1 – Celle que je suis
Quand j'étais petite, je croyais que c'était pour moi que le soleil se levait.
Il me disait bonjour du bout de ses lèvres d'or, glissait ses doigts de rose dans mes cheveux emmêlés, guidait mes pas, jusqu'au salon, de sa chaleur délicieuse.
Mes parents m'y attendaient, d'un sourire débordant, les bras pleins de confitures, de viennoiseries, de toutes ces douceurs auxquelles mon enfance s'est attachée,
s'est accrochée,
s'est mutilée.
Je courais ensuite me préparer, et le soleil m'accompagnait : il jetait des paillettes sur mes vêtements d'enfant, enfouissait quelques rayons dans mes manches, pour lorsque l'orage viendrait.
Et puis, je partais à l'école.
Le soleil conduisait Rosalya sur mon chemin. Elle avait déjà de longs cheveux blancs, ramenés en deux couettes de chaque côté de sa tête. Point de dents de devant.
Un sourire incomplet.
Nous arpentions ces mêmes venelles, tous les jours.
Jusqu'à quinze ans. Seize ans. Puis dix-sept ans.
Et puis, tout s'est arrêté, brusquement.
Le ciel devint caligineux.
Je me suis trompée.
Ce n'était pas pour moi que le soleil se levait le matin.
Lui aussi n'était qu'un mirage.
J'ai cessé d'être lorsque mes années lycées se sont achevées.
Rien n'y a succédé.
Je suis revenue.
C'est tout ce que je suis capable de dire à la silhouette fantôme qui se dresse devant moi, les yeux embués, le cœur sans doute palpitant.
Tout, en elle, a changé, s'est transformé, s'est métamorphosé.
Ce n'est plus Rosalya,
et c'est elle, tout à la fois.
Elle me parle, agite ses mains. Elle est nerveuse, elle frémit, s'égosille. Je suis incapable de tendre un bras vers elle, de le poser sur son épaule, de l'apaiser.
Pardonne-moi, je ne sais plus qui tu es.
Elle me pousse à l'intérieur d'un bâtiment noir – je refuse d'ouvrir encore les yeux, c'est mon cauchemar, mais il me semble bien tenace aujourd'hui.
- Je suis désolée, je ne peux pas, je ne peux pas, marmotté-je à la funambule qui semble marcher sur des œufs.
Elle me parle, agite ses mains. Je ne l'entends pas : je la sens seulement se mouvoir, autour de moi, acrobate d'un jour aux cheveux blêmes. La nitescence de ma propre peau l'éblouit je la devine se cacher les yeux, puis me reconduire à l'extérieur.
Que t'arrive-t-il, M. ? Je ne te reconnais pas.
Le soleil, immarcescible, trône au cœur d'un ciel des impossibles.
Il n'est pas temps, pas encore, c'est trop tôt.
Je peux repousser l'échéance – je le dois, ce nouveau monde m'est hostile.
Je m'entends lui dire que l'Université attendra. M'attendra. La chaleur devient pourtant fébrile – ainsi se meurt mon dernier été ainsi s'amorce la renaissance.
- Tu as encore du temps pour les inscriptions, nous ne sommes que le 20 août.
Je reçois ses mots, opine du chef, lui tends mon sac. Je dois m'asseoir, excuse-moi, il y a quelque chose, dans l'air, qui me fait mal. Elle a alors pour moi le ton de l'amitié, et la phrase qui convainc mon cœur que tout est terminé :
C'est le vent, c'est le vent tu sais.
Le vent. Un vent vulnéraire, qui est là pour moi.
Ce même vent qui s'est engouffré dans mes cheveux, lorsque je suis arrivée ici, pour la première fois.
Ce même vent qui soufflait, lorsque Castiel m'a embrassée.
Je lui souris je la reconnais.
Rosalya.
Elle m'abandonne mon sac, suspend ses bras autour de mon cou. Je me laisse aller à cette étreinte si délicate, si délicieuse,
si terrifiante.
Elle me dit viens, il y a un petit café tout près d'ici, le Cosy Bear Café, le serveur est adorable.
Je suis guidée par sa voix, à laquelle je succombe – c'est si facile de laisser les autres tracer notre chemin. Nous arpentons ces mêmes venelles que nous suivîmes enfants. Je sens se former, dans ma gorge, une pierre lourde et coupante.
Le serveur s'appelle Hyun. Il a des traits fins, des yeux et des cheveux d'ébène. Il me regarde en souriant.
Rosalya commande deux cafés, sans sucre s'il te plaît.
Il s'installe avec nous, précise qu'il est temps pour lui de prendre une pause il me dit :
- Si tu cherches du travail, nous avons un poste de serveuse.
J'acquiesce, oui, après tout,...
Rosalya fulmine Leigh la réclame – je dois partir, excuse-moi, je t'appelle très vite.
Je la laisse embrasser mes joues, et elle disparaît comme un souvenir.
Hyun me regarde. Ses yeux semblent déceler toute la terreur et la détresse qui m'habitent.
Il dit qu'il est désolé, qu'il voit bien que je me force à être polie, que tout ce dont j'ai envie, c'est de partir, de lui dire d'aller se faire foutre, de m'enfuir.
Je pose une main sur ma poitrine, tout près de... Ce cœur, que je tente de palper, mais que je ne trouve pas.
La nuit, avant de m'endormir, je tâtai cet endroit, de la pulpe des doigts, à la recherche de ce quelque chose que j'espérais entendre battre en moi, mais dont je ne parvenais pas à retrouver l'écho.
Je glisse mes index à la lisière de mes cils, pour étouffer les larmes qui s'efforcent de franchir leur barrière.
Il me tend un mouchoir, je ris de bon cœur et m'excuse à mon tour, qu'est-ce que je peux être sensible, pardonne-moi.
Il me parle encore, me dit qu'il connaît bien Rosalya, qu'elle passe souvent avec un garçon aux cheveux bleus. Je secoue la tête, cela ne m'évoque rien.
- Tu vas à Antéros Academy ?
- Oui.
- Tu n'es pas d'ici, n'est-ce pas ?
Je me mords la lèvre. Je tente de reconstituer le puzzle, d'assembler les morceaux. Les réminiscences se bousculent en moi, et je sens la pierre grossir dans ma gorge.
- J'étais au lycée ici, à Sweet Amoris. Je suis partie pendant quatre ans, pour... mes études, j'imagine. Je suis revenue pour étudier l'art, oui, encore une. Je ne reconnais plus cet endroit. C'est comme si tout avait disparu, et qu'on avait tenté d'ériger une ville sur ces sables mouvants. Quelle drôle d'idée, n'est-ce pas...
Je sens mes mains trembler contre la tasse à moitié vide. Hyun est empathique – il se crispe à son tour, arrime un bras vers le mien, s'en saisit et le serre avec douceur.
- On a toute une année pour en parler, tu sais.
Je souris, sincèrement.
Il perd le sien, brusquement.
Et m'abandonne,
ma pause est finie, reviens quand tu veux.
Je quitte le café, m'enfonce dans ces venelles qu'aucun soleil ne vient caresser. Je prends appui contre un mur recouvert d'affiches pour un groupe de rock, ma poitrine me fait mal, quelque chose tente de percer la peau qui le sépare du dehors, je le sens, je le vois,
j'y succombe.
Et je pleure, pleure, en me recroquevillant, glissant contre ce mur, arrachant quelques lambeaux de peau que mon bras nu abandonne,
comme j'abandonne,
égarée dans ce monde que je ne connais pas,
que je ne connais plus.
Celle que je suis n'a aucune prise sur cet univers,
celle que je suis voudrait disparaître sous tout ce goudron, toute cette noirceur accumulée sous mes pieds,
celle que je suis, c'est celle que je fuis.
