Hunting the coyote
Titre : Hunting the coyote
Chapitre : 02, « So far away from his dreams » (« Si loin de ses rêves »)
Auteur : Katel Belacqua
Fandom : Gundam Wing
Persos et Pairing : Heero, Odin, brève apparition de quelqu'un qui ne vous est pas inconnu. Promis, ça change bientôt.
Rating : T.
Genres : UA, vie quotidienne, scène de chasse, suspense.
Disclaimer : Gundam Wing manga à Koichi Tokita. Gundam Wing anime à Masashi Ikeda et au studio Sunrise. "Gundam" à Yoshiyuki Tomino et Hajime Yadate.
L'idée de départ du texte vient du "Chant triste du coyote" de Mel Ellis. Seuls quelques éléments ont été conservés, le reste a été transformé à la sauce Gundam et fanficesque.
Nombre de mots : 4 109 mots.
Notes globales sur le texte : - La soundtrack n'est, évidemment, qu'une indication. Ce ne sont pas des chansons qui m'ont inspirée ou que j'ai écoutées en écrivant, plutôt des chansons qui correspondent à l'ambiance du chapitre en question. Pour ceux qui veulent, j'ai les chansons, je peux les envoyer par mail !
- Aucun humain ou animal n'a été maltraité durant l'écriture de ce texte. Sauf l'auteur et Gugus, ordinateur portable de son état.
- Les idées évoquées dans le texte n'impliquent que les personnages, bien évidemment. Ca fait partie de l'histoire, rien de plus. Pas la peine de partir dans un débat pro-chasse, anti-chasse, ce n'est ni le lieu ni mon intention ni ce que j'espère vous faire retenir de cette histoire.
- Texte écrit durant le Nano 2009, sur une ébauche préexistante depuis quelques années.
Chapitre 2 - So far away from his dreams
Soundtrack : Weird Al Yankovic - White and nerdy
Les mois passèrent. Heero s'efforça d'avoir les meilleures notes possibles à l'école afin de se constituer un dossier solide, dossier qu'il pourrait présenter à quelques grandes universités. Il ne l'avait surtout pas dit à son père, mais il visait la "Massachusetts Institute of Technology". La meilleure université, à ses yeux. Une université prestigieuse, qui lui apporterait l'enseignement dont il estimait avoir besoin. De plus, elle était reconnue mondialement, cela lui ouvrirait bien des portes.
En revanche, le « mais » était énorme. Les frais de scolarité. Ils correspondaient largement à la réputation de l'université. Près de trente-six mille cinq cents dollars (1). Et ce n'était que pour la scolarité. Pour se loger sur le campus, il fallait compter sur environ onze mille dollars (1). Quant aux livres et dépenses personnelles, il devait tabler dans les trois mille dollars (1). Donc cinquante mille dollars en tout. Une fortune, pour ainsi dire. Ce n'était pas une université connue pour rien.
Heero possédait déjà quinze mille dollars sur son compte. Il pouvait espérer en obtenir tout autant de sa mère, avec qui il avait gardé contact. Il était fils unique, elle avait un nouveau compagnon mais pas d'enfant, elle pourrait sans doute l'aider. Après tout, elle n'avait pas divorcé avec lui. Cela faisait donc pas loin de trente mille dollars. Il en manquait encore vingt mille. Où les trouver ? Son père, il ne fallait sans doute pas y compter. Il était opposé à voir son fils se lancer dans le domaine de l'informatique, alors quand Heero lui annoncerait qu'il tentait d'entrer au MIT, Peter allait lui rire au nez. Et refuser net de lui financer quoi que ce soit.
Pour les mois de juin, juillet et août, il trouverait peut-être un travail en ville. Livreur de journaux, commis dans une superette, professeur à domicile pour des collégiens ou des lycéens… Il était prêt à tout tenter. Et le soir, il irait chasser le coyote dans la forêt, profitant de leur activité nocturne. S'il avait du courage, il pourrait même y passer une partie de la nuit. Quand il était lancé sur une piste, ce n'était pas pour rebrousser chemin sans sa proie. Il tenait d'autant plus à abattre le coyote que c'était sa vie qui était en jeu. D'accord, il exagérait un peu, mais c'était presque comme cela qu'il voyait les choses. Heero était capable de supporter la fatigue et le surmenage sans peine si l'enjeu en valait la chandelle. La chandelle était son avenir. Cela valait tous les sacrifices du monde. Au moins.
Odin l'aidait aussi, à sa manière. Il lui indiquait les endroits où il avait repéré des groupes de coyote, lui faisait remarquer les terriers quand il leur arrivait de chasser ensemble. Lui-même ne débusquait pas le coyote. Il préférait les animaux plus petits, qui se glissaient dans les buissons pour fuir. Les lapins, par exemple. Il les préparait en civets et en faisait son repas. Techniquement, il n'avait pas besoin de ça pour vivre, il pouvait tout aussi bien acheter le gibier chez un boucher ou au supermarché, mais quelle aurait été la finalité d'une telle chose ? Il avait la fierté de manger ce qu'il avait attrapé lui-même. Comme s'il cuisinait le contenu de son potager.
Cependant, pour obtenir vingt mille dollars, il faudrait tuer deux cents coyotes. Plus encore, s'il s'agissait de petits. Un chiffre énorme, impossible. A moins de trouver une réserve, un endroit secret où ils se réunissaient tous les soirs de pleine lune et où ils se laisseraient faire sans mouvement de panique dès que le premier coup de feu retentirait. Un beau rêve, totalement irréalisable. Et Heero n'était pas bien sûr d'apprécier faire une telle chose. Ce serait comme si on le forçait à leur tirer dessus. Le plaisir de chasser avait commencé à s'estomper depuis que c'était quasiment devenu une nécessité. Il avait l'impression d'être obligé de faire quelque chose, de ne plus avoir son libre arbitre. Il aimait la forêt, avait toujours apprécié s'y promener pour se vider la tête et échapper à la pression familiale. Sous le feuillage des arbres, il se sentait bien.
Mais en aucun cas la forêt ne faisait partie de son futur. Il ne se voyait pas devenir garde forestier, ranger (2), écologiste, un métier quelconque en rapport avec le milieu sylvicole. Il l'aimait comme un décor, comme un tout. Il ne ressentait pas le besoin de l'aider, elle se protégeait déjà suffisamment bien toute seule.
En revanche, l'informatique… Ca évoluait, ça bougeait, il se créait des problèmes qu'il fallait résoudre… Voilà ce qui l'attirait davantage !
- Si tu y vas avec la rage au cœur, tu ne vas rien attraper, tu le sais, ça, gamin ?
Heero ralentit suffisamment l'allure pour rester à la hauteur de Odin. Son visage maussade parlait pour lui. Il avait peut-être calmé ses pas mais n'en pensait pas moins. Il lui était impossible de se calmer si rapidement. Il avait besoin de bien plus de temps. Mais Odin n'avait pas tort : si Heero faisait trop de bruit, il y avait peu de chance qu'il croise quelque chose dans la quiétude des bois, et cela ne ferait que repousser le moment où il aurait rassemblé tout l'argent nécessaire.
- Continue avec cette attitude-là et le gibier va te fuir. Tu vas finir par lui faire peur, plaisanta l'ancien militaire.
Heero lui jeta en coin un regard noir, mais ne répondit pas oralement. Il appréciait le quarantenaire, même si parfois il lui tapait un peu sur les nerfs en se moquant de lui. De son côté, il était également capable de se montrer si exécrable que l'adulte était obligé de le remettre à sa place.
Par moments, Heero en venait à se demander s'il ne devrait pas s'engager dans l'armée. Il n'aurait pas à donner une somme exorbitante pour y entrer, serait formé sur place, et finirait même par être payé quand il signerait après la formation. Une solution idéale, qui réjouirait certainement son père, fervent patriote.
Seulement voilà, l'adolescent n'était pas certain de se faire à la vie militaire. Tant de règles, tant d'ordres, tant de discipline… Heero avait déjà une carrure sportive et n'était pas le dernier à donner un coup de poing, sans pour autant être d'un caractère bagarreur. Mais il n'aimait pas faire partie d'une troupe et être obligé de se plier à un même règlement. Il valait mieux que ça, ou du moins il aimait à le croire. Tout était question de volonté. Et il ne voulait pas voir la sienne, de volonté, être bridé par une discipline à laquelle il n'adhérait pas totalement.
Un autre détail le retenait également de s'engager dans l'armée. Odin était sorti marqué psychologiquement des guerres auxquelles il avait participé, notamment la guerre du Golfe et l'intervention armée en Afghanistan. Il en parlait très peu, ce qui était signe chez lui d'un profond malaise. Mais Heero le voyait bien serrer les mâchoires à chaque fois que les informations évoquaient le Proche Orient. Tous les militaires devaient-ils donc perdre une partie de leur âme au profit d'une cause qui les dépassait ? Car bon nombre d'entre eux étaient revenus fervents pacifistes, farouchement opposés à la guerre qui faisait de ses participants les premières victimes…
- Pourquoi on chasse ? lança soudain Heero.
Odin s'arrêta, l'obligeant à faire de même. Ses yeux marron (3) le sondèrent en profondeur, cherchant à comprendre ce qui se passait dans la tête de ce drôle d'adolescent.
- Pour que tu ais assez d'argent pour aller à l'université. Enfin, je crois que c'est l'idée, maintenant, non ? Et si tu parles d'avant, ce devait être parce que tu avais de l'énergie à revendre et qu'il valait mieux te trouver une victime officiellement reconnue.
Les sourcils de l'adolescent brun se froncèrent si fort qu'ils se rejoignirent presque.
- Je ne parle pas de nous. Ni de maintenant. Je parle de tout le monde. Pourquoi chasse-t-on ? L'élevage devrait suffire à nous nourrir, non ?
Soupir de l'adulte.
- On chasse parce que les bêtes n'ont aucun sens de la conservation et se reproduisent dès qu'elles le peuvent. Donc trop. On chasse parce qu'elles ne comprennent pas qu'elles empiètent sur le territoire des uns et des autres et que c'est dangereux pour la flore. Parce qu'elles ne pensent qu'à leur survie tandis que nous, les êtres humains, on pense au futur. Pour elles, il n'y a pas de « demain », juste une succession d' « aujourd'hui » et de « maintenant ». Mais tu as déjà dû le remarquer, ça, non ? Nous sommes les seuls dotés d'une âme, d'un esprit, et que nous pensons avant tout à nos semblables.
- J'ai déjà vu une renarde qui avait la patte prise dans un piège et qui l'a rongée pour s'échapper, répliqua Heero. Pour aller nourrir ses petits.
- Une bonne mère. Mais qui ne vivra pas longtemps à trois pattes. C'est la loi de la nature. Les faibles doivent laisser la place aux plus forts.
Heero reprit la marche sans un mot. Il était pensif. Il avait beau commencer à connaître le comportement des animaux, il arrivait des moments où ils le surprenaient par leur humanité. Etaient-ils si différents les uns des autres ? Les animaux communiquaient entre eux, possédaient un système de hiérarchie, étaient capables d'exprimer de l'amour, de l'affection aux leurs… Ils ne chassaient que pour vivre, eux. Parce qu'ils n'avaient pas d'autre choix s'ils voulaient survivre. La faim les poussait dans leurs derniers retranchements, ils en venaient même à s'approcher des habitations, voire des hommes, quand ils ne trouvaient pas de proie. Mais c'était une décision en désespoir de cause, car elle impliquait bien des dangers. La mort, dans le pire des cas.
Néanmoins, Heero ne risquait pas la mort si d'aventure il rentrait sans avoir débusqué le moindre coyote. Au pire, il trouverait un autre moyen pour récolter assez d'argent afin d'entrer au MIT. Ce n'était pas comme s'il allait mourir de faim ou être viré de chez lui. Il ne mettait pas sa vie en jeu, lui. Et s'il devait revoir ses rêves à la baisse, il pourrait faire autre chose que le MIT. Il y avait bien le"Mid-State Technical College", à Wisconsin Rapids (4)… Même s'il ne se sentait pas plus que ça attiré par les enseignements qui y étaient proposés et qu'il y retrouverait exactement les mêmes têtes qu'il venait de quitter au lycée. Rien que cette pensée lui donnait envie de changer de pays.
Comprenant que le gamin avait besoin d'être seul un moment, Odin prétendit avoir à faire dans un autre coin de la forêt. Heero se regarda s'éloigner dans les bosquets jusqu'à ce que la haute carrure disparaisse totalement. Le froid était vif pour ce mois de mars, chaque respiration produisait un petit nuage de vapeur, mais il n'avait pas neigé depuis décembre. C'était à la fois un avantage et un inconvénient : avantage parce que la neige rendait toute progression difficile, et que l'adolescent avait eu bien des fois envie de retourner chez lui quitte à abandonner sa traque tant il était trempé et frigorifié, et inconvénient car les coyotes laissaient des traces bien distinctes sur la neige blanche. Rien de plus facile que de suivre les pas jusqu'à la tanière ou à l'endroit où ils se réchauffaient au soleil.
Le silence qui enveloppa Heero quand Odin fut véritablement loin lui parut soudain inquiétant. Il était habitué, pourtant. Mais après avoir eu de la compagnie, l'absence de sons, de voix, était propice à toutes les angoisses. Combien d'animaux le guettaient, du fond de leur cachette ? Combien de chasseurs étaient, comme lui, de sortie aujourd'hui ? Il ne fallait pas se faire prendre par une balle perdue. Heero portait des bandes réfléchissantes sur sa veste molletonnée, mais était-ce suffisant ? On racontait que parfois, les accidents de chasse étaient des vengeances personnelles déguisées en tirs maladroits. Heero ne se connaissait pas d'ennemi, n'était pas encore assez vieux pour en avoir sans doute, mais sait-on jamais. Odin lui avait souvent répété qu'il valait mieux se méfier de ses amis que de ses ennemis. Les coups en traître, dans le dos, étaient les pires. Et il parlait d'expérience.
Pour pallier à cette étrange appréhension qui grimpait progressivement en lui, l'adolescent se mit en marche. Il leva quelques lièvres, qu'il décida ne pas tuer, croisa une biche qui s'enfuit précipitamment… Quelques oiseaux s'envolèrent sur son passage. Les volatiles ne l'intéressaient pas : c'était des proies relativement faciles à abattre, mais après, les retrouver pouvait prendre des heures. Il suffisait qu'elles tombent dans un buisson, qu'un animal profite de l'aubaine pour les voler, et on perdait un temps précieux à tenter de retrouver une proie qui était certainement perdue à jamais.
L'heure tournait. Il n'avait encore rien attrapé, cela commençait à l'énerver au plus haut point. Il ne pouvait pas se permettre de perdre une journée. Il ne lui restait plus beaucoup de mois pour mettre de côté l'argent des frais de scolarité. Si jamais il était pris grâce à son dossier. Il l'avait envoyé, sa candidature avait été appuyée par des lettres de recommandation de plusieurs professeurs, il n'avait plus qu'à attendre. Mais il n'aimait pas attendre. Ce type d'attente, en tout cas. Rester immobile des heures pour guetter une proie, il en était capable. Il attendait assis sur une souche, accroupi derrière un buisson, ou même debout contre un arbre. Pour ce qui était de la réponse du MIT, en revanche, il n'y avait rien qu'il puisse faire et il n'était même pas assuré du résultat. Ce pouvait être une réponse positive, qui lui ouvrirait les portes d'un avenir qu'il espérait réussi et sans nuage, comme ce pouvait être un refus. Il avait essayé plusieurs fois de se convaincre qu'il ne fallait pas trop se laisser démoraliser si c'était le cas. Il ne serait pas le premier ni le dernier qui ne pourrait pas accéder à l'université de son choix. Le tout était de s'accrocher à son rêve et de ne surtout pas lâcher.
Enfin Heero finit par remarquer des empreintes de pas sur la terre meuble. Il s'agenouilla et les examina avec attention.
- Des coyotes…
C'était un adulte, sans aucun doute possible. Tant mieux, ça rapportait plus. Le chasseur vérifia les cartouches de son fusil avant de se mettre en route. Il lui fallut une vingtaine de minutes pour arriver près d'un groupe de bosquets. La terre avait été martelée à plusieurs endroits, il semblait y avoir plus d'un adulte qui se servait du nid. Il arrivait que, parfois, au lieu de vivre en couple, les coyotes formaient un petit groupe afin d'optimiser leurs chances d'attraper une proie. S'il y avait bien plusieurs adultes, alors c'était son jour de chance et il avait eu raison de persévérer. La journée se terminerait bien.
Se camouflant dans un buisson, le fusil au ras du sol, bien calé contre son épaule, Heero se mit en position. Qu'ils soient dedans ou en chasse, les coyotes finiraient par revenir. A moins que l'homme ou un autre animal n'ait laissé son odeur dans sa tanière, ils retournaient là où ils avaient leurs habitudes. Très avantageux pour les chasseurs, ce détail. A force de patience, on obtenait la majeure partie du temps dédommagement pour l'attente.
Il resta là un long moment. Une heure, peut-être deux. Il n'osait pas regarder sa montre de peur de faire le mouvement de trop, celui qui avertirait les animaux qu'il y avait quelqu'un au-dehors qui les attendait. La chasse n'était définitivement pas une activité pour les impatients ou ceux qui ne tenaient pas en place.
Un museau pointa de sous le feuillage. Heero bloqua sa respiration. Enfin. Ils arrivaient. Il attendrait le moment propice pour tirer, sinon il allait faire fuir les autres à cause de la détonation. Quand ils seraient tous en vue, et qu'il aurait un angle de tir qui lui permettrait de faire feu rapidement et de recharger aussi souvent qu'il le fallait, il déclencherait les hostilités. Il était déterminé à ramener ces peaux de coyote et à toucher sa prime.
Le coyote renifla plusieurs fois, humant les odeurs de la forêt. Avait-il senti l'homme ? Peut-être, car il demeura immobile si longtemps que Heero se demanda s'il allait jamais bouger. Puis la tête apparut en entier. C'était effectivement un adulte, reconnaissable à son museau étroit et allongé et à ses oreilles en forme de triangle. Les chiots ressemblaient à des fennecs avec leurs oreilles disproportionnées, tandis que leurs aînés pouvaient être confondus avec des loups. Sauf que leur pelage était fauve, non gris.
L'animal avança de quelques pas prudents, les sens aux aguets, mais davantage en confiance. Les feuilles bruissèrent, forçant l'adolescent à se concentrer. Il ne fallait pas relâcher sa prise sur la carabine, sinon il ne serait pas suffisamment précis ni rapide, et raterait son coup. Tendu à l'extrême, il lui sembla percevoir de petits sons. Il dut tendre l'oreille et bloquer totalement sa respiration pour entendre mieux. Des gémissements. Il y avait des bébés dans la tanière.
Mince. Heero avait pour principe de ne pas tuer les chiots qui venaient de naître. Or, en mars, on commençait la période de mise à bas. En effet, de janvier à mars, c'était la époque de l'accouplement. La gestation durait soixante jours environ. Ceux-là n'avaient pas traîné. Et si Heero tuait les parents, il condamnait les petits à une mort certaine. Même son avenir ne méritait pas une telle chose. Il avait des principes. Il ne tuait que lorsque les petits devenaient autonomes. Sinon, il n'y aurait bientôt plus de coyote dans les environs.
L'adolescent enleva son doigt de la gâchette. Il le savait déjà, il ne tirerait pas. Dommage, il perdait sans doute une belle prime. En échange, il aurait la conscience tranquille en se disant qu'il avait fait une bonne action. Pour combien de temps ? Tous les chasseurs n'avaient pas sa morale.
Pourtant, il ne partit pas de suite. Un pressentiment le retint sur place. Peut-être espérait-il voir apparaître plusieurs adultes, ce qui lui ôterait tout état d'âme. Il épargnerait la mère, reconnaissable à ses mamelles gonflées, et pourrait tuer les autres.
A nouveau, le buisson remua. Mais à sa grande surprise, une paire de bottes apparut dans son champ de vision. Bottes qui se prolongeaient par des jambes, au nombre de deux, définitivement humaines, puis une tunique de peaux. Et un renflement au niveau du torse qui lui indiqua que l'être des bois était une fille.
Elle se releva, ayant dû être pliée pour entrer dans la grotte où les coyotes avaient fondé leur foyer, et étira ses membres. Un rayon de soleil tardif mais opportun joua avec ses cheveux, leur donnant des reflets dorés. Ils cascadaient sur ses épaules, libres, ébouriffés, sauvages. Elle avait tout d'une fée ou d'un elfe des bois. Et avec son habit de peaux, elle ressemblait à un coyote sur pattes. On aurait dit qu'elle avait été adoptée par la famille de coyotes. D'ailleurs, un deuxième adulte arriva derrière et donna des coups de museau dans la main de la sauvageonne, qui se baissa pour lui donner une caresse. Ensuite, le second coyote disparut dans le feuillage, laissant aux deux autres le soin de chasser et de lui apporter à manger tandis qu'elle nourrissait ses petits.
Heero ne les vit même pas s'éloigner tant il se posait de question. Il fallut qu'un corbeau s'ébroue sur la branche d'un arbre tout proche pour qu'il sorte enfin de sa transe. Il sursauta, réalisa que la singulière famille avait disparu, et se redressa. L'oiseau, prenant peur, s'envola avec bruit. L'adolescent passa une main fatiguée sur son visage et remit la sécurité de son arme. Il ne tenait pas à provoquer un accident en se montrant trop distrait. La chasse était définitivement terminée pour la journée. Il serait incapable d'abattre le moindre animal sans avoir en tête cette apparition ahurissante.
Elle lui rappelait un mélange de Pocahontas et de Mowgli. Pocahontas pour le côté américain, sauvage, naturel. Mowgli parce qu'il avait été, lui aussi, recueilli par des bêtes sauvages. Etait-elle réellement orpheline, élevée par les coyotes ? Une enfant sauvage ? Un être qui avait grandi éloigné de la civilisation, ne communicant pas avec les humains, pourtant ses semblables ? A cette époque ? Et en ces lieux ? Cela paraissait tout bonnement incroyable… Mais il avait vu ce qu'il avait vu, il n'y avait aucun doute à avoir là-dessus. Les coyotes la traitaient comme une égale, comme l'une des leurs. La mère, qui aurait dû être d'une extrême nervosité en raison de sa portée toute jeune, l'acceptait comme si c'était la chose la plus naturelle au monde.
La réelle question était : comment ne pas l'avoir trouvée plus tôt ? Voilà des années qu'il parcourait ces bois. Même s'ils étaient vastes et que s'y repérer avec exactitude était quasiment impossible, il aurait déjà dû la voir. Il aurait dû croiser la route de cette fille des bois au moins une fois. La rater aurait été impensable. Ou alors elle ne venait pas d'ici ? Il était possible que les coyotes voyagent beaucoup pour fonder leur foyer, parfois à cent cinquante kilomètres de celui de leurs parents. Ils auraient naturellement emmené la fille avec eux…
Soudain, Heero se demanda comment cela était possible qu'elle soit avec des coyotes. Les coyotes ne vivaient en moyenne que quatre ans. Elle en avait largement plus de quatorze. Peut-être quinze ou seize ans, voire dix-sept, comme lui. A moins qu'elle n'ait vu défiler plusieurs générations… Si ça avait été le cas, elle avait dû être triste de voir partir plusieurs des membres de sa famille, se dit Heero.
Il rentra de sa chasse non pas morose parce qu'elle avait été infructueuse, mais méditatif. Il n'arrêtait pas de ressasser les mêmes pensées. Avant, il aurait dit que ce genre d'aventure n'arrivait qu'aux autres. Mais cela venait de lui arriver bel et bien. Il n'avait pas rêvé. Tout au long de l'apparition, il avait senti le bois dur et le métal glacé de sa carabine entre ses mains, il avait touché des doigts la terre et l'herbe rare, il avait eu dans le nez toutes les odeurs familières de la forêt. Et s'il n'avait rien entendu, c'était certainement parce qu'il avait l'esprit ailleurs. La vision avait été si surprenante qu'elle l'avait totalement déstabilisé.
Dès qu'il le put, le lendemain, il alla faire des recherches à la bibliothèque du lycée. Il eut du mal à trouver des informations sur des enfants qui auraient été recueillis par des animaux, ces cas n'étaient pas légions. Mais il finit par dénicher quelques livres intéressants. Il réalisa que c'était possible que des êtres humains soient élevés hors de la civilisation, même maintenant. La plupart du temps, il s'agissait de bébés abandonnés par leurs parents, que des bêtes sauvages prenaient sous leur aile pratiquement par hasard. Mais dans la majeure partie des cas observés, les enfants, une fois découverts et ramenés dans la société, ne s'étaient pas adaptés. Au contraire, ils avaient dépéri, souffrant parfois de graves maladies, que la nature leur avait précédemment fait échapper (5).
Cela ne retirait en rien l'envie de Heero de tirer cette fille de là. Il en avait le pouvoir, puisqu'il savait où elle se terrait. Personne ne devait être à ce point retirée de la civilisation. Elle n'était pas parfaite, certes, mais elle avait ses avantages. Sinon, cette sauvageonne ne vivrait pas longtemps. Il suffisait d'une égratignure pour que ça s'infecte et que ce soit fatal. Les bois regorgeaient de dangers les plus divers, et bien des animaux mouraient de blessures qu'ils s'étaient infligés par leur propre maladresse. Une épine de ronce, une mauvaise chute, une baie qui contenait en réalité du poison… La forêt était loin d'être le lieu paradisiaque que décrivaient les Hommes.
Oui, Heero était déterminé à sortir ce drôle d'elfe de sa pauvreté intellectuelle. Il lui apprendrait tout ce qu'elle devrait savoir pour être à sa place dans le monde, même s'il fallait peut-être commencer par les bases, à savoir l'alphabet, le langage. Il prenait déjà des notes, cherchait des ouvrages qui traitaient de l'enseignement… Le travail qui s'annonçait paraissait énorme, presque insurmontable. Il aurait besoin de mois, d'années, pour que la fille s'adapte complètement. Et il tenait à faire ça en douceur, en prenant son temps, vu que tous les autres « enfants sauvages » semblaient avoir été choqués par un changement trop soudain de milieu. Il apprendrait des erreurs des autres et la tirerait de là.
Pour un jour, il en oublia même la "Massachusetts Institute of Technology", ses futures études, la chasse et les coyotes. Et pourtant, Dieu savait que ce projet-là lui tenait à cœur.
A suivre dans le chapitre 3
(publication le lundi 18 janvier)
Notes de lecture :
(1) : Données prises sur le site Internet de la MIT. Très exactement, pour l'année 2008-2009, 36 390 $ (25 098 €) pour les frais de scolarité, 10 860 $ (7 491 €) pour le logement, 2 850 $ (1 966 €) pour les fournitures. Ca fait envie, hein… ? Il y a quand même eu 13 396 candidats pour la première année, 1 589 acceptés (11,9 %) et 1 051 élèves véritablement pris.
(2) : Garde forestier américain, mais les tâches ne sont pas tout à fait les mêmes que ce que mettent les Européens derrière. Par exemple, tout le côté « luttons contre le feu pour préserver nos belles forêts ». La notion de "ranger" apparaît après un grand incendie en 1899 qui détruit 80 000 acres (320 km²) du "Adirondack Park".
(3) : J'ai vu quelques illustrations en couleur qui montrait que Odin aurait les yeux bleus… Pour ma part, à peine influencée par Riza Hawkeye du manga Fullmetal Alchemist, je penche pour le marron.
(4) : Wisconsin Rapid est une ville et également le siège du comté de Wood (l'équivalent du chef-lieu, en gros).
(5) : De nombreux cas d'enfants sauvages ont été observés depuis le XVIIe siècle, même si certaines affaires remontent au XIVe siècle, et je suis presque certaine qu'il en existe encore. Tous ces enfants n'ont pas été élevés par des animaux, et tous non plus ne sont pas morts prématurément : Peter, l'enfant sauvage de Hanovre (découvert en 1724 à l'âge de 13 ans) a ainsi vécu 68 ans. En revanche, deux filles louves trouvées à Midnapore en 1920, Amala (2 ans) et Kamala (8 ans) sont mortes rapidement : Amala meurt en 1921, Kamala en 1929, curieusement du même mal, néphrite et œdème généralisé… Le cas le plus célèbre d'enfant sauvage reste « Victor, l'enfant sauvage de l'Aveyron », retranscrit en film par François Truffaut (L'Enfant sauvage). Les informations ci-dessus et l'idée spécifique de l'incursion de "l'enfant sauvage" dans ce texte viennent du livre de Lucien Malson, Les Enfants sauvages.
