Une âme perdue erre à jamais dans les limbes. C'est ce qu'on lui avait dit. Marc songea alors que la personne qui lui avait dit ça s'était probablement fourré le doigt dans l'œil jusqu'à l'omoplate.
Marc n'avait jamais cru en Dieu. Mais parallèlement, l'idée qu'il n'y ait rien après la mort le révulsait, le remplissait de doutes affreux. Le vide n'avait duré que très peu de temps, Marc n'aurait pas su dire combien, il n'aurait d'ailleurs pas pu, la notion du temps n'existant pas ici. Ici… Où était-ce précisément ? Il n'en savait rien. Le néant absolu avait rapidement laissé place à une sorte de survol, où il ne pouvait pas voir son corps, sentir son sang couler dans ses veines, mais où il pouvait penser. D'ailleurs, il pouvait également voir, bien qu'il sut à ce moment, avec certitude, qu'il n'avait pas d'yeux. Et ce qu'il voyait… Ce qu'il voyait était pour lui l'essence même de l'horreur. Il voyait des gens. Des quantités de gens. Des personnes issues de toutes classes sociales. Mais ce n'était pas ça qui le répugnait, même si dans sa vie antérieure la seule vue d'un bourgeois en voiture de luxe le mettait hors de ses gonds ; non, ce qui le secouait, c'était de voir l'état dans lequel ces gens se trouvaient. Ils surnageaient dans une boue épaisse, les yeux révulsés par l'horreur d'une deuxième mort proche, désirée, inaccessible. Se débattant sans conviction, hésitant entre les perspectives peu attrayantes d'une mort horrifiante, noyés dans la fange, mais source d'une hypothétique libération, et continuer à se battre, mais sans but réel.
Par la suite, Marc poursuivit son périple, évitant le plus possible de regarder la misère qu'il surplombait. En dehors de ces hommes et femmes reclus dans la boue, rien ne venait égayer ce paysage d'une stérilité à rendre un claustrophobe fou. Du noir, que du noir. D'ailleurs, le fait que Marc puisse définir cette couleur lui fit comprendre qu'il n'était plus dans le néant. Le néant n'avait pas de couleur, il était indéfinissable.
Alors qu'il commençait à se demander où se dirigeait-il, Marc aperçut une tache bleue dans ce noir absolu. Instinctivement, il s'y dirigea, comme attiré par un phare dans la nuit. En effet, il se sentait tanguer, comme s'il était le pantin d'une trame mouvante, puissante, universelle. Marc se dit alors qu'il aurait dû avoir des émotions terribles après ce qui lui était arrivé, et que seul un vague étonnement, une surprise de façade, l'avait traversé lors de son périple. Même les hommes de boue ne l'avaient pas vraiment marqué.
Il lui manquait le cœur, l'adrénaline des sentiments humains, pour réagir. Il ne le pouvait pas.
Alors qu'il était petit, et que ces camarades de classe le tracassaient, Marc avait commencé à voir toutes les choses autour de lui de façon floue et désordonnée, comme si il appartenait à un autre monde. Cette état d'esprit lui permettait de voir les coups, les insultes autrement, où même de ne pas les voir du tout. Mais ça ne dura pas. Il grandit, et tous le dédaignaient à cause de son refus de voir les choses. Alors Marc réfléchit et sortit de son mutisme protecteur. Il redécouvrit le monde, comme une bouffée d'air frais. Tout était plus net, et il avait l'impression de s'entendre bien avec tout le monde. Mais ce bonheur ne dura pas, lui non plus. Plus tard ce fut la société qui l'agressa. Il tomba alors dans une sorte de dépression où il abandonna tout. Quelquefois même il désira la mort, mais sans avoir le courage de passer à l'acte.
Maintenant, il ressentait cette même annihilation indifférente des sentiments, mais jamais il ne l'avait autant désirée et rejetée à la fois.
Ce fut à ce moment précis qu'il aperçut la trame. Jusqu'à maintenant il l'avait ressentie, mais, à la proche de la tache bleutée, elle se concrétisa devant son regard indifférent : il s'agissait en fait d'une sorte de quadrillage tapissant la surface sur laquelle il évoluait, et qui le séparait de la fange. Cette grille était faite de traits bleus, précis, se coupant à angles droits, mais étant courbes par endroits, à la manière d'un relevé topographique.
La Trame n'apparaissait que par endroits, révélée par le halo vacillant de la tache, comme de l'encre de citron par la flamme d'une bougie.
Marc s'approcha alors, fasciné par cette tache. A son approche, il s'aperçut qu'il s'agissait d'une porte. Non pas pourvue d'une poignée, mais dont le panneau semblait battre au vent d'un monde extérieur à celui-ci… Marc hésitait. Il remarqua alors des lettres d'or, surimpressions sur cette porte mystérieuse. Elles indiquaient : Unreal Tournament.
Marc décida alors que rien ne pouvait être plus irréel que ce qu'il vivait à l'heure actuelle, et d'un geste déterminé, poussa le portail.
