« Le calme après la tempête ? »

AN: Merci à tous pour vos sympathiques reviews. Merci aux fidèles qui sont là: Notthelastone et LIE notamment. Continuez, tous et toutes. Vous ne pouvez pas savoir quel bonheur c'est de vous lire!

Bob, désolée, j'ai deux jours de retard. :-)

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Elle se concentrait sur la régularité de son souffle.

Sa foulée avait retrouvé une certaine régularité. Chaque impulsion redevenait bondissante. La souplesse de sa jambe répondait à nouveau à sa prothèse en carbone. Son sourire revenait dès qu'elle commençait à courir. Elle avalait les miles et le temps. Son corps se mouvait dans le temps et dans l'espace, nourri par l'air qu'elle inspirait. Elle se sentait légère. Elle se sentait vivante… quand elle était seule.

Physiquement, elle allait mieux. Les premiers temps, ses courses étaient perturbées par le nouveau décor et les courbatures post déménagement. Une ville nouvelle déployait ses charmes et lui faisait les yeux doux. Seattle était loin derrière. Une page s'était tournée avec le déménagement. L'air gonflait à nouveau ses poumons. Mais la contrariété était toujours là. Il n'y avait plus de sensation d'étouffement à l'inspiration, et l'expiration lente semblait chasser les mauvaises secondes, celles qui la reprenaient dans l'atmosphère étouffante de Seattle, en arrière, avec ses souvenirs.

Mais elle en avalait tout autant, projetée dans un futur qui n'était pas le sien. Il lui avait fallu du temps pour comprendre ce qui lui arrivait. Elle ne s'en sortait pas.

Jackson était génial. Il s'occupait de Sofia, il s'occupait d'Arizona. Le quartier, il l'avait choisi avant de partir, il le connaissait bien. Ensuite il leur avait trouvé une belle maison. Le voisinage revêtait des extérieurs propres. Sa population l'était tout autant, une population bourgeoise bien comme il faut, ni trop aisée, ni pas assez. L'image était parfaite, et eux, ils s'y confondaient à la perfection. Un homme métis, beau, ayant réussi socialement puisque médecin et en prime chirurgien plastique. Une femme belle, estropiée, une battante revenue à la vie, blonde aux yeux bleus. Une petite fille pleine de vie et débordante d'amour pour ses deux parents… L'image parfaite d'une vie de famille bien propre et bien rangée. Un tableau parfait. Les voisins les adoraient. « Depuis combien de temps étaient-ils mariés déjà ? » s'interrogeaient les gens. « Nous ne sommes pas mariés », s'échinait à répondre Arizona quand Jackson se contentait de sourire.

« Jackson est génial ».

C'était vrai dans un sens. Mais elle, elle se le répétait comme un mantra, pour mieux se convaincre qu'elle avait choisi la bonne voie.

« Jackson est génial. »

Boston était sa ville de naissance et il était en train d'en faire le cimetière de leur vie. Arizona était partie de Seattle pour se reconstruire et offrir une nouvelle vie à Sofia. Maintenant qu'elle y était, elle avait l'impression de s'enterrer. La collocation avec Jackson avait été précieuse et sympathique à Seattle. Tenue par un fragile équilibre, elle avait toujours dans un coin de sa tête la possibilité de s'échapper. A Boston elle était différente. La situation même était différente maintenant. Elle était partie pour s'installer avec Jackson sans réelle porte de sortie. Ils n'avaient jamais discuté de l'après ni de ce qu'ils étaient réellement alors qu'Arizona l'avait envisagée dans sa tête comme une situation transitoire. Jackson s'occupait de Sofia. Il s'amusait avec elle, la gardait, était là quand il fallait, agissait toujours avec calme. Pourtant le temps avait démontré qu'il avait l'étoffe d'un père strict. Avec Arizona aussi il était présent. Il y avait chez lui ce mélange de bienveillance tendre et de certitude qui la soulageaient toujours dans les moments de doute. Quand il la prenait dans ses bras elle se sentait toujours protégée. Cela avait suffi à faire passer le reste au second plan. Et puis… Sofia l'adorait.

« Jackson est génial ».

Mais au fond d'elle il y avait toujours ce sentiment. Comme si de l'acide coulait dans ses veines et la brûlait de l'intérieur. Arizona se consumait. L'oxygène qu'elle inspirait chaque jour nourrissait la combustion et entretenait le feu. La vie à la maison était douce et amère en même temps. Si elle voulait vivre sa vie, il fallait qu'elle parte. Mais elle ne savait pas comment faire. Il y avait ce que Jackson faisait pour elle, et ce qu'il avait fait. Elle se sentait redevable. De tout. Ce n'était pas simple, même si elle était out and proud. Elle ne savait plus. L'incertitude l'avait cueillie pour la première fois de sa vie.

Quand l'incertitude est là, bêtise n'est jamais loin. Elle guette quand l'ennui pointe le bout de son nez, sourit quand la tergiversation s'implique, crie victoire quand une certaine forme de résignation prend le dessus. Un soir elle lui avait pris la main. C'était pourtant une journée comme les autres. Ils avaient fait du shopping près du Faneuil Hall. Sofia était ressortie de chez Disney avec une énorme peluche dans les bras et il avait été impossible de la lui retirer. Les gens la regardaient passer en souriant. Ils avaient ensuite dîné tous les trois sur une table de Quincy Market, en plein centre. Arizona adorait cette halle. Chaque étal donnait la possibilité de donner une composante multiculturelle à son repas.

Sofia aimait aussi beaucoup cet endroit. Elle avait passé le repas avec sa peluche assise à côté d'elle et lui avait fait un long monologue. C'était ces moments qu'elle appréciait avec Jackson, les moments où ils semblaient être une famille comme les autres. Tous deux avaient regardé faire la petite fille. Plus Elle se sentait regardée, plus elle en rajoutait. Sofia était surexcitée. Arizona avait dû gronder pour qu'elle finisse son assiette, et pour qu'elle mange son dessert. Les voisins commençaient à les regarder. Arizona détestait être au centre de l'attention. C'est Jackson qui l'avait tempérée. Sofia n'était qu'une gosse pleine de vie et d'énergie. Elle ne faisait rien d'impoli ou de déplacé.

_ Elle ne dérange personne. Arrête de psychoter. C'est une enfant. Un enfant ça bouge. Je le sais, tu le sais, les gens autour le savent.

_ Je sais. J'ai souvent peur qu'on dérange… c'est stupide.

_ Oui, ça l'est.

_ Et puis, c'est vrai aussi qu'il y a largement pire que Sof'.

_ Oh que oui ! Elle est chouette cette gosse.

_ Oui.

_ Tu fais du bon boulot avec elle.

_ Toi aussi, souffla-t-elle.

Arizona repassait souvent ce moment dans sa tête quand elle courait. C'était là qu'elle avait commis son erreur, du moins, c'était la conclusion à laquelle elle était parvenue. Elle se demandait comment elle avait pu se compromettre à ce point, comment elle avait pu se renier ainsi.

Quand ils étaient repartis, elle lui avait pris la main.

Ce qui autrefois n'avait qu'une connotation purement amicale avait pris un tout autre sens. Elle l'avait fait inconsciemment. Puis elle n'avait pas osé se rétracter quand elle avait réfléchi. Reprendre ses doigts… c'était se défaire de Jackson. La peur de sa réaction la paralysa. Elle avait l'impression de lui confier sa vie. Que se serait-il passé si elle s'était excusée ? Elle lui avait souri. Il avait entrelacé leurs doigts. Elle s'était sentie piégée. Non par Jackson mais par elle-même.

Elle avait repris la course avec bonheur.

Ce jour là quand elle commença à courir, la ville lui apparut chaleureuse. C'était le premier adjectif qui lui avait sauté à la tête. Une foule de détails lui rappela Seattle, et en même temps on aurait dit que la ville était l'extrémité d'un pont, celui qui avait amené sur le continent tout un pan de l'histoire européenne. Une flopée de racines, un réceptacle d'histoire formant le terreau d'une nouvelle nation. Elle était pourtant installée depuis un bout de temps et n'avait jamais encore ressenti cette différence culturelle. Il y avait une sorte de noblesse dans cette ville, un port altier légitimé par ses siècles d'âge. Peu à peu sa foulée se déroulait et elle se sentait bien dans cette solitude. Elle commençait à aimer cette ville. Le fil des courses prenait un sens particulier. Il constituait un cheminement, parfois tortueux, sur lequel Arizona essayait de réfléchir. La marche main dans la main avec Jackson l'avait secouée. Elle ne s'expliquait pas ce geste. Mais la gêne qu'elle éprouvait à chaque fois qu'elle regardait Jackson était horrible. Elle était loin de s'imaginer que ce geste ne marquait que le début

« Jackson est génial et j'ai fait une connerie. Plusieurs conneries… »

Le problème c'est qu'elle n'avait rien fait pour l'arrêter. Elle n'avait plus repris sa main et ils n'en avaient jamais reparlé. Elle avait fait pire. Un soir ils étaient sortis avec des collègues comme ils faisaient à Seattle. Un resto, quelques bières. Lorsqu'ils étaient rentrés, la baby-sitter les laissa. Sofia dormait. Ils la regardaient. Tout avait basculé en une fraction de seconde. Elle s'était projetée dans son image parfaite en fermant les yeux. Il l'avait prise dans ses bras.

Quand elle avait ouvert les yeux le lendemain matin, elle était encore dans ses bras. Elle se rappela de ses doigts. Ils avaient tracé de multiples caresses sur son corps. Au départ elle se sentit avoir envie de savoir, d'aller plus loin. Il y avait quelque chose d'excitant à franchir cette barrière, une sorte de curiosité malsaine que la culpabilité ne suffisait pas à faire taire. Elle avait été prise dans l'instant et le désir physique qu'elle refreinait depuis des mois pour les femmes avait ressurgi. Elle avait ce besoin physique, ce besoin tactile. Mais coucher avec une femme signifiait tromper Callie et elle ne s'en sentait pas encore la force. Jackson avait été doux, aussi patient et doux qu'il le pouvait. Mais pour elle, l'expérience s'était soldée par une intense brûlure et un plaisir quasi inexistant. En plus elle avait honte.

Ils n'en avaient pas reparlé. « Jackson est génial. »

Et pourtant ça avait recommencé. Pour voir. Si elle parvenait à réellement prendre du plaisir… Juste quelques fois. Mais ça ne venait pas, ou alors par des moyens détournés, des caresses qu'une femme aurait pu lui prodiguer. C'était bancal. Sentir Jackson en elle ne faisait pas mal au corps. Mais ce n'était pas bon non plus. Elle ne ressentait rien. Elle voyait qu'il prenait du plaisir et ça lui suffisait. Mais c'était bancal, elle le sentait bien. Ensemble ils avaient cherché un moyen pour qu'elle y trouve son compte, et au final, ce ne pouvait être qu'avec des gestes… de femmes. Des gestes qui ne pouvaient être que des préliminaires pour un homme. Des gestes qui la menaient toujours au plaisir absolu quand c'était une femme qui les faisait. Des gestes qui cachaient la misère quand ils étaient siens. Elle ne connaissait pas la partition de son corps et il ne l'attirait pas plus que ça. Elle l'apprenait au fur et à mesure. Elle se sentait sale et se dégoûtait. Au fond d'elle elle n'avait pas trouvé le courage de parler à Jackson. Elle se contentait de rester sur le dos et d'attendre que ce soit fini. Et lui… il se faisait sans doute des films sur ce qu'ils pourraient devenir…

Sur le dos, passive, les jambes écartées. Elle se demandait s'il fallait qu'elle ajoute le bruitage pour être crédible. Honnêtement, elle n'était pas transportée. Elle ne ressentait quasiment rien, en tous cas, rien d'emballant, rien qui lui ferait murmurer des "oh oui", ou des "encore". Ce n'était pas désagréable mais ce n'était rien. Et lui le pauvre... il essayait de bien faire, ça se voyait. Il prenait des initiatives. Elle ne répondait pas. Apparemment il appréciait ce qu'ils faisaient, et ça la laissait perplexe. Le matin quand elle se levait, elle évitait les glaces. Dans la douche elle regardait le mur ou le sol. Combien de temps allait-elle jouer la comédie? Toute sa vie? Elle ne pouvait déjà pas se regarder en face. Elle avait l'impression que le mot « pute » était écrit en gros sur son front… Pourtant personne ne le voyait mis à part elle. A l'hôpital ils n'avaient rien montré de leur « relation ». Mais ce n'était pas la peine. Tout le monde les croyait ensemble. Tous les copains de Jackson pensaient qu'il ne s'agissait que de quelques mois pour qu'il la demande en mariage. Quant à elle, elle ne regardait plus aucune femme et avait l'impression de se faire entretenir.

« Jackson est génial », ça ne marchait plus. Elle s'arrêta à la grille du parc convaincue : elle devait agir. Elle lui parlerait ce soir, quand il rentrerait de sa garde. Il finissait après elle, ça lui laisserait le temps d'agir, de réfléchir, de prendre les devants.

Elle allait briser Jackson, ce mec génial. Elle allait briser son meilleur ami. Appuyée contre une grille elle s'étira pendant de longues minutes pour éviter les courbatures.

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Un hôpital est un hôpital. En arrivant dans celui-ci, Arizona s'était parfaitement sentie à l'aise. Le service de chirurgie pédiatrique lui avait ouvert les bras, assez impressionné par son CV. Être chef de service ne l'impressionnait pas plus que ça, elle avait l'habitude. Ce qui était compliqué, c'était de faire une équipe à sa main, de l'imprégner de ses valeurs et d'y faire adhérer les autres. Arizona était quelqu'un d'ouvert, de gai, à la parole facile. Elle attirait rapidement la sympathie par ses qualités humaines. Le contact avec ses patients et leurs familles était son point fort. Il ne fallut pas bien longtemps pour que le personnel du service lui fasse confiance. Et au final, il ne lui manquait qu'Alex pour se sentir bien. Il lui manquait tout court, même s'ils se téléphonaient souvent.

Elle y pensait souvent lorsqu'elle se changeait dans les vestiaires. Que dirait Alex Karev ? Lui qui l'avait tant mise en garde contre certains débordements… Elle n'avait pas encore trouvé le courage de le lui dire. La douche avait délassé tous ses muscles, elle en sortit revigorée et mit sa prothèse habituelle avant de rejoindre le service pour attaquer sa tournée des post-op.

_ Hey Zona !

_ Jackson ? s'étonna-t-elle.

_ Il y a eu un code noir dans ton service.

_ Quoi ?

_ Lisa t'a bipée mais t'as pas répondu.

_ Je ne comprends pas… dit-elle en sortant son appareil. Je l'avais pourtant dans ma poche. Je l'aurais forcément entendu. Que s'est-il passé ?

Elle essaya de l'allumer en vain.

_ Plus de batterie.

_ Le père d'un de tes patients s'est fait descendre : James Rodriguez.

_ Le père d'Esteban ?Mais comment ? Et pourquoi ?

_ J'en sais rien. Lisa m'a contacté pour savoir pourquoi tu ne venais pas. glissa-t-il amer.

_ Eh ben maintenant tu sais. J'avais plus de batterie et mon portable était sur silencieux. C'est un concours de circonstances. Est-ce que tu sais si Esteban a assisté à la scène ?

_ Pas du tout. On y va ?

_ Tu viens avec moi ?

_ Quand même… je pense que la scène risque de te rappeler certaines choses…

« Jackson est génial. »

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Le couloir était bondé, les flics étaient partout. Ils avancèrent de quelques mètres. Un homme d'un certain âge les accueillit, le sergent Korsak, et les guida vers la scène du crime. Une bande jaune en barrait l'accès. Police line, do not cross. Le corps sans vie était allongé dans une position improbable quelques mètres derrière. Au milieu des policiers qui s'agitaient dans tous les sens, une personne était accroupie auprès du mort. Une femme. C'était la seule personne à ne pas bouger dans le tableau. Des jambes passaient devant, la cachaient. Des voix se rajoutaient par-dessus. C'était la légiste apparemment. Elle prenait des notes dans une totale concentration.

L'homme parlait à Arizona mais elle n'entendait rien. Son cœur résonnait à ses tempes. Jackson tenait son bras. Elle tremblait. Il avait raison. L'odeur du sang lui montait aux narines. C'était la même odeur qu'elle respirait dans un bloc. Mais le décor et la violence de la scène la rendait insupportable. Trop de souvenirs remontaient à la surface.

_ Et Esteban ? Comment va-t-il ? A-t-il été transféré ? demanda-t-elle machinalement.

_ ça va aller, murmura Jackson à son oreille.

_ Docteur Robbins ? l'appela une voix rauque.

_ Oui ?

_ Detective Jane Rizzoli. J'ai quelques questions à vous poser.

Jackson resta en retrait avec le sergent Korsak pendant que la femme brune l'invita à la suivre vers le bureau des infirmières. La légiste était toujours penchée sur le cadavre. Arizona fixa son regard sur elle en suivant la flic. Elle prenait toujours des notes. Une mèche de cheveux couleur miel la gênait. Elle releva la tête et d'un mouvement sec la fit passer derrière son oreille où ses doigts la forcèrent à rester. Le geste fascina Arizona qui s'arrêta. La légiste tourna la tête et dévoila son visage. Leurs regards se croisèrent.

_ Docteur Robbins ! s'impatienta Jane Rizzoli.