Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : T

Genre : Angst –Tragédie– Shonen-ai


Tari : Après une pause plus longue que je le pensais, voici enfin la suite du récit de Shaka. Ce deuxième chapitre pose doucement les éléments du futur qui se dessine. J'espère qu'il te plaira autant que le premier ^^.


CHAPITRE 2 : LE LANGAGE DES FLEURS

Les quelques mois qui suivirent, demeureront à jamais marqués du sceau de l'innocence dans ma mémoire. Innocence de nos désirs, soumis à nos pulsions d'enfants pétris d'idéalisme. Innocence des mouvements de notre cœur, qui nous poussaient encore à croire que les sentiments chevaleresques se calquaient sur ceux des légendes. Innocence de l'orientation de nos vies, qui sans que nous le sachions, appartenait pourtant déjà au Sanctuaire. Toi et moi, nous avions la chance de posséder des Maîtres estimés, soucieux de dispenser leurs enseignements dans les meilleures conditions, mais surtout, en qui nous savions pouvoir avoir confiance. Nous étions si jeunes encore. Bien trop sans doute, pour bien comprendre le tournant de nos destinées.

Notre étrange rencontre ne devait pas rester sans suite. Mon Maître m'informa que le petit grec que tu avais secouru avait survécu. Je l'aperçus un matin, en grande conversation debout devant toi, alors que tu te reposais d'une dure matinée passée à apprendre les rudiments du combat au soleil. Assis à même le sol, à l'ombre d'un cèdre millénaire planté près des arènes, tu le laissais te débiter ses remerciements avec un sourire patient et bienveillant. Ce jour-là, je disposais d'un peu de temps libre, et j'avais décidé d'aller méditer près d'une source que j'avais découverte lors d'une de mes promenades solitaires, plus haut sur le plateau. En me voyant passer sur le chemin, tu m'as fait signe de vous rejoindre.

Depuis mon arrivée, c'était la première fois qu'un enfant me hélait pour autre chose que la demande un peu condescendante du partage d'un entraînement, ou une moquerie plus ou moins méchante que je faisais mine d'ignorer. Et je suis resté un instant bêtement immobile, les bras ballants et les yeux grands ouverts, alors que mon Maître me commandait de ne plus exposer mon regard. L'enfant aux boucles désordonnées s'est retourné. En me reconnaissant il a eu un cri de joie, et il m'a à son tour appelé. Poursuivre ma route sans vous répondre me semblait la voie de la sagesse. Qu'allais-je bien pouvoir vous dire, alors que je ne parlais généralement qu'aux adultes ? Lorsque je me sens pris par surprise, le désintérêt a toujours fait partie de mon arsenal de défense. Mais derrière le visage poupin d'un Milo au grand sourire écorné par une dent manquante, il y avait ton expression doucement quémandeuse. Ce jour-là, je n'ai pas eu le courage de le décevoir, et encore moins celui de te fuir.

Lentement je vous ai rejoints. La crainte de ne pas me montrer à la hauteur fondait un peu tandis que je me perdais dans le bleu de tes yeux. Ils étaient si purs. A la fois tendres et rieurs. C'est à ce moment précis que j'ai compris que je ferais tout pour devenir ton ami. Ignorant notre échange muet, le petit grec débitait comme un vrai moulin à paroles. Je restais sidéré que l'on puisse placer autant de mots à la minute. Tu as semblé comprendre mon désarroi, et j'ai senti ta main qui venait se refermer sur la mienne. Milo rejoindrait bientôt le lot des apprentis Ors, mais l'arrivée d'un nouvel enfant marqué par le signe du Verseau le détournerait rapidement de nous.

Les semaines qui suivirent marquèrent à jamais la réunion de nos âmes. Dès que tu en avais l'occasion, tu venais fureter du côté de la Maison de la Vierge. Et moi, sagement installé en face de mon Maître, j'apprenais à guetter ta présence. Comme je devais le faire des années plus tard, alors que la colère t'éloignait de mon temple. Comme je le fais encore à cet instant, en songeant aux premiers accords pourtant si beaux de la tragédie qui allait nous séparer. Comme je le ferai toujours demain, puisant dans mon amour pour toi la patience de te retrouver. Jamais je n'ai négligé mes devoirs, et quelque part, je les accomplis encore. J'écoutais toujours avec recueillement les enseignements de mon Maître alors que je te sentais rôder non loin, et il me libérait en sachant pertinemment qui j'allais retrouver. Mais je lui donnais satisfaction, et il fermait les yeux. Avant que ses dernières leçons ne nous ramènent en Inde, je crois qu'il désirait que je conquière une réelle part d'enfance. Celle de la spontanéité et du plaisir de partager un secret. Le nôtre était bien innocent. Mais tellement important à nos yeux. Il se parait de multiples couleurs, nous séduisait de ses fragrances, possédait la douceur d'une caresse et la fragilité du temps. Nous cultivions un champ de fleurs.

De par ta fonction, tu es un jardinier-né. Tes roses ont fait ta force, mais aussi ta renommée. Au fil des années elles sont parfaitement parvenues à symboliser ta beauté dangereuse. L'angle de vue selon lequel la plupart, sinon tous, ont fini par te définir. Narcissique, cruel, imbu de toi-même et de ta puissance, telles sont les épines dont on te croit porteur. Tes roses symbolisent ta beauté dans ce qu'elle a de plus blessant, de plus insensible, et de plus détestable. Mais surtout de plus faux. Tu as toujours eu pour tes roses des attentions de père. Et pour cause. Tes roses, ce sont tes armes. Mais qui sait que derrière tant de soins, ces majestueuses créations n'ont jamais eu ta préférence ? La fleur que tu chéris entre toutes, c'est la violette. Cette petite fleur de printemps, si discrète qu'il faut la chercher dans les parterres des sous-bois au printemps. Et la violette te convient mieux que la rose. Par sa couleur, qui exprime l'intensité et la délicatesse des sentiments. Par son accord avec la modestie, l'amour caché, l'innocence et l'humilité. Des mots qui définissent à la perfection ce que tu es réellement pour qui sait voir. Mais des mots que tu as enfouis si profondément sous un amas de ronces, que je m'y suis blessé moi-même, Aphrodite.

Le goût de la fraîcheur de cette fleur s'accommode mal du climat de la Grèce. Mais il en existait un petit tapis à demi-camouflé près de la source que j'avais découverte. Préservé du soleil par une anfractuosité de rocher, à l'abri d'un nid de mousse, il fleurissait chaque année. Comment un pied de ces fleurs modestes était-il arrivé là, et surtout avait-il survécu ? Mystère. Mais ce sont ces quelques fleurs qui nous incitèrent à en cultiver d'autres, jusqu'à recréer une mini prairie multicolore où nous aimions venir nous allonger en regardant défiler les nuages.

Beaucoup l'oublient, mais le jardin où j'ai franchi les frontières de la mort est couvert de fleurs. J'aime les fleurs, et à l'échelle de la création, les plus simples d'entre elles ne sont pas moins importantes que les plus sophistiquées. Ce goût commun comblait notre amitié. Mais nous savions que nous devions le cacher. Nos physiques délicats et nos personnalités encore trop peu bagarreuses s'accordaient déjà mal avec notre état de futur chevalier. Cultiver l'amour des fleurs par-dessus le marché ne nous aurait pas vraiment aidés. Et nous étions encore trop jeunes, ou pas assez entreprenants, pour faire respecter ce trait de personnalité. Mais les secrets sont faits pour être percés. Le nôtre ne connut pas de meilleur sort. Et je redoutais comme la peste celui qui le découvrit.

Nous étions en avril. L'après-midi touchait à sa fin et le soleil commençait à décliner au-dessus de la mer. Mais tandis que la plupart des apprentis profitaient d'un temps de repos pour prendre le chemin de la plage, nous nous étions enfoncés au cœur du Domaine Sacré. Au printemps, la Grèce se pare d'un magnifique manteau de fleurs, et le Sanctuaire se colorait pareillement. Nous venions d'arriver auprès de la source, qui sourdait en un mince filet d'eau entre deux rochers moussus. Le sol caillouteux nous avait donné bien du mal, mais à nos pieds, un rutilant tapis déployait à présent ses corolles. Fiers de notre collection unique de jacinthes et de narcisses, nous nous accordions un instant de recueillement, que seuls peuvent comprendre les jardiniers récompensés d'un dur labeur.

« Elles sont belles, n'est-ce pas ? murmuras-tu, un accent de respect dans la voix.

Les yeux fermés comme me le recommandait mon Maître, j'inclinais la tête en signe d'assentiment.

« Belles mais éphémères », ne pus-je m'empêcher d'ajouter, au souvenir d'une de mes dernières leçons apprises.

Tu as souri. De ce sourire si doux dont je commençais déjà à devenir l'unique destinataire. Tu as toujours eu un si beau sourire Aphrodite. Ta nature enjôleuse conservait encore son naturel, et ce sourire était sans calcul. Plus tard, tu as appris à en jouer pour séduire et tromper tes ennemis. Rares sont les élus qui ont eu droit à tes véritables sourires. Ceux qui se marient avec le cœur. A six ans j'avais ce privilège, et je me sentais bizarrement fondre lorsque tu me regardais de cette manière-là.

« Oui, as-tu répondu en te penchant pour cueillir une anémone rouge, mais elles renaîtront l'année prochaine. Qui sait, nous serons peut-être encore là, et notre plaisir en sera renouvelé », achevas-tu en déposant délicatement la fleur derrière mon oreille.

A cet instant j'ai dû rougir aussi fort que la petite fleur dont tu m'avais paré. Personne ne m'avait habitué à des gestes aussi spontanés. Amusé, tu as simplement posé un doigt sur le bout de mon nez en riant gentiment. Ton affection joyeuse était contagieuse et j'ai répondu à ton rire. C'est alors qu'une voix sarcastique s'est élevée derrière nous.

« Regardez-moi ça. C'est à regretter que je sois tout seul pour voir ce spectacle. Vous venez là pour ramasser un bouquet mesdemoiselles ? Mais c'est qu'il va falloir sérieusement penser à porter vos masques. »

Nous avons dû nous retourner dans un ensemble parfait. Angelo se tenait derrière nous, sale et débraillé, mais le regard plus déterminé que jamais. Aiguillonné par son Maître, sa force et son endurance n'étaient plus à démontrer. Mais c'était surtout sa réputation de jusqu'auboutisme impitoyable qui m'inquiétait. Et ses dix ans en faisaient un adversaire redoutable. Nonchalamment appuyé contre le plus haut des rochers, un brin d'herbe sèche entre les dents, il était là, narquois et bien décidé à se venger de l'affront que nous lui avions fait subir. Ou plutôt à se mesurer à toi. Ton intervention inattendue pour sauver Milo semblait avoir éveillé un besoin irrépressible de t'affronter personnellement. L'intrusion des adultes signait un statu quo inacceptable pour lui. Depuis cet épisode, il te harcelait, alors qu'il se contentait de me jeter des regards menaçants. Il te cherchait régulièrement, mais jusqu'à présent il n'était parvenu qu'à s'attirer les foudres des quelques Argents suppléant nos derniers entraînements communs. Nos deux Maîtres respectifs y veillaient, et ils avaient apparemment donné des ordres. L'affrontement viendrait suffisamment tôt si nous y tenions. Mais les Ors en place avaient décidé que ce ne serait pas avant quelques années. La différence d'âge était trop importante. Elle resterait certes la même, mais le temps rééquilibrerait les forces en présence.

Je n'en ai jamais eu la confirmation, mais je pense que cette manière de faire visait surtout à me protéger. En tout cas, elle ressemblait aux façons détournées de mon Maître avec moi. Il avait dû convaincre le tien de suivre sa démarche pour m'épargner un sentiment de honte. Toujours est-il que ce jour-là, leur mise en scène tomba à l'eau. Je sentais ton irritation. Tu le regardais en redressant la tête de façon presque provoquante et alors qu'il restait immobile, tu n'as pas hésité à marcher sur lui. Je t'emboitai le pas de façon instinctive, et son sourire s'est fait méprisant.

« Deux contre un sans le moindre état d'âme, commenta-t-il avec dégoût, en crachant la tige qu'il mâchonnait. Elle promet la bébé génération. »

Nous aurions pu lui rappeler qu'ils étaient quatre contre Milo, et qui plus est, que celui-ci était déjà blessé. Mais sa répartie visait avant tout à provoquer ta réaction. Aussi roué que brutal, voilà ce qu'il était. Tu es tombé dans le piège tendu sans te douter qu'il existait, et je dois bien l'avouer, effrayé par notre adversaire, je n'ai pas su comment te prévenir. D'un geste tu m'intimas de reculer, et je demeurai stupidement la bouche ouverte, sur un avertissement qui ne sortait pas.

« Tu nous prends pour qui ? » as-tu répondu en t'avançant seul pour l'affronter.

Il t'a regardé approcher avec une sorte de sourire doucement triomphant, puis, alors que tu te mettais en garde, il s'est détourné de toi avec dédain, pour me désigner d'un air amusé.

« Ce sera d'abord la petite blondinette. »

Refuser, c'était me stigmatiser à tout jamais auprès de lui. Impossible de me cacher derrière toi. Je n'en avais d'ailleurs pas envie. Il m'effrayait, mais sa morgue finissait par attiser ma propre agressivité. Son arrogance était l'exemple parfait de ce que l'on me pointait comme un élément non constructif, à double tranchant et donc dangereux pour soi-même. Je devais le remettre en place. Pour son bien. Tout au moins était-ce la pensée justificative que je plaquais sur la colère que ses paroles venaient de déclencher en moi. Or la colère est mauvaise conseillère, et ses conflits sont rarement assurés de victoire.

T'interposer était inenvisageable. Les poings serrés tu t'es écarté, grommelant je ne sais quelle malédiction à son adresse. Le cœur battant, je me suis approché pour lui faire face. Je pensais qu'il voulait tester nos forces en utilisant nos cosmos, ce qui m'aurait permis de résister suffisamment pour sauver mon honneur. Mais peu désireux d'alerter les adultes, il est immédiatement tombé en garde pour un combat essentiellement physique. Je n'avais aucune chance. Au mieux pouvais-je espérer m'en sortir avec seulement avec un ou deux os brisés. Comme souvent je portais un sari, ce qui allait encore compliquer l'exercice. Il ne s'y est d'ailleurs pas trompé en m'apostrophant de façon moqueuse.

« Tu devrais remonter ta robe. C'est plus facile pour courir. »

Je devais rester concentré, mais l'affrontement qui m'attendait ne ressemblait en rien à ceux pour lesquels m'entraînait mon Maître. Je décidais de faire à la fois preuve de courage et d'inconscience. Je n'aurais sans doute pas la possibilité de le frapper deux fois. Si je voulais l'atteindre, il me fallait le surprendre et jouer les kamikazes. J'ouvris les yeux pour foncer sur lui. Ma réaction épidermique l'a fait rire, et il a arrêté mes poings en parant d'une seule main. Il était deux fois plus charpenté que moi, et il me dépassait de plus d'une bonne tête. Mon essai était raté, et j'allais apprendre à mes dépends ce que prendre une dérouillée voulait dire.

Totalement indifférent à mon jeune âge et au déséquilibre des forces, il m'a frappé à l'estomac avec violence. Un tel impact ne pourrait pas passer inaperçu. Il savait qu'il serait puni. Il n'avait donc pas à se retenir. Je suis tombé immédiatement, mais il a continué à me meurtrir de coups de pieds. Il attendait que je demande grâce. Je serrais les dents pour étouffer mes cris. J'étais en train de me faire massacrer. Ce jour-là est sans doute celui où je me suis senti le plus proche de Milo. Le Cancer ne s'en est jamais glorifié, mais dans nos rangs, il peut se vanter d'être le seul à avoir réussi à me faire mordre la poussière. Son silence m'a d'ailleurs toujours étonné.

« Ça suffit ! »

Ton cri s'enfla sous une bouffée de cosmos, que je perçus malgré la peur et la douleur qui me recroquevillait sur moi-même. La grêle de coups s'arrêta subitement.

« Whaou ! c'est-y pas mignon ça, se gaussa notre adversaire après un bref silence surpris. Je m'en doutais. Les chevaliers des Poissons sont des chochottes. Une rose. C'est tout ce que tu sais faire ? C'est pitoyable. »

Relevant mon visage maculé de terre et de larmes du sol, je découvris la première matérialisation de ton réel pouvoir fichée à quelques centimètres de mon corps. Entre moi et mon agresseur une rose se dressait. Ce n'était encore qu'une fleur ordinaire. Aux pétales réguliers d'un doux pastel rosé. Mais tu avais veillé à la doter d'épines suffisamment longues et acérées, pour égratigner profondément une des jambes d'Angelo qui saignait abondamment. Je retins in extremis un sourire de satisfaction peu charitable, que mon Maître aurait désapprouvé. Mais à cet instant, je me souciais peu des motivations réelles du rustre qui venait de m'écraser. Fatigué par l'effort inhabituel que tu venais de fournir, tu titubais sur place. Malgré tout, tu trouvas la force de t'avancer auprès de moi. Tu tentas même une inutile conciliation.

« Laisse-nous maintenant. Aucun de nous deux ne parlera de cette histoire. »

Le regard cobalt d'Angelo brillait d'un intérêt inhabituel, et je ne fus pas étonné de l'entendre te répondre.

« Ça, ça serait trop facile. Tu as peur ?

— J'essaye simplement de t'éviter des épines encore plus longues. Et celles-là, je veillerai à te les enfoncer dans les genoux. En les faisant tourner !

— Tu parles beaucoup trop. Dis plutôt que tu as tout donné. Alors on va s'amuser tous les deux maintenant. »

J'avais profité de votre discussion pour me relever en grimaçant. Mon sari était déchiré, un de mes coudes en sang, une longue éraflure barrait ma joue droite, et je n'osais pas compter le nombre d'ecchymoses qui commençaient à apparaître sur l'ensemble de mon corps. Si Angelo avait agréé ta proposition, je ne sais pas trop quel mensonge crédible j'aurais pu inventer pour mon Maître. Mais pour l'instant mon souci était tout autre. Il allait te réduire en charpie. Déjà il appelait son cosmos. Le tient ressemblait maintenant à un pétard mouillé. Il avait raison, tu avais tout donné. Mais à l'instar de moi-même tu refusais de t'avouer vaincu. C'est ça je crois, qui le motivait. Connaître nos limites. Et il semblait plus curieux de découvrir les tiennes que les miennes. Faisant fi des grands idéaux chevaleresques, j'allais joindre mon réel potentiel au tient, lorsqu'un ordre fusa du chemin mangé d'herbes folles qui menait jusqu'à notre paradis secret.

« Angelo ! monte m'attendre au Palais. Tout de suite. »

Le futur Cancer avait beau être une tête brûlée, il y avait des ordres, et surtout des personnes, auxquels on ne désobéissait pas. Imposant dans sa longue toge bleu nuit malgré la chaleur, et son casque reconnaissable entre tous, le Grand Pope venait d'apparaître. Le masque qu'il portait en permanence rendait son visage énigmatique, et je m'interrogeais souvent sur les traits véritables de cet homme exceptionnel. Sa voix grave, au timbre fait pour le commandement ne trahissait pas son âge, que mon Maître qualifiait pourtant de vénérable. Un jour, sur son passage, j'avais tendu vers lui le pouvoir de ma vision intérieure, malgré la défense qui m'était faite de me servir de cet atout à des buts purement personnels. Je m'étais immédiatement heurté à un solide écran mental, qui pour me repousser doucement n'en avait pas moins été ferme. Le message était clair. Je ne m'y étais jamais plus essayé. Je ne l'avais jamais vu sans son masque. Il le portait également ce jour-là. Mais il avait abandonné son casque, et je trouvais sa longue chevelure d'un vert pâle que quelques fils blancs moiraient d'argent particulièrement belle. Ses cheveux et sa voix, deux éléments dont la modification devait me troubler par la suite, posant les premiers jalons d'un doute qui ne cesserait de grandir.

Angelo disparut rapidement de notre champ de vision. Le Basileus attendit encore quelques instants avant de tourner son attention vers nous. Bien que n'ayant rien à nous reprocher, nous n'en menions pas large. Il émanait de cet homme une dimension que je n'ai jamais retrouvée ailleurs. Son regard de métal s'est attardé sur nos fleurs, et l'espace d'un instant il m'a semblé qu'il entre-déchirait sa cuirasse mentale pour me laisser deviner un sourire.

« Belle prestation futur chevalier des Poissons », te dit-il simplement en tournant les talons.

Puis il s'est éloigné, comme si notre propre situation ne le concernait pas. Je n'ai jamais su ce que Shion avait dit au futur chevalier du Cancer. Malgré sa conduite il ne fut pas puni. Mais par la suite, pas une seule fois il essaya de nous attaquer. Non par prudence. Encore moins par crainte. Il nous ignorait, tout simplement. Comme si ce combat avorté avait suffi à combler son attente. A moins que par une merveille de persuasion dont il avait le secret, notre Grand Pope d'alors n'ait trouvé le chemin de son âme tortueuse.