« ...et ensuite, les terres sont redistribuées en fonction de... Mais tu m'écoutes, Aph' ? »
Ledit Aph' cligna brusquement des yeux dans la surprise, voyant une paire d'yeux bruns fixés sur lui alors qu'il se contentait de rêvasser bêtement. Zut alors, ça faisait un moment qu'il avait décroché du récit de son ami. De quoi il parlait déjà ? Une histoire de collectivisation... Encore une connerie de l'Empereur, à tout les coups.
« Eum... Non, excuses moi. Tu veux bien reprendre 'Lia ? »
Le brun soupira bruyamment. A quoi ça servait qu'il lui explique toutes les réformes misent en place si Aphrodite ne l'écoutait jamais ?
« Je te parlais du plan de mise en commun des terres proposé par mon frère. L'Empereur récupère toutes les récoltes et doit les redistribuer de manière équitable à l'ensemble de la population en fonction de leur revenu et de leur participation politique. En bref. Mais je suppose que tu t'en fiches vu que tu n'as absolument rien écouté. »
Dans un mouvement non-programmé, Aphrodite se leva d'une traite de la chaise sur laquelle il était assit et tapa d'une poigne forte sur la table.
« Bien sûr que non que je ne m'en fiche pas ! S'écria-t-il sans aucune gêne alors que tout les autres clients du pub dans lequel ils se trouvaient pouvait l'entendre. C'est de la merde cette réforme ! L'Empereur va encore tout garder pour lui... Comme d'habitude... »
Il s'écroula à nouveau sur la chaise de bois, sa chevelure bleutée virevoltant avec lui dans sa chute, puis passa sa main sur son front comme s'il avait trop transpiré, dans un énième soupir. Il soupirait tout le temps quand il s'agissait des réformes de l'Empereur.
Tandis qu'Aiolia le regardait avec de grands yeux, pas sûr que sa réaction dans un lieu public soit tout à fait convenable, le reste du pub lui jetait des regards emplis de dédain. Des phrases tel que «saleté de résistant !», «y en a qui sont jamais content !» ou encore «ce genre de personnes ne devrait rien récolter !» fusaient dans la pièce.
Aphrodite serra les dents et posa sa tête sur ses bras croisés sur la table en face de lui. Il ne faisait pas le poids, il le savait. Mais ça le dégoûtait de voir tout ces collaborationnistes autour de lui. Pas capable de se forger une opinion par soi-même, c'était vraiment déplorable.
« Il y a de moins en moins de personnes contre l'Empereur... Soupira le jeune homme au cheveux bleus, comme s'il se parlait à lui-même.
- Estimes toi heureux qu'il reste encore quelques Neutres. »
Aphrodite releva la tête pour regarder 'Lia. Il avait dit ça d'une manière tellement sérieuse. Pourtant, c'était plutôt navrant. L'Empereur ne leur apportait que des soucis, mais toutes ces tapettes n'étaient pas capables de se rebeller contre cet enfoiré de dictateur. De quoi avaient-ils peur ? De toute façon, ils avaient des vies de merde.
« Et toi 'Lia, t'en penses quoi de tout ça ? »
Le brun détourna le regard de son interlocuteur. C'est qu'il avait une situation difficile, lui. Il n'appréciait pas spécialement le régime, si ce n'est dire qu'il ne l'aimait absolument pas. Il était la plupart du temps d'accort avec les propos de son meilleur ami quand il critiquait l'Empereur et ses réformes. Le seul problème, c'était que...
« ... Je préfère rester neutre. Je n'aime pas du tout ça. Je préférerais vivre ailleurs, je déteste cet endroit ! Mais que veux-tu que je fasse ? Mon frère est le Premier Ministre de l'Empereur, je ne peux pas me dresser contre lui. Il ne le supporterait pas... Et moi non plus... »
A ces mots, des larmes se formèrent sur ses beaux yeux bruns. Il baissa la tête, comme pour éviter que son ami le voit dans cet état là. Aphrodite posa sa main sur la sienne pour le réconforter. Il en avait besoin. Il est vrai que la situation de 'Lia était vraiment compliquée.
« Je déteste ce qu'il est devenu... Continua-t-il entre deux sanglots. »
L'androgyne souleva doucement le visage du brun pour pouvoir lui parler en le regardant droit dans les yeux.
« Un jour, la Résistance gagnera. Et ce jour là, Aiolos redeviendra comme avant, j'en suis persuadé. »
Ces paroles avaient été prononcé sur un ton rempli d'espoir. Aphrodite y croyait vraiment, ça faisait chaud au cœur. Aiolia se contenta d'esquisser un sourire malgré les larmes apparentes qui avaient coulés sur ses joues. Son meilleur ami jugea que c'était le bon moment pour lui parler de quelque chose, quelque chose de vraiment important à ses yeux.
Il fit glisser une feuille de papier sur la table pour la montrer à Aiolia, assit en face de lui. Cela ressemblait vaguement à un tract.
« Grand rassemblement résistant sur la place publique jeudi 18 mai à minuit... Lu tranquillement Aiolia. C'est ce soir... Tu comptes y aller ?
- Et comment ! Assura Aphrodite avec un sourire victorieux. Je pourrais enfin voir à quoi ressemble les différentes factions de la Résistance ! Avec un peu de chance, le Fantôme sera là ! Tu te rends compte ? Ce serait excitant, non ? »
Aiolia afficha une moue dubitative.
« Mouais... Tu crois vraiment qu'il va venir avec son vaisseau volant... Le Jupiter-machin chose là, à une manifestation publique dont tout le monde est au courant ? C'trop dangereux pour lui, cette histoire. L'Empereur peut venir y faire un tour comme il veut...
- C'est le Saturnus, son vaisseau. Pas le Jupiter.
- N'empêche qu'il a quand même un nom de planète, le bateau volant ! Enfin bref, t'façon j'y crois moyen à l'existence de ce gars. Personne le voit jamais, moi je dis : c'est louche. »
Aphrodite leva les yeux au ciel. Aiolia avait beau être contre le régime de l'Empereur et le nouveau caractère de son grand frère, parfois il n'y mettait vraiment pas du sien.
« Toujours est-il que moi j'y vais. Juste pour écouter, je ne m'engage à rien. Mais peut-être que les choses avanceront, on sait jamais. »
Sur ce, le jeune homme se leva d'un pas enthousiaste. La manifestation résistante avait lieu dans trois heures déjà, il devait se préparer. Et puis, mieux valait ne pas rentrer chez soi trop tard dans cette ville. Puisque la majeure partie de la population était pauvre, il y avait beaucoup de débauche. Alors entre les prostituées, les violeurs et les tueurs, très peu pour lui. Il avait prit l'habitude de rentrer tôt, pour éviter tout soucis.
« Tcho 'Lia, je rentre moi. Je te raconterais demain comment ça s'est passé !
- Yup, à demain. Répondit-il simplement en se replongeant dans son verre de whisky qu'il avait commandé il y a plus d'une heure et qu'il avait à peine entamé. »
Aphrodite posa de la monnaie sur la table pour payer sa part, et se dirigea vers la sortie du pub. Juste avant qu'il ait franchi la porte, son ami l'interpella une dernière fois.
« Fais gaffe à toi Aph'. »
Il se contenta d'un sourire, sourire qui rendait son visage encore plus magnifique. C'était rare. De nos jours, les gens souriaient de moins en moins. En même temps, la plupart avaient perdu toute raison de sourire. C'en était vraiment déprimant.
Quelques heures plus tard, après avoir mangé vite fait un sandwich et avaler un verre d'eau, avoir prit une bonne douche tout en conservant précieusement l'eau qui se faisait de plus en plus rare, Aphrodite était enfin prêt à partir.
Il était presque minuit et la manifestation commencerait dans peu de temps. Il était hors de question que le jeune homme ne loupe le début. Il ramassa donc son sac bandoulière qui traînait près de la porte dans lequel il y avait toujours le nécessaire de survie, c'est-à-dire : une boîte de céréales, deux paquets de chips, une bouteille d'eau, des pansements, une brosse à cheveux et son précieux taser, si jamais il se faisait agresser.
Après avoir enfilé un manteau chaud et sa seule et unique paire de baskets, Aphrodite sortit de chez lui. Il planait une atmosphère hyper lugubre dehors. En même temps, même la journée, les populations vivaient dans la peur. Alors ça paraissait presque évident que les nuits étaient flippantes. Le jeune homme se dirigea donc au pas de course sur la place publique de la ville. Une seule idée en tête : rester le moins longtemps possible seul dans des ruelles sombres.
Bon dieu ! Mais c'est qu'il y avait des tas de gens ici ! Aphrodite sourit à cette vue. Finalement, il y avait peut-être moins de collaborationnistes qu'il ne le croyait. Il se fraya un chemin parmi les manifestants pour obtenir une place sur le devant de la scène. Un homme d'une quarantaine d'années se trouvait debout sur un piédestal, prêt à faire un discours.
Wha ! C'était sûrement le chef d'un grand groupe résistant hyper connu ! Bon, ce n'était pas le Fantôme, mais c'était déjà pas mal. Aphrodite attendit donc patiemment que minuit pile arrive pour que les festivités commencent. Il avait tellement hâte.
Minuit pile. L'homme se racla la gorge pour demander l'attention complète de son public. L'assemblée cessa tout activité, elle était tout ouï. Aphrodite était aux premières loges pour écouter son discours, qui s'annonçait passionnant.
« Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, merci d'être tous venu aujourd'hui à cette manifestation. Qui suis-je ? Personne. Je ne suis qu'un homme parmi d'autres. Je n'ai absolument rien d'extraordinaire. Je n'ai aucun super pouvoirs... Mais j'ai la foi ! La foi d'un monde meilleur ! La foi de croire en la chute de l'Empire ! Et si, vous tous, ici présents, nous aidez à combattre l'Empereur et ses réformes injustes, nous pouvons y arriver ! Ainsi, la création d'un nouveau monde sera à porter de mains ! »
Suite à ce début de discours, la foule sortit de son mutisme et se déchaîna en toutes sortes de cris, hurlements et tout ce qui va avec, scandant des «mort à l'Empereur !», «vive la Résistance !», «marre de ce système de merde !» Le jeune homme aux boucles bleus était aux anges, il était à quelques centimètres seulement de celui qui produisait toute cette effervescence. Il le savait. Oui, là, tout de suite, il le savait. Il savait ce qu'il voulait faire de sa misérable existence. C'était ça. Servir son paix, se battre pour des idéaux nobles et justes : rejoindre la Résistance.
Le producteur de cette hystérie collective leva le bras pour faire signe à la foule de se calmer à nouveau, et qu'il allait reprendre.
« En temps que chef du groupe résistant Faith, je vous dis ici et maintenant que si vous, citoyen honnête et honorable d'Athènes que vous êtes, êtes intéressés par la Résistance... Nous recrutons ! Et nous acceptons tout le monde... Du moment que vous avez la foi ! »
Aaahh, Aphrodite pétilla des yeux ! Il se l'était bien dit : tant de fois le mot "foi" dans son discours, ça ne pouvait être qu'un membre de Faith ! Mais le chef, ce n'en était que plus d'honneur de pouvoir le rencontrer en vrai. C'était l'une des plus grandes factions de la Résistance, même si leSaturnus battait tout les records en terme de missions réussis et de droits acquis suite à ces réussites. Mais à cet instant précis, le chef de Faithétait là, juste devant lui, et...
Ça s'était passé en une seconde. Personne n'avait rien vu venir : plus vite qu'il ne le fallait pour le dire, sous les yeux effarés du jeune homme, le chef du groupe résistant qui se trouvait à quelques centimètres de lui s'était prit une balle en pleine tête. Sous le coup de l'impact, rapide et précis, le sang chaud s'était répandu sur tout les manifestants des premiers rangs.
Pendant un instant, juste après cet acte fatidique, il y eu un silence total dans l'assemblée, dû à l'incompréhension générale et au temps de réaction qui fut plutôt long ce jour là.
Aphrodite resta figer, le liquide rouge dégoulinant sur son visage pourtant si parfait habituellement. Il était juste incapable d'esquisser le moindre mouvement, alors que la foule était en panique, hurlait et courrait dans tout les sens.
Il ne fallu que peu de temps avant que les forces armées de l'Empereur ne fassent leur entrée en scène. Évidemment, le tireur d'élite qui venait d'abattre un résistant, de sang froid et par surprise, ne pouvait être que l'un des leurs. Et, comme l'on pouvait s'en douter, ils tirèrent dans le tas, comme ils l'avaient fait cette nuit là, il y a douze ans. Alors que les balles étaient mitraillés par centaines, que le sang giclait dans tout les sens et que les cadavres sur la place publique se multipliaient, le jeune homme n'avait toujours pas réussi à bouger, il avait tout juste réussi à tomber à genoux, ce qui le rendait moins visible. Son corps ne voulait plus, trop traumatisé par la scène qui avait lieu sous ses yeux. Mort. Tous morts. Ils étaient tous en train de mourir sous ses yeux.
Il allait mourir, lui aussi. 'Lia avait raison, tellement raison. Une manifestation publique, y aller, c'était tout sauf une bonne idée.
Sûrement dans le désespoir du moment ou dans la peur soudaine qu'il soit actuellement entrain de vivre ses derniers instants, Aphrodite commença à courir, courir pour sa vie. Enjambant les cadavres qui jonchaient le sol, glissant dans les flaques d'hémoglobine sous ses pieds.
L'armée continuait à tirer. Ils voulaient tous les tuer, sans exceptions. Il en était dorénavant sûr, il allait mourir. Rien ne servait de courir, mais il le faisait tout de même, dans un ultime espoir. S'éloigner de cette tuerie, c'était tout ce qu'il avait à faire pour survivre, mais ça paraissait tellement compliqué. Alors qu'il courrait comme un dératé à travers la place publique et qu'il était bientôt arrivé au bout, il se rendit compte que les ruelles voisines servaient aussi de champ de bataille. Il s'était engagé dans une petite ruelle sombre, mais en face de lui, lui tournant le dos, se trouvaient deux militaires armés de mitraillettes.
Là c'était clair, il était mort. Dans quelques secondes, ils se retourneraient, le verraient et...
Alors qu'il faisait ses dernières prières, Aphrodite se fit agripper le bras gauche, ce qui le tira dans une petite échoppe de la ruelle. Là, il le vit un instant à peine, celui qui l'avait emmené ici. Il ne croisa même pas son regard. La couleur de ses yeux, de ses cheveux, ses fringues, son sexe : tout cela n'avait aucune importance. Ce qu'il devait faire, là, tout de suite, c'était assuré sa survie. Il se saisit rapidement du taser qu'il gardait dans son sac. C'était le moment ou jamais. Aphrodite frappa sa cible d'un geste à la fois rapide et élégant. Cible qui tomba électrocuté et complètement KO à ses pieds. Un garçon aux cheveux courts et bleus nuit, à peu près de son âge. Qu'est-ce qu'il lui voulait ?
« Mais merde ! Elle vient de taser Angelo ! »
Aphrodite, assis contre le mur près de l'entrée de l'échoppe, sursauta brusquement. Il leva les yeux du corps inanimé auquel il venait de faire sa fête et regarda droit devant lui. Là : trois autres hommes étaient présents dans la pièce. Ils allaient le tuer, putain ! Ils allaient le tuer ! Dans un mélange de panique et de peur, Aphrodite brandit son arme vers ses assaillants.
« N-N'avancez pas d'un pas, p-putain ! J-J'ai une arme, et j-j'hésiterais pas à m'en servir ! Bégailla-t-il dans la panique.
- N'aies pas peur, on te veut aucun mal. »
Celui qui avait parlé était un grand gaillard qui faisait peur à voir. Bordel de merde, mais c'est qu'il devait faire deux mètres de haut ce type, et pas beaucoup moins de large. Il aurait pu l'écraser en un seul coup de poing. Un frisson lui parcourut l'échine. Voyant que son interlocuteur ne paraissait absolument pas rassuré, le colosse fouilla dans son sac et en sortit une magnifique rose rouge qu'il lui tendit.
« Tiens, c'est pour toi, affirma-t-il d'un ton rassurant en arborant un beau sourire.
- Aldé t'es con, c'est pas une fille. »
Ledit Aldé se retourna en rougissant vers celui des deux autres hommes qui lui avait parlé.
« T'aurais pas pu me le dire plus tôt avant que je me ridiculise en lui offrant une fleur ? S'énerva celui-ci. »
Un homme tout ce qu'il y a de plus normal. Taille normale, cheveux verts -un peu long certes, mais depuis le début de la misère ça se faisait de plus en plus-, une paire de lunettes vissée sur le nez. La seule chose qui interpella Aphrodite fut cet air glacial et insensible qui se lisait dans son regard. Tant d'impassibilité, c'en était flippant. Et le jeune homme n'était pas plus rassuré, malgré la beauté de la fleur qu'on lui avait si gentiment offert.
Le dernier homme s'approcha à son tour et lança un regard noir à son deuxième compagnon, voyant bien que ce qui dérangeait leur interlocuteur chez le premier n'était absolument pas de sa faute.
« Cam', arrêtes ta tête de zombi là, tu lui fais peur. Souris un peu, si jamais tu sais ce que ça veut dire. »
Il était plutôt beau garçon, des cheveux courts d'un noir magnifique, mais ne paraissait pas spécialement amical, pourtant sa présence déplaisait moins à Aphrodite que celle des deux autres. Il lui tendit la main pour l'aider à se relever. Cependant, le jeune homme n'était pas prêt à baisser sa garde et préféra garder ses deux mains posés sur la gâchette de son taser.
« Je m'appelle Shura, et voici Camus et Aldébaran, lui dit-il simplement en lui pointant du doigt chacun de ses deux compagnons. On te veut aucun mal, on te l'a déjà dit. On est des résistants, et je suppose que toi aussi. »
Aphrodite se détendit un instant et baissa son arme.
« Comment... Comment l'avez-vous deviné ? Demanda Aphrodite en baissant légèrement le regard.
- L'armée de l'Empereur flippe moins que ça. Ils ont pas peur de la mort, eux. »
C'était cet espèce de glaçon sur patte qui lui avait répondu. Il ne perdait rien pour attendre à le traiter de chochotte de cette manière. Mais là n'était pas l'importance pour le moment. Aphrodite se retourna vers le dénommé Shura.
« Et... Vous êtes de quelle faction de la Résistance ?
- On est Alternative D, répondit fièrement Shura.
- ... ou du moins ce qu'il en reste après ce que tu as fais à notre chef... Ajouta froidement Camus en détournant son regard de manière mélancolique vers le corps inanimé devant lui.
- Je... Je suis désolé ? Tenta Aphrodite dans un espèce de sourire nerveux. »
