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Chapitre 2
Des desseins qui se confrontent
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— Non, le thé avant tout ! Le thé avant tout ! hoqueta le Lièvre de Mars en lançant contre le mur la même tasse avec laquelle il jouait auparavant.
— Oui, buvons d'abord, déclara le Chapelier avant de se servir lui aussi du thé.
Portant la porcelaine à ses lèvres, la jeune fille savoura quelques instant le chaud breuvage. Une fois qu'elle eut terminé sa délicieuse boisson, elle attendit que ses compagnons veuillent bien lui parler.
— As tu fini ? demanda le Chapelier avec ce sourire si singulier.
— Oui merci. Pouvez-vous maintenant m'expliquer pourquoi je suis ici ?
— La Reine Rouge est de retour ! s'exclama Le loir avant de croquer dans un gâteau, mouillant ses moustaches de crème pâtissière.
— Quoi ? s'écria Alice en bondissant de sa chaise et faisant ainsi tomber le chapeau qu'elle avait encore sur la tête.
— De retour ! Oui de retour ! La vilaine Reine veut se venger ! Coupez lui la tête, coupez-lui la tête ! s'égosilla le Lièvre tout en plongeant sous la table pour se cacher.
— Ce n'est pas tout à fait exact voyons, répondit le Chapelier en levant à nouveau son index en l'air.
Cette fois il ne souriait plus mais fixait le vide.
— Dites-moi ce qu'il se passe ! s'impatienta légèrement Alice par crainte d'un terrible événement.
La patience est une vertu jeune fille
Une voix venait de briser le silence qui s'était installé pour résonner dans la petite pièce. Deux yeux félidés aux reflets turquoise apparurent devant Alice avant que Cheshire ne se matérialise totalement.
— Heureux de te revoir, Champion... déclara-t-il avant de poser son séant sur une chaise près du Chapelier.
— Pouvez-vous me dire ce qu'il se passe ? réitéra Alice en se rasseyant.
— Le puis-je ? rétorqua le chat en grattant son menton d'un ongle acéré. Oui, j'en suis capable mais je ne crois pas que ce soit mon rôle ou plutôt, nôtre rôle...
— Mais... mais vous venez pourtant de dire que vous m'éclaireriez ! balbutia Alice en s'adressant à tout le monde.
—Il vaut mieux que tu ailles voir la Reine Blanche Alice, intervint enfin le Chapelier en souriant de nouveau.
— Vous auriez pu le dire tout de suite, répliqua Alice. Vous voulez me rendre folle d'inquiétude ?
Le rire du Lièvre caché sous la table se mit à retentir suivit de celui du Chat, du Loir et du Chapelier.
—Oui folle ! Ah folle comme nous ! Tout le monde est fou ici ! cria le Lièvre de Mars en reprenant sa place et buvant une grande gorgée de thé.
S'apprêtant à passer la porte, la jeune fille se retourna.
— Euh... je veux bien aller voir la Reine mais je ne sais même pas où je suis.
— Tu es, enfin nous sommes, chez Tante Philomène. Viens, je vais te la présenter. Après tout, nous sommes dans sa maison et c'est impoli de ne pas saluer l'hôtesse, oui très impoli ! Tu verras, elle est gentille mais un peu " illuminée " ! Ah ! Elle ne cesse de parler d'un royaume lointain et d'un roi qui l'aurait épousée. Elle dit qu'il reviendra la chercher. Ah ! dit le Chapelier en prenant la main d'Alice.
Décidément, si ce n'était une ressemblance sonore, la Tante Philomène semblait avoir des points communs avec Tante Imogène.
Sortant du salon de thé, la jeune fille se retrouva de nouveau dans la pièce circulaire. Elle vit alors une porte qu'elle n'avait pas vu auparavant... l'étrange chapeauté s'arrêta devant et tapa deux petits coups au battant.
— Entrez, entrez ! s'éleva une voix qui ressemblait à celle d'une cantatrice.
Saisissant la poignée, le Chapelier ouvrit la porte et immédiatement, une lueur bleue aveugla Alice. Une fois qu'elle se fut habituée à cette étrange lumière, ses iris se contractèrent en découvrant une sorte de laboratoire et la fameuse Tante Philomène.
—Ah Chapelier ! s'exclama-t-elle en gloussant. Oh et voici Alice ! Approche donc ma jolie !
Obéissant, elle s'approcha de l'étrange femme ou plutôt, créature, qui s'agitait devant diverses fioles colorées. Sa peau semblait d'écailles bien qu'elle avait l'allure d'une femme ordinaire si ce n'était sa chevelure bleue ondulant dans l'air comme si elle se trouvait dans l'eau. Sa robe ceignant ses formes plus que généreuses était d'un vert électrique et comportait une interminable traîne. A cette excroissance de tissu était accrochés une multitude de coquillages et de fleurs marines.
— Tu te poses des questions, n'est-il pas ? demanda soudainement Tante Philomène.
— Oui, répondit Alice. J'aimerais savoir pourquoi je suis ici.
— Tu dois demander audience à la Reine Blanche mais pour cela, il te faut sortir d'ici et tu vas avoir besoin de mon aide. Nous sommes dans une contrée reculée, loin de Marmoréal et seule une des mes potions peut te conduire là-bas. Le voyage serait trop long si tu devais seulement te servir de tes jolies jambes. Cependant, nous serons amenées à nous revoir bien vite, avant même que mon roi ne vienne me chercher ! Tu comprendras pourquoi...
Sans perdre de temps, Tante Philomène rassembla diverses fioles sans oublier une carapace de tortue. Fredonnant un air semblant familier à Alice, Tante Philomène mélangea plusieurs substance avant de secouer la carapace qui répandit une poudre bleutée.
Une fois tous les ingrédient mélangés, elle tendit le bol à la jeune fille contenant la potion qu'elle venait de préparer.
— Bois et tu te retrouveras en un rien de temps au château de la Reine Blanche ! déclara Tante Philomène.
Soupirant imperceptiblement, Alice lança un œil au Chapelier qui lui souriait de toutes ses dents. Avançant sa bouche vers le récipient, elle but le liquide qui laissa un goût acidulé sur sa langue.
En cet instant, elle crut se liquéfier littéralement. Fermant les yeux sous cette étrange sensation, elle se sentit reprendre forme très vite.
Alors qu'elle relevait ses paupières, Alice s'aperçut qu'elle se trouvait dans le jardin du château... au beau milieu du bassin.
— Merci Tante Philomène... murmura ironiquement la jeune fille en sortant de l'eau.
Cette fois, elle était vraiment trempée.
Empruntant l'allée menant aux portes de la salle d'audience, Alice passa devant deux gardes aux tête de pions d'échiquier.
Elle pénétra dans la gigantesque salle et vit, trônant sur son siège, la Reine Blanche. Égale à son souvenir, elle apparaissait dans toute sa splendeur éthérée.
— Alice ! Nous t'attendions... déclara celle-ci en se levant tandis que la jeune anglaise s'inclinait en une profonde révérence.
— C'est ce que j'ai cru comprendre, répondit-t-elle.
— Nous te devons une explication ma chère...
La Reine Blanche avait ponctué ses paroles d'une caresse sur la joue d'Alice.
—Viens, reprit-elle. Allons dans mes appartements, ainsi tu pourras revêtir des vêtements secs. Tante Philomène n'a décidément jamais su viser juste...
Faisant un ample mouvement de bras, elle sourit à la jeune fille.
Sinuant jusqu'aux appartements, la Reine tendit la main vers un paravent argenté aux motifs floraux.
— Une tenue t'attend, change-toi et nous parlerons.
Passant derrière les panneaux brillants, Alice découvrit une robe à rayures blanches et grises accompagnée de ballerines argentées.
S'habillant de ces féeriques atours, elle sortit de derrière le paravent et s'avança devant la Reine.
Seul un bras était couvert de tissu et l'autre libéré de toute entrave pour découvrir une épaule laiteuse. Une frange diaphane recouvrait sa poitrine rappelant le ruban qui ceignait sa taille fine. Les rayures de la robe partaient en tout sens jusqu'à finir là où la coupe s'achevait en sortes de lambeaux ciselés.
— S'il vous plait, pouvez-vous me dire la raison de mon retour ? demanda Alice dont l'impatience était à son comble.
Hochant la tête, la Reine Blanche se dirigea vers le balcon tout en déclarant.
— Malgré sa sentence, ma sœur a trouvé le moyen de s'échapper de sa prison. Elle se terre quelque part dans une contrée au delà du domaine des eaux, dans un lieux sordide fait de sombres forêts et de marécages. Là-bas vit un peuple toujours fidèle à la Reine Rouge et celle-ci est en train de reconstituer une armée, aidée de son Valet. Mon règne est en danger et le courroux de ma sœur sans borne. Je crains pour mon Royaume...
Ses sourcils clairs froncés, Alice buvait les mots de la Reine Blanche tout en sentant son cœur battre plus fort.
— Mais... la mort du Jabberwocky devait ramener la paix en ce royaume ! s'exclama la jeune Anglaise dépitée.
— Nous le pensions aussi, répondit la souveraine en posant sa main sur le bras de son interlocutrice. Il y a pire que la méchanceté, pire qu'une sombre ambition : il y a la rancune et la haine. Tu es notre Champion Alice et pardonne-nous... mais nous avons encore besoin de toi.
La Reine Blanche posa ses grands yeux sombres dans ceux de la jeune fille. Cette dernière avait l'impression que ces paroles tournaient violemment dans son esprit.
Cela faisait environ deux mois qu'elle avait quitté le Pays des Merveilles, laissant celui-ci dans la liesse d'une sérénité retrouvée. Elle avait vaincu ses craintes en mettant tout son cœur pour sauver cette contrée imaginaire ou non, pour tuer cette créature dragonesque et par dessus tout, retrouver sa plussoyance.
Alors qu'elle regardait la magnifique vue qui s'offrait à elle, la jeune fille réalisa qu'elle ne supportait définitivement pas l'idée que ce monde finisse en ruines.
— Es-tu prête à nous aider une nouvelle fois ? demanda la Reine. Tu n'as qu'un mot à dire et je te ramène chez toi Alice, nous ne t'obligeons en rien. Nous comprendrons ta décision, quelle qu'elle soit...
Tournant son visage, Alice répondit résolument :
— Oui, je suis prête. Je ne laisserai pas cet endroit devenir le fief de la Reine Rouge.
Étirant ses lèvres en un sourire ravie, Mirana répondit :
— Nous t'en sommes reconnaissants, sois-en certaine. Laisse-moi maintenant te confier ce qu'il va te falloir faire. Rassure-toi, tu ne seras pas seule dans ta quête.
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