plus d'une fois ne sachant pas où il allait. Des servantes le croisèrent en baissant la tête. Une horde de serviteurs habitaient également ce palais. Bien entendu, se dit-il, il fallait au moins tout ce monde pour contenter le vieux débris qui servait de gouverneur. Il devait être moisi et ne plus pouvoir rien faire seul. Un impotent au service d'Athéna. Un impotent qui s'évertuait à lui gâcher la vie, à lui et à celle de son frère ! Il le détestait depuis qu'il arriva sur ce domaine. C'est lui seul qui décida de les séparer et de reléguer Kanon au rôle de second. Ce vieux crouton ne servait à rien !
Kanon marcha un long moment parmi les couloirs frais du palais. Il atterrit en cuisine où une femme gentille lui servit à déjeuner, il mangea à sa faim. Sans restriction. Puis il continua ses investigations, il commençait à s'impatienter de ne trouver personne pour lui apprendre ce qu'il faisait là. Quand il arriva devant une porte entrebâillée. Il pénétra dans la pièce et reconnut le petit garçon aux cheveux mauve attablé à un bureau en bois avec des dizaines de livres devant lui. Il se trouvait dans la bibliothèque du Sanctuaire. A côté du garçon, se tenait un homme inconnu vêtu d'une immense toge blanche aux bordures bleues et incrustés de fils d'or tissés. Il portait les cheveux longs comme son maître. Mais les siens étaient d'une couleur curieuse, vert anis, presque doré. Cet homme se retourna en entendant le nouveau arriver.
— Bienvenu à toi Kanon. As-tu bien dormi ? Tes blessures te font souffrir ?
Pourquoi cet individu connaissait son prénom ? Kanon le dévisagea un air farouche affiché sur son visage.
— Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Je veux voir Saga ! Pourquoi je ne suis plus au temple des Gémeaux ? Ca veut dire quoi ce cirque ? Je veux voir le Pope !
L'homme ferma les yeux quelques secondes puis les rouvrirent. Son air mélancolique différait avec celui de son maître. Il s'approcha de Kanon et le prit par les épaules pour l'entrainer hors de la pièce. Seulement l'adolescent esquiva ce rapprochement brusquement et cracha à l'encontre de Shion.
— Ne me touchez-pas ! Je veux voir le Pope ! Conduisez-moi à lui !
— C'est moi le Pope. Tu es bien impertinent pour ton âge… Si tu veux des réponses à tes questions suis-moi. Laisse Mû travailler tranquillement, et ne t'avise pas de faire de scandale ici.
Son ton calme traduisait cependant une grande autorité. Une autorité sous-jacente à laquelle il fallait obéir. Shion possédait un ton ferme et une allure de dirigeant innée.
Kanon n'en revenait pas. Il resta scotché par cette révélation ! Ainsi c'était donc lui le « Grand Pope ». Ce vieillard inapte était en réalité un homme d'un âge normal. Son visage ne portait pas les stigmates de guerres passées comme Kléonas. Il ne souffrait d'aucune cicatrice ni de rides. Quel âge pouvait-il bien avoir ?
Ils allèrent dans une pièce à l'écart du palais, une sorte de petit salon cosi qui s'ouvrait sur un mini jardin à l'extérieur. Une fontaine trônait au milieu de cette cours intérieure, agrémentée de bassins occupés par des plantes d'eau et des poissons chinois aux longues nageoires dentelées. Kanon s'en approcha, jamais il ne vit de pareils spécimens. Des poissons rouges, oranges, noirs nageaient en toute quiétude faisant voler élégamment leurs appendices sous l'eau. Ils offraient un ballet féérique au jeune garçon. Kanon était fasciné par la faune sous-marine depuis toujours. Absorbé par sa contemplation il ne prêta pas attention à Shion qui le rejoint près de lui.
— Kanon… Tu te trouves dans mes appartements… Je t'ai ramené ici parce que cela devient délicat de te laisser sous la responsabilité de Kléonas. Tu lui désobéis constamment, pourtant tu sais qu'il t'est interdit de sortir du temple sans sa permission… Personne ne doit connaître ton existence. Tu resteras ici le temps que je le déciderai.
Kanon traçait des lignes imaginaires à la surface du bassin avec sa main.
— Je ne veux pas être séparé de mon frère ! C'est vous qui le voulez pas moi, ni lui ! C'est votre faute. Tout est de votre faute. Pourquoi je dois me cacher sans arrêt ? Quand est-ce que je pourrais partir de ce taudis si je suis de trop ? Foutez-moi la paix !
Shion soupira, il pressentait de formidables migraines à cause de ce jeune homme.
— C'est comme ça, c'est ton destin. A toi et à ton frère. Il ne peut y avoir qu'un seul chevalier des Gémeaux. Que voulais-tu qu'on fasse de toi ? Que l'on t'abandonne dans l'orphelinat le plus proche ? Non. Que l'on te supprime à quatre ans ? Nous ne sommes pas des tortionnaires ni des barbares. Kanon… Si tu étais plus coopératif, nous n'en serions pas là… Tu continuerais à vivre avec Saga. Mais tout se termine un jour où l'autre. Tu dois l'accepter. C'est ce qu'on appelle la maturité.
— Je m'en fous de votre maturité à la noix ! Laissez-moi partir alors, si je n'ai rien à faire dans votre royaume.
Shion empoigna le bras de l'adolescent et approcha son visage à quelques centimètres de celui opposé.
— Ce n'est pas toi qui décides ici… Tu ne feras rien sans mon accord, est-ce clair ? Ne me parle plus sur ce ton insolent. Et je ne suis pas le roi de ce royaume comme tu dis, moi aussi il m'incombe des tâches auxquelles je m'astreins. On ne me demande pas mon avis. Alors calmes-toi maintenant.
— Je vous hais Grand Pope !
Shion lâcha sa prise, il ne pourrait rien tirer de ce jeune rebelle. Il le laissa là sous la surveillance des gardes de son palais.
~oOo~
Le même matin dans le temple des Gémeaux l'ambiance était similaire. Saga se réveilla difficilement de sa bagarre de la veille. Il portait les mêmes traces que son frère. Il le chercha du regard et partout dans le temple. Ses affaires avaient disparus, toute trace de Kanon effacée comme par enchantement.
Saga qui était d'une nature plus raisonnable que son jumeau sentait monter en lui une colère de plus en plus grande. Implicitement il comprenait. Il redoutait ce moment. Celui où on les obligerait à se séparer pour de bon. Après avoir fouillé de fond en comble le temple, il descendit les marches pour trouver son maître. L'homme mûr méditait dans les hauteurs de l'Acropole. Personne ne venait ici, ce site abandonné n'intéressait pas les habitants du Sanctuaire, seuls les touristes y trouvaient leurs comptes. Saga mit des heures avant d'arriver sur ce lieu, il sonda le cosmos de son maître pour le débusquer plus rapidement. Un peu essoufflé par ses efforts, le jeune garçon arriva à proximité de son maître. Même de dos Kléonas dégageait une force primitive. Il était vraiment impressionnant de part sa stature. Une aura agitée émanait de sa personne. Sans se retourner il dégoisa.
— Saga, tu as su me trouver. Je vois que tu peux sonder le cosmos de tes pairs. Tu progresses. Il était temps. Moi je savais le faire à neuf ans.
Comme à son habitude il ne félicitait pas son élève.
— Où est Kanon ? Ses affaires ont disparus ! Je ne le trouve nulle part !
— Eh bien, sers-toi de ton don pour le trouver…
— Dites-moi où il est !
— Et tu veux faire quoi ? Aller le chercher ?
— Oui, je le ramènerais au temple !
— Saga… Je pensais que tu avais compris… Il en est hors de question. S'il est parti c'est pour une bonne raison, il ne reviendra pas. Il représente une gêne depuis votre naissance, c'est bien de s'en être débarrasser. Il ne te perturbera plus.
La rage et l'incompréhension gagnaient les nerfs de Saga. Il ne pensait pas que ce moment arriverait si rapidement. Comment pouvait-on décider pour eux de ce qui était bien ou non ? Pourquoi des hommes avaient la permission de diriger leur vie ? On ne sépare pas des jumeaux, c'est impassable !
— Où est mon frère !?
L'adolescent hurla de toutes ses forces, s'il avait été un lion il aurait fait fuir tous les animaux de la savane. Le si pondéré Saga perdait son calme légendaire pour entrer à son tour dans un tourbillon de rébellion. Sans s'en rendre compte il pourrait vite en venir aux mains, défier son maître en personne. Il ne fallait pas toucher à Kanon.
Kléonas se retourna un immense sourire peint sur ses lèvres. Un sourire à faire peur. Quelque chose de psychotique mêlé à de la réjouissance. Il semblait différent.
— Saga ! Oui ! Sors de tes gonds mon petit ! Tu serais prêt à faire quoi pour ton frère ? Me tuer ? Tu veux me tuer n'est-ce pas ? Je le vois, je lis en toi si facilement… Eh bien vas-y ! Qu'attends-tu ? Essaie de me battre ! Tue-moi !
Quelque chose retenait Saga de se ruer sur son mentor. La raison, la moralité, peu importe mais il resta pétrifié par ce visage si lointain. Il ne reconnaissait plus l'homme auprès de qui il vécu depuis toutes ces années.
— Je le ferais s'il n'y a pas d'autre choix maître ! Je ne veux pas en arriver là mais…
— Mais quoi ? Quoi Saga ? Pauvre fou. Tu es naïf à ce point ? Tu crois que tu vas la gagner comment ton armure hein ?
Le jeune garçon papillonna des yeux pour traduire son incompréhension.
— Que voulez-vous insinuer ?
— Ce que je veux dire, c'est que dans quelques semaines pour avoir le droit de porter l'armure sacrée des Gémeaux tu devras me tuer. Sans état d'âme, sans reculer, sans émotion. Tu me porteras le coup final. Si tu ne réussis pas, c'est moi qui t'achèverai. Il ne peut y avoir qu'un seul porteur vivant en ce monde. Un seul Saga, entends-moi bien… Peu importe l'âge de ton adversaire, la Gemini n'accepte qu'un seul porteur. Enfonces-toi ça dans le crâne ! Alors, inutile d'en venir aux mains aujourd'hui… Tu l'auras ta revanche. Mais il faut respecter les règles du Sanctuaire. Cela devra se dérouler dans l'arène principale, avec le Grand Pope pour témoin. Lui te remettra l'armure une fois que tu m'auras vaincu.
— Ca veut dire quoi que la Gemini n'accepte qu'un seul porteur ? Et Kanon ? Il n'a rien à voir dans tout ça lui ! Il ne prétend pas au titre, il peut partir d'ici…
— Tu te berces d'illusion Saga. Cela veut dire que cette armure ne tolère pas qu'il y ait deux porteurs vivants en ce monde, elle est extrêmement exigeante et exclusive. Elle vit à travers moi je te l'ai déjà dis ça ! Tu n'écoutes rien ! Elle ne veut pas que ton frère vive tout simplement. Ni moi qui ne lui sers plus à rien… C'est sa nature profonde… Tu la découvriras bien assez tôt va…
— Mais… Mais… Je croyais que les armures d'ors étaient bonnes et bienveillantes envers nous… Pas qu'elles nous obligeaient à faire des choix si cruels…
— C'est bien ce que je dis… Tu es encore naïf et trop tendre Saga… Si tu ne prends pas plus d'aplomb elle te dévorera de l'intérieur ! Elle grignotera ton esprit jusqu'à la dernière parcelle de ton humanité ! Sois fort bon sang ! Je te l'ai déjà expliqué !
Saga recula apeuré par ces révélations. Il hochait la tête dans un signe de négation.
— Non… Non… Ce n'est pas possible… Je ne veux pas… Je ne la veux pas ! Gardez-là cette maudite armure ! Jamais je ne supprimerais Kanon ! Cinglé ! Vous êtes un cinglé !
Il disparut en fuyant cet homme devenu complètement fou par ces propos incohérents. Il dévala les pentes des rochers, empruntant des chemins escarpés pour aller plus vite. Il ne croyait pas en tout ceci, c'était pire qu'un cauchemar. Il ne parviendrait jamais à tuer son frère ! Ce mot il ne le prononçait même pas dans sa tête.
Dans sa réflexion il pensa au Pope. Comment pouvait-il tolérer toute cette mise en scène ? Il connaissait la nature de toutes les armures. Pourquoi personne ne lui avait dit plus tôt ? Il estimait cet homme, figure emblématique du Sanctuaire. Il le croyait bon et juste mais s'aperçut qu'il n'était qu'un dément. Reclus dans les hauteurs du domaine il ne se souciait pas plus que ça de ses chevaliers. Une haine incommensurable grondait en lui. Kanon avait raison depuis le début ! Ce vieux débris leur pourrissait la vie depuis tout petit. Il fallait mettre un terme à toute cette mascarade !
Tout ce qu'il possédait partait en fumée. Ses croyances, son frère, son modèle, sa prétendue armure. Saga restait avec ses désillusions, quelque chose mourra ce jour. Quelque chose qui ne reviendra pas : l'espoir d'un avenir meilleur et la bonté des hommes.
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Les jours se succédaient et Saga s'acharnait à développer ses facultés physiques jusqu'à l'extrême. Il tuerait Kléonas puisque son avenir était écris. Comme cela il gagnerait l'armure promise et il redonnerait sa place à son frère. A ses côtés. Etant le futur porteur il pensait bêtement qu'il avait une emprise sur son destin, que lui avait la possibilité de changer le cours des choses.
Un autre homme s'infiltrait dans sa tête… Le Grand Pope… La cause de tous ses malheurs… Il le neutraliserait également un jour ou l'autre. S'il était apte à devenir le chevalier le plus puissant des douze, il n'aurait aucun mal à le supprimer. De toute façon Saga pensait qu'il avait fait son temps et que ces règles obsolètes devaient être dépoussiérées. Kanon méritait autant que les autres d'avoir un avenir radieux. Les doctrines de Kléonas partaient petit à petit en miette, sous l'influence des propres choix de Saga. Dicté par la colère il cheminait un tout autre état d'esprit…
De surcroit, il ne savait pas où son frère se cachait, personne ne lui apprit et il n'arrivait pas à sonder son cosmos pour le repérer.
Ce matin alors qu'il malmenait son corps en nage et en sueur presque à bout de force, le petit Milo vint à sa rencontre suivi de son nouvel ami Camus.
— Saga ! Saga ! Ouh ouh !
Milo courut jusqu'au jeune homme. Camus le rappela à l'ordre.
— Arrête d'hurler comme ça Milo ! Tout le monde va nous regarder !
— M'en fiche !
Il se stoppa devant Saga, impressionné par ses muscles saillants.
— Moi aussi je serais costaud comme toi plus tard ?
Saga s'arrêta et s'essuya le front avec une serviette. Il but une gorgée d'eau pour s'hydrater.
— Milo, je n'ai pas le temps… Je dois m'entrainer, pars s'il te plait.
Sans rien écouter de l'avertissement le pullus (1) continua son monologue.
— Je serais musqué dans combien de temps ? Hein dis Saga ? Tu veux bien me montrer comment tu fais pour être musqué comme ça ?
— Milo, tu ne vois pas que Saga est occupé ? Viens, allons-nous en. Si tu veux être fort il faut pratiquer tes exercices tous les jours. Et ne pas penser à jouer, ajouta le petit Camus.
Milo trépignait sur place n'admettant pas d'être contredit. Son caractère se développait de jour en jour.
— Mais euh ! Saga il me montre toujours… Alors Saga ? Aller c'te plait ! Moi aussi je veux être costaud pour avoir mon armure !
La voix stridente du petit grec lui vrillait les oreilles. Sa patience s'amenuisait autant que son épreuve avançait, d'habitude gratifié d'une constance à toute épreuve, là il s'avérait que ce fait perdait de sa véracité. Saga se concentrait sur sa respiration pour retrouver son calme, mais les cris de Milo l'insupportaient. D'un mouvement brusque il le repoussa avec son bras plaqué sur le torse du garçon. Ce qui eut pour effet de l'envoyer valser dans les graviers. Abasourdi et décontenancé, le pullus resta stoïque étendu au sol. Saga aboya.
— Tu crois que c'est une fête de revêtir son armure ? Hein Milo ? Tu es trop jeune pour comprendre encore… Mais je t'assure que quand tu seras en âge de la gagner ton armure, tu déchanteras très vite… Fiche-moi la paix et va-t'en ! Je n'ai pas de temps à perdre avec des gamins criards !
La voix dure de Saga claqua dans l'air. Elle pénétra dans les oreilles du garçon avec une telle force qu'il en resta muet. Camus l'aida à se relever et l'emmena loin de l'adolescent. Il changeait également au fil des jours en devenant plus distant avec les autres.
(suite…)
(1) Désigne le petit d'un animal.
En l'occurrence la larve du scorpion. Ce terme n'est pas péjoratif au contraire, il montre Milo tout petit et tout mignon.
