Bonsoir à tous ! C'est exceptionnel, et croyez bien que j'en suis moi-même surprise, mais voici déjà, très peu de temps après le premier chapitre, le deuxième chapitre de cette fanfiction. J'ai énormément écris en peu de temps, et j'ai même un peu d'avance. Toutefois, à cause des examens qui approchent, je préfère poster le troisième chapitre dans quelques semaines. J'espère que ce chapitre vous plaira. Je tiens à préciser que même si les éléments du canon se rejoignent, les caractères et la dynamique entre Matt et Mello sont différents.

Enfin, si jamais vous désirez me poser une question sur mes fanfictions, n'hésitez pas à me les poser sur mon compte Formspring, que vous pouvez trouver sur mon profil. J'y répondrai le plus rapidement possible.

Je vous souhaite une bonne lecture.

The Smithcatchers

II

I stole, and then I lied

Matt ne comprenait pas les gens qui s'extasiaient sur l'intelligence, écarquillaient de grands yeux émerveillés face aux surdoués, restaient bouchée bée devant des thèses écrites par des préadolescents qui ne devaient même savoir à quoi ressemblait exactement une fille sous sa jupe. Il ne s'agissait pas d'une réelle intelligence, ni même d'un cerveau plus gros que les autres, ou des connections plus nombreuses entre chaque neurone. Tout était juste une question de logique, de rangement dans les tiroirs. Des évènements et des enchaînements étaient reliés, et tout venait naturellement. Il n'y avait pas de chose abstraite dans la logique, c'était le point A au point B et il n'y avait jamais de vrai piège. Les gens qui en voyaient n'avaient pas assez de logique, tout simplement.

Installé à son volant, la gorge serrée, Matt lança un coup d'œil dans le rétroviseur. Le garçon était recroquevillé sur la banquette arrière, protégé de quelques chemises en guise de couvertures. Matt avait humidifié une de ses écharpes et l'avait enroulée prudemment sur le cou et le visage brûlés, en espérant que cela apaiserait un temps la chair qui était toujours aussi chaude. Le garçon n'avait pas bougé, pas émit un seul son. On avait l'impression qu'il était en veille, comme une machine. Matt avait pris son pouls ; irrégulier à tendance lente. Il avait besoin de soins au plus vite. Matt contempla ses habits, remonta à ses bras nus, puis la croix qu'il portait autour du cou. Elle avait également souffert d'une légère brûlure mais rien de très inquiétant surtout quand on voyait la tête de son propriétaire.

- Bordel, je fais quoi maintenant ? maugréa Matt, ne se gênant pas pour parler tout seul.

Il avait baissé la fenêtre de sa portière et délaissant le volant avait commencé à fumer la tête vers l'extérieur. L'air froid de la nuit l'apaisa un court instant et lui remit les idées en place. Vingt minutes s'étaient écoulées depuis qu'il avait retrouvé ce type sur la route, dix depuis qu'il l'avait porté et mis dans la voiture. Il était déjà deux heures du matin, et Matt se trouvait à une centaine de kilomètres de Los Angeles.

Le garçon n'avait pas de papiers –et de toutes façons ils auraient très bien pu brûler, Matt n'était déjà plus à une emmerde près-, et vu ses vêtements n'était pas du genre à se rendre docilement à l'hôpital le plus proche. Il refuserait même l'idée. Trop dangereux pour lui, peut-être ? Pensif, Matt envoya le mégot d'une pichenette. La lueur rouge décrivit une courbe puis retomba sur la route, s'éteignant brusquement. Il pouvait toujours trouver un endroit pour le poser, puis retourner acheter ce dont il avait besoin. Il s'était suffisamment intéressé à la composition des drogues pour connaître ce qui pouvait calmer les douleurs. De la morphine d'abord. Ensuite il aviserait avec d'autres antidouleurs, voire peut-être des mélanges de sa composition.

Porté par un nouvel élan, il posa son ordinateur sur les genoux et alla sur les chatrooms. Deaddy était connecté. Parfait. Il était très doué pour trouver des plans de dernière minute et savait en général très bien aider Matt lorsque ce dernier avait un problème.

Kidd : Deaddy help

Deaddy : quoi ?

Kidd : j'ai besoin d'un endroit abandonné dans les environs de Los Angeles. Un endroit sûr qui risque pas de se casser la gueule.

Deaddy : t'es où exactement ?

Kidd : sur une petite route à 100 kms de LA besoin très vite

Deaddy : pourquoi t'es si pressé ?

Kidd : si ça continue je vais avoir un cadavre dans ma bagnole. Enfin pas la mienne mais bon t'as pigé.

Deaddy : qu'est-ce t'as foutu encore toi ?

Kidd : peux pas t'en parler plus j'ai vraiment besoin d'aide.

Deaddy : donne moi vingt minutes et reste connecté

Matt reposa l'ordinateur portable sur le siège du mort mais trop fébrile, décida de faire une partie de jeux vidéo sur sa toute nouvelle PSP, attentif à la respiration du blessé derrière lui. Il lui restait encore un peu d'eau pour humidifier l'écharpe. Il était tellement nerveux qu'il perdit très vite sa première partie aussi décida-t-il de faire de quelque chose de constructif en attendant. Il envoya un mail à Jay le prévenant qu'il rentrerait plus tard que prévu, mais qu'il avait les moyens d'envoyer la mallette de Karl avant de lire la réponse du député Milligan à sa demande de quarante mille dollars. Le député acceptait. Dans une autre situation, Matt aurait presque été content de la nouvelle. Coincé dans une voiture déglinguée, sur une route déserte avec un brûlé sur la banquette arrière, il n'eut qu'un faible rictus.

Deaddy lui envoya un signal. Le cœur battant à tout rompre, Matt répondit.

Kidd : alors ??

Deaddy : j'ai trouvé un truc pas trop loin de LA. Je sais pas où tu es avec une indication gps ça devrait aller, tu vas t'en tirer

Kidd : nickel t'es génial je te revaudrai ça

Deaddy : sûr que tu veux pas m'en parler de ton futur macchabée ?

Kidd : non

Deaddy : non mais je connais des gens qui seraient ravis de le débarrasser de ses organes superflus

Kidd : …

Deaddy : enfin si il les utilise plus c'est pas une perte

Matt se déconnecta. Bien qu'il était impossible pour Deaddy de le voir, il cacha derrière sa main droite un fou rire qui le secoua pendant deux bonnes minutes.


Un bowling.

Un putain de bowling.

Matt vérifia deux fois l'indication GPS, renvoya un nouveau message à Deaddy, lui redemanda encore une fois. Quand il fut convaincu, il mit le frein à main et cogna son front au volant.

- Quelle blague de merde, grogna-t-il déjà épuisé.

Derrière lui, le garçon ne s'était toujours pas réveillé. Matt ne savait pas s'il s'agissait d'une bonne ou d'une mauvaise chose, mais au moins un d'entre eux n'avait pas à subir ce spectacle. Le lieu se trouvait à cinquante kilomètres de LA, dans une zone désaffectée qui attendait les autorisations municipales pour y faire construire des nouveaux quartiers résidentiels. Le vieux bowling était le dernier monument d'une époque révolue. Tout autour, il n'y avait rien pouvant flatter l'œil ; juste de la terre, des pierres et des arbres n'ayant déjà plus de feuilles à cette époque de l'année. Plissant les yeux, Matt eut du mal à voir davantage autour de lui, malgré les phares de la voiture qui projetaient deux halos pâles de lumière.

Il fouilla dans sa boîte à gants et prit la lampe torche. Mr Garrick le lui avait toujours dit : « n'oublie jamais ta lampe torche, gamin, on sait jamais où on peut tomber ». Fort de cette règle, Matt descendit de la voiture, emportant dans la poche de son manteau son calibre 38. Il ne valait mieux pas le laisser avec le blessé, même s'il semblait complètement dans les vapes. Le bowling était assez grand, aux murs sales et taggués à certains endroits. Matt lut une quantité de compliments érotiques à propos de la « pompe de Y », et des insultes au sujet de la mère d'un certain « bâtard de Kevin ». Sur la porte scellée par la police, Matt déchira une invitation à une soirée dans un club qui devait être dans le même style que celui de Jay. Un autre Hype15 avec des filles à gros seins qui vous mettaient la langue dans la bouche au moment même où vous leur offriez à boire.

Matt se déplaça. Il y avait encore des stickers du « Super Strike », des coupures de journaux pour les prix des plus grands joueurs. Ses bottes crissant dans la terre, Matt tourna sa lampe torche vers la porte de derrière, sûrement pour le personnel, tout simplement cadenassée. Les grosses chaînes glacées par le froid n'impressionnèrent pas Matt qui se mit aussitôt au travail. Il fouilla dans une autre poche intérieure de son manteau un complet de clés et d'ustensiles qu'il avait réalisé un soir où il s'ennuyait. Il prit entre ses doigts une longue tige dans un composant malléable, regarda attentivement le cadenas et les creux dessinés pour donner une empreinte. Il ne lui fallut pas plus d'une minute pour trouver à l'intérieur du cadenas le mouvement à appliquer dans les creux pour ouvrir la porte. Les chaînes déposèrent sur ses paumes une odeur métallique qui rappelait le sang lorsqu'il les balança au sol.

Matt avait appris à ouvrir pratiquement n'importe quelle serrure le jour où Mr Garrick lui avait interdit le garage et par conséquent l'accès à sa Chevrolet d'un rouge splendide achetée avec ses économies. A peine le professeur de sport avait-il proféré cette menace que la nuit d'après Matt roulait dans le voisinage, tout content de lui.

Plus par un réflexe qu'autre chose, Matt actionna l'interrupteur du courant. A sa grande surprise, en un clic sonore, la lumière se fit devant lui et il se retrouva stupéfait face à tout ce qu'il voyait. N'y croyant pas, il jeta un coup d'œil à son téléphone portable. Deaddy, qui avait son numéro, avait envoyé un message.

J'ai tout réglé sous un faux nom. T'es tranquille pour une bonne semaine.

Matt eut un grand sourire. Il se promit d'envoyer quelque chose à Deaddy dès que les choses se seraient calmées.

« Et quelles choses, hein « ? », fit une voix sarcastique dans sa tête alors qu'il quittait la réserve pour se diriger vers les pistes de bowling.

Matt n'en avait aucune idée. Que ferait-il quand le garçon se serait réveillé, et surtout qu'est-ce qu'il lui dirait ? « Bonjour, je t'ai préparé des croissants et ton café du matin avec de la MORPHINE, et sinon t'arrives à dormir sur ta face de toast ? »

Il avait vraiment besoin de fumer un joint.

Le temps s'était figé. Matt, retenant une exhalation impressionnée, descendit les escaliers menant aux pistes et resta un instant immobile, contemplant les restes de ce qui ressemblait à une période heureuse et simple, se situant sûrement dans les années 80 à en juger les photos des anciens gagnants. Les pistes, au nombre de huit, étaient couvertes de poussières et de taches, et de débris de verre comme si quelqu'un s'était déjà aventuré là et n'avait rien trouvé d'intéressant. Matt nota avec amusement que la moitié de pistes possédaient toujours leur jeu de quilles devenues d'un blanc douteux. Dans les caniveaux se trouvaient des restes de saletés, un mélange que Matt ne préféra pas examiner de plus près. Les boules étaient toujours là, prêtes à être lancées. Matt en prit une, et la poussière s'envola en courbes autour de lui. Il éternua violemment, fit quelques mouvements avec la boule puis la reposa.

L'atmosphère était particulière, suspendue, comme si les propriétaires avaient prévenu de revenir mais n'en avaient jamais eu l'occasion. Matt n'aurait pas été étonné de trouver dans les réfrigérateurs des sodas périmés depuis des années. Il passa devant le comptoir où l'on prenait les chaussures puis se dirigea vers la porte d'entrée. Par une mesure de précaution étrange, on avait cloué des planches bois de l'intérieur. Après avoir réfléchi un bref instant, Matt décida de ne pas s'attaquer à la porte. On ne savait jamais si quelqu'un s'approchait des lieux et la porte de derrière était une sécurité pour Matt et le garçon brûlé qui était toujours dans sa voiture.

Il fit un tour rapide dans le bureau du patron, y trouva quelques bouteilles de whisky, ainsi qu'un coffre qui n'avait jamais été forcé. Pas de nécessaire de premiers secours, même pas un ou deux pansements. Matt ne retrouva dans la réserve que quelques outils de bricolage, et au fond d'un placard de vieilles nappes qui avaient dû servir pour le ménage. L'odeur, mélange de poussière, de javel et de moisissure soulevait le cœur mais Matt les prit tout de même. C'était mieux que rien et il commençait à faire très froid même dans cet endroit complètement fermé et aux fenêtres condamnées.

Il retourna aux pistes et confectionna un lit sur les fauteuils, en pliant plusieurs nappes pour un oreiller, et quelques unes pour faire une couverture épaisse. S'il ajoutait quelques affaires à lui, ça devrait aller. Au-dessus de sa tête, le grand écran des scores était éteint. Il le fixa un instant, s'attendant à ce qu'il s'allume comme le reste mais ce ne fut pas le cas.

Au tour du garçon maintenant.

Matt laissa tout éclairé puis sortit précipitamment du bowling, tendant sa lampe torche pour se diriger. Une angoisse diffuse le prit au ventre lorsqu'il crut le brûlé n'était plus là. Dans un halo de lumière, Matt le vit, toujours allongé sur le flanc, recouvert de ses vêtements.

- C'est bon, okay, ça roule, murmura Matt pour lui-même.

Il monta dans la voiture et la gara à l'arrière du bowling, pour éviter que ne l'on voit directement par la route. Lorsqu'il s'arrêta, il inspira profondément plusieurs fois, la bouche toujours sèche. Le whisky dans le bureau du patron le tentait comme une oasis dans un désert.

« Le type d'abord, ensuite on verra. »

Pendant de longues minutes, Matt n'osa pas le toucher. Il avait trop peur d'appliquer ses doigts sur la chair brûlée, cette peau qui chauffait toujours de l'intérieur et qui le révulsait. Sa plus grande peur était que le garçon meure alors qu'il le transportait jusqu'à son autre lit. Tout ce temps perdu pour rien.

- Putain de merde, lâcha-t-il, exaspéré.

Décidant d'y aller brusquement, comme s'il arrachait un pansement, il se baissa et attrapa le garçon par les aisselles pour le tirer et l'extraire de la voiture. Le garçon émit un nouveau gémissement mais resta inerte dans les bras de Matt, comme un cadavre. Transpirant à grosses gouttes sous l'effort, lui qui n'en faisait jamais, Matt reposa le garçon contre la voiture puis lui prit les bras et l'entraîna sur son dos. L'élan faillit le faire basculer en avant et il dut contracter les cuisses et maintenir son équilibre pour ne pas tomber. A sa grande surprise, le garçon n'était pas si lourd que ça. Matt, toujours en s'avançant lentement jusqu'à la porte de derrière, estima son poids entre 50 et 60 kilos. A peu près le sien.

Les cheveux du garçon lui chatouillaient le cou et Matt décela une odeur de sueur, de feu et d'un reste de parfum sur sa peau. Il perçut la chaleur du corps contre ses flancs, et l'un des bras nus pendait à travers son épaule. Il jeta un coup d'œil à la peau, si blanche, parcourue d'égratignures. C'était la peau d'un garçon qui n'avait jamais combattu à mains nues, la peau préservée de coups antérieurs.

Les quelques mètres que Matt dut parcourir lui parurent insoutenables mais malgré tout, après un temps durant lequel il crut s'être fait un lumbago, il parvint à déposer avec toute la douceur dont il était capable le garçon sur les fauteuils aménagés. Matt avait rembourré les trous entre chaque fauteuil d'une nappe pour rendre le tout le plus confortable possible. Le garçon semblait remonter peu à peu à la surface et gémissait davantage. Matt, indécis, lui murmura quelques paroles tranquillisantes comme s'il s'agissait d'un enfant faisant un cauchemar, puis le recouvrit des autres couvertures. Après quoi, il retourna humidifier l'écharpe qu'il enroula de nouveau sur les brûlures.

Il regarda l'heure sur son téléphone portable. Trois heures du matin. Et il devait maintenant trouver des médicaments, des bandages, de la nourriture plus un sac de couchage pour lui. Souriant pour lui-même, il s'assura que le garçon était bien installé puis sortit du bowling en composant un numéro.

- Ouais ? fit une voix ensommeillée à l'autre bout du fil.

- John, c'est moi, répondit Matt en s'allumant une cigarette, la première depuis toute son organisation.

- Oh, salut.

- Dis-moi, continua Matt en faisant démarrer la voiture. Tu bosses toujours dans un hôpital à LA ?


Matt n'avait jamais compris l'admiration portée aux surdoués. L'intelligence, ce n'était pas une culture générale incommensurable, ce n'était que de la logique pure. Les surdoués savaient organiser leurs pensées d'une façon plus logique que les autres, et par conséquent parvenaient à progresser beaucoup plus vite. C'était comme ranger un bureau et savoir exactement où se trouvait tel ou tel dossier.

Matt avait des dossiers parfaitement classés dans sa tête. Il lui suffisait d'examiner une situation pour sortir le fichier approprié. Pour les contacts, il y avait Jay. Pour tous les coups par Internet, il y avait la bande. Pour tout ce qui concernait les médicaments, il y avait John.

John travaillait comme interne dans un hôpital privé de Los Angeles depuis deux ans. Matt l'avait connu sur Internet, alors que John tentait de revendre des médicaments et des machines de l'hôpital qu'il avait volé en ayant à l'esprit de gagner plus d'argent que le permettait son travail épuisant et ingrat. Matt lui avait répondu sur un forum, lui avait donné des conseils et en l'espace de quelques jours, John avait le gagné le double de son salaire mensuel sans aucun risque d'être suspecté par la police ou l'hôpital. Se sentant redevable, John proposa à Matt de lui fournir quand il le voulait tous les médicaments et drogues qu'il désirait.

Matt lui demanda une bonne quantité de morphine et du tradamol, un nécessaire complet de soins et plusieurs draps propres. Lorsqu'il arriva aux urgences de l'hôpital, John l'attendait, fumant une cigarette. Ils discutèrent trois minutes, puis John lui tendit le carton où tout avait été préparé. Pour le remercier, Matt lui marqua le nom d'un homme spécialisé dans l'achat de médicaments en gros, totalement intouchable par la police.

- C'est un plaisir de faire affaire avec toi, avoua John d'un sourire goguenard.

Matt se contenta d'un hochement de tête. Il était logique d'être généreux et juste en affaires, non par bonté de cœur, mais tout simplement pour éviter de se prendre une balle dans la tête au moment où l'on s'y attendait le moins. John n'était pas dangereux pour Matt, mais si jamais la police pouvait remonter jusqu'à lui, il n'hésiterait pas à le balancer en premier sans un remord.

Après avoir salué John, Matt se dirigea dans un supermarché ouvert 24h/24 où il fit le plein de nourriture, de bouillons, de cigarettes pour lui, et d'aliments comme du chocolat, des bonbons pour un apport de sucre rapide. Il s'acheta également du café soluble pour tenir le coup et le fameux sac de couchage dans une autre boutique qui restait également ouverte jusqu'à cinq heures du matin. LA, une des nombreuses villes américaines qui ne dormaient jamais.

Lorsqu'il retourna au bowling, il était déjà quatre heures et demie du matin. Il n'était pas fatigué. Son rythme de vie était tellement chaotique qu'il se sentait même assez bien, si être obligé de soigner un garçon de son âge de graves brûlures était ce qu'on pouvait appeler « être bien ». Ca l'occupait en tout cas.

Les bras chargés de sacs, il rouvrit la porte de derrière en fredonnant l'air d'une chanson dont il avait oublié le titre. Un truc comme « Black Magic », mais ensuite, il n'en avait aucune idée.

- Old Black Magic, old black…

A son grand soulagement, le garçon ne s'était pas réveillé. Il avait juste changé de position, ce qui voulait dire qu'il n'était plus dans un état aussi comateux qu'auparavant. Ca laissait de l'espoir. Dans la lumière jaunie se diffusant sur les pistes, Matt discerna l'un des bras nus du garçon, tendant vers le sol. Matt déposa ses courses et le borda une nouvelle fois. Le réfrigérateur fonctionnait à nouveau et était enfin bien froid. Matt y rangea quelques plats, et surtout des médicaments qui avaient besoin de rester au frais. Il garda la morphine et une seringue, ainsi que quelques bandages. Il fallait désinfecter la brûlure tout en faisant attention à la peau pour permettre une cicatrisation plus rapide.

Près du comptoir à chaussures, il découvrit, caché sous un amas de poussières, un vieux poste de radio. Matt, pour éviter de se sentir trop seul dans un endroit aussi suffoquant, chercha la station Old 60, qui repassait tous les classiques rock de cette époque. Il ne se souvenait toujours pas du titre de la chanson qu'il fredonnait.

- Old black magic called…

Il retira l'écharpe du visage du garçon, déjà tiède sous la chaleur puis d'une pression très douce à l'aide de ses mains nues, releva la nuque pour lui dégager l'espace. Patiemment, en faisant tout pour obtenir un travail appliqué, il enroula les bandes propres sur les brûlures, après avoir déposé une crème pour la cicatrisation. L'opération lui prit une bonne vingtaine de minutes, tant il avait peur de faire mal. Il désinfecta chaque plaie superficielle, vérifia que tous les os étaient en place, retourna même le garçon pour être parfaitement sûr. Il lui retira son haut –la fermeture avait une étrange forme, comme si elle avait fondu- et pansa chaque coupure. Ses doigts s'attardèrent sur chaque partie de la peau lui semblant blessée, bleuie par des coups.

Le pantalon lui prit plus de temps. Le cuir s'était comme collé aux cuisses du garçon et les lacets qui lui serraient l'entrejambe étaient une vraie plaie à dénouer. Doucement, comme s'il retirait une mue, Matt découvrit les jambes du garçon pour vérifier que tout était en place. Pas d'os cassé, juste un énorme bleu sur la hanche qui commençait à prendre une teinte brune. Sur l'arrière de sa cuisse droite, Matt désinfecta une légère coupure.

L'instant était étrangement paisible, presque rassurant. Tout en préparant la seringue de morphine, Matt n'éprouvait qu'une émotion douce, comme s'il était occupé à tout autre chose. Il y avait quelque chose de tendre dans sa volonté de soigner, comme s'il ne s'agissait plus d'un être humain mais d'un animal chétif. Protégé par le froid, murmurant cette fois un vieux tube des Beatles, Matt injecta une dose convenable de morphine et vit le visage du garçon se détendre, et prendre une expression calme. Son pouls était devenu plus régulier. Soulagé, Matt le recouvrit, puis rangea le nécessaire de soins. Il était déjà cinq heures et quart.

Après un rapide tour sur les chatrooms où il alla remercia Deaddy, il déroula son sac de couchage et le déposa sur d'autres fauteuils, juste en face du lit du garçon. Recroquevillé sur le côté, les lunettes sur le sol, il contempla un long moment la silhouette endormie, un bout d'épaule nu se dévoilant comme un morceau de lune. Peu à peu, bercé par « Girlfriend in a Coma » des Smiths – une chanson qui était tellement appropriée à la situation qu'elle en devenait risible -, Matt s'assoupit, serrant dans sa main droite le calibre 38. Au cas où.


Il dormit peu. A l'instant même où il perçut derrière ses paupières le mouvement d'un corps près de lui, il se redressa brusquement, pointant son revolver.

Le garçon suspendit son geste. Matt, l'esprit encore brumeux par le sommeil, resserra sa prise autour du calibre 38 et lentement sortit de son sac de couchage. Le froid l'enveloppa subitement et il dut serrer les dents pour ne pas trembler.

- Bouge pas, dit-il un peu inutilement.

Il hésita un court instant puis désigna le lit avec le revolver. Il tenta de donner à son visage froissé par le repos une expression avenante, même s'il ne savait pas du tout comment faire.

- Ca ne sert à rien de bouger, tu auras juste encore plus mal.

Il y eut un moment de flottement, comme si le blessé ne savait pas quelle position adopter. Pour le rassurer, Matt abaissa son arme et lui sourit.

- Je veux pas te faire de mal. Si je l'avais voulu, je t'aurais jamais ramené ici et soigner tes blessures. Ca me rappelle, je vais devoir changer tes bandages, ajouta-t-il en regardant l'heure. Pour éviter que ça s'infecte.

Le garçon plissa les yeux, ou un œil pour être précis. Toute la moitié gauche de son visage, protégée par les bandages, ne montrait rien. Matt se sentit plutôt satisfait de son travail. Le garçon l'observa en silence, de la tête aux pieds, puis estimant qu'il n'était pas dangereux, retourna s'allonger. Il n'avait pas l'air de se soucier un seul instant de sa nudité.

- Tu as faim ? demanda Matt. Je peux te faire à manger si tu veux. Ca te fera du bien.

Le garçon ferma les yeux. Il semblait encore trop fatigué pour répondre mais finalement, après quelques secondes, hocha la tête. Matt s'étira puis fit craquer les os de son cou. Sorti de la phase du sommeil profond, il se sentait un peu hagard mais ne fit rien paraître.

- Pas trop mal ?

Le garçon ne répondit pas, s'étant endormi –ou évanoui, Matt n'aurait pu le dire avec exactitude -. Fourrant son calibre 38 dans la ceinture de son jean, Matt alla faire chauffer de l'eau pour un bouillon de poulet acheté la veille. Il était déjà neuf heures du matin, même si Matt avait du mal à le croire. Toutes les ouvertures étaient condamnées et il aurait pu faire nuit ou jour à l'extérieur que Matt ne l'aurait pas deviné tout seul. Il se garda un peu d'eau pour son café et profita d'être dans la cuisine à l'arrière pour fumer une cigarette. Tout en regardant l'eau chauffer, Matt resta pensif. De façon étrange, il n'avait pas pensé à ce qu'il ferait lorsque le garçon se réveillerait. Il avait tout prévu pour la nuit, mais pas ça.

- Nom de Dieu, mais qu'est-ce que je fous ? demanda-t-il inutilement à la casserole, espérant presque y lire une réponse.

Lorsque tout fut prêt, il jeta sa cigarette à l'extérieur puis retourna aux pistes. Le garçon avait rouvert les yeux et le dévisageait, la bouche couverte par les draps. Matt, se sentant subitement très gauche, déposa le bol de bouillon sur la table des scores puis alla chercher son café. La radio était restée allumée toute la nuit et Matt écouta d'une oreille distraite les nouvelles du jour. De nouveaux meurtriers tués par Kira, encore.

Le garçon se redressa lentement, une grimace défigurant ses traits intacts. Matt amorça un geste pour l'aider puis se ravisa.

- Tu as très mal ? J'ai de la morphine, si tu veux, proposa-t-il comme s'il s'agissait d'un verre d'eau.

Le garçon cligna de son œil valide puis tout doucement, hocha la tête. Il semblait trop souffrir pour bouger un muscle de plus. Souriant pour lui-même, Matt prit une seringue propre, et de sa main nue, retira quelques couvertures pour avoir accès. Le visage du garçon n'eut pas un seul frémissement lorsque la seringue entra dans sa peau, cependant son corps se détendit doucement, engourdi par l'effet de l'analgésique.

- Je vais refaire tes bandages, prévint Matt. D'accord ?

Le garçon ne répondit pas, très docile. Il ne dit pas un mot lorsque Matt lui refit un bandage propre, ne l'arrêta pas lorsqu'il effleura ses brûlures. La chair était toujours aussi rouge, mais la chaleur s'était légèrement estompée. Il allait y avoir une cicatrice mais c'était déjà mieux que rien.

Matt s'assit plus près du garçon, tenant toujours sa nuque. De son autre main, il prit le bol du bouillon et l'inclina sur les lèvres craquelées.

- Bois doucement, et si tu n'en veux plus, tu me fais signe d'accord ?

Aucune réponse mais le garçon lança un nouveau regard à Matt. Ses doigts attrapèrent l'épaule droite de Matt pour se maintenir assis et lentement, en un geste à la fois vulnérable et décidé, il ouvrit la bouche et prit une gorgée de bouillon qu'il garda avant d'avaler. Matt eut l'impression qu'il buvait des lames de rasoir mais malgré la douleur, le garçon rouvrit la bouche et continua à s'alimenter.

- Super, te force pas, je t'en laisse pour tout à l'heure, lui chuchota Matt, impressionné.

Malgré ses recommandations, le garçon but tout le bol puis se rallongea. En quelques minutes, il s'était déjà rendormi, l'estomac plein et la douleur amoindrie. Matt, ne pouvant s'empêcher de sourire, le recouvrit de ses draps propres puis alla se préparer à manger dans la cuisine. Il se refit une tasse de café, et mâchonna un donut de la boîte en promotion qu'il avait achetée au supermarché.

Les doigts poisseux de sucre, il profita de l'instant présent et pour une raison inexplicable, décida que c'était une belle journée.


La journée se passa tranquillement, lentement. Le garçon dormit de neuf heures à quatorze heures, ce qui laissa le temps à Matt de se reposer un peu, préparer quelques mails et mater un film porno avec un casque sur les oreilles. Il ne le fit qu'une fois, par peur de ne pas entendre l'appel du garçon si jamais ce dernier recommençait à avoir mal. Il alla faire quelques pas à l'extérieur du bowling et profiter de la lueur du jour avant de rentrer. Le garçon s'était réveillé et l'attendait silencieusement, comme s'il avait eu peur un bref instant d'avoir été laissé tout seul.

Matt lui refit une piqure de morphine, aussi forte que la précédente et des nouveaux bandages, avant de lui préparer un autre bouillon. Le garçon le but entièrement mais une heure plus tard fit signe à Matt qu'il devait aller aux toilettes. Malgré la douleur, le garçon put se mettre debout quasiment tout seul, soutenu par Matt qui l'accompagna et l'aida à uriner. Il en profita pour lui nettoyer un peu le corps avec une serviette humidifiée. Propre, nourri, le garçon s'endormit à nouveau jusqu'à vingt heures.

Matt, s'ennuyant profondément, passa le temps en jouant à sa PSP puis à quelques MMORPG avant de discuter avec la bande sur les chatrooms. Deaddy lui posa des questions sur le fameux « macchabée » mais Matt décida de rester silencieux à ce sujet. Il était encore trop tôt pour en parler et même s'il avait confiance en Deaddy, comme Lixie et ClockTower, quelque chose lui disait que révéler des informations sur ce garçon serait très dangereux.

Il était en train de parler de la théorie des cordes avec Lixie lorsqu'un étrange bruit le ramena à la réalité. Au bout de quelques secondes, il se retourna et s'aperçut qu'il s'agissait d'un gémissement rauque. D'un bond, Matt se précipita vers le garçon qui transpirait à grosses gouttes. Une nouvelle vague de douleur le submergeait, plus terrible que les précédentes. Il crispa sa main sur le poignet de Matt, lui demandant de son œil noir de lui donner de la morphine.

Matt, sentant la panique lui soulever la poitrine, tenta de garder des gestes mécaniques lorsqu'il prépara la seringue puis alors qu'il allait injecter le produit, s'arrêta. Le garçon, stupéfait, recommença à gémir plus fort encore.

- Je peux pas, je peux pas t'en donner autant, c'est mauvais pour toi.

Sans perdre de temps, il alla chercher du tradamol. Le garçon, furieux, tenta de repousser la main tendue de Matt pour attraper la seringue et injecter la morphine lui-même. Matt serra ses doigts autour de ses poignets pour l'empêcher de se débattre. Le garçon lui lança un regard noir et se mit à crier. C'était une voix rauque, éraillée, qui n'avait plus l'habitude de jaillir aussi fort. Matt lâcha les poignets du garçon qui bougeait de plus en plus violemment et crispa ses mains sur sa nuque pour le forcer à le regarder.

- Regarde-moi ! Bordel, regarde-moi !

Le garçon lui cracha au visage.

Matt réprima le réflexe que n'importe quel autre être humain aurait eu sa place : se reculer pour s'essuyer. Sentant l'humidité sur sa joue couler jusqu'à son menton, Matt serra les dents et agrippa sa prise sur la partie intacte du visage.

- REGARDE-MOI ! Bordel, si je t'en donne pas, c'est pas par gaieté de cœur !

Il prit la morphine d'une main, lui montra puis la reposa.

- Ca va te rendre malade, abruti ! Tu veux vraiment en être accro ? Je t'ai déjà donné d'énormes doses ! Si je continue à t'en donner, non seulement tu auras encore plus mal mais en plus tu feras n'importe quoi pour te piquer ! Tu comprends ? EST-CE QUE TU COMPRENDS ?? ajouta-t-il en secouant le garçon.

Il y eut un instant de silence et lentement, le garçon cessa de se débattre. Et, brusquement, le gémissement, en un son guttural, remonta jusqu'à ses lèvres et se mua en une plainte presque animale, hoquetante. Son visage se crispa et des sanglots parcoururent son corps brisé. Et Matt entendit alors résonner à son oreille une voix cassée comme si la gorge était tapissée d'éclats de verre.

- J'ai… J'ai tellement mal, ça fait tellement mal…, pleura le garçon à bout de forces.

- Je sais, répondit doucement Matt.

- J'ai mal, ça brûle, putain ça fait mal…

- Je comprends, oui, je sais, dit une nouvelle fois Matt et lentement, il passa ses mains sur le dos du garçon, le tenant contre lui. Les pleurs, venant du ventre, le faisaient tressaillir comme s'il avait un haut-le-corps.

Il tendit les pilules de tradamol et le garçon les avala avec un peu d'eau. Son corps cessa de trembler petit à petit et même si l'effet fut moins rapide que la morphine, il se détendit enfin. Epuisé, Matt le recoucha. Il resta près de lui longtemps, si longtemps qu'il ne sut plus où il se trouvait.

La seule réalité était cette tête dissimulée sous les draps, aux mèches de cheveux blonds sales et brûlés.


Le garçon se réveilla une nouvelle fois à une heure du matin et parut nettement plus lucide qu'auparavant. Matt qui était parti fumer une cigarette le vit assis, fixant l'endroit où il se trouvait pour la première fois. Jusque là, rien n'avait compté pour lui hormis la morphine, la nourriture et le sommeil.

- Je rêve où on est dans un bowling ? demanda-t-il après un temps de silence.

Sa voix correspondait de façon étrange à son corps, aux inflexions vives, un peu cassée, avec une pointe d'insolence et de raillerie.

- T'es parfaitement conscient. Moi aussi, ça m'a fait bizarre, répondit Matt en s'asseyant en face de lui.

- Comment tu as trouvé l'endroit ?

- Un ami m'a aidé. C'était un cas d'extrême urgence. Tu étais en plein milieu de la route, et je pouvais pas te laisser tout seul.

Le garçon eut un sourire ironique. C'était la première fois que Matt le voyait aussi expressif, comme s'il s'agissait d'une personne complètement différente.

- Quel bon samaritain tu fais.

- Disons que je t'aurai laissé seul si tu avais eu un portefeuille bien rempli.

Le garçon baissa les yeux. Maintenant qu'il était réveillé, Matt eut le temps de le regarder avec plus d'attention. Il avait ce fameux nez un peu long qui donnait du caractère à son visage, et son œil, sous la lumière, avait un éclat brun où brûlait une rage de vivre incroyable, à la limite de la frénésie. Si on exceptait la balafre qui recouvrait la moitié gauche de son visage, il était agréable à regarder car il avait des traits qui gagnaient à être connus dans la mobilité. Il faisait partie de ces personnes qu'on trouve plus attirantes dans l'action et le mouvement.

- C'est quoi ton nom ? demanda Matt pour éviter de tourner plus longtemps autour du pot.

Le garçon tressaillit, semblant réfléchir. Il eut l'air de peser le pour et le contre même si pour Matt il était parfaitement logique de se présenter après l'avoir aidé à faire ses besoins, se nourrir et se soigner. Ils n'étaient plus à une politesse près.

- Mello, répondit finalement le garçon.

- Mellow ? répéta Matt, stupéfait.

- Non, Mello, répéta le garçon en donnant une inflexion très précise au nom.

- Oh.

Matt cligna des yeux, se sentant brusquement embarrassé pour lui.

- Tes parents ne t'aimaient pas beaucoup, à ce que je vois.

- C'est pas mon vrai nom, rétorqua Mello d'une voix agacée.

- Ah okay. Ben c'est pareil pour moi. Je m'appelle Matt, mais c'est pas mon vrai nom non plus.

Mello haussa un sourcil soupçonneux.

- Ecoute, reprit Matt. Tu me fais pas confiance et pour être honnête, je te fais pas trop confiance non plus. Mais reconnais que je t'ai sauvé la vie, non ?

- Oui, oui, tu m'as sauvé la vie.

- Est-ce que je peux te demander comment tu as pu te faire exploser la gueule comme ça ou bien j'ai dépassé les limites ?

Mello lui lança un regard étrange, comme si des dizaines d'émotions différentes s'étaient unies pour n'en former qu'une seule indescriptible. C'était peut-être sa façon d'être, Matt n'en savait trop rien.

- Je l'ai fait moi-même, avoua-t-il sèchement.

Matt ouvrit la bouche, ne trouva rien à dire, la referma. Il se contenta de rester abasourdi, bras sur les genoux. Mello eut comme un sourire.

- Tu me crois pas ?

- Bizarrement, si. Tu m'as l'air tout à fait capable de faire ça. Après, chacun a ses passe-temps, tu me diras. Mais je…, wow, ajouta finalement Matt, encore sous le choc. Sérieux ? Et pourquoi ?

Mello se renfrogna. Matt, sentant qu'il était en train de perdre du terrain, fit un geste de la main comme pour balayer la question qu'il venait de poser.

- Okay, okay, donc tu t'es fait exploser la figure. Okay. Est-ce que je peux au moins te demander où tu te trouvais à ce moment-là ?

- Pourquoi ?

- Eh bien, je t'ai retrouvé à cent kilomètres de LA, sur une route qui m'amenait à l'Interstate 90.

Mello ne répondit pas. Matt se leva pour chercher une carte et la déposa sur les genoux de Mello avant de s'asseoir près de lui. De façon curieuse, Mello ne s'éloigna pas. Il devait penser qu'après avoir été soigné de manière aussi minutieuse il n'avait plus besoin de jouer le garçon effarouché. Il pointa du doigt un périmètre qui se trouvait à une bonne distance du bowling puis Los Angeles.

- J'étais là, à peu près.

Il y avait dans le « à peu près » une intonation provocatrice, comme s'il mettait Matt au défi d'en demander davantage. Matt, n'étant ni stupide ni intéressé, se contenta d'hocher la tête. Il traça le chemin avec son index et fit le calcul. Le résultat le fit ouvrir grand la bouche, ce qui lui donna un air un peu bête.

- Tu as marché combien de temps ?

- Peut-être… deux heures, oui, dit Mello, songeur.

- La vache, souffla Matt, dévisageant Mello avec un respect flambant neuf. Oh putain, la vache.

Dans un état aussi critique, Mello avait parcouru dix kilomètres, et tout cela à une vitesse plus qu'honorable. Matt lança un coup d'œil à ses brûlures et ses coupures puis réalisa qu'il avait devant lui la toute première personne au monde qu'il connaissait avec un tel esprit de survie. Mello secoua la tête, passant une main machinale sur ses bandages.

- J'ai eu de la chance aussi, dit-il enfin. J'ai cru que j'allais y rester, même si j'avais tout calculé pour avoir l'occasion de m'enfuir.

Matt reconsidéra la carte. Dans le périmètre indiqué par Mello se trouvaient les coordonnées d'une planque de la Mafia. Jay lui en avait parlé quelques temps auparavant alors qu'ils traînaient au lit. Inspirant profondément, Matt replia la carte puis se tourna vers Mello.

- Tu bossais pour eux, Mello ?

Le visage de Mello se durcit et prit une expression menaçante.

- Tu travailles pour qui ? FBI, CIA ?

Matt, plus surpris qu'apeuré, éclata de rire. Ses nerfs avaient été très éprouvés depuis la nuit précédente aussi son rire lui sembla un peu trop long et aigu à son goût. Lorsqu'il s'arrêta de rire, il en avait les larmes aux yeux. Mello le regardait comme s'il était fou.

- Pas du tout. On bosse juste dans le même milieu.

Si Mello fut étonné, il n'en montra rien. Matt dut reconnaître que même si la moitié de son visage était recouverte, Mello parvenait à retranscrire un grand nombre d'émotions dont certaines véritablement exacerbées.

- Logique, déclara enfin Mello, détournant les yeux.

- Je bosse en fait pour à peu près tout le monde, ajouta Matt pour mettre les choses au clair. Mais en général, je fais pas dans le légal.

- Oh, fit seulement Mello mais son regard s'adoucit.

Matt sourit.

- Tu m'as pas l'air d'être un vrai mafieux, dit-il d'une voix songeuse.

- Pas assez de muscles ? rétorqua Mello en découvrant des dents très blanches, comme une menace.

Matt réalisa qu'il avait envie de fumer une cigarette. Il attrapa son paquet et son briquet puis questionna Mello du regard. Ce dernier haussa les épaules.

- Fais juste attention à la fumée.

Soulagé, Matt prit une longue bouffée et s'amusa à faire quelques ronds. Il fut amusé de voir Mello afficher un air d'envie pour une prouesse aussi minime.

- Disons que tu n'as pas cicatrices sur le corps, reprit Matt. Hormis celles de l'explosion, je veux dire. Je ne vois pas du tout d'entraînement physique, et puis, en voyant tes vêtements, j'en ai déduit que tu étais plus du genre à laisser les autres faire le sale boulot.

Il s'interrompit. Mello le regardait d'une façon différente, plus perçante. Il n'y avait pas de colère, ni d'ennui dans son œil valide mais une sorte de compréhension, une logique froide et mesurée. Il était en train de ranger des dossiers dans sa tête, comme disait Matt.

- C'est vrai, dit-il au bout d'un moment. J'étais plutôt du genre à élaborer des plans. Des plans pour gagner.

- Des plans ? répéta Matt un peu stupidement.

Et il comprit. Ce fut un éclair, une révélation. Choqué, il avala de travers et se mit à tousser, plié en deux. Le respect qu'il éprouvait pour Mello prit de l'ampleur et lorsqu'il dévisagea le garçon blessé sur son lit de fortune, il réalisa qu'il éprouvait plus que cela encore.

De l'admiration.

- L-Le coup du missile, c'est toi ? bégaya-t-il, abasourdi.

- Comment tu es au courant ? répliqua Mello, surpris.

- J'ai fait quelques recherches. Le missile, c'était super bien trouvé. Osé, intelligent. C'était très sophistiqué.

Mello eut un rire bref qui ressembla à un aboiement.

- J'aurais été flatté dans une autre situation. Mais on m'a repris ce que j'avais réussi à obtenir, ajouta-t-il d'une voix grondante.

Matt ne dit rien. Il avait l'impression que Mello combattait un démon intérieur et qu'il n'avait pas sa place dans la réflexion tumultueuse qui se déroulait dans son crâne. Un sentiment particulier l'envahit, entre la reconnaissance et autre chose, qu'il était incapable d'expliquer. C'était comme si, pour la première fois de sa vie, il parvenait à comprendre quelqu'un. Pas seulement de le supporter, ou même de le trouver intéressant. De le comprendre. Et ce fait lui fit prendre soudainement conscience qu'il était devant quelque chose d'innommable, monstrueux qui l'invitait à le rejoindre.

- Laisse-moi t'aider alors.

Les mots sortirent de sa bouche avant même qu'il ne put les arrêter. Peut-être ne voulait-il pas les arrêter d'ailleurs. Il regarda Mello, la cigarette aux lèvres, et attendit, et jamais il n'avait attendu et espéré quelque chose aussi fort de sa vie. Peu importait Jay, peu importait la pression sur Milligan, peu importaient les autres. Face à lui se trouvait un autre putain de génie, un survivant qui avait marché dix kilomètres en étant brûlé au deuxième degré pour seulement dire au monde qu'il l'envoyait foutre, et qu'il obtiendrait ce qu'il désirait.

Il avait la possibilité de vivre quelque chose d'excitant.

L'occasion qui se présentait à lui était bien trop belle.

Mello le regarda. Matt sentit ses yeux l'envelopper, et c'était presque un contact physique comme s'il le palpait, testait de manière concrète sa volonté. Il se laissa faire, immobile, la cigarette se consumant. La cendre tomba en une poudre fine sur le sol et Mello, doucement, se redressa. Peut-être était-ce l'analgésique, peut-être était autre chose mais pour la première fois depuis que Matt l'avait vu, Mello avait l'air grand, vivant et surtout plus dangereux que n'importe qui.

- Qu'est-ce que tu sais faire ? lança Mello sur un ton provocateur.

Matt ne perdit de temps pour répondre.

- Donne-moi un ordinateur et je peux te trouver n'importe quoi. Je sais placer des caméras indétectables et surveiller qui tu veux 24h/24, ouvrir n'importe quelle porte. Et j'ai une Super Nintendo rarissime, ajouta-t-il après un temps, comme si cela pouvait être l'argument décisif.

- Tu devras peut-être tuer.

- Rien à foutre.

- Tu te feras peut-être tuer.

- La belle affaire.

Mello sourit. Un sourire très froid et brusquement, Matt sentit une chaleur s'épanouir dans son ventre.

- Ca te dit d'amener Kira sur l'échafaud ?

Il y eut un long silence. Matt prit une nouvelle cigarette, la porta à ses lèvres, l'alluma. Brusquement, il se rappela du titre de la chanson qu'il avait en tête depuis deux jours.

That Old Black Magic Called Love.


Trois jours. Ce fut le laps de temps qui suffit à Mello pour se remettre de ses blessures. Matt n'avait jamais vu ça. Après leur discussion, Mello se rendormit jusqu'à cinq heures du matin. Matt, qui s'était assoupi, se réveilla en sursaut lorsqu'il l'entendit aller aux toilettes puis à la cuisine pour se préparer quelque chose. La tête encore brumeuse, il perçut tout près de lui l'odeur d'un café bien chaud. Mello, ne portant en tout et pour tout que ses bandages refaits la veille, lui tendait une tasse. Il semblait très amusé.

- Tu as un pli en forme de V sur la joue, lança-t-il à Matt avant de retourner se blottir sous les draps tant il faisait frais dans le bâtiment.

Pendant un bref moment, tout en buvant son café, Matt regarda Mello croquer dans un donut au chocolat, le visage impassible. Ses cheveux emmêlés par la sueur avaient foncé, mais dans la lumière avaient encore un reflet très pâle. Il mâchait rapidement, comme un animal, et ce détail fit sourire Matt.

- J'aurai besoin que tu fasses des courses pour moi tout à l'heure, dit subitement Mello, léchant ce qu'il restait de chocolat entre son pouce et son index.

Son ton était doux mais autoritaire à la fois, comme s'il n'était pas concevable que Matt refuse.

- Tu as besoin de quoi ? Tu me fais une liste ?

- Non, non, rétorqua Mello, grattant son épaule intacte. Juste deux trois trucs. Du chocolat, ce serait bien.

Surpris, Matt dut s'y reprendre à deux fois pour allumer sa cigarette. Il ne s'était pas attendu à ça venant d'un type ayant survécu à une explosion et habillé de cuir de la tête aux pieds. C'était comme si un catcheur avouait qu'il dormait avec une collection d'ours en peluches.

- Du chocolat ? Euh, okay.

- Du noir, ajouta Mello, regardant les pistes d'un air absent. Du 70%. La marque Melts est la meilleure mais sinon, prends n'importe quelle marque que tu trouveras.

Matt faillit dire quelque chose de narquois mais le regard de Mello, dénué de tout humour, refroidit son ardeur. Il était encore trop tôt pour une confrontation.

- Combien ?

Mello réfléchit.

- Environ une vingtaine de tablettes. Trente, plutôt.

Matt avala sa gorgée de café de travers. Le liquide lui brûla l'intérieur de la bouche et de la gorge, lui faisant pousser un juron.

- Sérieux ? dit-il, stupéfait, toussotant encore.

Il n'attendit pas la réponse. Evidemment que Mello était sérieux. Un homme qui avait marché une dizaine de kilomètres tout en étant grièvement blessé dans le seul but de battre Kira ne pouvait qu'être sérieux. Ou mentalement dérangé. Matt dévisagea Mello en train de dérouler le bandage qui protégeait son cou et réalisa qu'il ne savait pas où était exactement la frontière entre les deux concepts.

- Je peux te passer des vêtements propres en attendant que tu t'en achètes d'autres, reprit-il en écrasant le mégot sous sa botte.

- Ceux que j'avais avant me conviennent encore très bien, répliqua Mello.

- Libre à toi de t'habiller dans des habits empestant le barbecue.

Mello eut un léger sourire.

- J'aurais juste besoin d'une veste pour dehors.

- Je dois en avoir une dans le coffre de ma voiture, je te l'apporterai tout à l'heure. En attendant, tu n'as pas trop mal ?

- Si, avoua Mello. Mais il faut que j'apprenne à gérer la douleur.

- Plus tard, rétorqua Matt en cherchant les pilules de tradamol. Prends-en encore pour quelques temps, quand la douleur est insoutenable. Je vais te refaire des bandages, ajouta-t-il en attrapant le nécessaire de soins sous les fauteuils.

Mello se décala pour faire de la place à Matt, découvrant son buste. Lentement, avec douceur, Matt retira les bandages du visage, en gestes amples pour ne pas toucher la brûlure. La peau était d'une nuance rougeâtre, comme diluée, estompée de l'intérieur. Elle allait sûrement encore s'éclaircir dans quelques temps.

- Tu peux toucher, dit Mello, sentant la réticence de Matt à approcher ses doigts de la tiédeur.

Matt tressaillit.

- J'ai pas envie de te faire encore plus mal, répondit-il en se détournant.

Le corps de Mello fut parcouru d'un rire sans joie.

- Au point où j'en suis, ça ne fait plus une grande différence. Allez, vas-y, ajouta-t-il en lançant un regard rassurant de son œil blessé.

Matt tenta de déglutir, n'y arriva qu'à demi. Prudemment, ses doigts nus repoussèrent les cheveux blonds, dont certaines mèches étaient encore tâchées de sang bruni et pour la première fois vit véritablement les dégâts du feu sur la peau de Mello. Une émotion douloureuse lui monta à la gorge, un mélange de tristesse et de colère qu'il réprima, cacha tout au fond de lui. L'oreille gauche avait été épargnée par l'explosion, au-delà de cette zone sûre la peau avait la composition lisse et chaude d'une cire couverte d'empreintes de ça et là comme si des mains avaient pétri, malmené la chair. Il y avait des ridules, des creux minuscules là où les muscles se froissaient sous l'expression. L'œil, au grand soulagement de Matt, n'avait été pas été touché. Les cils avaient peu brûlé, dévoilant un regard parfaitement clair, grand ouvert sur Matt, un œil brun qui dans la pénombre devenait noir. Le sourcil gauche avait quasiment disparu, ne laissant qu'une vague ligne froncée sous la douleur. Matt repoussa davantage les cheveux, découvrant le front. La brûlure s'étendait en une frontière de peau boursouflée, une diagonale qui partait de la tempe droite pour scinder inégalement le visage. Au final, les deux-tiers avaient été épargnés par l'explosion. Le nez tout droit et les lèvres étaient intacts. Du bout des doigts Matt parcourut la ligne gonflée du visage, descendit le long du cou. La trace s'élargissait jusqu'à l'omoplate où elle s'arrêtait brusquement. Toute la partie brûlée était d'un rouge plus foncé que le visage, et étrangement dure, engourdie.

Matt perçut la pulsation de Mello, effleura la chair de poule qui le recouvrait à cause du froid et voulut pleurer. Il voulut pleurer comme il avait pleuré étant enfant, lorsque le monde s'était ouvert sur un lit d'orphelinat, un bout de papier dans la main comme seule identité. Il voulut s'effondrer en larmes et espérer peut-être, follement, que l'eau apaiserait la brûlure, que Mello n'aurait plus aucune cicatrice et pourrait apporter la tête de Kira sur un plateau d'argent avant de faire un bras d'honneur à tous ceux qui n'avaient pas cru en lui.

- Hé, ça va aller, Matt, lui dit doucement Mello, coupant court à ses pensées.

- Merde, souffla Matt, se sentant brusquement vidé de son énergie. Merde, Mello, c'est…

Mello appuya une main sur le menton de Matt, le forçant à le regarder droit dans les yeux.

- C'est rien du tout, Matt, déclara-t-il en détachant chaque syllabe. Rien. Et même si c'était vraiment quelque chose, ce serait en fait rien. Je crèverai pas, Matt. Je refuse de crever avant Kira.

Et Matt le crut. Il le crut car il n'avait pas d'autre choix, parce que venant de Mello, cela sonnait comme une vérité absolue et que si Mello disait qu'il abattrait Kira, il le ferait. Il s'était fait exploser pour survivre, et était peut-être même prêt à le faire une deuxième fois si cela pouvait envoyer Kira en enfer. Il ferma les yeux, et entendit la respiration de Mello à son oreille, résonnant comme un sourire.


Peu de temps après, en rentrant des courses, Matt découvrit Mello sur son ordinateur portable, habillé d'un pantalon et d'une chemise qui avaient été utilisées comme couverture. Au-delà du fait que les vêtements allaient aussi bien à Mello qu'un tutu à un champion d'haltérophilie, Matt resta suffoqué par le sans-gêne du garçon à qui il venait de sauver la vie pas plus tard que l'avant-veille.

- Fais comme chez toi, lança-t-il en y mettant tout le venin dont il était capable.

Il jeta plus qu'il ne posa le sac de tablettes de chocolat près de Mello qui ne se retourna pas. Matt était quelqu'un que l'on pouvait difficilement contrarier mais l'une des choses qu'il supportait le moins était qu'on touche à ses affaires, et plus particulièrement à ses ordinateurs. Mello fouilla dans le sac, en sortit une tablette. Un sourire s'épanouit sur son visage lorsqu'il vit qu'il s'agissait d'une Melts. Matt avait fait le tour de deux épiceries pour les trouver. Assis en tailleur, il repoussa l'ordinateur –au moins faisait-il attention de ne pas le salir, c'était déjà – pour déballer la tablette. Le papier d'aluminium fut déchiré en un grand froissement et d'un coup de dents expert Mello arracha de la tablette un morceau de chocolat qu'il se mit à croquer à un rythme irrégulier. Matt fut fasciné par la scène, sans vraiment savoir pourquoi.

- Je peux savoir ce que tu fais exactement ? demanda-t-il en tentant de reprendre un ton outré.

- Des recherches. J'ai besoin d'information.

Matt retint un sourire. Mello était la seule personne qu'il connaissait pouvant parler la bouche pleine sans que cela ne l'empêche d'être compréhensible. Ca ne semblait même plus vulgaire. Sur l'écran de l'ordinateur il reconnut le logo de la CIA et y aperçut différents profils d'agents. Il comprit aussitôt.

- Tu cherches des contacts au SPK ?

- Ouais. J'avais déjà réussi à m'infiltrer mais maintenant, je dois tout reprendre à zéro. Il me faut un contact, ajouta-t-il, d'une voix plus ferme. Et je pense l'avoir trouvé.

Il se tut, profitant de la tablette de chocolat. Malgré les conseils de Matt, il avait retiré ses bandages pour s'entraîner à résister à la douleur et aux expressions. Hormis un peu de crème pour cicatriser, et quelques pilules lorsqu'il avait trop mal, Mello ne prenait plus rien. A peine lançait-il un regard à la morphine. L'esprit de survie, toujours.

- Elle, fit Mello en pointant un doigt sur la photo d'une belle jeune femme aux cheveux d'un blond pâle et aux lèvres pleines.

Matt se sentit intrigué.

- Trop belle pour être honnête, je suis sûr qu'elle a couché pour réussir.

Mello émit une exhalation amusée.

- Pourquoi ramènes-tu ça au sexe ?

- Tout est une question de sexe, répondit Matt en haussant les épaules.

Tout en disant ces mots, ses yeux s'attardèrent sur la courbe des épaules de Mello. Il devina sous la chemise les muscles souples de ses bras, se rappelant de sa peau, si blanche et coupée de part et d'autres. Mauvaise idée. Une putain de mauvaise idée, même. Se sentant soudain mal à l'aise, Matt retourna à la cuisine pour se faire un café et se fumer un joint, entamant ainsi ce qu'il avait acheté des jours auparavant.

Appuyé contre le mur, mélangeant son tabac et son herbe, Matt tenta d'oublier l'image de la peau de Mello. Ce n'était pas une pensée nécessairement dangereuse, on pouvait même dire qu'il était logique qu'elle lui soit présente à l'esprit pour la simple raison que Matt avait vu Mello nu pratiquement depuis leur rencontre, mais c'était surtout une pensée incompatible avec les évènements qui allaient suivre. Mello avait demandé de l'aide dans son combat contre Kira ; il avait besoin de quelqu'un au moins aussi doué que lui pour ce travail, quelqu'un en qui il pouvait avoir confiance. Il avait besoin d'un allié. Et pas d'un gars avec qui coucher. Matt n'avait jamais eu de problèmes en ce domaine. Dès lors qu'il éprouvait de l'attraction pour quelqu'un et que c'était réciproque, Matt n'hésitait jamais à passer à l'acte. La vie était déjà bien assez compliquée comme ça. C'était avec cette logique en tête qu'il avait couché avec Jay, ainsi que d'autres personnes le temps d'une nuit pour vomir le lendemain le trop-plein d'alcool ingurgité.

Matt considéra pensivement le plafond de la cuisine en exhalant une bouffée. L'eau bouillonnait.

La situation s'annonçait très inconfortable.


Ils quittèrent les lieux le 14 Novembre à l'aube, après avoir réglé les derniers préparatifs. Mello avait déjà envoyé plusieurs mails à l'agent du CIA dénommée Hal Lidner travaillant désormais pour le SPK, et comptait la voir dès son arrivée à New York.

- Tout le reste est là-bas, dit-il de manière énigmatique à Matt.

Il se retourna et son visage eut une expression presque trop douce pour ses traits.

- Et merci pour la veste.

- Elle te va mieux qu'à moi, répondit Matt en haussant les épaules.

Un an auparavant Matt s'était acheté une veste en cuir noir pour la simple envie de dépenser de l'argent facilement extorqué d'un chantage. Il ne l'avait portée qu'une fois mais, pour une raison qu'il ne pouvait s'expliquer l'emmenait toujours avec lui, tentant de trouver l'occasion rêvée de la porter. Il fallait croire que c'était le vêtement qui choisissait son maître. A peine Mello l'avait essayée que le sort en avait été jeté. La veste lui donnait une silhouette plus carrée, imposante, et allait à merveille avec ses autres vêtements en cuir qu'il avait voulu conserver.

Mello croqua dans une autre tablette de chocolat. A ce rythme, Matt n'allait pas tarder à devoir en racheter, bien que cela lui déplaisait vraiment.

- Je me rachèterai d'autres affaires à New York. En attendant, ça ira.

- Si on part maintenant, on arrivera à New York le 16 au soir. Le 17 si on fait une pause sur la route.

Mello hocha la tête, puis passa une main dans ses cheveux lavés la veille dans les lavabos des toilettes. A la lumière pâle du matin, ils avaient un reflet léger, presque vaporeux. Pour dissimuler au mieux sa brûlure, il avait ramené une partie de ses cheveux sur son visage et avait mis des lunettes de soleil pour qu'on ne voit finalement pratiquement plus rien le compromettant. Matt faillit signaler qu'il aurait presque été plus simple de se cacher dans le coffre de la voiture pendant le voyage mais décida que ce genre d'humour n'était pas forcément très apprécié par Mello. Il était trop susceptible, et surtout beaucoup trop imprévisible pour que Matt prenne le risque de le mettre inutilement en colère.

Matt referma la porte arrière, remit les chaînes avant d'envoyer un message à Deaddy pour le remercier. Mello attendait, appuyé contre l'une des portières de la voiture. Il contemplait le paysage désolé autour du bowling sans dire un mot. D'un poing il roula le papier d'aluminium en boule puis l'envoya loin de lui d'un coup de pied. Il avait des bottines à bout carré.

- Je pense que tout est bon, on a rien oublié, signala Matt en jetant à son tour la cigarette qu'il avait fumée.

Mello se détourna de la voiture pour le regarder. Derrière ses lunettes, son expression était indéchiffrable. Une brise fraiche parcourut son visage, et balaya une de ses mèches pour dévoiler la frontière rouge traversant son front. Une sensation de nausée s'insinua dans l'estomac de Matt.

- Quoi ? demanda-t-il d'une voix qu'il ne put contrôler tout à fait.

Mello eut un rire de gorge, un son guttural qui se rapprochait d'un gémissement de douleur. Au lieu de le mettre mal à l'aise, ce bruit provoqua un épanouissement de chaleur dans le ventre de Matt, une chaleur de plante qui ne signifiait qu'une seule chose, et c'était la mauvaise idée qui lui revenait en tête. Mello s'avança jusqu'à lui, ne le quittant pas des yeux. Matt se rendit qu'il était légèrement plus grand que lui, peut-être 1m70, plus encore avec le talon de ses bottines. Il réalisa qu'il n'en avait absolument rien à foutre.

- Pourquoi tu m'aides ? fit enfin Mello après un temps de silence interminable.

Matt réfléchit un quart de seconde.

- Parce que je n'ai rien d'autre à faire.

Mello rit une nouvelle fois et Matt sentit ses entrailles vibrer.

- Je n'aime pas avoir de dette envers quelqu'un. Envers quiconque. Je n'aime pas obtenir quelque chose sans donner en retour.

- Franchement, c'était rien, rétorqua Matt en se concentrant sur chaque mot pour ne pas bégayer. Tu n'as rien à –

Il se tut car Mello venait de l'embrasser. Il ne savait pas du tout comment Mello embrassait et lorsqu'il sentit ses lèvres sur les siennes, en un contact chaud s'épanouissant sur sa bouche comme une flamme, il fut surpris par la douceur du baiser, une douceur presque prudente qui ne correspondait pas à ce qu'il avait en tête de la part de Mello. Il perçut la respiration de Mello, profonde, mesurée, et prit son visage entre ses mains gantées, appuya ses doigts sur son cou à la peau engourdie, glissa à ses flancs si minces, remonta à ses bras et sentit les muscles en-dessous, un frémissement de nerfs qui faillit lui faire perdre la tête. La langue de Mello dans sa bouche était aussi chaude que sa brûlure et ce fut comme si Matt était à son tour marqué de l'intérieur, blessé tout au fond de lui par une explosion.

Mello s'éloigna et Matt lut dans ses yeux au travers du verre noir une rage de vivre, une frénésie chaotique, et enfin, enfin, à sa plus grande joie, une faim exacerbée, presque mutine sous l'ombre de la brûlure. Il se pencha et embrassa une dernière fois Matt, plus doucement, puis repartit à la voiture pour s'assoir à la place du mort.

Matt sortit de son manteau les clés de la voiture. Lorsqu'il s'installa au volant et que le moteur se mit à vrombir, Mello étendit ses jambes, le visage tourné vers la route. Cependant Matt, alors qu'il sortait une cigarette et la coinçait entre ses lèvres le temps de passer la deuxième vitesse, savait ce que Mello voyait réellement.

A suivre