CHAPITRE I

Gotham, un toit désert, trois heures du matin.

Bill Weasley

« Albus ?! »

Le murmure est presque un cri, dans son incrédulité et son horreur.

« Je… je m'appelle Tim maintenant. » souffle l'enfant, sa bouche rose et tendre frémissante, signalant une envie de pleurer – ou de crier.

Ses yeux se sont éclaircis avec l'âge, ils sont maintenant d'un vert pâle un peu dérangeant dans sa transparence.

« Oncle Bill ? » souffle-t-il encore. « C'est vraiment toi ? »

Pour un instant, Bill veut s'enfuir, courir dans la nuit et crier, parce que ça n'était pas assez, bien sûr, pas assez que sa vie soit finie, elle n'en finissait pas en fait, tout arrive encore et encore, tout aussi douloureux et sanglant. Le nœud dans sa poitrine, qui n'a pas frémi une seule fois en douze ans d'errance et de massacre, se desserre soudainement mais ce qui prend sa place, ce n'est pas du soulagement mais de la douleur et de la rage. Pourquoi Albus ? Pourquoi pas Victoire ? Pourquoi pas France ? Pourquoi n'a-t-il pas pu rester mort, cette petite mèche de discorde, lui qui a probablement provoqué le massacre, lui et son héritage maudit ?

Mais il a cessé d'écouter la voix dans sa tête il y a bien longtemps, elle n'est plus qu'un cri inarticulé maintenant, il a cessé de croire à la bonté de l'univers ou à sa logique. Il empoigne le corps frêle et le presse sur son cœur, avec toute la force de celui qui a poursuivi un rêve éphémère et l'a vu prendre forme sous ses yeux.

« Albus ! » murmure-t-il, incapable d'élever la voix, Albus !

L'enfant le serre tout aussi fort, ses bras minces révélant une force étonnante. Des larmes silencieuses coulent sur ses joues et il enfouit sa figure contre la poitrine de l'homme, de son chevalier errant, de son secours arrivé bien trop tard.

Bill pleure aussi. Ses larmes sont comme de l'acide et brûlent ses joues, parodie d'un chagrin perdu dans la tempête d'émotions qu'est son cœur depuis la mort de sa famille. Il y a quelque chose d'amer et de froid dans cette réunion, comme le fait de réaliser enfin que de se retrouver ne va pas leur rendre leur vie d'avant ou effacer le cauchemar. Ça ne fait que le rendre plus réel.

Ils se séparent et se regardent sans savoir quoi éprouver. Maintenant, Bill remarque la posture équilibrée du garçon qui fait mentir son allure frêle, la prudence dans son regard qui le fait paraitre plus vieux et les reliefs divers de son costume, qui le font passer de déguisement ridicule à armure personnalisée avec armes dissimulées.

« Qu'es-tu devenu, Albus ? » murmure-t-il, une part oubliée de lui pleurant la disparition de l'innocence de son neveu, la dernière victime d'une attaque ayant eu lieu plus de six ans auparavant.

Le garçon se raidit devant ce qu'il prend pour une attaque et qui n'est que de l'étonnement et du regret. Regret de n'avoir pas pu protéger et d'avoir perdu, encore une fois, un lambeau d'une existence antérieure.

« Fort. » répond Robin d'une voix basse mais ferme. « Seuls les morts ne changent pas, oncle Bill, et je suis vivant. »

Bill sursaute, comme frappé au visage par cette évidence. Lui est mort avec ses morts, figé dans une éternité de douleur et de sang, portant pour l'éternité leurs derniers instants avec lui. Mais Albus… Albus est vivant. Quelle idée étonnante.

« Comment ?! » demande-t-il, désarçonné.

« Comme j'ai pu. » fait le garçon en redressant le menton. Sans honte, et sans remords. « Ne me blâme pas, oncle Bill. Je veux vivre. C'est le choix que j'ai fait. »

A ces mots, la colère envahit Bill, la colère qui n'est jamais très loin ces jours-ci et qui l'accompagne en permanence.

« Vivre ?! » crache-t-il au visage de son neveu. « Pourquoi devrais-tu vivre alors qu'ils sont tous morts ? Ne crois-tu pas qu'ils méritaient plus que toi de survivre, qu'il y avait plus fort, plus innocent ?! Comment oses-tu ! Tu as vécu parce que c'est toi qu'ils voulaient ! »

Bill en colère est terrifiant l'homme et le loup-garou se mélangent pour donner un monstre que les plus redoutables évitent.

Mais ce garçon ne recule pas et ne baisse même pas les yeux.

« Si tu crois qu'eux sont les seuls qui ont jamais essayé de me tuer, tu arrives avec douze ans de retard. Bill. Et si tu crois qu'un sacrifice rituel est une meilleure option qu'une mort instantanée, même avec douze heures d'intervalle, tu n'as pas encore tout compris. J'ai vu James mourir, oncle. Ils l'ont tué, devant moi, égorgé comme un porc avec cette expression égarée comme s'il cherchait à comprendre ce qui se passait. Je l'ai envié pendant des années, pour ces dix secondes qu'il a mis à mourir. »

C'est Bill qui recule, cette fois, éclaboussé par cette force inattendue, cette certitude glacée.

« Tu me parles de mérite ? » continue l'enfant avec son visage de marbre. « J'ai mérité cette vie, chaque heure, chaque minute. Je me suis battu pour elle, pour chaque battement de cœur, pour chaque respiration. J'ai menti, tué, rampé et sacrifié de toutes mes forces, j'ai tenté toutes les chances. Ça n'est pas un hasard si tu me trouve ici : je me suis battu pour rester. »

« Mais pourquoi… ?! » s'entend geindre l'homme qui n'a jamais, depuis douze ans, rencontré quelqu'un venant du même point de départ que lui. Il serait mort s'il pouvait. Il donnerait tout ce qu'il a pour ne pas avoir été absent ce jour-là, en retard comme d'habitude, son dernier geste de mauvais père à ses filles.

« C'est mon choix, » énonce calmement le garçon, de ce ton calme qui cache les pleurs les cris et les hurlements du passé. « Personne ne va me le prendre. Je mourrais, mais quand et comme je le déciderais. »

Le silence suit sa déclaration et Bill ne sait pas quoi lui dire. Enfin réunis, ils sont plus éloignés que si des océans les séparaient. La seule chose qui les unissait, une famille et un drame commun, a disparu. Albus a visiblement classé ce qui est arrivé au placard des affaires classées. Bill ne peut pas imaginer de survivre sans sa vengeance.

« Tu les cherches encore. » finit par dire l'enfant qui n'a pas cessé de l'observer.

Il hoche la tête sans rien dire, se détournant vers le rebord du toit.

« C'était il y a environ six ans, » fait l'enfant dans un murmure confidentiel dont il entend pourtant chaque mot. « C'était un trafic régulier, en fait, rien à voir avec nous personnellement. Ils avaient ce système : ils passaient côté moldu pour perdre la piste des sorciers puis côté sorcier pour perdre les autorités moldues. Cette fois-là, ils ont disparu à Boston. Nous avons pu les suivre jusque-là, mais là plus rien, et je… je n'ai pas trahi le secret. Je n'ai jamais rien dit. Mes protecteurs ne savaient pas, même s'ils soupçonnaient, et ils n'ont pas pu relever les indices. Pour eux, mes kidnappeurs ont disparu. Comme ça. Depuis, j'ai essayé de relever leurs apparences ici et là, mais… je n'ai plus accès à l'autre côté. J'étais trop jeune et puis… »

Bill s'est retourné pour le regarder, cette caricature de son neveu, vu tant de fois ensanglanté dans ses rêves (il a vu le site du sacrifice, horribleobscèneinsupportable, non, il n'en veut pas à Albus d'avoir été la cible non) qui parle comme un tacticien maintenant, alignant les faits et les offrant sans hésitation au chasseur qu'il est.

Le garçon baisse la tête, la relève et affronte le jugement qu'il attend visiblement.

« J'ai des protecteurs. Ce sont eux qui m'ont délivré, il y a six ans. Nous passions par cette ville parce que c'est le Knockturn Alley de l'autre côté: un endroit où personne ne s'attarde le soir, où tout s'achète et où personne ne pose de question. Ils ne savaient pas qu'il y avait, justement pour cette raison, des défenseurs qui travaillaient discrètement. Des… sentinelles, si tu préfères. Les patrouilles ne suffisent jamais, mais… »

Il tourne la tête vers les lumières de la ville, maintenant, ses doigts torturant machinalement son col rigide, son corps tendu. Il ne le dit pas, mais Bill le voit. Il est une de ces sentinelles maintenant et il devrait être dehors, en train de protéger sa ville.

Il se maitrise et se retourne vers Bill, les lèvres serrées, comme quelqu'un qui a pris une décision.

« Ils m'ont sauvé. Par hasard. Je ne devais pas être sacrifié là, il y trop d'énergie négative ici, c'était juste un entrepôt plein de gens étranges mais ça a été suffisant pour éveiller leur méfiance. Ils ont attaqué, il y a une eu bataille et les trafiquant ont fui, ainsi que la plupart des victimes. Ceux qui pouvaient. » fait-il, la bouche amère.

« Et toi ? » demande Bill qui n'est pas sûr de vouloir savoir.

« Ils me gardaient siphonné, » avoue l'enfant, comme si ce n'était rien, comme si vivre des jours entiers dépouillé de sa magie n'était pas une des pires tortures que les sorciers peuvent imaginer. Peut-être qu'il a vu pire depuis, imagine Bill. « J'étais au premier rang pour la bataille parce qu'ils ne voulaient pas me laisser partir ils auraient pu fuir dès la première alarme, c'est leur tactique mais j'étais une proie trop grasse pour qu'ils abandonnent si facilement alors c'est autour de moi que le dernier affrontement a eu lieu. »

Il abaisse de nouveau le regard.

« Et je ne pouvais rien faire… » marmonne-t-il.

Bill comprend, réellement. En douze ans il a vu bien des choses et connu bien des gens, même s'il ne s'y est pas vraiment intéressé et il sait mieux que d'autres comment un seul incident peut marquer quelqu'un et changer sa personnalité. C'est juste quelque part terrifiant et enrageant que la massacre de sa famille ne soit pas ce point fixe pour Albus : c'est cet entrepôt qui l'a vu mourir et a vu apparaitre ce… Tim, déterminé à ne plus jamais être à la merci des autres ou des évènements.

« Tim. » fait-il comme pour goûter ce nom. « Tim. »

L'étranger en face de lui hoche la tête comme s'il avait compris.

Quelque part en lui, le loup hurle à la mort. Albus est mort, une victime de plus réapparue sept ans après, un corps refaisant surface. Il n'en finit pas de perdre sa famille, morceau après morceau. Il se détourne, tape du pied et attends la suite.

« Je n'ai pas pu tout leur dire, je ne savais pas comment… Ils m'ont soigné, m'ont trouvé une place pour vivre et finalement une famille et un nom. Je leur ai dit… je leur ai dit presque tout. Que notre famille était riche et importante dans certains milieux, qu'il y avait eu une attaque et une trahison, que les autres étaient tous morts. Je pensais… je pensais qu'ils étaient tous morts. Je leur ai dit… que personne ne viendrait me chercher. Je ne suis pas sûr qu'ils m'aient cru. Ils savaient qu'il y avait des trous dans mon histoire. Je sais qu'ils ont enquêté autant qu'ils ont pu, mais avec la piste s'arrêtant si brutalement…. Même maintenant ils sont soupçonneux et je n'ose pas enquêter moi-même de peur de révéler trop de choses ils sont brillants et le résultat serait catastrophique. »

Bill a envie de sauter, de se battre il est resté trop longtemps sur ce toit, à ciel ouvert, découvert de tous les côtés. Il est las de cet Albus qui n'est pas Albus et de ses justifications, de ses excuses.

« Tu as peur de ce qu'il pourrait leur arriver ?! » rugit-il. « C'est ça qui te préoccupe, plutôt que ton monde, ta famille, ta vengeance ?! »

« Je leur dois énormément, » essaie d'interrompre l'enfant.

« NE ME MENS PAS ! » hurle le loup. « Ils sont ta nouvelle famille, tu nous as déjà enterrés et oubliés ! »

Silence.

Bill sourit avec malice.

« C'est ça, n'est-ce pas ? Tu n'as plus besoin de chercher maintenant que tu as tout ce que tu voulais. Ta seule peur c'est que ton passé revienne et te coûte ce que tu as. Tu as peur d'être la raison de leur perte comme tu as été la nôtre. »

Il est injuste, il sait qu'il est injuste, mais l'enfant a frémi et c'est bon. De voir enfin quelque chose de familier, de contrôlable.

« Leur as-tu dit, aussi, que c'était pour toi qu'ils étaient là, qu'ils ont tué tous les autres et n'ont gardé que toi, qu'ils sont venus à la maison attirés par la réputation de ton maudit père ?! »

Le garçon s'est raidi. Son visage est de marbre, blanc sous la lune. Sa réponse n'est qu'un souffle mais elle ravage son interlocuteur comme la flamme d'un dragon.

« Je leur ai dit, oui. Sauf les noms et le secret, je leur ai tout dit. Y compris que les kidnappeurs avaient tous les mots de passe et les codes des alarmes. Ceux que seuls les membres de la famille possédaient. »

Le silence se fait assourdissant. Oui, Bill avait soupçonné, il s'était demandé, mais…

« TU MENS ! » rugit-il pour cacher sa peine, pour la dissimuler même à lui-même. Parce qu'il n'y a qu'une personne qui aurait pu être assez imprudente, assez écervelée… « TU MENS ! TOI ET TON MAUDIT PERE, C'EST VOTRE FAUTE ! »

« Non. » Fait l'enfant, Albus, ses yeux pâles inflexible, ses lèvres blanches. « Qui possédait toutes les alarmes, oncle Bill ? Tous les codes ? Qui a passé des années à s'enivrer aux quatre coins de l'Europe et à coucher avec ce qui s'y faisait de plus répugnant ? Qui vendait régulièrement des informations sur la famille la plus enviée du monde ? »

« NON ! »

Bill refuse, il refuse, il faut que le garçon se taise. Il fonce sur sa cible, comme un taureau enragé - un loup enragé.

Le garçon refuse de bouge, fléchit sa posture et lève le bâton qu'il n'a pas lâché. Peu importe, il faut l'écraser, ce misérable témoin d'une époque meilleure qui ne sait pas comment l'apprécier, qui n'a même pas la grâce d'être déchu avec elle, qui reste fort et sain d'esprit et aimant, oui peut-être aimant et c'est pire que tout quelque part.

« TU DEVAIS RESTER FIDELE ! » rugit-il, perdu dans un brouillard rouge. « TU DEVAIS RESTER DANS LA FAMILLE ! »

« La morte ou la vivante ? » fait une voix derrière lui, alors qu'un bras solide s'enroule autour de sa gorge, une main le désarmant comme un enfant. « Je ne suis pas sûr d'avoir tout compris. »

Bill se débat, mais le bras est d'acier et plus il s'agite, plus il s'étouffe. Il se calme, petit à petit, enrageant de s'être laissé surprendre de cette façon, son attention capturée par l'enfant…

L'enfant. L'enfant qui regarde par-dessus son épaule comme si son plus grand rêve et son pire cauchemar venaient de s'accomplir en même temps. Il est très pale on dirait qu'il a envie de vomir.


A SUIVRE.