Tu es mon double.

Résumé : Oreste rencontre l'autre Électre. Ils se comprennent parfaitement. Dommage qu'ils ne soient pas dans la même histoire. (Oreste = Les Mouches. Électre = Électre)

Les deux jeunes gens se sourirent.

« Bonjour mon frère.

- Bonjour ma sœur. »

Électre avait sur son visage l'air de ceux qui ont pris une décision et dont la détermination ne changera pas, et quant à Oreste, il était entouré par d'innombrables mouches.

Électre pensa brièvement à son véritable frère, qui devait lui aussi être tourmenté par les Érinyes, sauf qu'elles étaient d'une autre sorte. En pensant aux trois petites filles devenues adulte, elle frissonna.

Puis, sans aucune hésitation, Électre se jeta dans les bras de ce frère qui n'était pas le sien. Elle aussi, les mouches l'entourèrent, mais elle n'en tint pas compte.

Pourquoi se soucierait-elle des Érinyes ?

Elle ne ressentait aucun remords et aucune culpabilité. Elle avait fait ce qui était juste. Elles pouvaient l'entourer, la prendre dans leurs griffes, qu'importe.

Elle ne regrettait rien.

Tout comme cet autre Oreste, poursuivi par les Érinyes comme son frère à elle, mais qui ne regrettait rien. Mais les mouches ne se fixèrent pas sur elle, après tout, elles avaient déjà une victime toute désignée, à détruire, dévorer.

Elle s'éloigna de lui.

« Dis-moi, ma sœur, qu'as-tu fait ?

- J'ai tué ma mère. Et Égisthe. J'ai provoqué leur mort. J'ai réduit ma ville en cendres. J'ai du sang sur les mains, affirma-t-elle. Je ne m'en vante pas, mais je ne regrette rien non plus. Et toi ? »

Oreste sourit.

« Moi aussi. Je les ai tués. Tout les deux. Et j'ai libéré ma ville de sa culpabilité.

- C'est pour cela qu'elles te suivent ?

- Oui. C'est mon fardeau, ce que je dois supporter, pour avoir osé délivrer ma ville.

- Regrettes-tu ? »

Elle avait peur. Peur qu'il dise oui, qu'il soit comme son frère, ou comme l'autre Électre. Peur qu'il n'assume pas.

Elle avait peur d'être toute seule, à nouveau, seule avec sa conscience.

« Absolument pas. J'ai fait ce que je devais faire, comme toi. »

Le sourire d'Électre s'effaça soudainement.

« Dis-moi… qu'est-il arrivé à ta ville ? Les habitants… sont-ils libres maintenant ? Maintenant que Clytemnestre et Égisthe sont morts… La tyrannie et le mensonge ne sont plus, alors… est-ce que les choses sont mieux désormais ? »

D'un seul coup, elle parut face à Oreste comme étant désespérément fragile, ne sachant plus vraiment quoi faire, et ayant besoin d'espoir.

Il la regarda alors avec une certaine tendresse et aussi une terrible lucidité.

« Non, répondit-il, incisif. Absolument pas. En fait, si je n'étais pas si sûr de la justesse de ce que j'ai fait, je pourrais presque penser que ce que j'ai fait n'a servi à rien.

- Pourquoi donc ? Demanda Électre, soudainement effarée.

- Parce que aucun habitant n'a accepté ce que j'ai fait, pas même ma propre sœur ! Ils m'ont tous rejeté. À cause de Jupiter, qui a ranimé leur culpabilité.

- Et la ville, maintenant ?

- Maintenant ? S'exclama Oreste avec une profonde amertume. Maintenant, ils se complaisent tous dans cette situation. Dans leur fichue culpabilité, même si j'ai essayé de la leur prendre, même si j'ai accepté leur fardeau, ces fichues mouches ! »

Électre eut un sourire atrocement douloureux, et peut-être aussi un peu cynique.

« Je dois admettre que je ne vaux guère mieux… Tant de gens sont morts dans cette terrible guerre… j'ai eu ma vengeance, oui, c'est vrai. Mais je dois avouer que je ne sais plus si cela me suffit. J'ai ma conscience, oui… mais je n'ai plus mon frère.

- T'a-t-il désavouée ?

- Les Érinyes le pourchassent lui aussi… Elles m'ont dit qu'elles allaient le rendre fou, qu'il finirait par regretter ce qu'ils… ce que nous avons fait, et qu'il se tuerait en me maudissant.

- Ma sœur me prend pour un monstre, lâcha enfin Oreste, dépité. Elle dit que tout est de ma faute, et elle… On dirait qu'elle a déjà oublié que c'est elle qui a voulu tout cela. Qu'elle m'a poussé à la vengeance.

- Je lui ai parlé. Elle ne supporte plus cela, pas vrai ? Elle ne supporte pas ce qu'elle a fait. Elle… je ne la blâme pas pour avoir reculé, mais… c'est ce qu'elle voulait, pas vrai ?

- Oui. Bien sûr ! Elle me l'a dit, elle en a rêvé pendant des années, mais…

- Mais ce n'était qu'un fantasme, alors, c'était encore facile pour elle de le supporter, alors que là… C'est trop réel pour elle. À mon avis, elle a fini par ne plus être cohérente, parce qu'elle… Tout d'abord, elle voulait la vengeance, et ensuite… elle a changé d'avis.

- Tout à fait. Ma sœur n'est pas la lâche de l'histoire, non, ceux-là, ce sont les habitants d'Argos, qui, pendant des années, n'ont rien dit, rien fait contre les meurtriers, et qui se sont laissés emportés par leur sentiment de culpabilité.

- Et toi, tu… tu as tout perdu, tu as renoncé à tout ce que tu avais, ce que tu aurais pu avoir.

- Et toi aussi ! Tu aurais pu te taire, accepter l'infamie, et tu as refusé de le faire ! »

Électre lui offrit un sourire presque joyeux.

« Tu n'as fait aucun compromis, ajouta-t-elle, tu n'as pas accepté les mensonges, tu n'as rien accepté ! Tu es resté ferme et fort. Tu es comme moi Oreste ! Tu es mon double. »

Et il y avait à la fois de la joie et de la douleur dans ses yeux, parce qu'elle avait compris quelque chose qu'Oreste lui aussi savait.

Cela ne changerait rien.

Puisqu'ils n'étaient pas dans la même histoire.

« Ce que nous avons fait ne servira à rien, pas vrai ? Reconnut enfin Électre après quelques secondes. Parce que… même si c'était ce qu'il fallait faire, ce qu'il était bien de faire, hé bien… qu'importe ?

- Que veux-tu dire ? »

Elle eut encore une fois un sourire triste.

« Nous sommes seuls, lâcha-t-elle. Et nous le serons toujours. Parce que nous sommes différents des autres.

- Et alors ? Nous avons la justice.

- Cela suffira-t-il jamais ? Je veux dire… je te comprends, et toi aussi, tu sais pourquoi j'ai fait ce que j'ai fait. Mais, les autres… ils ne comprendront jamais. Et ne me dit pas que tu t'en fiches, parce que ce serait faux. Nous sommes des parias, nous le serons toujours, et ce à cause de ce que nous avons fait.

- Je peux l'accepter. Mais, toi et moi, nous sommes les mêmes, ne pourrions-nous pas…

- Nous avons la même histoire, mais nous ne faisons pas partie d'une histoire semblable, Oreste. Jamais nous ne ferons partie de la même histoire, et tu le sais tout aussi bien que moi. »

Oreste répondit à son sourire, et acquiesça, comprenant encore une fois ce qu'elle voulait dire, et cela déchira le cœur d'Électre.

« Oui, tu as raison… Au revoir ma sœur.

- Au revoir mon frère. »