Bonsoir à tous. Voici réellement le premier chapitre de cette histoire. Je vous souhaite une excellente lecture!


Premier mois

Avril

Allongé sur le lit, je fixe le plafond sans vraiment le voir. Je ne sais pas depuis combien de temps je suis rentré, mais ça n'a foutrement aucune importance. Je me sens juste vide... Rien ne me semble réel autour de moi. Mon regard se perd à gauche, à droite. C'est marrant, c'est comme si je voyais mon appartement pour la première fois. A-t-il toujours été aussi petit et si sale ? Merde, ça fait combien de temps que je n'ai pas fait le ménage ? Non, attends, je suis vraiment en train de penser à ça ?! Grognant légèrement, je me redresse et me traine jusqu'au salon. Sans trop réfléchir, j'attrape la télécommande et allume la télévision. Tout pour penser à autre chose... Mais le son me parvient à peine, l'image me semble floue. Qu'est-ce qu'ils racontent au juste ? J'y comprends rien... Tout ce que j'entends ce sont les mots de Shinra qui tournent en boucle dans ma tête...


Quelques heures plus tôt

« Tu as un cancer du poumon à petites cellules... C'est le plus agressif. Il est plutôt rare, seulement dix à quinze pour...

– Je m'en fous de tout ça, merde ! Dis-moi le plus important !

– ... On a retrouvé des métastases dans ton cerveau. Ça veut dire que ton cancer est à un stade avancé, très avancé. »

Ses mots n'ont aucun sens. Je ne peux pas avoir de cancer, encore moins à un stade avancé. Je sais à quoi ressemblent les personnes atteintes de cette maladie et ça n'a rien avoir avec moi ! Je suis tout à fait normal. Et puis, je ne suis pas le seul à tousser ! Si c'était vraiment le cas, il y aurait eu des signes avant-coureurs !

« Comment c'est possible ?! Pourquoi j'ai rien vu avant ?!

– Ça arrive... Ce n'est pas de ta faute, Shizuo. Certains cancers se détectent trop tard, on n'y peut rien.

– Trop tard, tu veux dire quoi par trop tard ?!

– La chirurgie serait inutile, vu que la maladie est à un stade étendu. Ecoute... On ne peut rien faire.

– Merde, mais de quoi tu parles ?!

– .. Avec ce ce genre de cancer et vu son avancée, on estime la survie médiane des patients entre six et douze mois. Cependant, au vu de tes différentes analyses et de ton corps, je dirais plus que tu en as pour un an.

– J'en ai pour quoi ?! Attends... t'es en train de me dire que... que je vais...

– ... Je suis désolé, Shizuo... Mais oui, tu n'as plus qu'une année à vivre. »

Les mots de Shinra sont durs, mais je vois sa lèvre trembler légèrement. La vérité me frappe de plein fouet. Un an ? Mais... je ne fais que tousser, merde ! Je ne comprends rien, tout ça n'a aucun sens ! Bordel, pourquoi est-ce qu'il raconte n'importe quoi ?! Ça l'amuse de jouer avec moi comme ça ?! Le monde se met à tourner autour de moi. Je ne vois plus rien. Un bourdonnement envahit mes oreilles. Je sens que Shinra essaye de me parler, mais je ne l'entends même pas. Il s'approche de moi avec un regard étrange. Je déteste ça. C'est un mauvais rêve, n'est-ce pas ? Une caméra cachée ? Qu'est-ce que je suis censé faire ? M'énerver sur Shinra ? Balancer le bureau sur le mur ? Je recule d'un pas, j'ai la tête qui tourne. Mais qu'est-ce qui se passe ? Mon coeur bat à une vitesse folle. Je n'arrive plus à penser correctement.

Sans réfléchir, je tourne alors les talons et quitte la pièce. Je ne sais pas si Shinra essaye ou non de m'arrêter, rien ne compte. Sans attendre, sans penser à rien, je me hâte de rentrer chez moi. J'en ai assez entendu, je ne veux pas en savoir plus ! Je ne veux plus rien entendre ! Je veux juste quitter cet endroit ! C'est parce que je suis venu ici que tout à mal tourné. Je dois m'éloigner, retrouver mon chez moi. C'est tout ce qui compte...


D'un geste rageur, j'éteins la télévision. Ça m'énerve de repenser à ça ! Je voulais juste me changer les idées, mais je n'y arrive pas ! C'est impossible, merde ! On ne peut pas recevoir ce genre de diagnostique sans s'y attendre ! C'est absurde ! Shinra ment, il n'y a pas d'autre solution. Je ne suis pas malade ! Et puis, pour moi, ça veut rien dire du tout un cancer du poumon à petites cellules. Comment Shinra peut-il être aussi sûr qu'on ne peut pas le soigner ? Ça n'a pas beaucoup de sens. J'aimerais vraiment comprendre...

Je soupire alors et attrape mon téléphone. Mes doigts tremblent légèrement alors que je fais des recherches sur cette maladie. Je lis quelques sites. J'ai besoin d'en savoir plus, mais je ne m'attendais pas à ça... Merde, c'est encore pire que ce que je croyais ! Enervé, je balance mon téléphone à travers la pièce. Non, ce n'est pas moi ça ! Je ne me reconnais pas du tout dans ce que j'ai vu ! De toute façon, je ne comprends pas comment c'est possible... Comment peut-on dire à quelqu'un qu'il n'a plus qu'une année à vivre ?!

Alors que je suis à deux doigts de balancer mon divan sur le mur, la sonnerie de la porte me sort de ma torpeur. C'est peut-être mieux comme ça d'ailleurs. Je ne me pose pas trop de question, je sais déjà qui c'est. Je soupire légèrement et vais lui ouvrir. Sans surprise, je me retrouve bien face à Shinra. Il est pâle, les yeux étrangement brillants.

« J'ai voulu te laisser un peu de temps pour que tu assimiles la nouvelle, mais je dois vraiment te parler maintenant. »

Je ne réponds pas. Que pourrais-je dire de toute façon ? Je me contente d'acquiescer et m'efface pour le laisser passer. J'agis comme un robot. C'est plus facile comme ça. Passer en mode automatique, c'est bien ce que je peux faire de mieux dans une telle situation. Shinra s'avance dans le salon, jouant nerveusement avec ses doigts. Ça me fait bizarre de le voir comme ça, ça ne correspond pas du tout à l'image que j'ai de lui. C'est bien une preuve de plus que tout ceci n'a aucun sens !

« Ecoute, je sais que le pronostique est mauvais, mais on peut se battre. Ce que je t'ai dit, ce ne sont que des chiffres. Il y a d'autres traitements qu'on peut tenter. Je connais un laboratoire qui s'intéresse à pas mal de sujet d'expérience, dont les maladies incurables. Peut-être que tu pourrais entrer dans leur programme. Qui sait, ça pourrait t'aider ?

– ... Tu me demandes d'être un cobaye, c'est ça ?!

– Attends, laisse-moi au moins t'expliquer avant de t'emballer ! C'est un laboratoire pharmaceutique qui a mené beaucoup d'expérience à bien. J'ai déjà travaillé avec eux. On pourrait s'occuper de toi, tester de nouvelles techniques, faire des recherches...

– C'est légal ça peut-être ?!

– Là n'est pas la question, réplique Shinra sur la défensive. On pourrait essayer, ça ne coute rien. »

Mais qu'est-ce qu'il raconte ? Il se fout de moi ou quoi ?! Je n'arrive vraiment pas à le suivre. Tout va beaucoup trop vite pour moi. Il vient à peine de me dire que j'avais une maladie incurable, il est bien trop tôt pour parler d'expérience ! Et puis, c'est quoi ce truc ?! Je pige rien, merde !

« Ce que je veux dire, reprend-il sur un ton lent, c'est que la médecin réglementaire ne peut rien pour toi. Mais si on s'éloigne des sentiers tout tracés, peut-être qu'on peut trouver une autre solution.

– ... Combien de chance pour que ça fonctionne ?

– Euh je ne sais pas... Forcément, pour l'instant, ça n'a jamais réussi, mais il faut bien une première à tout. Et puis, tu es exceptionnel, ça peut marcher ! Ce n'est pas ce que tu veux ?

– ... Ce que je veux, c'est l'avis d'un médecin, pas celui d'un ami ! »

Je grogne. Les sourcils froncés, les poings fermés, tout en moi respire l'agressivité. Je ne peux pas m'en empêcher. Une rage sourde remplit tout mon corps. J'ai une terrible envie de tout casser, d'envoyer valser Shinra dans les airs. J'en ai plus qu'assez de ses paroles ! Il ne raconte que de la merde !

« ... Et bien, en tant que médecin, je te dirais que c'est un cancer qui va très vite et que le traitement peut être assez lourd. Je te parlerais de la possibilité de profiter des mois qu'il te reste avec des soins palliatifs pour soulager ta souffrance... Mais, en tant qu'ami, je te dirais que tu devrais tenter le tout pour le tout parce que je ne veux pas que tu meures... Je peux te faire entrer dans le programme. »

Je le regarde fixement. Il a dit tout ce que j'avais besoin d'entendre. Pourquoi irais-je perdre mon temps à souffrir alors que je vais crever de toute façon ?! Je me fige soudainement. Ces pensées sont tellement insensées... Comment peut-on se dire qu'on va bientôt mourir ? C'est inhumain...

« Si je choisissais ta solution, je serais cloué à un lit d'hôpital, hein ?

– Et bien, oui. Ce serait le plus simple. Et puis, bon, pour être honnête, le traitement serait très lourd et sans doute désagréable, mais...

– Je ne veux pas de traitement intensif. »

Ma voix claque fortement. Elle est plus dure que ce que ce que je voudrais, mais qu'importe. J'ai besoin d'être déterminé, de ne pas défaillir. Je sais qu'il fabule, qu'il essaye juste de se rattraper à quelque chose. Ce programme n'a jamais marché, il refuse juste de voir la réalité en face... Ce n'est pas ce dont j'ai besoin.

« ... Tu es sûr ? Tu devrais y réfléchir. Je veux dire, tu viens juste de l'apprendre, tu as besoin d'encaisser la nouvelle. Tu devrais peut-être en parler à tes proches...

– Ce dont j'ai besoin, c'est d'en parler à un vrai professionnel ! T'es pas oncologue ! T'es juste un médecin minable qui fait de la chirurgie esthétique pour des connards !

– ... D'accord, je comprends. Je peux t'arranger un rendez-vous avec le médecin que tu as déjà vu si tu veux.

– Je peux le faire tout seul ! Je ne suis pas un gosse, bordel !

– Je voulais juste t'aider...

– Je ne veux pas de ton aide ! »

Il recule d'un pas face à mon énervement. Je respire fortement, avant de placer une main sur ma poitrine. Merde, la douleur revient.

« ... Je sais que ce n'est pas évident, mais tu dois essayer de te calmer, ce n'est pas bon...

– Sans blague ! »

Je le coupe, hargneux. Mes yeux lui lancent des éclairs, je veux juste qu'il parte ! Visiblement, il semble le comprendre puisqu'il s'éloigne avec un sourire étrange.

« D'accord, je te laisse. Je te donne la carte du médecin. »

Il la sort de son portefeuille et la pose sur la table du salon. Ses doigts tremblent toujours. Merde Shinra, ressaisis-toi !

« Bon... Si tu as besoin, tu sais que tu peux m'appeler quand tu veux. Et si tu préfères, tu peux aussi téléphoner à Celty.

– Je sais, merci. »

Ma voix est sèche, je ne supporte vraiment pas son attitude. Arrête de me regarder comme ça, Shinra ! Je ne veux pas de ta pitié !

Enfin, il passe la porte, me laissant seul. Le silence s'empare alors de moi. Je frissonne légèrement... Je me sens étrange... vide... Tout me semble flou, irréel. Est-ce vraiment la réalité ? Est-ce que tout ça est réellement en train de se passer ? Je n'y crois pas. J'ai l'impression d'avoir été propulsé dans un monde parallèle de mauvais goût.

Et maintenant ? Qu'est-ce que je suis censé faire ? Je regarde la carte... Non, je n'ai pas envie d'appeler directement. Ça peut bien attendre demain, non ? Je voudrais juste... avoir une soirée de plus sans problème, sans penser à rien. Je n'en peux plus, je ne dois pas rester ici, je vais finir par devenir fou. J'étouffe dans cet appartement. Sans plus attendre, je sors alors à mon tour.

Une fois dehors, je respire longuement. L'air doux frôle mon visage, le temps s'est réchauffé. C'est agréable... Je ferme un instant les yeux, avant de m'élancer. Je marche sans but dans la rue. Je ne sais toujours pas quoi faire, j'agis comme un automate. Mes jambes fonctionnent sans même que je ne les commande sciemment. Le ciel est sombre, quelle heure est-il au juste ? Depuis combien de temps aie-je appris la nouvelle ? Trois heures ? Quatre ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Je me sens totalement déconnecté, comme si j'étais en dehors de mon corps. Cette sensation de rêve persiste également. Je ne ressens rien, ni peur, ni douleur. Juste ma rage habituelle, donc ça ne compte pas, n'est-ce pas ? Ce n'est pas logique, mon état n'est pas normal. Quand on apprend qu'on va bientôt mourir, on est censé être effrayé non ? Alors pourquoi est-ce je ne réagis pas comme ça ? Je ricane tout seul. Je sais pourquoi, c'est parce que rien n'est vrai. Tout ça, ce n'est qu'un immense mensonge, c'est la seule solution possible... Il n'y a que ça qui ait du sens.

D'ailleurs, même ma promenade est étrange. J'ai l'impression de ne plus rien reconnaitre, de venir ici pour la première fois. C'est comme avec mon appartement. Je vois des choses que je n'avais jamais vues avant. Aie-je été aveugle tout ce temps ? Pourquoi est-ce que tous ces détails me sautent aux yeux seulement maintenant ? Tout va-t-il changer de la même manière dans les prochains mois ? Les questions affluent dans mon esprit, la vérité devient de plus en plus dure à nier. Je ne peux m'empêcher d'y penser... Vais-je vraiment mourir dans un an ? Enfin, ça, c'est le pronostique de Shinra. Qu'est-ce qu'il a dit au juste ? Il a parlé de survie médiane... Ça veut dire quoi ça ?! Peu importe... Il a dit six à douze mois... Alors, je pourrais survivre seulement six mois... Six mois ? Mon sang se glace. Six mois, ça m'amènerait à octobre... Je ne passerais même pas la fin de l'année ? Non... j'avais promis à mes parents de passer le nouvel an avec eux cette année. Pourquoi je ne l'ai pas fait l'an passé ? Je ne m'en souviens même plus. Ça n'avait pas d'importance à ce moment-là. Jamais je n'aurais pu imaginer que c'était ma dernière chance de passer cette fête avec eux. Merde, merde, merde ! Je refuse de crever ! Mais je refuse aussi de passer mes derniers mois cloué dans un lit d'hôpital ! Pourquoi ? Pourquoi est-ce ça m'arrive à moi ? C'est injuste ! D'accord, je fume trop, mais ce n'est pas de ma faute ! Les gens sont des emmerdeurs finis ! C'est la seule solution que j'ai trouver pour me calmer un peu.

À ces pensées, mon poing s'écrase violemment contre le mur. Les gens autour de moi s'éloignent alors rapidement. Je grogne. J'ai l'habitude qu'on me fuit à cause de mes humeurs. À force, je n'y faisais même plus attention. Mais ça, c'était avant... quand j'avais encore l'espoir que ça finisse par s'arranger un jour. Six mois... un an... ce n'est pas assez pour changer. Alors quoi ? Je vais crever seul ? Les gens me verront toujours comme un monstre jusqu'au bout ? A moins que... à moins que ce ne soit pire. À quoi vais-je ressembler d'ici quelques mois ? Et si tout le monde se mettait à avoir pitié de moi ? Et s'ils me regardaient tous avec les même yeux qu'avait Shinra tout à l'heure ? Non... je ne le supporterais pas. Vraiment pas.

Mon bras retombe alors mollement le long de mon corps. Je n'aurais pas dû sortir. Qu'est-ce que j'espérais au juste ? Ça ne m'aide pas du tout. En plus, je risque de tomber sur des chieurs alors que tout ce que je veux, c'est d'avoir la paix. Je me sens si fatigué, si las... Je ferais mieux de faire demi-tour, de me glisser sous le draps et de prier pour que tout ça ne soit réellement qu'un mauvais rêve !

Je n'arrive toujours pas à y croire. Comment peut-on se lever en s'apprêtant à vivre une journée tout à fait ordinaire et voir son existence réduite à néant en l'espace de seulement quelques heures ? Merde, j'aurais préféré ne rien savoir et mourir sans m'en rendre compte. Ce n'est pas possible... je ne peux pas gérer ça !

Je suis agacé, énervé, je ne sais même plus. Je retourne alors sur mes pas. Ce n'était pas une bonne idée de sortir. Je ne veux voir personne. Je rentre donc chez moi et je m'enferme, comme si ces portes closes pouvaient me protéger de la vérité. Sans attendre, je me déshabille et me mets dans le lit. Je ne veux même pas manger, je n'ai pas faim de toute façon. Mon coeur bat légèrement plus vite. Je ferme les yeux, j'ai juste besoin de dormir, de me reposer. Quand je me réveillerai demain, tout ceci ne sera qu'un mauvais rêve. Parce que c'est impossible que je sois mourant, je refuse d'y croire. Ça va aller, tout va bien se passer. La vie va reprendre son rythme normal dans peu de temps. Tout va rentrer dans l'ordre. Ce n'est qu'une mauvaise blague, oui c'est ça, juste une blague de très mauvais goût... Epuisé, je finis par m'endormir sans vraiment m'en rendre compte.

Je me réveille brutalement le lendemain à six heures du matin. J'ai l'impression que je viens à peine de fermer les yeux. Je ne me sens pas du tout reposé et pourtant, je serais bien incapable de me rendormir. J'ai à peine le temps de me redresser dans mon lit que la situation me frappe de plein fouet. Merde. Rien n'a changé depuis hier. Ce n'était pas un rêve. La vérité s'incruste dans mon corps, me glaçant le sang. Mon cerveau se vide complètement. Je ne sais plus quoi penser, je ne sais même pas ce que je suis censé penser. Comment doit-on réagir quand on apprend qu'on va bientôt mourir ? Comment peut-on même accepter cette idée ?! Non. D'accord, je suis malade, je suis bien obligé de le reconnaitre, mais je n'en mourrai pas. Je suis plus fort que les autres humains, je peux survivre à ce cancer... Je ne sais pas. Je ne sais plus. Dire que j'ai toujours détesté ça : me prendre la tête. Je me force alors à me lever et à m'apprêter. Peu importe ce que j'ai, je dois travailler aujourd'hui. Je soupire fortement tandis que mes yeux tombent sur la carte laissée par Shinra la veille. Je ne peux plus reculer, faire comme si cette maladie n'existait pas. Je dois au moins appeler le médecin pour en savoir plus. J'ai besoin d'avoir toutes les informations possibles, je dois faire face à la vérité pour prendre les meilleurs décisions par la suite. C'est comme ça qu'il faut réagir dans ce genre de cas, non ? C'est vraiment pénible, je déteste ça. Me poser toutes ces questions m'agace au plus haut point ! Autant mettre fin à tout ça rapidement. Je reprends alors mon portable, heureusement il n'est pas trop abimé par mon accès de violence de la veille. Je compose rapidement le numéro. Alors que la sonnerie retentit, je me dis soudainement qu'il est peut-être trop tôt pour appeler. Mais, finalement, quelqu'un décroche.

« Bonjour, Dr Fushigari à l'appareil.

– Ah euh... bonjour... Ici, Shizuo Heiwajima. Je suis...

– Oui, je me souviens très bien de vous, me coupe-t-il. Je suis content que vous m'appeliez. Vous êtes parti avant que je ne puisse vous parler hier.

– Oui, désolé.

– Ce n'est rien, mais j'aimerais vous voir pour qu'on discute calmement des résultats.

– Ah... c'est exactement ce que je voulais vous demander.

– Parfait. Je voudrais avoir un rendez-vous avec vous le plus vite possible. Hmm attendez que je vérifie mon agenda... Aujourd'hui à quinze heures, ça vous va ?

– ... Je vais me débrouiller. »

Je suis surpris par la rapidité que les évènements prennent. À moins que je ne sois vraiment à côté de la plaque... C'est sans doute normal pour un médecin de vouloir rencontrer le plus vite possible un patient très malade... Mais j'ai encore du mal à comprendre que je me trouve dans cette dernière catégorie.

« Très bien, reprend le médecin. Je ne peux pas rester longtemps au téléphone mais nous nous verrons tout à l'heure. Ça ira ?

– Oui, ne vous en faites pas.

– Parfait. Alors au revoir, M. Heiwajima.

– Au revoir et merci docteur. »

Je raccroche. Je me sens étrange... Soulagé et anxieux en même temps. Est-ce vraiment possible ? Il faut croire que oui. Je vais un peu mieux maintenant que mon problème est pris en main. Ça ira... Je pourrai lui poser toutes les questions que je veux, j'y verrai plus clair. Tout se passera bien. Je ne peux que penser comme ça...

Allez, je ne dois pas me laisser abattre. Je finis alors de m'apprêter puis, je sors de l'appartement. Je dois aller retrouver Tom. Je me sens capable de travailler, je ne vois pas pourquoi je resterais chez moi. De toute façon, je ne veux pas être enfermé entre quatre murs, qu'est-ce que ça m'apporterait franchement ?! Grognant, je m'approche à pas lent du bureau. Je suis fatigué, j'ai toujours un poids sur la poitrine, mais qu'importe. Je ne veux pas laisser cette maladie prendre le dessus. Je veux juste continuer à vivre normalement, est-ce vraiment trop demander ?!

Visiblement oui... Dépité, je pousse la porte du bâtiment, essayant de ne rien montrer de mes soucis. Mais à peine aie-je passé l'entrée que Tom s'approche de moi, la mine inquiète.

« Shizuo ! Alors, qu'a dit Shinra ? Tout va bien ? »

Merde, j'ai oublié de l'appeler hier. Enfin, en même temps, qu'est-ce que j'aurais pu lui dire ? Oh salut Tom, tu sais quoi ? En fait, je crache du sang parce que j'ai un cancer ! Non non, rien de grave, je vais juste crever dans un an !

Cette pensée me donne le tournis... Ouais, ça ne l'aurait pas vraiment fait. Mais qu'est-ce que je peux lui dire maintenant ? Lui mentir ? Ce serait tentant, mais ce n'est pas mon genre. Je déteste les prises de tête inutiles, d'autant qu'il est courant d'une partie alors... Ce serait juste une perte de temps ridicule de lui cacher la vérité.

« Euh... on peut en parler à l'écart ?

– ... D'accord. »

On s'isole dans l'un des bureaux encore vide. Tom ne dit rien. Son visage est grave, comme s'il se doutait déjà de ce que j'allais lui annoncer. Je respire alors profondément et me lance d'un coup.

« C'est pas bon du tout. J'ai un can...cancer du poumon. »

Je bute sur le mot, mais je me reprends assez vite. Tom, lui, se décompose littéralement. Il ouvre la bouche pour parler, mais aucun mot ne sort. Le silence s'installe, pesant. J'ai l'impression qu'il dure des heures alors qu'en réalité, seules quelques secondes se sont écoulées. Je suis tendu. C'est étrange, c'est la première fois que je prononce cette phrase. Ça rend les choses un peu plus réelles... même si j'ai l'impression d'être encore très distant, comme si ce n'était pas réellement de moi dont je parlais.

« ... C'est grave ? finit-il par demander.

– Oui, je vais... c'est incurable. »

Je n'arrive pas à prononcer le mot 'mourir', comme s'il était tabou. Dans le fond, il l'est sûrement. Le dire à haute voix, c'est... c'est comme me poignarder moi-même, sceller à jamais mon destin. Ma limite est là... J'ai un cancer, oui, mais ça s'arrête là... Je peux penser à la mort, mais je ne peux certainement pas en parler ouvertement.

Tom pâlit à vue d'oeil. Il n'a pas l'air bien, mais je ne vois pas quoi lui dire. Tout est tellement flou dans ma tête. Je ne peux pas le réconforter.

« ... Tu es sûr ? murmure-t-il au bout d'un moment.

– Ouais. Enfin, j'ai rendez-vous tout à l'heure avec le médecin. D'ailleurs, je voulais savoir si je pouvais quitter le boulot plus tôt et...

– Mais qu'est-ce que tu racontes ? Rentre chez toi, tu n'as rien à faire ici, tu dois te reposer.

– Je peux pas Tom, faut que je bosse.

– Pourquoi ?

– J'ai besoin... de ma paie.

– ... L'argent n'est pas le plus important pour l'instant, Shizuo. On verra ça plus tard. Prends déjà les congés payés auxquels tu as droit.

– Non vraiment...

– Je ne te laisse pas le choix. Rentre chez toi. Et tiens-moi au courant.

– ... Très bien. »

Je n'ai pas envie d'argumenter davantage. Je sens bien qu'il ne changera pas d'avis et je n'ai nullement envie de me prendre la tête. Il a l'air sincèrement inquiet et il affiche ce fameux regard que je déteste tant, le même que celui de Shinra. Merde, je suis toujours le même Shizuo qu'autrefois ! Arrêtez de me fixer comme ça ! J'aimerais lui crier dessus, mais je n'en ai même pas la force. Je suis tellement épuisé. Alors, je ne discute pas, salue Tom et retourne chez moi. Je me sens si lourd... Avoir avoué ma maladie à Tom rend la situation bien trop concrète. Je déteste ça... Je rentre chez moi, la tête pleine de pensées incompréhensives.

À peine à l'intérieur, je me dirige vers le lit et me recouche. Je pense que j'aurais pu tenir la journée entière, mais savoir que je peux me reposer me donne encore plus l'envie de dormir. J'imagine que c'est un phénomène naturel... J'en sais rien, mais je décide de m'en foutre.

Je dors alors plusieurs heures. Ça me fait du bien. Une fois réveillé, je décide de quitter la chambre. Je ne suis pas du genre à trainer dans le lit, je n'ai jamais supporté ça en vérité. Mais je n'ai rien à faire. J'erre donc sans but dans mon appartement, attendant juste que le temps passe. Je ne veux pas penser à la maladie avant mon rendez-vous.

Les minutes passent, telles des heures. Et enfin, après une interminable attente, il est temps d'y aller. Je me dirige alors vers l'hôpital avec une étrange sensation dans le fond de l'estomac. J'ai hâte d'avoir cette conversation. J'ai l'impression que c'est ce dont j'ai besoin pour fixer les informations dans mon esprit, de façon définitive.

Une fois dans le cabinet, je ne quitte pas le médecin des yeux. C'est le moment, je ne peux plus reculer. Après les salutations d'usage, je lui dis brièvement ce que Shinra m'a déjà expliqué. Je n'ai pas la patience d'entendre une deuxième fois ces informations.

« D'accord, je vois qu'il a été assez complet. Je ne peux qu'appuyer ses dires. Votre cancer est à un tel stade qu'il ne peut plus être traité, mais on peut soulager vos douleurs et tenter de vous donner le plus de temps possible.

– ... Shinra m'a parlé d'un centre de recherches qui fait des expérimentations... Il aurait bien voulu que je sois une sorte de cobaye.

– Je vois. Ecoutez, je peux comprendre sa démarche. Malheureusement, mon rôle à moi n'est pas de vous donner de l'espoir, mais plutôt de vous dresser un tableau réaliste de votre situation. Avec ce genre de cancer, il y a des hauts et des bas, mais dans tous les cas, vous êtes condamnés. A l'heure actuelle, la médecine n'est pas capable de soigner votre maladie. Mais on peut tout de même mettre en place un traitement pour vous accompagner.

– ... Shinra a parlé de survie médiane. Ça veut dire quoi ?

– Ça correspond à la durée après laquelle la moitié des personnes atteintes du cancer est encore en vie. Pour le votre, tout dépend de l'étendue et du nombre de métastases. C'est pourquoi on estime la survie entre six et douze mois. Ce qui veut dire qu'après six mois, cinquante pour cent des patients atteints d'un cancer du poumons à petites cellules avec stade très étendu sont encore en vie.

– ... C'est mon cas, non ?

– Non, heureusement. Vous avez plusieurs métastases au cerveau, mais les autres organes ne sont pas touchés. Disons que ça pourrait être pire.

– Mais ça pourrait être mieux aussi, soupirais-je.

– Oui, mais ça ne sert à rien de voir le côté négatif. Shinra vous l'a dit ? On a estimé votre survie a un an. Bien entendu, ce ne sont que des chiffres, ce n'est pas forcément exact, mais je suis persuadé qu'on peut y arriver.

– ... Qu'est-ce que vous me proposer alors ?

– Mon but, c'est de vous donner une fin de vie la plus digne que vous puissiez avoir et de vous permettre de rester chez vous le plus longtemps possible. Mais si vous souhaitez tout de même tenter les expérimentations, c'est votre choix.

– Non, je ne veux pas de ça. Souffrir et me battre pour rien, très peu pour moi ! De toute façon, il y a peu de chance que ça marche, n'est-ce pas ?

– Ça ne s'est jamais vu en tout cas. »

Il confirme les dires de Shinra. Je le savais, ce centre n'est qu'une chimère. Autant ne plus y penser. Il faut que j'aille de l'avant et pour ça, je ne dois pas m'accrocher à des illusions.

« Je vois... Merci pour votre franchise... Qu'est-ce qui va se passer alors maintenant ?

– Je vais vous donner des médicaments pour stabiliser vos symptômes. Je vous conseille aussi la chimiothérapie et la radiothérapie en soins palliatifs pour vous soulager et aussi pour contrer les effets des métastases au cerveau. J'aimerais également mettre en place un suivi régulier pour observer l'évolution de la maladie. »

Je l'écoute, sans rien dire. Je comprends chacun de ses mots, mais c'est dur d'assimiler que c'est réellement de moi dont on parle.

« Je peux aussi vous arranger un rendez-vous avec le psychologue. Vous vivez une situation difficile. Vous venez à peine d'apprendre la nouvelle, tout s'enchaine très vite. Vous devez surement vous sentir un peu perdu. Le psychologue peut vous aider à traverser cette épreuve, à tout mettre en ordre.

– ... Je ne sais pas... Tout ça est beaucoup trop soudain.

– Je comprends, prenez votre temps pour y réfléchir. »

Oui, c'est de ça dont j'ai besoin : de temps. J'ai l'impression d'enfin rencontrer quelqu'un qui me comprend. Je n'en peux plus de ces décisions que je dois prendre à la hâte. Mais j'ai encore besoin d'avoir certaines informations.

« Je voudrais savoir une chose. Qu'est-ce qui va se passer maintenant ? Comment ça va évoluer ? Est-ce que j'arriverai à continuer à vivre comme avant ? Est-ce que ça va se voir que je suis malade ? »

J'essaye de garder un ton contrôlé, mais ce n'est pas évident. On rentre droit dans le vif du sujet. Je ne suis pas à l'aise, mais je veux faire face.

« Il va falloir être fort, me répond-il d'une voix calme et rassurante. Les symptômes que vous ressentez actuellement ne vont pas disparaitre. Vous allez également continuer à perdre du poids, il faudra être très attentif à ça. Avec les médicaments, ce sera un peu plus supportable, mais ça ne fera pas de miracle non plus... Les métastases au cerveau peuvent aussi entrainer des symptômes contraignants tels que des troubles d'équilibre, des difficultés à marcher, une faiblesse musculaire ou encore des changements d'humeur. Mais là, ce n'est que de la théorie. En réalité, ça dépend de chaque patient. Vous ne devez pas vous en faire pour ça, pour l'instant. On verra comment vous réagirez aux soins. »

Ses paroles ne sont pas très engageantes et pourtant, je suis content qu'il me parle de tout ça, sans rien me cacher. Il n'essaye pas de me ménager, ni d'embellir la vérité, ce que j'apprécie. C'est exactement ce dont j'ai besoin : de la sincérité. Marre des gens qui marchent sur des oeufs avec moi !

« Concernant vos autres questions, malheureusement oui, ça se verra au bout d'un moment et ça impactera votre vie. On en vient d'ailleurs à mes recommandations. Il n'y a pas que le traitement qui est important, il y a aussi votre mode de vie. Evidemment, vous devez arrêter de fumer. Vous devez aussi diminuer du mieux que vous pouvez les efforts physiques. Votre corps a besoin de toute son énergie pour repousser le plus longtemps possible la maladie. Je vous déconseille donc fortement de continuer à travailler. Plus que tout, vous avez besoin de calme. Vous devez éviter les situations stressantes. »

Ben tiens, il en a des bonnes lui ! Comme si c'était aussi facile ! Si je le pouvais, ça ferait longtemps que je l'aurais fait !

« ... Je n'y arriverai pas. J'ai jamais réussi à rester calme une journée entière.

– Je vois... Bon, il faut procéder par étape dans ce cas. Visualisez tout d'abord tous les moments où vous avez été en état de stress ou d'énervement intense. Allez-y... »

Je le regarde un moment, perplexe. Je suis constamment en colère ! Comment pourrais-je faire une liste ? Mais voyant qu'il semble on ne peut plus sérieux, je décide de me prêter au jeu. Je ne perds rien à essayer, n'est-ce pas ? Je réfléchis alors. Quand est-ce que mon énervement est le plus fort ? Quand les gens me font chier bien-sûr ! Ce qui arrive systématique au travail...

« Quand vous les aurez identifiés, voyez ce que vous pouvez faire pour les éviter. »

Ce n'est pas très compliqué, il me suffit de ne plus aller travailler et puisque, visiblement, c'est ce que tout le monde souhaite, ça ne posera aucun souci. Seulement, il y a un autre problème pour lequel je ne peux pas faire grand-chose.

« Et si je ne peux pas l'éviter ?

– Il faut tout faire pour. Je dis ça uniquement pour votre bien, vous savez.

– Ouais, je sais. »

Seulement, ce qui me met le plus dans un état de stress et d'énervement, c'est une sale puce de merde qui est incapable de me laisser tranquille ! Je n'ai jamais réussi à me débarrasser de lui alors je ne vois pas comment je pourrais trouver la solution miracle en quelques jours. À moins que j'aille à son encontre, pour une fois, et que je ne le tue pour de bon. Je sais où il habite, je pourrais défoncer sa porte en pleine nuit, monter dans sa chambre, le chopper par le cou et l'étrangler si fort que je lui briserais la nuque ! Ouais, je pourrais, mais je ne le ferais pas. Cette façon de faire est digne d'un meurtrier. Et je ne veux pas en devenir un. D'ailleurs, il n'a jamais été question que je fasse le premier pas. Que je tue Izaya après une course-poursuite qu'il aurait initiée, aucun problème. Ce serait même légitime ! Mais sans provocation, je ne le tuerai pas. Je ne suis pas un criminel !

Enfin bref, tout ça pour dire que je ne vois pas comment je pourrais l'empêcher de venir me faire chier, mais qu'importe. Je ne tiens pas à me prendre la tête pour ce connard. J'y réfléchirai quand le problème se posera, comme je fais toujours.

« Autre chose, reprend le médecin. Dans ce genre de situation, il est important que vous puissiez être bien entouré. Est-ce que vous avez des proches avec qui vous pouvez parler ? »

Alors qu'il me pose cette question, je me rends compte que je n'ai pas du tout pensé à ma famille jusqu'à présent. Enfin, je me suis souvenu des fêtes de fin d'année que je suis censé passer avec eux, mais je n'ai pas été plus loin dans ma réflexion. Je reste un moment silencieux. Merde, je ne me vois pas du tout annoncer cette nouvelle à mes parents. Ma mère ne le supporterait pas. Ah ce n'est pas possible ! J'en ai marre de me poser toutes ces questions ! Je veux juste qu'on me fiche la paix ! Je ne veux plus réfléchir ! Pourquoi est-ce que les évènements ne peuvent-ils pas se dérouler naturellement !

« Oui, mais... je n'ai pas très envie de mettre ma famille au courant.

– Je comprends, c'est une décision qui vous appartient entièrement. Mais je vous conseille tout de même de bien y réfléchir.

– Très bien. Je le ferai...

– Bon... Je vous fais une ordonnance pour les médicaments. Je vous propose aussi de programmer un premier cycle de chimiothérapie, accompagné de radiothérapie pour vos métastases. Si vous êtes d'accord, vous pourriez les commencer dans deux semaines. Cela vous convient-il ?

– ... Oui.

– Parfait. »

Il commence alors à me parler en détails des traitements. Je me perds parfois un peu dans les mots, mais il se montre patient. Ses phrases s'impriment lentement dans ma tête...

Le rendez-vous se termine au bout d'un long moment. Je sors de l'hôpital dans un état second. Mes pensées flottent dans mon esprit, sans que je n'arrive à en saisir une seule. Je rentre alors chez moi, tel un automate. Sans attendre, j'appelle Tom pour tout lui expliquer, toujours sans prononcer le mot tabou. Tom ne dit pas grand-chose, il est encore sous le choc. Il me propose de passer, mais je refuse. J'ai besoin d'être seul. Je raccroche alors et me laisse tomber sur le divan. J'ai la tête qui tourne tant que j'ai une folle envie de l'arracher. J'ai l'impression qu'une lutte interne envahit tout mon cerveau. Une part de moi rêve de continuer à vivre dans une belle illusion, alors que l'autre tente d'imposer la cruelle vérité. Je vais mourir. Je ne l'accepte toujours pas. Comment peut-on se résigner à ça de toute manière ?! Ce n'est pas juste, j'ai encore tant à vivre ! Un an, ce n'est rien. Mais mon coeur se serre à cette pensée et mon ventre se gèle. Ce ne sera peut-être que six mois ou encore moins. Ce n'est qu'une moyenne. Même si les médecins croient le contraire, rien ne dit que je ne serai pas tout en bas du classement pour une fois. Ce n'est pas parce que j'ai une grande force que je serai plus résistant au cancer. Ça aura peut-être l'effet inverse, ce n'est pas impossible après tout...

Je soupire, je me prends trop la tête. Je me sens perdu. Tout ça n'a strictement aucun sens. J'ai pourtant toujours fait face au moindre de mes problèmes. Alors pourquoi est-ce que je flanche tout à coup ? Parce que c'est irrémédiable ? Et si c'était une bonne chose dans le fond ? Je suis loin d'être suicidaire, mais ça ne m'empêche pas de me détester au plus haut point. Si je meurs, au moins, tout sera fini. Plus de souffrance, plus de dilemme, plus de peur. Le monstre partira sans avoir causé trop de dégâts. D'un côté, c'est ce que je pourrais espérer de mieux.

La sonnerie de mon téléphone me sort alors de mes pensées. Je secoue légèrement la tête, faut vraiment pas que je commence à réfléchir comme ça. Paresseusement, j'attrape alors mon portable et décroche, sans même regarder le numéro.

« Eh ! Salut Shizuo, c'est Shinra, commence-t-il directement. Ton médecin m'a appelé. Enfin, disons que je l'ai harcelé pour qu'il me tienne au courant quand il t'aurait vu, mais il veut rien me dire ! Je sais juste que tu as eu un rendez-vous avec lui et...

– J'ai pris ma décision, Shinra. »

Je le coupe brusquement. Je n'ai pas envie de l'entendre me parler d'espoir ou de je ne sais quoi.

« Je vais juste faire en sorte de ne pas avoir une fin trop merdique.

– Shizuo...

– C'est mon choix. Je ne veux plus en parler. »

Le silence s'installe un instant, avant qu'il ne reprenne sur un ton plus enjoué, que je soupçonne d'être faux.

« D'accord... Sinon, Celty voudrait passer, mais elle ne veut surtout pas te déranger.

– ... Tu lui as dit ?!

– Je ne pouvais pas lui cacher ça.

– Et tu l'as dit à qui d'autres au juste ?!

– Calme-toi, Shizuo. Personne d'autre n'est au courant. C'est à toi de voir à qui tu veux en parler. »

Ben tiens ! Ça, il aurait pu y penser avant de le dire à Celty ! Bon, j'imagine que j'aurais fini par me confier à elle, mais ce n'était pas à Shinra de le faire ! Merde, qu'a dit le médecin encore ? Ah oui, éviter les situations de stress. Je respire alors calmement et tente de me calmer.

« D'accord. Elle peut passer. Mais seule !

– ... B... bien, bafouille Shinra. Elle part à l'instant, ça te va ?

– Ouais. »

Sur ce simple mot, je raccroche et serre les poings. Peut-être que je devrais aussi éviter Shinra vu à quel point il m'agace ! J'ai une envie folle de l'envoyer dans les airs, de le frapper violemment ! Il y a vraiment intérêt à ce qu'il la ferme ! Je ne tiens pas à ce que tout le quartier soit au courant ! Pour qui il se prend franchement ?! Il est incapable de garder un secret ou quoi ?!

Je soupire légèrement, tout en pensant que je viens d'accepter de voir Celty alors que j'ai repoussé Tom. Je sais que ce n'est pas sympa, mais tant pis. Je ne vais pas m'inquiéter avec ça. Ce n'est pas contre lui de toute façon. C'est juste que... ah je ne sais même pas ! Je ne me comprends plus moi-même !

Une dizaine de minutes plus tard, j'ai enfin réussi à me calmer lorsqu'on sonne à la porte. Je me lève et vais ouvrir. Evidemment, c'est Celty. Je la laisse entrer alors qu'elle commence à taper sur son agenda électronique.

« Comment te sens-tu ?

– ... J'en sais trop rien pour être honnête.

Je comprends. Tu veux en parler ?

– Bof. Pour dire quoi ? Je ne sais même pas ce que je dois ressentir.

... Shinra est vraiment inquiet pour toi, il a peur que tu t'isoles.

– Ouais ben qu'il se mêle de ses affaires, celui-là !

C'est moi qui l'ai forcé à me parler. Je voyais bien qu'il allait mal. Ça m'a fait peur. Je suis désolée, je n'aurais pas dû insister. »

Je me calme en lisant ses mots. Je ne sais pas pourquoi, mais Celty est bien la seule personne sur laquelle je ne peux jamais m'énerver.

« Ne t'en fais pas, c'est pas si grave que ça.

Je suis vraiment désolée pour toi, Shizuo. Si je pouvais faire quelque chose...

– Je sais. Personne ne peut rien y faire, c'est comme ça.

Tu en as déjà parlé à quelqu'un ?

– À Tom. J'avais pas trop le choix. Il était là quand je me suis mis à cracher du sang et... ».

Je m'arrête en pleine phrase, me souvenant soudainement que Tom n'est pas le seul à m'avoir vu ce jour-là.

« Merde !

Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?

– Izaya était là aussi. Je crois qu'il a vu le sang !

Ne t'en fais pas pour lui. Shinra lui a demandé quelque chose pour l'éloigner un moment d'Ikebukuro.

– ... Qu'est-ce qu'il lui a demandé ?

Je n'en sais rien, je ne voulais pas savoir.

– Je vois. Donc, la puce me foutra la paix un moment, hein ? Et bien, j'imagine que c'est toujours ça de pris. »

Celty acquiesce, avant de taper un nouveau message. Elle semble hésiter, l'efface et recommence.

« Je suis désolée, je ne sais pas quoi te dire.

– Il n'y a rien à dire. Et puis, je veux pas de ta pitié !

Ce n'est pas ça. C'est... je suis vraiment triste, mais c'est égoïste de te parler de mes sentiments en ce moment.

– Pas tant que ça. Tu peux m'en parler, ça ne me dérange pas.

... Je ne veux pas que tu meures, Shizuo. Si je pouvais faire quoique ce soit ! Je n'ai jamais tant maudit ma tête ! Si seulement j'avais mes souvenirs, peut-être que je pourrais faire quelque chose !

– T'es une Dullahan, Celty, pas une faiseuse de miracle.

Je sais... mais être impuissante comme ça me rend folle. Tu es un vrai ami pour moi, Shizuo. Je ne veux pas te laisser tomber.

– Arrête de te prendre la tête pour des conneries ! Je te connais, je sais déjà tout ça ! Alors ferme-là un peu ! »

Mon ton est rude, mais pas méchant. Je veux juste qu'elle se comporte comme avant avec moi. Ses épaules s'affaissent légèrement alors qu'elle hoche la tête, avant de m'écrire un autre message.

« Comment vas-tu l'annoncer à ta famille ?

– Je ne vais pas le faire.

Shizuo !

– Ne me fais pas la morale. Sincèrement, je n'arrive pas à y faire face moi-même, alors comment veux-tu que je les regarde dans les yeux et que je leur dise que je vais... »

Je bute. Encore ce foutu mot tabou qui refuse de sortir de ma bouche !

« ... que je suis gravement malade ? Je ne peux pas, je n'y arriverai pas.

Mais ils ont le droit de savoir ! D'avoir le temps pour... pour te dire au revoir.

– Je sais ! Je leur dirai, mais pas maintenant.

... D'accord, c'est ta décision.

– Ouais.

Tu veux parler d'autre chose ?

– Non.

Tu veux que je m'en aille ?

– Non. »

Pour tout dire, je ne sais pas ce que je souhaite réellement, à part une chose. Je ne veux pas être seul, pas maintenant. Tout se chamboule en moi. Je ne sais pas si j'arriverai à gérer la solitude. Heureusement, Celty semble le comprendre et reste auprès de moi, malgré le silence envahissant...


Les deux semaines suivantes passent à une vitesse folle, comme si le temps n'était que des grains de sable impossible à garder en main. J'ai toujours mal, ma respiration se fait de plus en plus sifflante, la fatigue ne me quitte pas et j'ai même remarqué une perte de cinq kilos par rapport à mon poids habituel. Tout ça n'est pas arrivé d'un coup, bien évidemment, mais c'est seulement maintenant que je le vois. Comme si le diagnostique avait levé un voile invisible qui obscurcissait ma vision. Ma vie, mon monde est en train de se fissurer avec une lenteur exaspérante.

La vérité s'infiltre vicieusement en moi et s'impose à chaque fois que j'ai une violente quinte de toux. Pourtant, je refuse toujours d'y croire. Enfin, disons que je sais que c'est vrai, mais je n'arrive pas à me l'imaginer pour autant.

Je n'ai parlé de ça à personne. Je n'ai eu aucun contact avec ma famille depuis, j'évite de sortir par peur qu'on s'aperçoive de mon état et j'ignore les appels de Shinra. Ce n'est pas une fuite, c'est juste que je ne sais pas comment agir. D'habitude, je me contente de suivre mon instinct, ça m'a toujours bien réussi. Mais ici, même mon instinct est perdu.

Le plus grand problème, c'est que je ne me sens pas malade. Enfin si, mais pas mourant. J'ai besoin d'un déclic. Cependant, il ne vient toujours pas. Qu'est-ce qu'il me faut pour que je réalise enfin pleinement que d'ici un an, tout au plus, je ne serai plus là ?! Ça m'énerve ! Je ne veux pas de l'espoir ! Je veux être lucide, pour pouvoir prendre toutes les bonnes décisions. Mais rien à faire, une part de moi n'y croit pas, comme si ce n'était qu'une fiction, qu'un mauvais rêve dont je finirai forcément par sortir. Je ne veux pas être dans cet état, ce n'est que de la faiblesse. Je veux pouvoir affronter la réalité en face et j'espère que la chimiothérapie me ramènera les pieds sur terre. Aujourd'hui, c'est ma première séance...

Alors que je sors de chez moi pour aller à mon rendez-vous, j'aperçois Shinra et Celty de l'autre côté de la route. Je fronce les sourcils, surpris, et m'avance vers veux.

« Qu'est-ce que vous foutez là ?

– On est venu t'accompagner, me répond Shinra avec un large sourire.

On s'est dit que ça te ferait peut-être du bien de ne pas être seul. »

Je les regarde un moment. Ce sont de vrais amis, je suis vraiment ingrat avec eux. Je me force alors à leur sourire, je leur dois au moins bien ça.

« Ouais, merci. »

Je n'ajoute rien, ce n'est pas nécessaire. On marche alors ensemble vers l'hôpital. Mon coeur bat un peu plus rapidement que d'habitude, j'ai l'impression d'avancer vers l'échafaud. Malgré tout, cette sensation d'irréel ne me quitte pas. Et pourtant, alors que la clinique apparait au loin, je ne peux m'empêcher de penser qu'aujourd'hui est le début de la fin de ma vie...


Voilà pour ce premier chapitre. Merci de m'avoir lue. J'espère que ça vous plait toujours. On se retrouve la semaine prochaine avec le retour d'un certain informateur!