Voilà le premier chapitre de cette fiction, le prologue n'ayant été qu'une prolepse histoire de vous mettre l'eau à la bouche, vous l'aurez compris... Mal va souffrir grave sa mère (avec l'accent, hein), c'est moi qui vous le dis. Mais pour le moment, retour au calme auprès du Serenity :) A noter, les transcriptions des expressions chinoises en bas de page.

Si vous êtes un rare lecteur de passage par là, faites-moi signe, et laissez un petit commentaire, ça fera chaud au coeur de ne pas se savoir trop esseulée dans le vide obscur de l'Univers... :P


1.

C'était un moment rare. Trop rare pour ne pas être partagé avec elle.

Le paysage lui-même était trop splendide pour être ignoré. Le besoin de s'arrêter un instant, de stopper la course du temps pour le contempler, avait résonné en lui comme une urgence.

Alors, il avait attendu que sa silhouette féline apparaisse au sommet de la butte sur laquelle il était posté depuis quelques secondes puis, enthousiaste comme un gamin, il l'avait invitée à s'adosser contre un rocher qui semblait n'attendre qu'eux. La pierre relâchait la chaleur emmagasinée dans la journée : chaque pore de leur peau s'abreuvait à cette source bienfaisante l'un et l'autre avaient alors laissé une vague de douceur envahir leur corps tout entier. Elle avait un instant fermé les yeux, et reposé sa tête contre l'épaule robuste qui offrait son appui.

Ils avaient décidé d'ôter leurs chaussures. L'herbe tendre et souple avaient accueilli leurs pieds fatigués, et quelques brins fous caressaient audacieusement leurs orteils.

Ils étaient là, silencieux, le cœur souriant, depuis de longues minutes déjà.

Un soleil rougeoyant plongeait maintenant vers l'horizon.

La ligne sombre des plateaux rocheux se découpait, insolente, sur le ciel en feu. On imaginait, dans leurs entrailles, les rivières torrentueuses qui laissaient libre cours à leur sauvagerie.

Pourtant, derrière eux, le paysage proche était plus sage : de douces collines, parsemées de bouquets d'arbres et piquetées de quelques hameaux, étaient couvertes de prairies verdoyantes, qui hébergeaient localement de riches troupeaux de chevaux. Leurs crêtes étaient encore baignées d'une lumière chaude. Derrière l'une d'elles se blottissait la ville principale, port d'attache du Serenity depuis quelques jours.

Ce petit bout de planète était l'antichambre du paradis. Ils semblaient d'ailleurs être les deux seuls membres de l'équipage à ne pas s'être lassé de ce panorama, devenu trop familier.

« Vénère la plume dans la clarté du ciel,
Vénère le cheval bleu qui court dans la plaine,
Vénère la fleur, l'abeille et le miel,
L'océan, les vagues, l'écume et les sirènes
Vénère la longue trace de la lune sur le lac,
Vénère l'aurore frissonnante, le tonnerre rugissant,
Vénère la pomme blanche et le champ de sumac,
La lumière du soir, le ciel de l'hiver, l'aigle et le vent
Adore-moi, chéris-moi, respire-moi lentement,
Car je suis ta Mère, ta Sœur, ton Epouse et ta Fille :
La Terre de tes ancêtres, et celle de tes enfants. »

Il se tut.

Le silence s'immisça entre chacune de ses respirations. Il n'osait plus bouger, craignant de briser la magie de l'instant.

Les mots s'étaient échappé d'eux-mêmes, surgissant d'un méandre insoupçonné de sa mémoire. Il avait à peine eu conscience de les prononcer.

Les mêmes mots que l'on chuchotait le soir, au coin du feu, dans les masures, comme porteurs d'un secret universel. Ces mots que l'on se transmettait, de génération en génération, de planète en planète, et qui parlaient d'un temps qui n'était plus. D'un lieu disparu. Anéanti par ses propres habitants.

L'Ancienne Terre avait dû ressembler à cela. Riche et métissée. Infinie. Indomptable. Précieuse.

Un soupir vint mourir dans son cou. La nostalgie d'un temps qu'ils n'avaient pas connu la gagnait elle aussi. Ou peut-être était-ce simplement la quiétude du soir.

« Tu vois, c'est ça qui me manque, chérie. Un bon petit plaisir terrestre de temps en temps, tenta-t-il, enjoué.

– Mmmmh... J'ai toujours su qu'au fond tu étais un grand romantique... » lui susurra-t-elle avec sensualité.

Dans un râle de contentement, il rapprocha le corps de sa partenaire et amorça un baiser langoureux auquel elle répondit avec un sourire avide. Ses boucles noires vinrent caresser le cou de son amant. Il glissa alors une main gourmande dans sa chevelure avant de la laisser suivre la ligne du dos et de la poser fermement sur ses reins. Ces deux êtres respiraient, transpiraient l'amour improbable et définitif, comme une provocation au reste du monde. Noyés dans leur étreinte, ils se laissèrent bercer par le murmure approbateur de la nature environnante.

L'ombre vint recouvrir leur corps, et la fraîcheur soudaine les fit frissonner. Le soleil avait dû passer derrière l'horizon. Pourtant, il sentait encore la chaleur de ses rayons caresser le tissu de son pantalon.

L'ombre renifla.

« Tyen-AH ! » s'exclama le blondinet en se redressant brusquement.

La silhouette massive de Jayne Cobb les contemplait d'un air narquois. Il mâchouillait un brin de graminée, les yeux plissés par la malice et la satisfaction d'interrompre un charmant tête-à-tête.

« Timing parfait, comme toujours, soupira la métisse en s'asseyant.

– De rien, c'est tout naturel », répondit le perturbateur d'un ton badin.

Il découvrit ses dents blanches et parfaites dans un sourire carnassier. Zoé lui lança un de ses regards sauvages, intraitables, qu'elle réservait à ses ennemis depuis la guerre d'Indépendance.

« Et tu fais quoi, au juste ? cracha-t-elle, acerbe.

– Je reviens de la cueillette. Certains savent se rendre utile au lieu de prendre du bon temps. »

Wash étouffa un gloussement.

« Pardon. Tu reviens de quoi ?!

– Si tu veux avoir un petit intéressement dans l'affaire pour agrémenter ton dîner, tu ferais mieux de la boucler », répliqua Jayne.

Il fit glisser le baluchon qu'il portait sur l'épaule et s'accroupit en le posant délicatement à terre. Ses mains puissantes, protégées par des mitaines de coton usées et sales, se débattirent avec les cordelettes avant d'écarter les pans du sac de toile et de révéler son trésor.

« Je tiens ça de ma mère. Elle habitait un village miteux, loin de tout, et une des seules occupations possibles, c'était la cueillette. Elle avait l'art de dénicher les arbustes les plus productifs, et de choisir les meilleurs fruits. »

Le gaillard parlait avec amour et admiration. Un sourire franc illuminait son visage à l'évocation de sa lointaine génitrice. Tapie derrière une carapace de mercenaire sans peur ni reproche, son âme s'amollissait de tendresse au moindre signe émanant d'elle. Quelques mots griffonnés sur une lettre, un bonnet amoureusement tricoté, ou un don transmis avec espoir, tout ce qui était en lien avec elle transfigurait la brute en un véritable cœur d'artichaut.

« Regardez-moi ça, » murmura-t-il en sortant avec précaution une poignée de baies noires.

Ses yeux brillaient de fierté et de gourmandise. Ils contemplaient ces richesses comme s'il s'agissait de lingots d'or. Wash, piqué dans sa curiosité, approcha son visage pour vérifier les dires de son partenaire. Devant la grosseur des baies, qui paraissaient charnues et particulièrement juteuses, il avança deux doigts pour en goûter une. Il n'eut pas le temps d'atteindre son objectif que Jayne avait déjà refermé son poing et retiré sa main gantée. La morsure de son regard suffit à intimider Wash qui préféra prudemment se rasseoir auprès de sa belle.

« Ça se déguste selon un rituel bien précis, alors tu n'as pas intérêt à l'ignorer », avertit le cueilleur en renouant son sac.

Il se redressa, le bascula avec précaution sur son épaule et reprit son chemin en leur lançant un dernier regard gonflé de mépris.

Il s'arrêta un instant, contemplant la plaine poussiéreuse au milieu de laquelle était stationné le Serenity. Quelques plaques d'herbe rase rendaient l'ensemble moins aride, mais le passage fréquent des vaisseaux en stationnement dans cette zone les empêchaient de s'étendre. Il y en avait actuellement plusieurs, rangés de manière plus ou moins disciplinée, et offrant un tableau peu ordinaire et plutôt éclectique. Il n'empêche. Mal avait raison. Comparé à ses voisins, le vaisseau de classe Firefly avait quelque chose de différent. Il n'était pas spécialement beau — Jayne Cobb n'avait que faire d'un beau vaisseau — mais une certaine grâce fragile se dégageait de l'engin. De petite taille, il n'attirait pas l'attention sa maniabilité était devenue légendaire, et son abdomen bombé recelait quelques facultés surprenantes lorsqu'il s'agissait de se tirer d'un mauvais pas.

Le mercenaire se prenait parfois à se satisfaire de sa place dans l'équipage. Certes, il pourrait gagner bien plus d'argent avec des acolytes escrocs et opportunistes, mais Malcolm Reynolds lui avait offert une certaine stabilité, et l'assurance d'avoir toujours une assiette pleine et un lit confortable. En prime, certaines de leurs missions s'avéraient particulièrement chaotiques, et Jayne n'était jamais aussi heureux que lorsqu'il pouvait jouer du fusil.

Malheureusement, le vaisseau avait parfois du mal à tenir son âge, et les ennuis mécaniques rendaient plus aléatoires les plans de vol. Comme aujourd'hui.

Une semaine. Une semaine qu'ils étaient scotchés au sol pour un gros pépin. Un élément du moteur devait être modifié, et ils attendaient de moins en moins patiemment la pièce de rechange.

La petite mécano passait des journées entières les doigts dans le cambouis, à évaluer les dégâts, réparer, revisser, huiler, vérifier l'état de chacune des zones de son valeureux destrier. Le Serenity était entre les meilleures mains de l'univers. Non seulement parce qu'elles étaient habiles, voire magiques, mais parce qu'en plus, elles avaient conservé leur petitesse, leur finesse, leur élégance. Des mains de fille, quoi. Et le grand Jayne ne l'en aimait que davantage.

La jeune femme se trouvait encore la tête dans les entrailles du vaisseau immobilisé lorsqu'il entreprit de descendre de la crête.

« Ta ma de hwoon dahn ! s'exclama-t-elle en jetant rageusement son outil par terre. Je ne comprends pas pourquoi ça ne fonctionne toujours pas ! J'ai tout vérifié !

– Que se passe-t-il ? interrogea prudemment le jeune docteur qui s'approchait.

– Ce panneau solaire ne s'oriente plus. Impossible de le faire bouger, ni dans un sens, ni dans l'autre. J'ai passé une heure à vérifier ce qui n'allait pas, sans trouver de solution. Je ne vais quand même pas laisser ça comme ça ! »

Il réduisit la distance qui le séparait encore de Kaylee pour caresser son bras du dos de l'index.

« Hem… Tu aurais peut-être besoin de te changer les idées… J'ai fini mon inventaire, alors si tu veux… avança le jeune homme les yeux à terre, maladroit, mais dont le regard et le sourire trahissaient une espièglerie amoureuse mal dissimulée.

– Simon… C'est pas le moment… » répliqua gentiment la jeune mécanicienne.

Elle lui sourit, montrant qu'elle n'était pas fâchée, et que cette tendre attention la touchait même mais elle se sentait sale de sa journée de travail, et fatiguée nerveusement après ses réparations infructueuses. Elle avait besoin d'une douche et d'une bonne séance de méditation.

« Je dois finir ça, je dois trouver ce qui ne va pas, s'écria-t-elle en se tournant vers son vaisseau qui avait décidé de lui résister. Les circuits hydrauliques fonctionnent normalement, j'ai vérifié les commandes d'activation et le boîtier d'alimentation, tout est en état de marche. Je ne sais plus quoi faire.

– Attends, intervint Simon, comme si le refus de Kaylee ne l'avait en rien affecté. Si le cerveau fonctionne, mais que le membre ne réagit pas, le problème est forcément entre les deux ou en amont de la source.

– Quoi ?

– C'est simple, c'est comme dans le corps humain. Le cerveau fonctionne, distribue ses ordres aux membres comme d'habitude, mais un bras ne réagit pas. Si l'information est partie du cortex sans arriver à destination alors que le bras n'est pas cassé, c'est donc que l'information a été bloquée quelque part, par un dysfonctionnement des nerfs si l'information est simplement mal partie du cortex, ou partiellement, c'est qu'elle en est empêchée avant. Dans ce cas, il s'agit souvent d'un caillot situé dans les canaux qui irriguent la partie concernée du cerveau.

– Tu es en train de me dire que le problème pourrait venir… des circuits externes ? »

Kaylee dévisageait son ami, sans le voir, emballée par les rouages de son analyse mentale qui décortiquait le problème sous un angle nouveau. Elle leva les yeux vers l'abdomen du vaisseau, éclairé en cet instant par un des derniers rayons dorés du soleil qui passait derrière la crête.

« Mais c'est une idée géniale, Simon ! s'exclama-t-elle dans un sourire lumineux. J'ai vérifié tout le fonctionnement du système interne donc il doit sûrement y avoir un des câbles électriques principaux en mauvais état, ou alors un branchement défectueux qui empêche la transmission correcte d'énergie au boîtier de commandes ! C'est ça, c'est sûr ! »

Sans prévenir, et sans plus prêter attention à la sueur qui collait son visage, à ses vêtements sales et ses mains souillées, Kaylee sauta au cou de son compagnon et le serra fébrilement, dans un petit cri de victoire. Lorsqu'elle le libéra de son étreinte, elle le fixa intensément :

« Merci, docteur Tam ! Je crois que j'ai une dette envers vous… ! »

Leur sourire respectif se fondit en un seul et même baiser, doux, aimant, pudique.

« Je vérifierai ton hypothèse demain. En attendant, tu veux bien m'aider à terminer ça avant que la lumière ne baisse trop ? proposa-t-elle en montrant du menton les vérins qu'elle avait démontés.

– Tu connais ma passion pour la mécanique… marmonna-t-il en faisant la moue.

– Vu ton idée brillante, je commence à la considérer avec beaucoup de sérieux ! ironisa la jeune femme avec agilité sur l'échelle pour accéder à la zone de réparations. Tu peux me passer la clé à molette, s'il te plaît ? »

Les yeux rivés sur le boulon qu'elle était en train de replacer, elle tendit la main et la referma sur un outil un peu trop fin pour être utile. Constatant la méprise du médecin, elle éclata de rire :

« La clé à mollette, Simon, pas le tournevis ! Vous avez encore des progrès à faire, monsieur l'assistant ! »

Désireux néanmoins de bien faire et de ne pas décevoir sa compagne, Simon s'empressa de repérer l'outil adéquat et de réparer sa bévue.

Vingt minutes plus tard, ils se laissèrent lourdement tomber par terre, satisfaits. Adossé à la carapace du géant de métal, Simon parcourut des yeux la plaine ceinte de collines qui s'étalait devant lui. Quelques autres vaisseaux étaient stationnés à proximité, et en cette fin de journée, l'activité fourmillait autour de chacun d'eux. Celle du Serenity était au point mort. La tension augmentait sensiblement entre ses membres, usés par l'attente et l'oisiveté. Seule River semblait s'épanouir et trouver un équilibre dans cette longue escale. Elle découvrait un monde, parcourait les vastes prairies, valsait au milieu des herbes folles, s'étonnait devant des espèces d'insectes inconnues d'elle, jouait à poursuivre les minuscules mammifères qui peuplaient l'endroit, ou s'épuisait à rire et à danser lors des interminables banquets nocturnes organisés en ville.

Depuis deux jours, et aussi subitement que cela lui était passé la première fois, elle s'était de nouveau plongée dans les écritures saintes du pasteur. Il avait de justesse réussi à lui subtiliser la Bible flambant neuve qu'il s'était récemment procurée pour la remplacer par celle qui avait déjà subi les maltraitances de la jeune femme. Mais poussé par la curiosité, et harcelé de questions et de remarques cartésiennes, Derrial Book avait fini par s'armer de patience pour tenter de lui expliquer les mystères du Verbe.

Simon les observait, assis en tailleur, face à face, sur un coin d'herbe, la Bible ouverte et posée entre eux, comme un mur infranchissable. D'un geste brusque, River la saisit, retrouva sans même chercher ni hésiter la page et le verset concerné et se mit à lire rapidement, accompagnant sa récitation de vives dénégations de la tête. Le pasteur baissa la sienne, tiraillé entre le découragement et l'amusement. Le cas de saint Paul était particulièrement épineux : comment faire comprendre à l'esprit affûté et extravagant de River la logique de la conversion d'un homme devenu missionnaire de ceux qu'il avait lui-même condamnés à mort ? Il n'y avait justement aucune logique, il n'y avait rien à comprendre, mais tout à croire.

« Absurde, c'est absurde. Cet homme se contredit, ce livre se contredit.

– Non, River. Il ne s'agit pas de contradiction, mais plutôt de rédemption. Dieu a éclairé son cœur, lui a montré ses péchés, et l'a choisi comme preuve d'amour. C'est le Mystère de la conversion !

– Saül était mauvais. Profondément mauvais. Lorsque la racine du Mal est solidement ancrée dans le cœur de l'homme, on ne peut pas l'en extraire.

– Dieu le peut. Il suffit de se laisser envahir par Sa bonté et son Amour qui annihilent tous les fondements du Mal.

– 'Je ne comprends pas ce que j'accomplis, car ce que je voudrais faire, ce n'est pas ce que je réalise; je ne réalise pas le Bien que je voudrais, mais je fais le Mal que je ne voudrais pas.'

– La Lettre aux Romains… » souffla le pasteur, démuni.

River Tam avait choisi une des phrases qui trahissait la contradiction du personnage, et qui par la même occasion, lui donnait raison : même en voulant faire le bien autour de lui, Paul avait fait le mal…

« L'homme est un être faible, et imparfait. Saint-Paul a voulu faire connaître la vérité de Dieu à travers son monde, mais prisonnier de sa maladresse humaine, il ne s'y prenait pas toujours de la meilleure des manières.

– Le côté noir de son âme lui dictait ces erreurs.

– River, n'as-tu jamais souhaité ardemment convaincre quelqu'un de quelque chose en lequel tu croyais ? On est prêt à lutter pour lui faire entendre raison, et nos actes dépassent parfois nos intentions louables. C'est ce que raconte Paul. »

River sentait l'émotion de Book, elle percevait son implication alors que lui-même la dissimulait, sans en être conscient. Pourquoi cet homme tenait-il autant à ce qu'elle accepte cette histoire de Saül devenu Saint Paul ? Elle ne connaissait dans le monde que des êtres bienveillants ou malveillants. Simon était si doux, si aimant son cœur était pur, ses intentions claires et altruistes… Un flash effroyable altéra sa conscience une fraction de seconde. Deux par deux… Son corps entier se tendit. Elle ferma les yeux, tentant de contrôler sa vision cauchemardesque. Les mains bleues… Des êtres d'épouvante, de souffrance et de mort. Ces êtres-là existaient, et aucun Dieu ne pouvait leur venir en aide.

C'est à ce moment-là que Jayne, qui s'approchait du Serenity, croisa son regard fou, au fond duquel la peur se mêlait à la menace. Mal à l'aise comme toujours en présence de cette gamine, il pressa le pas, son sac toujours sur l'épaule, en étouffant un grognement de désapprobation.

Il était plus que temps de se rendre en ville. Il avait proposé à Mal de récupérer Inara à sa place, parce qu'il devait aussi acheter des munitions. Mais s'il était en retard pour embarquer la Compagne, Mal le lui ferait bien sentir… Autant ne pas échauffer le Capitaine. Pas ce soir en tout cas, la fin de journée avait été trop belle pour être gâchée.

Ils se croisèrent dans la salle du cargo. Malcolm terminait l'arrimage des caisses de cuivre achetées le matin même au marché noir. Les acheteurs seraient faciles à trouver pour ce genre de métaux rares. Par chance, Aberdeen en regorgeait. La planète sur laquelle le Serenity était au repos forcé avait au moins cet avantage de posséder plusieurs mines de cuivre et de fer, dont le produit était vendu à prix intéressant.

Jayne déposa délicatement son sac de toile sur une des caisses :

« Qu'est-ce que c'est ? interrogea Mal en se redressant.

– Un chargement plus précieux que tes caisses de cuivre, glissa son acolyte d'une voix mystérieuse. Des airelles noires, si tu veux tout savoir. J'en ai trouvé un bon coin en direction de l'ouest.

– Encore un de tes talents cachés ? » ironisa le Capitaine tandis que Jayne s'installait sur le quad.

Du coin de l'œil, il le vit tenter d'ouvrir le sac pour glisser un œil dedans, puis une main.

« Elles sont belles, hein ? On les appelle aussi "Tue-loup" quand elles ne sont pas cuites, » lança-t-il d'un air évasif avant de faire rugir le véhicule et de s'éloigner du vaisseau dans un nuage de poussière.

Mal lâcha rapidement le sac dans un sourire forcé faussement amical, vexé de s'être fait surprendre.

ooOoo

Ce n'est que vingt minutes plus tard qu'il aperçut le même nuage de poussière s'estomper en larges volutes au-dessus de la route.

Il n'avait pas bougé, assis sur la rampe d'accès, et contemplait toujours l'horizon, son équipage, et son vaisseau, comme un bouclier protecteur au-dessus de sa tête.

La lumière rougeoyante du soleil dépassant à peine des collines donnait à la scène une atmosphère fantastique, accentuant les clair-obscurs et rendant le Serenity plus imposant et majestueux que jamais. C'était bien une des seules choses qu'il appréciait de son séjour sur Aberdeen : cette énorme étoile qui ne se couchait jamais, rasant les crêtes, incitant au repli sur soi, à l'intimité, sans avoir à tomber dans l'oubli de la nuit sombre, et donnant à toute chose une présence singulière.

Et puis il aperçut ses boucles brunes flotter derrière la silhouette massive de Jayne.

Il distingua l'ovale clair de son visage, et il jura qu'elle le regardait.

Sa mélancolie s'estompa comme les nuages qui s'écartaient doucement devant l'insistance d'un rayon solaire perçant leur épaisseur.

Leurs retrouvailles avaient toujours ce même goût pudique et désirable de la première fois. Leur relation, pourtant assumée depuis plusieurs semaines déjà, était encore balbutiante, et ne s'exprimait pleinement que dans l'intimité de leur chambre. Au quotidien, devant les autres, elle ne se satisfaisait que de regards et d'effleurements envoûtants, et l'absence de l'un renforçait le désir de l'autre. L'attente patiente se muait en besoin instinctif de contempler à nouveau le visage aimé, et toutes les pensées, tous les gestes de la journée se construisaient, s'élaboraient autour de cet unique objectif.

Pourtant, lorsque l'engin se présenta à l'entrée du cargo, ils jouèrent à merveille le rôle derrière lequel leurs sentiments tempétueux étaient tenus en laisse ; ils se sourirent, se saluèrent, Mal lui tendant une main galante pour l'aider, Inara remerciant Jayne, soulevant sa robe d'un geste élégant mais si naturel pour descendre du véhicule. Malcolm s'entendit même rétorquer à Jayne qu'il n'avait pas touché à son précieux sac, ce que son propriétaire s'empressa de vérifier avec un regard méfiant, pour l'emporter bien vite à l'abri dans un grognement d'approbation.

Inara et son capitaine restèrent de longues secondes à s'amuser de la scène après la disparition de Jayne. Ils continuèrent ainsi à discuter, de manière presque informelle. Elle évoqua sa journée, la complicité immédiate avec la future mariée, l'empressement de la mère qui souhaitait que tout se déroule parfaitement, la timidité de la jeune fille qui n'osait pas s'abandonner au massage pourtant expert de cette Dame de Compagnie. Il l'interrogea sur le confort matériel de cette famille, et demanda comment elle avait préparé la jeune fiancée à son futur emprisonnement. Inara sourit, ne releva pas, raconta la séance de massage, les leçons de beauté, de soins du corps et de maquillage qu'elle lui avait dispensées, les conseils prodigués pour entretenir l'amour et l'harmonie au sein du couple.

Mal l'écoutait, soulagé, comblé, heureux de voir que sa compagne se satisfaisait de sa nouvelle façon de travailler. C'était souvent difficile, car ses clients s'attendaient à ce qu'elle réponde aussi à leur désir, mais la force de caractère de la jeune femme savait les mettre en garde et les tenir à distance. Elle avait elle-même décidé d'élargir son activité auprès des femmes, endossant le rôle de confidente, de conseillère, de formatrice, montrant les gestes, adaptant les produits, écoutant les demandes discrètes ou gênées des jeunes filles, y répondant avec les mots les mieux choisis.

Ils poursuivirent leur danse illusoire un long moment, cachés derrière une apparence irréprochable, troublés d'aborder des questions trop intimes, craignant de se livrer trop ouvertement, trop brutalement sur les sentiments complexes qui les avaient animés dans l'attente de ce moment.

Seuls leurs yeux osaient crier leur soif d'un contact, d'un mot tendre, d'un baiser.

Puis, petit à petit, minute après minute, leur carapace s'effrita. Progressivement, ils se défirent de leur costume respectif, redevinrent eux-mêmes, à l'abri des regards, au milieu du vide de cette grande salle qui leur semblait à cet instant la plus douce des alcôves.

Seuls, ils pouvaient à présent parler le même langage, sans retenir leurs émotions, sans brider leurs gestes.

Délicatement, Mal caressa la joue veloutée de sa brune, tandis qu'elle posait une main fébrile sur son torse.

« Tu m'as manqué. »

Le rire cristallin d'Inara résonna contre les passerelles métalliques.

« Je suis partie ce matin !

– Tu m'as manqué quand même. »

Elle baissa les yeux, terrassée par cette simple vérité et par la plainte désarmante qu'elle perçut dans le regard et la voix de son amant.

« Tu m'as manqué aussi, Mal, » finit-elle par avouer, laissant son âme se perdre dans le bleu de ses yeux, rendu plus intense par le désir qui les animait.

Alors lentement, consciemment, comme naturellement aimantés l'un vers l'autre, ils scellèrent leurs lèvres dans un baiser confiant et électrisé.

Arriva ce qu'ils voulaient à tout prix éviter ici, au milieu de nulle part. Cette adrénaline qu'ils redoutaient, mais qu'ils recherchaient tant, qu'ils provoquaient constamment depuis leur rencontre, finit par les submerger et leur ôter toute conscience de ce qui n'était pas eux.

Ils se noyaient dans leur baiser, de plus en plus fougueux, de plus en plus avide et impatient, ils se respiraient, s'enivraient l'un de l'autre, comme s'ils avaient été séparés des jours durant, incapables d'assouvir leur soif de l'autre.

Sans briser leur étreinte, les yeux toujours fermés, focalisé sur les sensations qui le grisaient — il connaissait si intimement le Serenity qu'il n'aurait de toute façon pas eu besoin de les ouvrir pour accéder au moindre recoin —, Mal entraîna Inara dans l'ombre, sur le côté de la rampe d'accès là, protégés des regards de ceux qui se trouvaient encore à l'extérieur, ils s'autorisèrent des gestes plus audacieux, laissèrent leurs souffles courts se mêler, leurs caresses se faisant plus empressées, presque brusques, incapables de juguler leur envie de se posséder.

Combien de secondes, de minutes, cette voluptueuse parenthèse dura-t-elle ? Impossible pour Mal de la mesurer.

Il se souvint simplement d'avoir perçu un lointain toussotement, comme si son esprit avait été anesthésié par les brumes du désir.

C'est Inara qui réagit la première, et qui se dégagea. Seulement après, il analysa ce que contemplaient aveuglément ses yeux depuis quelques instants.

« Oh, Kaylee », balbutia-t-il, se passant une main dans les cheveux pour se donner contenance.

Elle se tenait là, bras croisés, sans gêne aucune; une moue amusée se peignait sur son visage.

« Qu'est-ce que tu fais là ?

– Ce serait plutôt à moi de demander ça. »

Elle ne laissa pas le temps à Malcolm de relever son impertinence, et enchaîna :

« J'ai vu qu'Inara était revenue, je voulais savoir si sa mission s'était bien passée ! »

Son ton était trop enjoué, trop détaché, son sourire trop naïf pour être honnête. Mal préféra l'ignorer.

« Elle s'est bien passée, Kaylee, merci, répondit chaleureusement Inara. J'ai réussi à la mettre en confiance et à la rassurer au sujet de son prochain mariage.

– Qu'est-ce que j'aimerais être à sa place… Elle a dû t'adorer ! Quand je me marierai, je pourrai te demander des conseils ?

– Bien sûr ! s'amusa la Compagne. Tous les conseils et tous les massages que tu voudras !

– Heu, excusez d'interrompre votre charmante discussion, mais… Kaylee, c'est pour ça que tu es venue jusque là ? questionna Mal, méfiant.

– Entre autre. C'était aussi pour te dire qu'il faudra acheter un nouveau convertisseur solaire, si tu en trouves un, demain. Celui du panneau inférieur gauche est grillé. Et puis deux tournevis. Simon s'en est servi comme levier, ils n'ont pas aimé !

– Ah, ok. Et… C'est tout ? Je veux dire… ça n'aurait pas pu attendre ce soir ?! suggéra-t-il, le ton un peu plus inquisiteur.

– Absolument pas, ça me paraît d'une urgence capitale.

– Oh. »

Il s'attendait à ce que l'importune s'éclipse, maintenant qu'elle était parvenue à ses fins. Mais elle demeurait immobile, le dévisageant avec un grand sourire.

Tournant la tête vers Inara pour qu'elle lui vienne en aide et trouve les mots diplomates pour donner congé à cette satanée mécano, il constata qu'elle étouffait elle-même un rire complice.

« Quoi, enfin ? s'exclama-t-il, énervé d'être l'objet de ce qui semblait être un complot féminin.

– Cap'taine… Sans vouloir te vexer, tu as du rouge à lèvres autour de la bouche. »

Guillerette, Kaylee les abandonna sur place pour accéder aux escaliers qu'elle gravit deux à deux, pressée sûrement d'aller se doucher ou de se mettre à l'abri des remarques cinglantes de son patron.

Mal tenta désespérément d'effacer les preuves de sa faiblesse, et Inara rit de bon cœur avant d'être prise de compassion et de l'aider à les faire disparaître.


"Tyen-Ha" : Bordel! (cri de surprise)

"Ta ma de hwoon dahn" : Merde, quelle saloperie!