31 décembre 2025

Connaissant parfaitement les couloirs du Ministère, il fallut peu de temps à James Sirius Potter pour atteindre les salles d'audience. Il n'avait plus qu'à tourner dans l'ultime couloir, celui qui le montrerait à tous ceux qui attendaient d'entrer pour ce qui était une audience des plus… étranges.

Étrange était le mot, certainement. Mais avant de penser à cette fichue audience, il devait vérifier s'il avait tout.

Sa convocation, froissée. Il n'avait jamais été très ordonné, et détestait plus que tout prendre soin de ses affaires.

Les ingrédients de sa boutique d'apothicaire qui étaient mentionnés sur la convocation. Le mélange de ces ingrédients était peu recommandable, et il n'était pas assez stupide pour ne pas y voir une coïncidence.

Et des dizaines de papiers qui n'avaient rien à faire dans son sac. D'ailleurs, il n'était même pas sûr que ces papiers soient bien les siens.

Il soupira, essaya de sourire comme pour se convaincre que tout irait bien, et se redressa avant de poursuivre sa route.

Il faisait un temps horrible, dehors. Ajouté à cela le fait qu'il n'avait aucune envie de participer à cette audience à laquelle il n'avait rien compris, pas plus qu'il n'avait envie de passer des heures à entendre des témoins déblatérer, il n'était réellement pas de bonne humeur.

En fait, plus il y pensait, et moins il arrivait à se souvenir de moments où il avait été de bonne humeur plus de quelques heures. Cela datait trop. Il finissait toujours par ruminer dans un coin sa détresse, et il fallait toutes les forces réunies de ses amis et de sa famille pour le faire sortir de sa torpeur.

Et puis, il détestait ces foutus couloirs trop sombres. Ses pas résonnaient.

Faux, réalisa-t-il en s'arrêtant à nouveau. Des voix résonnaient, aujourd'hui, et non pas ses propres pas.

Des voix qu'il connaissait trop bien. Le brouhaha qui parvenait déjà à son oreille était un brouhaha qu'il côtoyait depuis qu'il était né, ou presque.

Tous ses cousins et cousines étaient venus avant son audience, chose qu'il leur avait formellement interdite. Se préparant à protester pour la forme, il se décida enfin à reprendre sa marche, tout en sachant ne pas être de taille.

Contre son frère et sa sœur, il pouvait quelque chose. Parfois.

Contre tous ses cousins et cousines, il était perdu d'avance.

- Ah bah t'es enfin là ! s'exclama Fred en lui donnant une grande accolade, qui manqua faire perdre son équilibre à James.

- Ouais. Et vous aussi, alors que je vous avais demandé de ne pas venir, bougonna le principal intéressé en se laissant tomber sur un des deux bancs du couloir, juste à côté de sa petite sœur.

- Tu les connais, lui dit cette dernière. Incapables de comprendre lorsqu'on est sérieux. J'ai eu beau leur répéter que tu ne voulais pas d'eux, je n'ai pas réussi à les faire partir.

Elle avait dit cela sans lever les yeux de ses feuilles. Ses ASPIC étaient dans quelques mois, et elle s'y préparait sérieusement. Pas trop, non. Juste sérieusement, ses lunettes sur le bout du nez, prouvant sa concentration. Ses lunettes glissaient sans cesse sur son nez, mais elle refusait depuis toujours de les faire ajuster. Elle disait que les remettre lui faisait prendre conscience de la réalité, et ainsi, elle ne s'embourbait pas dans son travail. Mais ce qui fascinait le plus James, c'était sa capacité à rester concentrée quel que soit le lieu, le bruit ambiant ou les circonstances. Quand Lily Potter devait travailler, elle le faisait.

- Allez, reconnais que ça te fait plaisir de nous voir ! s'exclama Victoire en se laissant tomber à même le sol.

C'était la plus âgée de ses cousines et pourtant, elle était celle qui avait gardé le comportement le plus enfantin. Certainement parce qu'elle était déjà bien assez sérieuse à Gringotts comme cela, et qu'elle vivait avec un futur mari professeur qui, parfois, oubliait qu'il n'était pas en classe mais avec sa fiancée.

James lui adressa un léger sourire, qui fit naître celui de Victoire, bien plus éblouissant.

- J'en étais sûre ! s'exclama-t-elle avec un petit air satisfait.

Sa sœur poussa un soupir, désespérée, avant de la pousser du pied pour s'installer à côté d'elle.

- C'est vrai qu'on est bien, à même le sol, constata Dominique. Alors, tu es prêt ?

- J'ai le choix ? rétorqua James, sans perdre son sourire pour ne pas paraître stressé aux yeux de tous.

- Nan, reconnut Louis dans un éclat de rire.

Il s'installa derrière ses deux sœurs.

- Et dire que maman avait placé tous ses espoirs en vous pour montrer que la famille Weasley peut être civilisée…

- Heureusement pour elle, son fils adoré et chéri est parfait ! répliquèrent ensemble les deux sœurs.

Sa famille était complètement folle, mais c'était bien pour cela que James l'adorait.

- Est-ce que tu as pris tout ce dont tu as besoin ? s'enquit Molly, un peu plus loin.

- Tu as pensé à ta convocation et à ce qu'on t'a demandé d'apporter? renchérit Lucy en croisant les bras sur sa poitrine et en fermant les yeux, comme toujours lorsqu'elle réfléchissait.

Il fut un temps où elle faisait cela tout en marchant. Après qu'un nombre trop important de murs soient entrés à sa rencontre alors qu'elle n'avait rien demandé, elle avait jugé plus prudent d'arrêter de marcher.

- Oui, j'ai tout, lui assura James.

Le sourire qui chatouillait ses lèvres ne demandait rien de plus que de s'élargir, mais il ne voulait pas trop se laisser aller juste avant cette audience. Pour rassurer ses deux cousines, il sortit ce qu'elles voulaient voir. Aussitôt, le nez de Molly et les sourcils de Lucy se froncèrent.

- James ! Tu aurais pu…, commencèrent-elles en chœur.

- En prendre soin ? J'ai oublié, rétorqua le garçon.

- Comme toujours, marmonna Roxanne en le poussant sans ménagement pour se faire une place.

Elle passa un bras autour des épaules de son cousin, et lui sourit.

- Tu vas leur écrabouiller la figure et leur montrer que tu n'as rien à te reprocher, pas vrai ? devina-t-elle.

- Je n'ai rien à me reprocher, lui rappela James. Je suis appelé comme… témoin. Un truc du genre. J'ai pas bien compris, avoua-t-il en sortant la convocation.

- « Un truc du genre » ? releva Hugo. T'es sûr que tu peux être convoqué pour un « truc du genre » ? On ne peut pas dire que le Ministère apprécie beaucoup les procédures, mais ils essaient de mettre des mots précis sur des faits concrets… en général.

James haussa les épaules. Il ne savait pas, non. Ce qu'il savait, c'est qu'un jour, trois hommes étaient venus fouiller sa boutique, puis lui avaient annoncé qu'il devait venir témoigner. Il n'y avait aucun doute sur son innocence, mais c'était simplement la procédure. Au début, la manière dont était amené le sujet avait paru bizarre à James, et il s'était dit que ce n'était peut-être qu'un canular. Finalement, il avait reçu cette convocation. Il avait vu la date, et s'était dit que tant pis, il serait au Ministère la veille du nouvel an. La tournure des phrases était étrange, mais toujours pas assez pour qu'il s'inquiète. Ce qui lui avait paru plus bizarre, c'était son rôle. Il devait être témoin, certes, mais il ne savait pas de quoi. En fait, il n'était pas réellement sûr de l'être.

C'était tellement étrange qu'il avait voulu demander à Rose de regarder cette convocation. Il avait bien évidemment oublié de lui demander, et c'était quelques minutes avant le début de l'audience qu'il se rappelait qu'il devait lui demander quelque chose.

Sauf qu'il réalisait maintenant que ni Albus, ni Rose n'étaient présents.

Il n'eut pas besoin de poser la moindre question. Ses cousins étaient déjà prêts à répondre.

- Albus n'est pas rentré avec moi, hier soir, expliqua Hugo, puisqu'ils avaient été à la même soirée.

- Et Rose ? demanda James, alors qu'il se doutait de la réponse.

- Pas chez elle. Sauf que là, ça va être plus difficile d'expliquer son absence à maman, grimaça Hugo. Elles devaient prendre le petit-déjeuner ensemble, et j'ai reçu un hibou affolé de maman, qui s'inquiétait parce que personne ne venait lui ouvrir, et qu'elle n'entendait aucun bruit. J'ai rattrapé le coup, mais bon. Comme toujours, Rose va devoir donner des explications…

- Des explications à quoi ? demanda l'intéressée en arrivant, essoufflée, les cheveux pas encore coiffés, et les yeux ensommeillés.

- Pourquoi tu as oublié ton rendez-vous avec ta mère, lui annonça Dominique depuis le sol, où elle se sentait de plus en plus à l'aise.

Les traits de Rose se tordirent sous l'effet de sa grimace.

- C'était aujourd'hui, grommela-t-elle. Mince…

- Comme tu dis, s'esclaffa Roxanne.

- Comment va Scorpius ? demanda nonchalamment Fred.

- Je ne sais pas, je n'ai pas eu le temps de lui demander ce matin, répliqua Rose. Comment va Bethany ?

- Touché, murmura Molly entre ses dents.

- Coulé, même, ajouta Lily, un sourire transperçant sa voix.

Par respect pour Rose et sa relation, personne ne rit. Mais ses cousins et cousines n'en pensaient pas moins. Elle leva les yeux au ciel, choisissant soigneusement d'ignorer sa famille, avant de se tourner vers son frère.

- Qu'est-ce que tu as dit à maman ? voulut-elle savoir.

- Comme d'habitude. Que tu étais chez Faith. Mais je pense qu'elle t'en veut. Tu ne l'as pas habituée à oublier un rendez-vous planifié depuis des semaines.

- Je sais, je sais, je m'en veux déjà assez, pas la peine d'insister ! geignit Rose. J'ai complètement oublié. Mais promis, c'est la dernière fois que tu fais ça, jura-t-elle à son frère sans lui donner plus d'explications. James, comment vas-tu ?

Son cousin soupira en se calant contre le mur.

- Pourquoi est-ce qu'alors que j'espérais que vous alliez me laisser tranquille, quelqu'un se sent obligé de me demander comment je vais ? Je vais bien, répondit-il en soufflant. Mais je voulais te demander quelque chose…

- Je t'écoute.

Comme toujours dans ces cas-là, elle attacha rapidement ses cheveux en queue de cheval et sortit ses lunettes.

- Sans vouloir me vanter, je peux t'aider sur tout, parce que je sais tout ! J'ai lu toutes les notes de maman, et je les connais par cœur, dit-elle avec un soupçon de fierté dans la voix, et en pointant son front de l'index.

James leva une main pour la faire taire, amusé. Rose avait toujours été expansive, et avait toujours adoré tout ce qui touchait à la justice. Avec une mère dans la Justice Magique, c'était compréhensible. Elle ne souhaitait pas travailler dans le domaine, certainement parce qu'elle ne voulait pas faire comme sa mère, et aussi parce qu'elle avait ses préférences pour d'autres domaines. Entre autres les langues du monde sorcier. Selon les rumeurs familiales, elle comptait apprendre à parler autant de langues qu'avait su le faire Barty Croupton Senior en son temps. Elle avait réussi à décrocher un stage dans un bureau du Ministère. Elle n'était que l'assistante de l'assistante, comme aimait la taquiner Hugo, mais elle était aux anges. Et comme elle n'oubliait pas ses premières amours, elle épluchait tout ce qui passait sous ses yeux et qui se rapportait aux lois, pour toujours avoir un sujet de discussion avec sa mère.

Ou pour aider un cousin qui lui n'y connaissait rien, en revanche.

- Je ne veux pas que tu m'expliques le déroulement de l'audience, ou un terme que je n'aurais pas compris… En fait, je voudrais que tu m'expliques pourquoi ma présence est nécessaire. Ce n'est pas clair.

Il tendit donc sa convocation à sa cousine, qui la prit et la lut en silence. Enfin, en silence… Autour d'elle, les Weasley s'agitaient, Lily révisait et Albus ne tarda pas à faire son apparition.

- Toi, j'ai deux mots à te dire concernant une certaine Faith Gomenez, lui annonça Rose sévèrement sans lever les yeux.

Albus soupira, et poussa sa sœur pour s'installer sur le banc. Sa petite sœur ne bougea pas d'un millimètre, empêchant Albus de profiter d'une place de choix. Il grogna, et resta debout, les mains enfoncées dans les poches.

- Ne me regarde pas comme ça, bougonna Albus à James. J'ai déjà fait l'effort de me lever pour venir te voir.

- Tu es trop gentil, Al, plaisanta James.

- Je sais.

Son petit frère rejoignit ses deux cousines à même le sol, et posa sa tête sur l'épaule de Dominique.

- Je peux dormir ?

- Fais comme chez toi, grommela sa cousine.

- Tu étais où ? voulut savoir Hugo.

- Pas à la maison, ni chez Faith, si telle est la question, répondit son cousin d'une voix pâteuse.

- Et donc… ? l'encouragea Hugo.

- Pose pas de questions. J'ai mal au crâne. Eh, James, avant que je m'endorme… Tu vas tout déchirer, grand frère, je compte sur toi, dit-il en levant un poing victorieux.

James leva les yeux au ciel, puis se tourna vers Rose.

- C'est une plaisanterie, pas vrai, James ? demanda-t-elle alors à son cousin.

- Comment ça ?

- Ce n'est pas ta convocation, si ? Parce que ça, ce n'est pas une convocation, renifla-t-elle avec tout le dédain dont elle était capable, ce qui ne s'élevait pas bien haut.

- Je t'assure que c'est ma convocation, Rose.

Elle renifla à nouveau, les yeux plissés, comme agacée.

- C'est du grand n'importe quoi, siffla-t-elle. Il n'y a pas ton nom, ça ne vient d'aucun département du Ministère, aucune raison expliquant ta présence à cette audience…

Elle poussa un soupir, et leva des yeux remplis d'interrogations vers son cousin.

- Eh bien… Je ne sais pas.

Silence dans le clan Weasley.

- Est-ce que je viens d'entendre Rose dire « Je ne sais pas » ? demanda lentement Albus, comme si articuler ces mots prouvait leur stupidité, et leur incapacité à être réels.

- Je ne pensais pas que cette association de mots pouvait sortir de la bouche de Rose, commenta Fred, franchement intéressé par la nouveauté.

Il reçut une claque sur la tête de la part de sa sœur, qui n'en était pas moins intriguée pour autant. À vrai dire, tous étaient surpris. Rose savait. Toujours.

Elle rougit d'ailleurs, comme honteuse d'être incapable de répondre à cette question. Elle se replongea fébrilement dans la lecture de cette convocation, à la recherche d'un nouvel indice, d'une tournure de phrase qu'elle aurait mal interprétée.

- Je… je crois que tu es témoin, hasarda-t-elle. Plus ou moins. Ce n'est pas bien clair, s'excusa-t-elle. Tu devrais le montrer à ma mère, suggéra la rouquine à son cousin. Elle saura peut-être te répondre, même si ça ne ressemble à aucun modèle de convocation qu'elle a dans ses archives. Mais de ce que je comprends plus ou moins, on te demande de venir témoigner… tout en sachant que ce que tu diras n'aura aucune valeur. Alors, je ne comprends pas pourquoi tu es convoqué. Peut-être qu'il y a un message caché dans cette convocation ? ajouta-t-elle dans le vain espoir de trouver une explication à ce qu'elle estimait être une farce stupide.

Elle retourna le bout de papier, tout en adressant un regard lourd de reproches à son cousin. Si tous les sorciers étaient comme lui, aucun n'aurait jamais de papier dans un état présentable. Et cela mettait Rose dans une rage folle, elle qui avait toujours été ordonnée.

Mais elle ne voulait pas réellement se disputer avec son cousin sur sa manière de traiter ses affaires. Elle était bien trop intriguée par ce bout de papier sans queue ni tête. Comprendre les désirs de l'assistante dont elle était elle-même l'assistante était bien plus simple, à vrai dire. Et si James lui en donnait le droit, elle montrerait volontiers cette convocation qui n'en était pas une à sa mère, pour qu'elle l'éclaire sur sa teneur.

- Juste pour information, vous n'avez pas des trucs à faire, tous ? finit par demander James, alors que ses cousins et cousines s'étaient tous confortablement installés, et se préparaient à passer un bon moment tous ensemble. Par exemple, aller travailler ?

Un grognement de groupe s'éleva.

- Qu'est-ce que tu peux être rabat-joie, grogna Molly. Je n'aime pas mon patron.

- Oui, il paraît que le Ministre n'est pas très sympathique, répliqua James. Ta vie est bien trop compliquée…

Sa cousine leva les yeux au ciel avant de se mettre en route, attrapant au passage sa sœur d'une main, tout en utilisant l'autre pour relever Dominique, à l'aide de Louis. Lequel en profita pour attraper son autre sœur, et la forcer à se relever, elle aussi. La chaîne des Weasley se mit en route.

- Et tu me diras ce que c'était, finalement ! exigea Rose en tirant son frère, parce qu'elle estimait qu'il devait rentrer travailler.

Albus fut le dernier à se lever.

- Pas de travail pour moi. Ceci dit, tu m'excuseras, mais je vais dormir…

James hocha la tête, son corps tendu par la pression et le stress se relâchant légèrement lorsque son petit frère lui serra l'épaule. Aussi nombreux et bruyants qu'étaient les Weasley et Potter, disparaître était une seconde nature chez eux. Après tout, s'ils ne savaient pas disparaître, ils se retrouvaient rapidement encerclés par une horde de sorciers adorateurs de leurs parents. « C'est vrai que ton père est un presque loup-garou ? » « On dit que ton père a décroché un poste au Ministère juste après Poudlard, c'est pas des mensonges ? »

Et parfois, les demandes étaient bien plus farfelues.

James ferma les yeux, le dos contre le mur froid du couloir. Il laissa ses pensées vagabonder bien loin de cette atmosphère froide et impersonnelle, se laissant aller à des souvenirs qu'il tentait d'enfermer dans un coin de sa tête, qu'il essayait d'empêcher de surgir aux moments les moins opportuns. Il voulait oublier, il ne voulait plus être mélancolique, ou nostalgique. Il l'avait bien des fois empêchée de l'être, et voilà qu'il n'était pas capable de suivre ses propres conseils. Mais c'était tellement plus simple, parfois, de songer au passé. Il ne voulait pas rester coincé dans celui-ci. Cependant, dans le présent, il n'y avait plus cette luminosité qui rythmait sa vie.

Il poussa un soupir plus profond que les autres, se demandant pourquoi aucune porte ne s'était encore ouverte pour lui demander d'entrer. Tant pis. Il pourrait, quelques secondes encore, vivre dans le passé.

- Tu dois arrêter de faire ça, James.

Il ouvrit un œil. Il avait oublié que Lily était encore là. C'était toujours comme ça, dès qu'il se laissait aller au passé. Il oubliait tout ce qui l'entourait, aussi important cela soit-il.

- Tu ne devrais pas être en train de réviser ? lui reprocha-t-il vainement.

- C'est ce que je fais, lui assura-t-elle avec un petit sourire.

- Dans un couloir aussi lugubre ?

- Papa va venir m'aider, plus tard. Il ne voulait pas venir avant que tu n'entres.

Les lèvres de James se relevèrent doucement.

- Il ne sait vraiment pas s'exprimer.

Lily rit doucement.

- Tu sais bien que non. Il est fier de nous et ne le dit pas. Mais là, je crois surtout qu'il n'a pas envie d'être stressé devant toi, et te transmettre sa nervosité.

James inclina la tête, compréhensif. Son père pouvait tenter de garder son air sérieux et impassible autant qu'il le voulait, il en était tout simplement incapable. De toute façon, son fils aîné préférait de loin la compagnie de sa sœur avant un tel événement. Même si Lily savait appuyer là où ça faisait mal, et qu'elle avait souvent raison, au grand regret de son frère.

Elle reprit d'ailleurs son air sérieux, et avec une petite pointe de tristesse dans les yeux, elle planta son regard dans celui de James.

- Tu dois vraiment arrêter, James. Ça fait trois ans et demi.

- Je sais.

- Tout le monde sait que tu le sais, dit-elle avec douceur. Et tout le monde sait que tu ne fais rien pour passer à autre chose.

James soupira.

- Tu ne voudrais pas réviser à nouveau ?

- Non, dit-elle avec un sourire étincelant, atténué par ses yeux toujours sérieux. Tu sais bien que j'ai raison, James. Tu ne peux pas vivre dans le passé, comme ça. Ce n'est pas bon. Ni pour toi, ni pour nous. On se fait du souci. Depuis trois ans et demi, on attend le jour où tu ne sombreras pas du tout dans la mélancolie. Et…

Sa voix se fit toute petite.

- Et ça fait trois ans et demi qu'on attend, inlassablement. Maman et papa ne te le diront pas, mais ils s'inquiètent énormément, tu le sais.

James hocha lentement la tête, ses yeux se refermant. Cette fois-ci, il empêcha ses pensées de partir loin de sa petite sœur. Il sentit la main de celle-ci se glisser sur son épaule, et dans ce simple geste, il pouvait sentir tout l'amour fraternel qu'elle lui portait. Il accepta avec bonheur cette attention si simple et pourtant si importante, avant de rouvrir les yeux. Lily n'avait certainement pas fini de lui dire ce qui lui tenait tant à cœur.

- Elle est morte, James.

Comme à chaque fois que les mots étaient dits, et bien qu'il les connaisse par cœur, son souffle s'arrêta, son cœur manqua un battement, ses paupières papillonnèrent et sa gorge se serra. Il voyait bien que sa sœur ne voulait pas le blesser intentionnellement. Mais elle devait le lui rappeler. Elle voulait lui faire comprendre qu'il devait passer à autre chose, faire trois pas en avant au lieu de reculer, jour après jour, comme le ferait un fléreur devant l'eau.

- Astrid est morte, James. C'était le trois juillet deux mille vingt-deux. Ça fait trois ans et demi. Il faut que…

Lily ne termina pas sa phrase. Son frère savait ce qu'elle voulait lui dire, et il savait tous les deux qu'elle avait raison.

- Je suis désolée, James.

Il hocha la tête pour lui faire comprendre que ça n'avait rien d'important. C'était la stricte vérité, et il devait l'accepter. Trois ans étaient passés. Il devait tourner cette page qui était collée à la suivante. Il devait franchir cette étape.

Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui, il s'accordait encore une journée de déni, de plongée dans ses souvenirs.

Demain, peut-être. Ça pourrait être sa bonne résolution. Il n'avait jamais cru à cela, mais il fallait bien commencer à gravir les marches permettant d'accepter de passer à autre chose.

Il se tourna vers sa petite sœur.

- Tu es trop intelligente pour ton propre bien, tu le sais ça ?

Elle lui offrit un joli sourire, rappelant que si elle était une interlocutrice avisée, elle n'en restait pas moins sa sœur de quatre ans sa cadette, encore juvénile et qui n'avait pas réellement envie de grandir.

- Je sais. Et je peux être une oreille très attentive, lui offrit-elle gentiment.

James leva une main, et ébouriffa les cheveux de sa sœur, déjà bien emmêlés.

- Est-ce que tu te coiffes, parfois ? se moqua-t-il en voyant les nœuds formés dans un semblant de queue de cheval.

Elle grommela et écarta sa tête.

- Non.

Un bref rire s'échappa des lèvres de James, tandis que Lily résistait à la tentation de lui dire que si, de son côté, elle ne prenait pas toujours soin de sa personne, lui, en revanche, ne prenait jamais soin de ses affaires. Mais ce n'était pas le moment de perdre du temps en badinage sans importance. Au contraire, c'était le moment d'une véritable discussion entre frère et sœur.

- Ils sont en retard, constata Lily.

- Je ne suis même pas surpris, bougonna James. Heureusement que j'ai pu confier la boutique…

Lily leva les yeux au ciel, amusée par l'esprit pratique de son frère. Elle ne releva toutefois pas, et plongea son nez dans ses notes.

- Tu sais pourquoi j'ai rompu avec Basile ?

James manqua éclater de rire. Il se retint de justesse. Lily passait d'un sujet à un autre, c'était certain, mais quoi qu'il en soit, à la fin de la conversation, elle aurait fait dire à James ce qu'elle voulait entendre. Peut-être que les femmes n'étaient pas toutes des manipulatrices. Mais Lily, elle, en était une, c'était certain.

- Non, je ne sais pas. Je te rappelle que je ne l'ai même pas rencontré.

Lily sourit.

- Tu étais parti en vacances et m'avais dit que tu le rencontrerais à ton retour. Finalement, cela vaut peut-être mieux. Je ne crois pas qu'il ait fait grande impression à papa, et je pense que tu l'aurais immédiatement détesté.

James haussa un sourcil surpris.

- Si papa t'avait demandé de ne plus le voir…

- Je ne l'aurais pas écouté, assura rapidement Lily. Mais j'aurais pu le comprendre. Au fond, peu importe la relation que j'entretenais avec Basile. C'est pas de ça dont je voulais te parler. Ce que je voulais t'expliquer, c'est que si j'ai rompu avec lui, c'est parce que notre relation était terminée. Tu vois ce que je veux dire ? Nous en avions fait le tour, et je n'avais pas envie de repartir pour un tour avec lui. Je n'étais pas amoureuse de lui. J'étais bien, mais ça n'allait pas plus loin. Je pense que c'était pareil de son côté. En attendant, notre histoire était terminée. La page était tournée, on avait refermé le livre. Je ne dis pas que ça s'est passé sans encombre, ajouta-t-elle précipitamment.

Son frère s'apprêtait en effet à lui rappeler les nombreux doutes qu'elle lui avait confiés seulement quelques mois plus tôt, au début de l'été. Il se rappelait avoir vu sa sœur hésiter, une grande première.

- Mais c'était fini. Fin de l'histoire.

Il soupira. Il voyait tout à fait ce qu'elle voulait lui dire. Il avait compris cela dès le début, lorsqu'elle était venue se confier à lui. Elle ne retournerait pas avec Basile, quoi qu'elle ait pu dire à James, quoi qu'elle ait pu envisager.

- Et tu sais, même si c'est dur au début, lorsqu'une histoire est terminée, avec le recul, on est fier de soi, on est fier d'avoir accompli ça. Aussi, je me doute que ça doit être frustrant pour toi. Tu es triste de la mort d'Astrid, et c'est normal. C'était ta petite amie, et t'en étais fou amoureux, James. Tu le seras toujours. Mais le pire, là-dedans, c'est que votre histoire n'est pas terminée, et ne le sera jamais.

Il ferma les yeux.

Pourquoi Lily le connaissait-elle aussi bien ? Elle n'avait pas le droit de dire à haute voix ce qu'il tentait de murmurer. Elle ne pouvait pas clamer ce qu'il tentait de se dissimuler. Il ne voulait pas affronter la réalité, même si elle était la seule à pouvoir le délivrer.

- Tu dois l'accepter, James. On ne peut pas lire tous les livres, et on ne peut pas tous les achever. Parfois, il faut se résigner, et se dire que l'on n'aura jamais la fin. Les pages ont été arrachées, c'est cruel, mais on ne peut rien y faire.

Il hocha la tête. Il savait tout cela. Il le refusait simplement.

- Des fois, Lily, je me demande pourquoi tu es la plus petite de nous trois.

Elle sourit délicatement.

- Je me le demande tous les jours.

Il éclata doucement de rire, et accepta que ce soit la fin du discours de Lily. C'était à lui de parler. Aussi difficile soit-il de trouver les mots, aussi écorcheurs et meurtriers soient-ils, il devait les extérioriser, les faire sortir de cette prison dorée qu'étaient ses souvenirs, et accepter la douleur plutôt que de la laisser marteler jour après jour et sans aucune pitié son cœur.

- Il y a des jours où je m'en veux. J'aurais dû accepter de l'accompagner dire au revoir à la maison de sa tante. J'aurais dû l'accompagner se promener, et l'empêcher de marcher là où c'était dangereux, parce qu'elle prenait toujours des risques quand il y avait de la hauteur. J'aurais dû… Il y a des dizaines de choses que j'aurais dû faire. Et des dizaines d'autres que j'aurais dû lui dire. Ça va te paraître stupide, et bien trop sentimental pour moi, mais Lily… n'attends jamais une minute pour dire ce que tu ressens pour une personne. La vie est trop courte.

- Et toi, tu es trop jeune pour penser ça, James, rétorqua-t-elle, doucement mais fermement.

- Peut-être que oui. Ou peut-être qu'il n'y a pas d'âge pour les grandes phrases, seulement l'âge de comprendre ce que sont des regrets. Alors, oui, je m'en veux. Mais je lui en veux aussi. Parce que je sais que de son côté, elle n'a pas été honnête avec moi. Elle avait vendu la maison de sa tante sans m'en parler. Elle avait répondu aux Aurors en leur disant que, finalement, elle n'allait pas passer les tests d'entrée. Et elle n'a rien laissé pour moi. Je sais que c'est stupide de lui en vouloir pour cela, mais j'aurais aimé quelque chose lui appartenant pour me rappeler d'elle, tous ces jours où le souvenir était si présent, et pourtant trop loin pour que je puisse l'effleurer. Tu vois, c'est la différence entre une histoire achevée, et celle qu'on laisse de côté. Il y a des regrets que tu ne peux pas régler dans l'une des situations. C'est comme ça. Mais ça fait mal.

Silencieuse, sa sœur ne lui offrit qu'un petit hochement de tête.

- Et parfois, j'aurais voulu…

Il ne dit rien de plus. Il n'en avait pas besoin. Lily le comprenait trop bien.

- Tu n'as jamais pleuré pour sa mort, devina-t-elle.

- Est-ce que ça fait de moi un insensible ? Une personne sans cœur ?

- Cela prouve simplement que tu n'as jamais réellement accepté sa mort, souffla sa sœur avec douleur.

Elle haïssait voir la souffrance de son frère, la palper, et être pourtant incapable de la lui arracher pour la jeter au loin, la piétiner, et lui dire de ne plus jamais venir l'embêter. Elle se sentait impuissante. Certainement autant que James lorsqu'il s'en voulait pour des faits qu'il n'aurait pas pu contrôler.

James afficha un petit sourire brisé pour quelques secondes, avant de baisser les yeux et de les laisser dévier vers les mains de sa sœur, qui ne demandaient qu'à lâcher les feuilles de cours pour enserrer le grand frère.

- Tu révises quoi ? demanda-t-il.

Ce n'était jamais le moment de se laisser aller. Il avait fini par le comprendre. Même si c'était dur, il devait penser à autre chose chaque fois que ses pensées déviaient et prenaient une teinte orageuse. Surtout devant sa sœur. Il refusait de la voir souffrir à cause de la peine de son grand frère.

Elle lui adressa un sourire désabusé, lui faisant comprendre qu'elle savait tout à fait ce qu'il était en train de faire.

- Astronomie. La relation entre la position d'une planète, celle d'une étoile, le jour de l'année et la température ambiante.

James grimaça.

- C'est quel centaure qui enseigne ça, maintenant ?

Elle éclata de rire.

- Benz. Il est plutôt sympa, même si je ne comprends pas les trois quarts de ce qu'il nous raconte. Et en même temps, c'est bien plus intéressant que ce que nous fait apprendre la professeure Sinistra. Ceci dit, reprit-elle après une petite pause accordée à la réflexion, je suis bien contente d'avoir eu des cours avec elle, au début. J'aurais certainement abandonné la matière, si c'était Benz l'enseignant entre la première et la cinquième année.

Lily avait cette petite manie de plisser le nez lorsqu'elle annonçait une contradiction dans ses propres pensées. Ses taches de rousseur ressortaient alors, et rappelaient à tout le monde qu'elle devait un nombre aussi important de celles-ci du fait de son affiliation aux Weasley.

- Donc, l'Astronomie te plaît ?

Elle haussa les épaules.

- La matière me passionne, reconnut-elle du bout des lèvres. Mais ce n'est pas pour autant que je vais dédier ma vie entière à cela.

James hocha la tête. Il savait que sa sœur pouvait se spécialiser dans tous les domaines qu'elle étudiait. Elle était douée, c'était certain. Et bosseuse.

Mais il savait aussi qu'elle ne voulait pas d'un choix par défaut. « Peut-être bien que je peux tout faire. Mais ce n'est pas pour autant que ça me plaît. Tu saisis la différence ? » lui avait-elle dit en début d'année dans une lettre, alors qu'elle expliquait que plus l'année avançait, moins elle voyait où son avenir la menait.

- Tu sais que si tu as des doutes, tu peux en parler ? Avec moi, papa, maman… Même Albus ! plaisanta-t-il.

Lily éclata de rire.

- Albus est un piètre conseiller. Ceci dit, je suivrais volontiers sa façon d'envisager la vie. « Bonjour, j'aime beaucoup ça… Je peux travailler chez vous ? »

James laissa son rire rejoindre celui de Lily.

- En attendant, il a trouvé un travail en tant qu'apprenti au magasin de chaudrons, jusqu'à devenir vendeur et réparateur. Et il est vraiment doué pour vendre les chaudrons… surtout aux femmes !

- Tu connais Al. Dès qu'il faut baratiner un peu…

Ils rirent doucement.

- J'aimerais avoir son assurance, parfois, confessa Lily.

- On l'aimerait tous, assura son frère.

Elle hocha la tête, rassembla ses notes, et les mit de côté. Elle jeta un rapide coup d'œil à sa montre, et pesta.

- La seule personne que je connaisse et qui prenne autant de retard dans ses rendez-vous est espagnole. Elle a au moins l'excuse d'être de cette nationalité ! se plaignit Lily. Mais tant mieux, en fait…

James eut la surprise de voir le rouge monter aux joues de sa petite sœur. Elle qui haïssait ça plaqua aussitôt ses deux mains sur son visage, et bougonna quelques mots que ne put saisir James.

- Tu promets de ne pas en parler aux parents ? Et même à personne ? demanda Lily d'une petite voix.

Son frère hocha la tête, et elle poussa un profond soupir. Elle fouilla ensuite dans son sac, et en sortit trois lettres, qu'elle garda serrées les unes contre les autres, pour ne pas que James ne lise l'expéditeur de ces lettres.

- En novembre, il y a eu le match Gryffondor contre Serdaigle.

- Je sais, dit James qui ne comprenait pas pourquoi le sujet avait changé aussi rapidement, ni pourquoi Lily se décidait à lui parler, tout à coup.

- Je m'en doute, railla-t-elle. Je t'en ai parlé dans dix lettres. Ce que je ne t'ai pas dit, en revanche, c'est qu'il y avait des sélectionneurs de plusieurs équipes. Des petites équipes de sélections, évidemment. Rien de très officiel, comme tu le sais, mais…

Elle montra les trois lettres à James, qui les prit délicatement. Il lui suffit de lire qui envoyait ces lettres pour comprendre leur importance. Leur mère avait été joueuse professionnelle et, à présent, elle était rédactrice pour une rubrique de sports. Ils connaissaient le nom de chaque personnalité du Quidditch qu'il fallait connaître.

Les noms sur chacune des lettres faisaient partie de cette liste.

- Tous les joueurs qui sont passés dans ces petites équipes ont fini en équipe nationale. Et certains en équipe d'Angleterre, murmura James. Maman était dans celle-ci, continua-t-il en décalant une des lettres pour la mettre en évidence.

- Je sais. Je te rappelle que ma mère n'est nulle autre que Ginny Weasley.

Elle tenta de faire passer un trait d'humour dans sa voix, mais n'y parvint pas.

- Je ne suis pas la seule à en avoir reçu, j'en suis sûre, mais…

- Lily. Arrête de te dénigrer comme ça. Et, surtout… trois lettres ! Si tes camarades en ont reçu une, c'est bien. Mais trois ? Qui peut se vanter d'en avoir reçu trois à l'issue d'un seul match ?

Elle rougit à nouveau.

- J'adore le Quidditch, mais au point de jouer pro ? Je ne sais pas, James. Vraiment pas. J'aurais trop peur de faire comme…

Elle ne termina pas sa phrase.

- Comme maman, devina-t-il. Je ne vais pas te dire quoi faire, Lily. Mais si tu en as envie, n'oublie pas qu'on t'en offre la possibilité. Ça serait bête que tu passes à côté de cela juste pour par peur que ton nom ne soit jamais dissocié de celui de maman.

- En fait, je ne pensais pas à…

Elle se tut. Des pas se faisaient entendre du côté du Ministère. Dans un même ensemble, ils se tournèrent vers la provenance du bruit. Les pas étaient calmes, pas précipités. Lily soupira, et se tourna vers James.

- Soit quelqu'un arrive en retard et ne s'en préoccupe pas, soit tu t'es trompé d'horaire…

- Mais non ! dit James en fronçant les sourcils. Je suis presque sûr que…

Il sortit la convocation de son sac, et y jeta un rapide coup d'œil avant de soupirer. Il s'était trompé d'heure. Ce n'était même pas surprenant. Le papier était tellement froissé, et l'horaire quasiment invisible, qu'il ne fut pas surpris que Rose n'ait pas pu la lire et ne se soit pas inquiétée lorsqu'elle avait eu la lettre en main.

- C'est pas grave, James, je t'aime bien quand même, se moqua sa sœur, retenant son rire en se mordant la lèvre inférieure.

Il lui adressa un regard noir, démenti par ses lèvres qui remontaient imperceptiblement vers le haut. Ils se turent cependant pour laisser à la nouvelle personne la possibilité d'arriver dans le calme.

Elle avançait précautionneusement, amorça un temps d'arrêt en réalisant qu'elle n'était pas seule et qu'on l'observait, puis elle reprit doucement sa route. Lorsqu'elle arriva sur le banc en face de James et Lily, elle s'assit délicatement sur celui-ci, comme s'il était contraire à ses règles d'être brutale. Elle réajusta les plis de sa robe, croisa les jambes, posa son sac à côté d'elle, et se prépara à attendre, sans un mot, comme gênée d'apparaître ainsi.

Elle laissa son regard se balader autour d'elle, vagabondant de James à Lily, puis sur les murs, revenant sur les autres personnes en face d'elle, mais en essayant de dissimuler le fait qu'elle les observe. Elle paraissait gênée d'être aussi curieuse, et les mots semblaient se bousculer pour sortir. Pourtant, elle gardait obstinément le silence.

- Vous êtes là pour l'audience ? demanda James, décidant de rompre la fragile barrière.

Face à lui, on tressaillit et se redressa un peu.

- Oui, dit-elle d'une petite voix chantante.

- Moi aussi, lui annonça James. En tant que… personne devant donner son avis, explicita-t-il en ayant le sentiment de ne rien expliquer du tout. Et vous ?

Son sourire poli s'effrita quelque peu, et un voile noir passa dans son regard de la couleur du ciel.

- En tant que victime. Ou, merci mon Dieu, presque victime.

Lily sursauta, fronça les sourcils, et abandonna l'idée de retourner à ses révisions. L'expression n'était clairement pas de celle qu'on pouvait entendre au Ministère.

- Vous n'êtes pas sorcière, annonça-t-elle comme une évidence.

La nouvelle venue tressaillit une fois de plus, son sourire diminuant dangereusement, tandis que ses lèvres tremblaient et que ses yeux s'humidifiaient.

- Non, désolée, je ne…

Elle prit une grande inspiration. James et Lily n'allaient pas faire un geste vers elle. S'ils étaient très doués pour se parler, ils avaient beaucoup de mal avec les inconnus, au contraire d'Albus, qui pouvait arriver au milieu d'une centaine d'inconnus et connaître la vie de la moitié avant deux heures.

- Je suis une Cracmole, expliqua-t-elle dans un sourire brisé. Rien de passionnant, donc.

Pourtant, sa vie n'avait pas dû être des plus habituelles pour qu'elle soit ici aujourd'hui, chamboulée comme si une tempête faisait rage dans sa tête.

- Je ne crois pas que…, commença James.

Il aurait voulu lui dire qu'il ne pensait pas que sa vie n'était pas passionnante sous prétexte qu'elle était Cracmole, mais il n'en eut pas le temps. Comme si les personnes à l'intérieur de la salle d'audience savaient que ceux qu'ils attendaient étaient arrivés, la porte s'ouvrit sur un petit homme dont le visage était barré de cicatrices, arrachant un tremblement aux trois personnes dehors.

- Vous pouvez entrer, dit-il avec un sourire carnassier.

La Cracmole se leva, et James ne tarda pas à faire de même.

- Tu devrais remonter, dit-il à sa sœur alors qu'elle replongeait le nez dans ses cours d'Astronomie.

- J'ai de quoi m'occuper, que ce soit ici ou ailleurs, lui assura-t-elle. Je t'attends, insista-t-elle alors que son frère aurait voulu la pousser hors de ce couloir à coup de mots.

Il poussa un soupir exaspéré, leva les yeux au ciel, et lui adressa un sourire et un clin d'œil des plus chaleureux avant de se diriger vers la salle d'audience.

À peine eut-il franchi le seuil et la porte fut-elle refermée qu'il se figea net.

Certes, il n'avait pas souvent été dans une salle d'audience. C'était même la première fois qu'il y allait un jour où une audience avait lieu.

Et certes, il ne savait pas à quoi ressemblait réellement une audience, et certes, il aurait dû se douter que l'étrangeté de sa convocation ne présageait rien d'autre qu'une audience étrange.

Mais ce n'était pas pour autant qu'il était préparé à ce qu'il voyait.

Les hommes déjà dans la pièce n'étaient pas habillés conventionnellement. Certains n'avaient même que leur pantalon. Tous, ou presque tous, fumaient la pipe, et il était certain que seul un ne fumait que du tabac. Les autres prenaient des herbes bien plus puissantes. L'atmosphère était informelle. Mais, surtout, l'absence d'uniformité dans les rangs le surprenait. Il n'y avait pas de tenue particulière. Pas d'ordre hiérarchique. Tout semblait être sous le règne du chaos. Chacun faisait à sa façon.

Il avança d'un pas, sentant que la Cracmole le collait, rassurée par la présence de cet homme qu'elle connaissait depuis deux minutes, et dont elle ignorait jusqu'au nom.

- Je suis James, lui dit-il alors, estimant que c'était un premier pas vers la confiance, et que la confiance était ce dont ils avaient besoin dans cette pièce.

- Elena, déglutit-elle difficilement.

- Enchanté.

Elle hocha la tête.

- C'est… normal ? demanda-t-elle finalement en désignant la pièce d'un menton tremblant.

Il grimaça.

- Je ne crois pas, avoua-t-il.

- Eh ! vous deux ! les interpella-t-on. Restez pas plantés là ! Allez-vous asseoir. Où vous voulez, hein. C'est pas comme si on avait des règles…

Sans que James ne saisisse pourquoi, tous éclatèrent de rire.

- Pas de règles ! s'esclaffa l'un des hommes en tapant de poing sur la table.

La bouteille qu'il tenait d'une main laissa échapper quelques gouttes, tandis qu'il lâchait sa pipe sous le choc.

Il était un peu tôt pour boire un tel alcool, remarqua James en fronçant les sourcils. Il se dirigea vers l'estrade, choisissant d'instinct là où les hommes étaient les plus calmes. Ils étaient seulement deux, avec un air tout juste renfrogné. Un grand noir qui lisait son dossier avec passion, et un homme à la peau mate qui se balançait sur sa chaise.

- Dis, Darren, tu crois que…

- La ferme, Luis, je lis.

- Je sais, mais je me demandais simplement si…

James s'assit derrière eux deux, Elena à ses côtés. Il n'était pas effrayé comme elle l'était, mais très étonné en revanche.

- Imagine qu'on prenne une herbe de salsepareille, et qu'on y ajoute de la corne d'éruptif, ça ferait quoi ?

James connaissait la réponse, et ce n'était pas un mélange qu'il s'aventurerait à tester dans son propre appartement.

- J'en sais rien, Luis, soupira Darren, plus qu'agacé. Je ne fais pas exploser mon appartement toutes les semaines.

Qu'est-ce qu'il disait. Un sorcier avide d'expériences dangereuses. Il en croisait souvent, dans son magasin, et il essayait de ne jamais leur vendre plus d'un produit dangereux par jour. Malheureusement, la réglementation dans le milieu n'était pas encore au point, et de nombreux sorciers faisaient exploser leur appartement toutes les deux semaines, comme cela semblait être le cas de ce Luis. Un Luis qui paraissait d'ailleurs ne pas mesurer le danger, puisqu'il ne s'inquiétait pas du ton agacé de son voisin.

- Eh ! protesta Luis. Je ne…

C'est alors que le dénommé Darren agit d'une manière qui fit amèrement regretter son choix de place à James. L'homme devant lui fit en sorte que la chaise de Luis retrouve ses quatre pieds et, d'un puissant coup de pied, la balança quelques mètres plus loin, au risque de faire tomber le dénommé Luis.

- Je t'avais demandé de la fermer ! gronda Darren en se levant et en faisant jouer ses muscles.

Il prit les affaires de Luis, les lui balança à la figure, et retourna s'asseoir.

- Fait chier, j'ai perdu ma page avec ses conneries, grommela-t-il en reprenant sa place.

James redressa la tête, fixant le dos de l'homme. C'était rare d'entendre de telles vulgarités dans la bouche d'un sorcier. Et aussi grande violence pour si peu n'était pas commune non plus.

Darren se retourna, comme sentant le poids du regard de James. Sans que la moindre émotion ne transperce ses yeux sombres, il fit comprendre au jeune homme qu'il était tout dans son intérêt d'arrêter immédiatement. James détourna lentement le regard, le posant sur le dossier qu'avait entre les mains Darren. Il repéra trois oiseaux en haut de la feuille. Il eut le temps de distinguer deux chouettes hulottes et un hibou grand-duc avant que Darren ne referme violemment le dossier, comme agacé par sa journée. James choisit alors de ne pas plus se préoccuper de lui, de peur de ce qu'il pourrait lui faire.

Il se retourna vers Elena, terrifiée par ce qu'elle avait sous les yeux. James se renfrogna. C'était certainement une des rares fois où elle aurait l'occasion d'être au cœur du Ministère, et voilà qu'elle voyait une telle décrépitude en guise de modèle. Il en oublia les pensées qui l'agitaient quelques minutes plus tôt, et regarda la pièce. Une porte différente de celle qu'il avait franchie pour entrer venait de s'ouvrir sur deux hommes qui ne regardèrent pas les hommes déjà présents, et qui allèrent immédiatement s'asseoir sur une estrade, seuls. Il était persuadé qu'ils étaient ceux qui dirigeraient ce simulacre d'audience.

- On m'avait dit que ça serait bizarre, mais là…, murmura Elena.

Lorsque James se tourna vers elle, il comprit qu'il n'aurait aucune explication supplémentaire. Elle s'était figée lorsque Darren s'était tourné vers elle.

- Tu es Elena, c'est ça ? demanda-t-il sur un ton qui aurait pu être sympathique s'il avait su parler ainsi.

Elle hocha la tête, pétrifiée.

- Ne t'inquiète pas. C'est l'histoire d'une semaine, deux semaines tout au plus, lui assura-t-il avec un sourire peu rassurant.

Certainement dû à la cicatrice qui tordait sa lèvre supérieure, dédoublant son expression. Elena n'osa même plus bouger, et James était persuadé que si l'homme qui s'était affalé à côté de Darren n'avait pas détourné l'attention de ce dernier, la jeune brune aurait fondu en larmes.

L'homme qui venait de s'installer lança les trois dossiers qu'il avait sous les bras sur la table, étira ses jambes jusqu'à ce que ses pieds soient posés sur le bois et sortit une bouteille qui ne contenait certainement pas que de l'eau. Il en but une grande rasade, poussa un râle heureux, et regarda Darren.

- Toujours rien ? demanda-t-il en désignant les différents dossiers.

Il n'obtint pas plus qu'un bougonnement pour réponse, mais cela parut lui suffire.

- Ouais, je trouve ça bizarre aussi.

Le nouveau venu reprit une gorgée, puis se tourna vers les deux personnes dans son dos. Son regard croisa celui de James, qui se retint de pousser une exclamation.

Cet homme avait passé trois mois en face de sa boutique, en tant que sans-abri. Et maintenant, il lui adressait un clin d'œil amusé et arrogant.

- Et les affaires, ça roule ? s'esclaffa-t-il en constatant l'étonnement de James.

- Ferme-la, Camille, on n'est pas là pour plaisanter, gronda Darren.

- Toi, tu t'es levé du pied gauche, commenta Camille, qui n'était pas aussi impressionné que l'avait été Luis peu avant. Bon, on commence ou pas ?

- On commence ! s'exclama une voix en réponse à sa question.

C'était un des deux hommes que James avait vu entrer dans la salle d'audience.

- Un peu de tenue, exigea d'ailleurs cet homme.

Les hommes et la femme de la pièce bougonnèrent, mais finirent par se redresser légèrement, toussant pour certains. La fumée rendait l'air irrespirable, mais cela ne semblait gêner personne d'autre que James et Elena.

- Bordel, fait un temps pourri, bougonna un homme en ponctuant ses paroles d'un crachat peu appétissant. J'ai les bronches bouchées.

- Prends ça, lui proposa son voisin en lui tendant une bouteille qui de toute évidence ne contenait pas de l'eau. Ça te fera du bien.

- Silence ! siffla celui qui avait déjà pris la parole. On veut tous que ça se termine vite pour reprendre notre travail normalement, leur rappela-t-il. Pour ceux qui ne me connaissent pas, je suis Will. Et là, c'est Jones.

Tous ricanèrent, à l'exception de James et Elena.

- Y a pas la responsable ? demanda un homme qui était perdu dans la contemplation de ses ongles, noirs et cassés.

- Exclue de l'affaire ! lui annonça Camille.

- Elle le sait ? s'étonna Darren.

- Évidemment, répliqua Will. Il est temps que nous commencions ! leur rappela-t-il, exaspéré.

- Ben, commençons, alors. On vous attend, nous, dit la femme.

À nouveau, ces rires.

- Par Merlin, vivement qu'ils retournent au travail, soupira Will assez fort pour que tous l'entendent.

Il rassembla ses notes, sortit une plume et son encrier, qu'il tendit l'un comme l'autre à Jones, et s'assit finalement, le visage fatigué.

- Je déteste les jours d'audience, murmura-t-il.

Le silence qui s'était fait pour commencer fut rompu immédiatement par les rires, majoritairement grivois, des personnes dans la pièce.

- On va pas y passer des heures, non plus, grommela Darren. Fermez-la tous, et laissez-le parler, merde à la fin !

Est-ce qu'il avait su raisonner ses camarades, ou est-ce qu'il leur faisait tout simplement trop peur ? James n'en savait rien, mais toujours était-il qu'il devait bien reconnaître l'efficacité de ses méthodes.

- Hum. Merci. Je crois…, dit Will en coulant un regard surpris vers Darren. Bien. Comme vous le savez, aujourd'hui, c'est une réunion tranquille. Elle est tout d'abord organisée pour que vous deux, en tant que, euh... Attendez…

L'homme parcourut rapidement ses notes, cherchant un terme adéquat. James fronça les sourcils. Ceux qui organisaient cette audience ne savaient même pas comment les nommer. C'était du grand n'importe quoi, et ça se mélangeait de plus en plus dans sa tête.

- Je sais que c'est par-là… Oui ! Donc, pour que vous, en tant que témoins…

Il désigna tour à tour James et Elena, qui hochèrent la tête, simplement. L'assistance n'en attendait pas plus, puisque personne ne les regardait.

- Sachiez que vous devez être présents tous les jours. Oui, tous les jours, m'en fiche de ce que vous faites de votre vie, ou quoi. Enfin, sauf pour les week-ends, évidemment…, soupira Will, comme déçu de ce contretemps.

- Demain aussi ? demanda James.

- Bien sûr !

- Mais… ce sera le premier janvier, tenta-t-il.

- C'est toujours férié, le premier janvier ? demanda alors quelqu'un.

Le plus surprenant n'était finalement pas la question, mais le ton sur lequel elle était posée. C'était un véritable intérêt. Will soupira, alors que James et Elena tentaient de ne pas ouvrir de grands yeux.

Et James se demandait de plus en plus où il avait atterri.

- Oui, c'est toujours férié, soupira Will. Mais nous travaillons demain.

S'attendant à une vague de protestations, James s'étonna de ne rien voir de plus que des hochements de tête et des haussements d'épaules.

- Bien, soupira Will. On ne devrait pas en avoir pour plus de deux semaines. N'oubliez pas que c'est avant tout une reconstitution des faits. C'est rapide. Vous avez tous donné vos souvenirs ? Oui ? Parfait. C'est déjà ça en moins à faire. Bien, maintenant, les horaires du…

Il se tut, et se tourna vers la porte qu'il lui avait permis d'entrer dans la pièce. Son expression jusque-là apathique se tordit sous l'effet de la colère. Il tendait l'oreille, et ce qu'il entendait ne lui plaisait pas, apparemment.

- Je crois qu'elle n'a pas apprécié d'être mise à l'écart, plaisanta Camille qui se doutait certainement de la provenance du bruit.

- De l'animation ! s'écria Luis, dont le cri fut repris en chœur.

James venait de faire un constat légèrement alarmant. Il était au milieu de sauvages. Voilà où il se trouvait. Au milieu de sauvages. Des sauvages complètement lâchés, et cela ne perturbait personne à part lui. Et peut-être Elena.

Mais à vrai dire, il s'en moquait depuis que la porte s'était ouverte. Une tornade blonde avait surgi, repoussant sans ménagement l'homme qui tentait de la retenir. Et avant que quiconque ouvre la bouche, elle se planta devant Will et Jones et pointa vers eux un doigt accusateur.

- C'est une putain de plaisanterie, j'espère ! C'est mon affaire ! La mienne ! Vous n'aviez aucun droit de me l'ôter ! C'est à moi, bordel !

Elle frappa du pied pour ponctuer ses paroles, et ses yeux lancèrent des éclairs. Personne dans la salle ne parut prêt à se lever pour aider Will et Jones. Ils étaient tous captivés par le spectacle, comme s'ils l'attendaient depuis des semaines.

- Je rentre chez moi, et qu'est-ce que je vois ? Un putain d'hibou qui m'annonce que je suis exclue de cette affaire que j'ai menée du début à la fin ! Si l'enfoiré est sous les barreaux, c'est grâce à moi, alors me cherchez pas trop, et laissez-moi diriger mon affaire ! hurla-t-elle. Mon affaire, mon audience !

- C'est le problème avec nous, murmura Camille, comme affligé, alors qu'un sourire éblouissant éclairait sa figure. On nous laisse tellement la bride abattue que dès qu'on tend un peu les rênes, bam ! dit-il en mimant une explosion des mains. On explose, quel que soit le lieu.

Darren soupira, ne voulant certainement pas répondre à Camille. Il se retourna vers les témoins, et constata l'attitude figée, perdue de James. Il le fixa en fronçant les sourcils, sans que James ne le remarque réellement. Il était bien trop perturbé par la vision qui était sous ses yeux.

Darren se retourna lentement vers le centre de la pièce, que fixait James.

James fixait la nouvelle arrivante. Certainement parce qu'il la connaissait. Les mêmes cheveux blonds, les mêmes yeux verts. Alors, oui, elle était bien plus en colère que ce à quoi elle l'avait habitué. Oui, elle jurait bien plus qu'avant. Et oui, elle n'aurait pas dû se trouver là. C'était physiquement impossible.

Pourtant, c'était bien elle. Il reconnaissait l'intonation de sa voix. Et il était prêt à parier sa vie que cette personne avait une tache de naissance sur l'omoplate. Il connaissait très bien cette tache.

Le souffle lui manquait depuis un moment. Il prit une profonde inspiration, tandis qu'au milieu de la pièce, on continuait de jurer, de tempêter, d'insulter et de promettre le pire. Alors, il trouva le courage de murmurer.

Juste un mot.

Juste un prénom.

- Astrid.

Elle hurlait, il l'entendait depuis un moment. Elle assourdissait la pièce. Pourtant, elle parut entendre son prénom. Elle se figea, se tourna lentement vers la voix qui venait de prononcer son prénom, et perdit la sienne. Elle pâlit dangereusement, fit un pas en arrière, chercha une issue de secours, et la trouva en Darren.

- On revient, assura l'homme en se levant prestement, ce que sa corpulence ne laissait pas présager.

Il descendit en trois foulées les escaliers, posa une main autoritaire sur l'épaule d'Astrid – parce que c'était définitivement elle – et la poussa vers l'entrée de la salle d'audience utilisée par James et Elena.

Et James restait planté sur sa chaise, pas tout à fait sûr de ce qu'il avait vu, et pourtant définitivement chamboulé par cette vision.

La porte de la salle d'audience claqua derrière Astrid, qui fonça droit sur un mur, posa son front sur la pierre froide et songea sérieusement à se frapper le crâne, assez longtemps et fortement pour finir dans un coma prolongé.

- Merde, finit-elle par lâcher. Merde, merde, triple merde.

Elle entendit un son d'applaudissement, et se retourna vers Darren, qui frappait des mains, ironique des pieds à la tête. Elle lui offrit son meilleur regard colérique.

- Ce n'est pas drôle !

Il lui adressa un regard noir, lui intimant ainsi le silence, ce qu'elle se refusa à faire.

- Mais merde !

- Bravo, Astrid, siffla-t-il. Je pense que jamais une couverture n'a été grillée aussi stupidement. En fait, c'est même la première fois qu'une couverture est grillée. Tu peux en être fière. C'était beau, tout de même…

Elle serra les poings, et avança d'un pas.

- Je ne…

Il la coupa aussitôt, sa voix comme une lame de rasoir, arrachant une grimace de douleur à Astrid à chacun de ses mots.

- Je m'en fiche, Astrid. Je m'en fiche. On a nos règles, c'est pas pour qu'une petite idiote un peu trop fière les bafoue dès que l'occasion se présente.

Il leva un premier doigt.

- Règle quatre, ponctua-t-il avec un air entendu. Et les trois qui la suivent, continua-t-il en levant trois autres doigts. Des règles quatre à sept, tu viens toutes de les violer. Bravo. C'était beau. Je suis certain que Will va te le pardonner facilement…

Elle rougit. De colère.

- Je m'en contrefous !

- Peut-être que tu t'en contrefous. Mais ça peut influer sur l'affaire. Le témoin est-il capable d'être perturbé ? J'imagine que tu le connaissais ?

Elle poussa un long soupir, et adressa un regard entendu à Darren. Ils n'avaient pas besoin de plus pour communiquer, dans une situation comme celle-ci. Il siffla, moqueur et impitoyable.

- Pas mal… Se faire repérer par son petit-ami alors qu'il vous croit morte. C'est beau.

- Ce n'est plus mon petit-ami, gronda Astrid.

- Pourquoi, vous aviez rompu avant ta disparition ?

Elle le fusilla du regard, n'obtenant rien de plus qu'un sourire dédaigneux. Elle pouvait dire ce qu'elle voulait, elle savait qu'elle était en tort, et il n'oublierait pas de le lui rappeler. Elle baissa donc les armes pour une rare minute, et demanda de l'aide à Darren. Toujours sans un mot. Juste avec les yeux.

- Tu veux de l'aide, Astrid ? Mais t'aurais dû suivre les règles, rien de plus. Maintenant, on a deux semaines avec un type qui sait que tu n'es pas morte. Deux semaines à ce rythme, Astrid. Et tout ça parce que t'es trop fière…

Elle souffla un grand coup.

- J'ai merdé. J'ai fait une connerie. Je peux encore te trouver plein d'autres façons de le dire, mais je vais m'arrêter là. Maintenant, Darren, je fais quoi ?

- Tu fais quoi ? Ton boulot. On retourne là-bas dedans, on fait notre espèce d'audience qui n'en est pas une, et dans deux semaines, ton chéri aura perdu la mémoire, et retournera se lamenter sur la mort mystérieuse de cette fille dont il est amoureux. Ça te va comme plan ?

Elle murmura qu'elle était d'accord, soutenant toutefois le regard de Darren pour lui faire comprendre qu'elle n'avait pas peur de lui.

- T'es vraiment stupide, Astrid, grommela-t-il avant de lui ouvrir la voie vers le procès.

Elle lâcha un dernier juron avant de passer la porte.

Lily entendit son père avant de le voir, et elle sentit l'odeur du café qu'il lui apportait avant même qu'elle ne se doute qu'il aurait songé à sa dose quotidienne de caféine. Elle tendit une main, par automatisme, et reçut le liquide tant apprécié. Pourtant, elle ne le porta pas immédiatement à ses lèvres. Elle fixait encore et toujours la porte qui s'était refermée alors qu'Harry arrivait.

- Ils commencent tout juste ? s'étonna Harry.

Sa plus jeune enfant secoua la tête.

- Alors, des retardataires ?

Elle secoua à nouveau la tête, et Harry essaya de deviner son expression. Il ne lut qu'un choc profond.

- Lily, qu'est-ce qui s'est passé ? s'inquiéta-t-il aussitôt en portant la main à la poche où se trouvait sa baguette, par automatisme.

Sa fille déglutit, et détourna enfin son attention de la porte. Elle papillonna des yeux, reprenant difficilement pied avec la réalité, et essaya de se concentrer sur son père qui était face à elle.

- Papa… Est-ce que la résurrection est possible ?

Son père fronça les sourcils. Il jeta un coup d'œil aux feuilles de cours de sa fille.

- Les cours d'Astronomie ont bien changé depuis mon époque…

Dans la foulée, il posa une main paternelle sur le front de sa fille qui, agacée, repoussa la main.

- Je ne suis pas malade, et ça n'a rien à avoir avec mes cours. C'est…

Elle désigna d'une main tremblante la porte.

- Je viens de voir une personne qui est censée être morte.

Harry soupira. Il ne comprenait pas ce que voulait lui dire Lily, et cela l'inquiétait. Elle avait toujours eu des paroles raisonnées et raisonnables. Jamais des propos sans sens comme aujourd'hui. Elle avait habitué son père à des mots sensés, pas à des paroles rivalisant avec les dires de sa professeure de Divination.

- Qui ? demanda-t-il, alors qu'il n'était pas certain de l'attitude à adopter.

- Astrid.

Harry se redressa lentement. Il connaissait ce prénom, même s'il n'avait jamais eu l'occasion de rencontrer la personne qui le portait, et qui aurait pu entrer dans la famille Potter.

- Astrid ?

- La petite amie de James. Qui devrait être morte. Elle était là. Et je sais que c'était elle ! cria Lily d'une voix aiguë. Elle a dit des choses, et…

Elle se tut. Elle-même se prenait pour une folle, et si son père décidait de la faire interner, elle le comprendrait.

Elle commençait à se demander si elle n'avait pas trop travaillé, ces derniers jours. Peut-être qu'elle avait besoin d'une pause, et de laisser son cerveau se reposer, et…

La main rassurante de son père se posa sur son épaule, et elle sentit un grand poids s'envoler de sa poitrine. Elle n'avait pas complètement perdu le sens de la réalité, et c'était déjà un bon point. Elle souffla, et regarda son père avec de grands yeux.

- Qu'a-t-elle dit exactement ? demanda doucement Harry.

- Eh bien… Elle a parlé de James comme de son petit-ami. Et il y avait quelqu'un avec elle. Un homme. Il a lui aussi parlé… Une histoire de couverture grillée… Je ne sais plus. Ils n'arrêtaient pas de jurer, grimaça-t-elle. Astrid n'était pas comme ça. Et en même temps, je suis persuadée que c'était elle. Son prénom a été prononcé.

Lily ferma les yeux. Elle n'était pas cohérente, et cela ne lui ressemblait pas.

- Il y a aussi eu une histoire de règles…

La main de son père resserra sa prise.

- Des règles ? Tu en es sûre ?

Lily ouvrit les yeux, et hocha la tête.

- Oui. Oui, j'en suis sûre, balbutia-t-elle. Papa, c'est quoi cette histoire ? Je ne deviens pas folle ?

Harry s'était levé, et après avoir passé une main lasse sur son front, il regarda sa fille.

- J'ai beau être le chef des Aurors, je ne contrôle pas toutes les autorités du Ministère, dit-il du bout des lèvres. Tu ne deviens pas folle, Lily.

Il prit une grande inspiration.

- Astrid n'a jamais été morte, de toute évidence. Elle a seulement fait en sorte que tout le monde le croie, pour des raisons que je ne peux pas connaître.

Lily fronça les sourcils.

- Elle aurait pu faire ça sous la contrainte ?

Harry lui sourit doucement, désolé.

- J'en doute, Lily. Je suis même certain que ce n'est pas ça. Quoi qui ait poussé Astrid à faire croire à sa mort, c'était son propre choix. Personne ne l'a forcée.

Lily se demanda comment son père pouvait rester debout. Il tanguait dangereusement, et il n'allait pas tarder à tomber.

À moins que ce ne soit elle qui soit en train de faire un malaise.

Elle but une gorgée de son café, se brûla la langue, et frissonna.

C'était irréel. On ne pouvait pas se faire passer pour morte, pour ensuite reparaître comme ça. C'était totalement fou, et hors du commun.

Et alors, seulement, elle pensa à James. Et là, dans l'instant, elle voulut être à côté de lui pour le serrer dans ses bras.

- Comment va réagir James ? murmura-t-elle, la douleur rythmant sa voix.

L'agitation avait repris ses droits dans la salle d'audience, et Jones comme Will semblaient s'en moquer. Ils étaient en pleine discussion, et c'était à celui dont la fureur serait la plus visible. Du côté des témoins, Elena ne paraissait pas perturbée. James, lui, avait bien du mal à savoir ce qu'il ressentait. Il discutait du décès d'Astrid avec sa sœur, et voilà qu'ensuite, elle réapparaissait. Comme ça. Au bout de trois ans et demi à se lamenter de sa disparition, d'avoir du mal à passer à autre chose, de refuser de le faire, voilà qu'elle revenait. Qu'elle resurgissait.

Il n'avait jamais été pris dans une tempête, quelle qu'elle soit. Mais il ne doutait pas que cela devait ressembler à ce qui faisait rage dans sa tête à l'heure actuelle. Des pensées contradictoires, l'envie d'y croire et le besoin de se raisonner, les questions pleines de doute qui renversaient la joie ressentie, et surtout, surtout, ce cœur qui manquait d'exploser, malmené par les émotions nouvelles.

La porte par laquelle étaient sortis Darren et Astrid se rouvrit, l'un comme l'autre affichant une expression impassible, ne laissant aucune place à l'imagination. Tenter de deviner ce qui avait pu être dit était plus irréaliste que la possibilité de tomber sur un nid de Nargoles.

Le ton baissa un peu avec leur entrée, mais fut remplacé par quelques sifflements d'admiration, sans que James ne sache à qui ils étaient adressés.

- Astrid, tu viendras me voir à la fin de la réunion d'aujourd'hui, siffla Will. J'ai quelques mots à te dire.

Elle ne fit pas mine de l'avoir entendu, suivant Darren, le visage impassible. Et plus elle se rapprochait, moins James ne pouvait nier qu'Astrid était en vie. Ce n'était pas un rêve, ou un cauchemar, dont il allait s'extirper d'ici peu. C'était la réalité.

Mais la réalité avait bien changé. Astrid était souriante. Plus aujourd'hui. Astrid avait les yeux rieurs. Ceux qui s'étaient obscurcis ne montraient aucune compassion. Astrid avait une peau parfaite. Pas une cicatrice sur la joue droite. Astrid était polie. Et pas vulgaire.

- Dégage de là, Camille.

Elle venait d'arriver en face de l'homme, qui se redressa, amusé.

- Et pourquoi ça ?

- Parce que je te le demande ? railla-t-elle.

- J'étais là avant toi, lui rappela-t-il en perdant toute trace d'amusement dans la voix.

- Et même si t'étais là avant moi, c'est ma place, siffla-t-elle.

Camille plissa les yeux. Personne dans l'assistance ne faisait rien. C'était entre eux deux. C'était à eux de régler leurs problèmes.

- T'es qu'une emmerdeuse, Astrid, cracha finalement Camille en se levant brusquement.

- Et toi, t'es un petit con, mais comme je ne peux rien faire pour changer cela, je te demande juste de dégager pour que tu ne pollues pas mon espace vital.

Lorsque Camille se leva, elle fut obligée de lever elle aussi la tête, pour garder ses yeux dans les siens. Le courant était électrique, sur le point d'exploser. Camille se déplaça lentement, prenant son temps pour contourner Astrid qui ne bougea pas d'un centimètre le temps que dura la manœuvre. Lorsqu'elle s'assit finalement, elle était droite comme un piquet, et James était prêt à parier que les muscles de son dos étaient tendus sous sa chemise, comme lorsqu'elle était sur un balai.

Elle se tourna lentement vers Elena.

- Tu vas bien ? demanda-t-elle d'une voix plus douce que celle employée jusqu'à présent.

Elena lui offrit un petit sourire.

- Oui, je vais bien.

Astrid hocha sèchement la tête. Elle détourna légèrement les yeux, les posa sur James, lequel ne vit rien de plus que le vide dans les yeux de cette fille dont il essayait de faire le deuil depuis plus de trois ans. Et c'est alors que la tempête acheva ses ravages, ne laissant plus pour seul spectacle que la désolation.

Lily avait depuis bien longtemps reposé ses feuilles de cours. Elle pouvait travailler en toute circonstance, d'accord, mais elle savait quand les circonstances exigeaient qu'elle cesse de travailler. Son père l'avait aidée à réviser ses cours de Défense, avant d'être appelé quelques étages plus haut. Il était Harry Potter, et même si on comprenait son besoin de soutenir son fils, on avait aussi besoin de lui pour d'autres problèmes.

Dès que son père était parti, Lily s'était levée d'un bond, comme si elle avait été sur ressorts, et s'était mise à faire les cent pas dans le couloir, se retenant de justesse de se ronger les ongles. Ses cheveux s'étaient emmêlés, de plus en plus, mais elle s'en moquait totalement. Elle était furieuse, perdue, énervée, abattue. Et elle voulait que James sorte de là. Elle aurait voulu faire irruption dans la salle, mais son père le lui avait formellement interdit. Elle l'écoutait encore, parfois.

Mais l'attente devenait insupportable.

Et enfin, la porte s'ouvrit. La première à sortir fut la jeune femme qui était arrivée la dernière. Elle semblait toujours aussi perdue, dans cet environnement sorcier, mais elle n'était pas perturbée. Au contraire de James.

Lily avait toujours admiré ses grands frères, mais elle avait été plus proche de James, dans le sens où Albus l'embêtait et où elle trouvait refuge dans les bras de James. Même s'il n'avait pas été en reste pour la faire tourner en bourrique, il avait une délicatesse qu'Albus, tout baratineur qu'il était, n'était pas capable d'adopter, ni d'adapter, à toute situation. James, au contraire, trouvait presque toujours les mots justes. Presque, parce qu'il restait un garçon et qu'il était parfois complètement à côté de la plaque.

En soi, Lily admirait James. Réellement. Il était toujours là, toujours prêt à la réconforter. Il avait été là même lorsqu'il avait été triste. Même durant son année à voyager à travers le monde et les pays, il avait été là. C'était un roc. L'île au milieu de l'océan. Le rocher auquel s'accrocher durant la tempête. La bouée de sauvetage lorsqu'on est perdu en pleine mer. La corde qu'on retrouve pour s'accrocher en haute montagne. Le panneau d'indication en pleine forêt. La plante qui guérit lorsqu'on est blessé.

Mais pour une fois, rien que pour une toute petite fois, James baissa les armes, et demanda à ce que les rôles soient échangés. Et pour une fois, pour la première fois, ce fut Lily qui ouvrit les bras à son frère pour qu'il fasse couler ce surplus de larmes qui noyaient son cœur depuis trois ans.

Astrid sortit de sa cheminée sans prendre la peine d'épousseter la suie qui parsemait ses vêtements. Elle détacha sa cape de voyage, qui ne l'avait pas quittée depuis qu'elle était rentrée de son voyage en Égypte, et poussa un profond soupir. Puis un second. Elle se dirigea vers la cuisine, et ouvrit la porte du frigo, pour constater que seules trois bouteilles de Bièraubeurre s'y trouvaient. Elle fronça les sourcils, avant de tendre une main assurée vers l'une d'elles.

- Faut que je pense à faire les courses.

Cela faisait un moment que ça lui avait pris. Lors de sa première année ici. Elle s'était mise à parler toute seule, pour ne pas devenir folle et totalement asociale lorsqu'elle n'était pas en mission. Elle parlait toute seule.

Enfin, pas tout à fait.

- C'est toujours ce que tu dis, jamais ce que tu fais.

Elle poussa un juron, et retourna dans la pièce où se trouvait la cheminée. Là, elle se planta devant l'un des murs, et regarda son horloge.

- J'aurais jamais dû te donner le don de parole, à toi.

Si l'horloge avait eu une apparence humaine, elle aurait certainement haussé les sourcils. Comme ce n'était pas le cas, Astrid pouvait simplement lui supposer quelques expressions faciales. Étant donné que cette horloge parlante était de sa main, elle supposait généralement assez bien.

- Tu l'as fait, et ça ne tient qu'à toi de me l'ôter ! lui rappela l'horloge. C'était bien, l'Égypte ? Tu ne m'as pas adressé un seul mot à ton retour !

Astrid haussa les épaules avant de se laisser tomber sur son canapé.

- Je n'ai aucun compte à te rendre, lui rappela-t-elle en levant les yeux vers le mur contre lequel était appuyé le sofa.

Elle laissa ses yeux survoler le cadre qui ornait la paroi, seule marque de décoration de la pièce, et soupira à nouveau.

- Sale journée ?

- Ouais. Ils m'ont exclue de mon enquête, j'en ai fait qu'à ma tête, et j'ai violé les règles quatre à sept.

L'horloge poussa un sifflement. Astrid était prête à parier qu'elle regardait le cadre, hochant la tête, comme pour mieux imprégner ce que la violation de ces règles impliquait.

- Eh beh. Ils ne devaient pas être bien contents.

Pas la peine de lui demander à qui « ils » faisait allusion. Astrid se renfrogna.

Non, Will et Jones n'avaient pas été contents, en effet. Elle les avait déjà entendus crier. Hurler, tempêter, s'exaspérer. Mais là, c'était la première fois que cela atteignait de telles proportions, et c'était uniquement de sa faute. Elle avait fait la plus belle erreur de sa carrière, et ils n'allaient pas le lui pardonner. Elle n'avait droit à aucune erreur, le temps de l'audience. Le temps de balancer un pourri derrière les barreaux après la reconstitution des faits. Elle décapsula sa bouteille, et en but une grande gorgée. Elle s'était mise dans un guêpier dont elle aurait beaucoup de mal à sortir. Deux semaines, c'était peu. Mais le regard de James sur son dos, durant deux semaines… Elle n'était pas sûre de pouvoir le supporter. Elle allait certainement exploser avant la fin.

Elle ferma les yeux.

- Tu comptes l'ouvrir ?

- Et toi, tu comptes la fermer ? rétorqua Astrid.

- Je te parle de la boîte.

- Je sais tout à fait à quoi tu fais allusion, merci, répliqua sèchement la blonde. Et ça n'a rien à voir avec la boîte.

Elle eut la désagréable surprise d'entendre l'horloge éclater de rire, se moquant entièrement d'elle et de son mensonge pitoyable.

- Et tu veux faire croire ça à qui ? À toi-même, peut-être ?

- Je n'ai jamais ouvert cette boîte, ce n'est pas aujourd'hui que je vais le faire ! s'exaspéra Astrid.

Il y eut un moment de silence, où elle crut qu'elle aurait la paix. Mais c'était sans compter sur son horloge, qui était particulièrement agaçante, et qui allait sûrement terminer sa vie contre le trottoir, quelques mètres plus bas.

- Alors pourquoi tu la gardes ?

- T'es pas mon psy, siffla Astrid entre ses dents.

- Ah ? J'ai cru que c'était pour ça que tu m'avais donné la parole…

Astrid se leva de sa place, furieuse.

- Tu sais quoi ? Je n'ai pas envie de te parler. T'es insupportable.

Elle se dirigea vers sa chambre, furieuse, tapant son poing contre un mur pour évacuer sa frustration, n'arrivant même pas à en laisser échapper un centième. Elle était énervée. Contre elle, contre cette affaire, contre James, contre son passé, contre le monde entier. Mais elle était tout de même sur la première marche du podium. À l'instant précis, elle se détestait, elle, comme jamais encore elle n'avait détesté qui que ce soit. Que ce soit son père, sa mère, les pourris qu'elle arrêtait.

Elle était la pire personne qu'elle connaissait, finalement.

Elle se laissa aller sous ses draps, les genoux relevés sous son menton. Elle but une nouvelle gorgée, se rappelant qu'en principe, l'être humain était fait pour boire de l'eau plutôt que de l'alcool, et manger plutôt que de boire, mais elle s'en moquait éperdument. Elle avait réussi, des années durant, à repousser ce moment où elle ressentirait de la culpabilité, où les souvenirs viendraient l'envahir comme des Détraqueurs. Elle avait réussi à enfermer dans un coin de sa mémoire tout ce pour quoi elle aurait voulu se maudire. Toutes ces personnes à qui elle avait fait du mal, sous prétexte qu'elle faisait le bien. Et elle avait presque réussi à se convaincre qu'elle avait eu raison d'agir ainsi, à vrai dire. Elle avait oublié l'égoïsme dont elle avait fait preuve. Elle avait oublié que, lorsqu'elle était à Poudlard, elle aurait jugé de la pire des manières la première personne qui aurait songé à faire ce qu'elle n'avait pas hésité à faire.

Et James avait débarqué, la bouche en cœur, et avait prononcé son prénom. Et ça, c'était totalement injuste. C'était de sa faute, à lui. Pourquoi avait-il dû être mêlé à cette affaire ? Elle lui en voulait, comme jamais. C'était tellement plus simple de rejeter la faute sur lui plutôt que d'affronter ce qui n'allait pas tarder à être considéré comme une erreur, mais elle s'en moquait. Elle s'en fichait complètement.

Elle hésita longuement. Elle réfléchit à la meilleure manière de se défouler. Quand, finalement, elle n'en trouva aucune satisfaisante, elle repoussa les draps, se saisit de son plaid, alla dans sa cuisine, prit une nouvelle bouteille de Bièraubeurre, et alla s'installer sur son canapé. Elle termina rapidement sa première bouteille, et sans se laisser respirer, ouvrit la seconde.

- Et dire que lorsque je t'ai connue, tu ne buvais pas une goutte…

Astrid lança un regard noir à son horloge. Elle visualisait tout à fait les lèvres pincées de l'horloge, et elle avait une forte envie de les lui faire ravaler à coup de poings. Au lieu de cela, elle but une gorgée, lançant un défi muet à l'horloge, celui de trouver encore quelque chose à dire, puis elle croisa ses jambes en tailleur.

- Je te demande d'être ma psy, pas de juger. Alors tu la fermes, et tu m'écoutes. Sois heureuse de constater qu'il n'y a que de la Bièraubeurre dans mes mains. J'aurais pu ouvrir la bouteille rapportée d'Égypte, et ç'aurait pas été la même chose.

Elle but une nouvelle gorgée, agacée. Elle savait qu'à ce moment précis, elle ne buvait pas pour les bonnes raisons, mais elle s'en foutait totalement.

- T'es prête à m'écouter ?

James leva la main vers la barmaid, qui poussa un profond soupir. Il allait avoir droit à un sacré sermon s'il ne la faisait pas taire.

- James… Je te connais depuis très longtemps. Tu devrais arrêter. T'as beaucoup trop bu.

Il lui lança un regard noir auquel la barmaid n'était pas habituée.

- Je te connais depuis très longtemps, Zoé, et il est grand temps que tu apprennes à te mêler de tes affaires, répliqua-t-il acerbement.

Ce n'était pas dans ses habitudes de boire autant, et encore moins de laisser l'alcool guider ses paroles. Mais puisque le monde ne tournait pas rond, il avait bien le droit de faire une entorse à la règle. Quitte à passer pour le pire goujat de ce bar où s'entassaient les âmes esseulées du Nouvel An.

Le verre que lui servit Zoé fut posé plus brusquement que les autres devant lui. Il s'excuserait un autre jour.

Il le prit, regarda le liquide ambré, le fit tourner dans son verre, et l'avala d'un trait. Tant pis pour son œsophage brûlé, aucune pitié pour ses sens affaiblis et qui criaient grâce, aucun repos pour son foie, nulle compassion pour son crâne qui lui en voudrait le lendemain.

Demain, c'était bien loin, et tout changeait si vite qu'il se moquait éperdument de ce que serait le monde dans quelques heures.

Il s'assombrit lorsqu'il vit que quelqu'un s'asseyait à côté de lui, et constater que ce n'était autre qu'un ami très proche ne fit qu'augmenter sa fureur. Il voulait être seul, et pas avec quelqu'un qui allait tenter de le raisonner. Qu'on lui foute la paix, par Merlin.

- James, j'aime pas être celui qui annonce les mauvaises nouvelles, tu le sais, mais je reviens de la soirée de Kira, et ta sœur est venue me voir pour m'annoncer un truc complètement dingue. Même les Scamander n'auraient pu songer à cela.

- Oh, vraiment ? Et qu'a dit ma sœur, exactement, Chuck ? railla James, heureux d'entendre le son pâteux de sa voix.

- Ouais, vraiment. Elle disait avoir vu Astrid Smith à ton audience, et…

Chuck Barrow se tut soudainement, ravalant le rire nerveux qui visait à dédramatiser la folie dont il pensait atteinte Lily Potter, et observa James, qui restait droit, les yeux fixés sur les étagères derrière le comptoir. Les yeux de James étaient vides de vie. Vides de volonté. Vides de joie. Chuck regarda alors les nombreux verres que son ami avait déjà bus, nota la détresse et l'incompréhension dans ses expressions, se surprit à espérer en même temps que son âme se vidait d'apprendre le mensonge, et, finalement, se tourna vers Zoé.

- File-moi un verre. Le plus fort que tu aies.

Il vit la colère dans les yeux de Zoé, qui refusait certainement de voir ses amis se laisser tomber dans une telle décrépitude. Mais elle n'avait aucun droit de les empêcher de boire, ils le savaient très bien. Son père lui interdisait de choisir qui elle servait et qui elle ne servait pas, surtout les soirs de fêtes. Peu importait qu'il s'agisse du fils du Survivant. Peu importait la notoriété de Chuck. Elle devait les servir.

- En fait, mets-m'en deux, se corrigea Chuck. Faut que je rattrape mon retard.

La désapprobation de Zoé ne lui fit ni chaud ni froid, et il avala son premier verre en moins de temps qu'il ne l'avait jamais fait.

- Alors, Astrid, dit-il simplement.

- Ouais.

Il poussa un sifflement, et James lui fut plus que jamais reconnaissant d'exister. Plus reconnaissant que lorsque Chuck avait accepté de partir avec lui faire le tour du monde, malgré sa petite amie et ses études. Plus reconnaissant que lorsqu'il lui avait fait comprendre qu'il pouvait compter sur lui, et qu'il serait toujours là pour lui. Plus reconnaissant que ces fois où il avait su lui changer les idées.

Chuck était là. Dans les bons comme dans les mauvais moments, et peu importait ce qui se passait dans les seconds. Parce qu'alors, il ne tentait pas de se mettre à votre place, ou de vous raisonner. Il n'était pas psychiatre, et ne le serait jamais. Mais il savait que parfois, parler, ça ne servait à rien. En tout cas, pas alors que le choc venait juste d'être vécu.

- Qu'est-ce qui a bien pu se passer ? murmura Chuck.

- J'ai pas envie de le savoir ce soir, gronda James. Je veux simplement me saouler. T'es avec moi ?

Chuck n'hésita pas. Sa réponse fusa, et il ne pouvait pas faire marche arrière.

À vrai dire, il ne le voulait pas.

- Ouais.

- Pas de copine avec qui passer le jour de l'An ? Pas de séances de dédicaces demain ?

- Elle le fête avec ses amies.

Chuck but son second verre d'une traite, frissonnant sous l'effet de la brûlure.

- Et au pire, j'aurai la gueule de bois.

James hocha la tête, reconnaissant, et, dans un même ensemble, ils commandèrent tous les deux un nouveau verre.


Note d'auteur

Bonjour à tous ! Me revoici, comme promis, deux semaines plus tard. J'espère que malgré les récents événements en France, pour ceux qui y vivent, ont suivi, se sentent concernés, etc., vous allez bien. Que vous n'abandonnerez ni plume, ni crayon. Comme je ne suis certainement pas la personne la mieux placée pour en parler, et certainement pas sur la plateforme la plus apte à accueillir ce sujet, je vous propose d'en venir à ce qui nous a réuni ici, à savoir ce chapitre.

Déjà, merci à ceux qui se sont manifestés. Bienvenue à tous, ravie de vous retrouver pour certains ! En espérant ne pas vous faire fuir trop rapidement avec ce chapitre. Si vous vous demandez d'ailleurs ce que vous avez lu, je vous rassure : DelfineNotPadfoot, en tant que bêta, s'est posée la même question. Et pour tout vous avouer, je me demande souvent ce que j'écris (je m'en doute, ce n'est pas rassurant. Désolée, ou presque) Comme il me semble l'avoir déjà dit, cette histoire est sur deux périodes temporelles, et nous sommes ici en l'an 2025, qui va d'ailleurs bientôt se terminer. On y découvre une famille Weasley hors normes (mais on n'en attendait pas moins de leur part) et un peu loufoque.

Quant à cette audience, qui n'en est pas réellement une, oui, vous avez bien lu. Oui, certains sont torses-nus (encore désolée, DNP, je pensais pas que ça portait à confusion, ah ah !), oui, ils fument la pipe. Et oui, c'est la jungle. D'ailleurs, James le dit lui-même.

A un moment, Lily fait allusion au retard chronique (ou presque...) d'une espagnole. C'est mal de plonger dans les clichés, c'est mal de dire du mal des autres. C'est pour ça que je me moque de moi-même, espagnole à moitié, qui suis incapable d'être à l'heure les trois-quarts du temps. (Mais en étant en Erasmus en Espagne, je suis en réalité tout le temps en avance si on me compare aux Espagnols. Oui, je vous le jure, c'est la vérité. Pardon, on arrête de se moquer)

J'ai pris quelques libertés concernant le nombre de professeurs d'Astronomie. Je me suis dit que la professeure Sinistra commençait à avoir de l'âge, et qu'elle aurait pu vouloir une aide, pour se soulager, sans pour autant abandonner son poste. Et j'ai pensé que les centaures s'entendaient mieux avec les sorciers, ou du moins, avec ceux de Poudlard, que ça avait pu être le cas. Oui, ça fait beaucoup de conditions à remplir, mais c'est comme ça dans ma tête.

Sur quelques petits mots, je vous abandonne : Je vous remercie une fois encore d'être là, et on dit merci à DelfineNotPadfoot qui n'est toujours pas partie en courant. Et j'espère que je ne vous ai pas perdus au cours de ce chapitre ! Promis, à la fin de cette histoire, tout aura une explication. Oui, oui.

En attendant, je vous souhaite deux belles semaines, et nous nous revoyons dans quinze jours !