En mettant les pieds pour la première fois dans le lycée de Forks, je réalisai à quel point cette nouvelle existence se distinguerait des précédentes. J'avais visité la plupart des villes de ce monde, de Mexico en passant par Venise, Paris et Berlin. J'étais acclimatée aux foules, aux villes populeuses dont les routes étaient comme des rivières dans lesquelles pullulaient des flots humains. Il me semblait que cette ville tranquille, qui ne comptait que quelques milliers d'habitants, m'offrirait quelque chose de nouveau, de différent. En jetant mon regard sur les premiers étudiants que je croisai, je compris rapidement que tous se connaissaient. Aucune gêne ne semblait entraver leur enthousiasme. Les gens se saluaient allégrement, certaines filles s'installaient à l'écart pour potiner avec un entrain non feint. Quant à moi, je me dirigeai lentement – ou, du moins, à une vitesse humaine – vers ma première classe.
En entrant dans une salle surpeuplée d'humains en tout genre, je m'attendais à vivre l'une des pires heures de ma vie. J'avais escompté devoir me battre contre ma nature, devoir la ligoter au plus profond de moi-même. Ce ne fut, à mon grand étonnement, nullement le cas. Non distraite par mon entourage et connaissant déjà la matière abordée, je laissai mon esprit errer à son aise, ramenant à la surface du lac de ma conscience des pièces du puzzle que constituaient mes souvenirs. Après avoir vécu la douleur de perdre ceux qui, jusqu'à ce moment-là, formaient ma famille, je n'avais pas été capable de rester en Angleterre, où j'étais née. J'avais fui vers la France, sentant que j'étais lâche, que je trahissais les miens. Je souhaitais me rendre le plus loin possible des paysages qui, indissociables de mes souvenirs, me lacéraient intérieurement tels des flèches aux pointes acérées. Là-bas, j'avais profité de ma grâce et de mon élégance – des traits propres aux vampires – pour me faire un nom dans le monde de la mode. En me donnant corps et âme – ou ce qui en restait – dans un travail demandant, je souhaitais à jamais oublier le drame que j'avais vécu et le mystère de ma renaissance. Or, cela était sous-estimer les formidables capacités cognitives de mon esprit. Tout, absolument tout, y restait imprimé, à jamais gravé dans ma mémoire.
Bien qu'absente d'une certaine manière, je n'étais pas sans être consciente des innombrables regards posés sur mon corps. Je pouvais sentir que je les intimidais, qu'ils me considéraient comme étrange, sans savoir à quel point je l'étais vraiment. Ils détaillaient chacune de mes courbes – que je savais être parfaites – ainsi que ma peau sans défauts. Mes yeux bruns se fixèrent à nouveau sur la réalité du monde autour de moi, quittant les brumes de mon passé humain. Implacable, je balayai la classe d'un regard circulaire. Un seul garçon ne me regardait pas. Aussi étrange cela puisse-t-il paraître, ce fait me gênait, me révulsait. Je me sentais ridiculisée, brimée. Mais quelle raison avais-je de l'être? Tous les regards étaient braqués sur ma petite personne. Sauf le sien.
Je tentai de porter attention au cours pour éviter que cette pensée irrationnelle ne me tiraille interminablement. Peine perdue. Je me surprenais à me tourner, à fixer le dos du garçon assis loin devant moi, devinant, à leur couleur bronze et à leur brillance, la texture de ses cheveux, leur douceur. En n'aillant toujours comme indice que le dos qu'il daignait bien m'offrir, je me surpris à imaginer à quoi pouvait bien ressembler son visage. Je lui imaginais des yeux clairs, une expression nostalgique… Je me secouai pour me tirer de mon rêve éveillé. Que se passait-il avec moi?
La cloche sonna enfin, me tirant de ma torpeur et m'offrant un soulagement quasi instantané. Je quittai la classe avec ma grâce habituelle, un peu trop vite peut-être. Je m'installai seule à une table de la cafétéria, jouant le jeu de l'humaine nouvelle et timide. Cela n'empêcha guère quelques âmes courageuses de s'essayer sur moi. Un charmant garçon blond – Mike Newton, je crois – tint à me tenir compagnie, me trouvant bien seule. Mais je me moquais bien de sa présence et de ses babillages insignifiants. Je ne pensais qu'à ce garçon aux cheveux de bronze qui refusait de me regarder en face et qui ne s'intéressait point à moi. À défaut, ce fut moi qui le fixai. Inconscient de mon regard dans son dos, il vaquait tranquillement à ses occupations tandis que je détaillais chacun de ses mouvements, fascinée. Mike tenta d'attirer mon attention à plusieurs reprises, en vain. Il finit par lâcher prise, ce qui propagea en moi une vague d'intense soulagement. Puis, il me regarda.
Il interrompit son geste, la fourchette à quelques centimètres de sa bouche demeurée ouverte. Contredisant le reste de son expression, ses yeux se posèrent calmement sur moi. Ils étaient d'un vert lumineux – la plus belle couleur que je n'aie jamais vue. Tout de suite, il me vint à l'idée qu'il n'était pas comme les autres. Que, tout comme moi, il était perdu dans cette foule de gens tous pareils; il était le mouton noir de cette masse uniforme avant même que je ne vienne lui voler sa place. Un lien indéfinissable nous unissait, je le ressentais au tréfonds de moi-même. Un lien d'une nature inconnue, une force qui m'attirait sans que j'arrive à en comprendre le fonctionnement. Je clignai des yeux pour rompre l'enchantement. Néanmoins, il ne lâcha pas prise pour autant. Je le vis se préparer à se lever – j'aurais pu m'enfuir en un éclair, sans qu'il ne me voie faire, tellement j'étais rapide, mais je n'en fis rien.
Ses yeux étaient maintenant fuyants, tandis que la distance entre nous s'amenuisait de seconde en seconde. Lui aussi semblait stupéfait par cette même force qui nous attirait l'un vers l'autre. Était-ce le destin? Il prit place près de moi, sans qu'aucun de mes muscles ne réagisse. Et il me regarda comme personne ne m'avait jamais regardée. Il me détailla mécaniquement, son expression n'étant ni appréciative ni désapprobatrice. Il observa patiemment mes traits, ne daignant pas émettre le moindre son. Gênée par ce que je commençais à voir comme un passage aux rayons X, je rompis le silence la première.
- Et alors?
Surpris par ce qui était loin d'être une introduction en règle, il cessa enfin son examen minutieux de ma personne. Je me rappelai soudainement comment son absence de réaction à mon égard m'avait autrefois froissée. Bizarre.
- Alors, tu es Isabella Swan.
Sa voix était feutrée, comme si mon nom était un secret sauvagement gardé. Cela m'agaça légèrement.
- Et celle que tout le monde détaille, ajoutai-je dans un soupir exaspéré.
Je n'étais pas pour avouer que cela me flattait encore après tant d'années. Il me regarda dans les yeux et me sourit. Son sourire était plus éblouissant que celui de bien des vampires. Il se fit muet pendant de longues secondes, attendant manifestement que j'ajoute quelque chose. Je me rappelai alors les règles élémentaires des bonnes manières.
- Et tu es…?
- Edward Cullen.
- Oh! Le fils du médecin! À ce qu'il paraît, ton père fait un boulot extraordinaire ici.
Il parut déçu de ne pouvoir m'exposer lui-même ces faits. Cependant, il se ressaisit rapidement. Pas très volubile au début, il accéléra le tempo du rythme de ses mots au fur et à mesure qu'il me parlait de lui. Je ne sentis nul agacement, nulle gêne. Lorsqu'il se tu enfin et qu'une sonnerie annonça la reprise des cours, il se glissa furtivement hors de ma portée, affichant la même indifférence qu'au matin. Décidément, je n'étais pas au bout de mes surprises.
