CHAPITRE I # L'OISEAU COURONNE


Murmures intangibles à la surface du lac... L'oiseau roi couronné flâne, en quête d'une renaissance sur les courbes des marées. Son plumage corbeau dénote son incommensurable cruauté, lui, être mal-aimé, qui vit là depuis des siècles. Les âmes vagabondes le nomment Cygne. Les canards errants l'appellent Imposture. Il n'est rien parmi les siens, et tout pour les yeux d'autrui. Il est né dans le mauvais peuple. Il est né trop loin de ceux qui lui ressemblent. Au loin, un bruissement, quelque chose, un bruit qu'il ne connaît pas. Rares sont les voyageurs, ici. Rares sont les créatures qui se promènent près du lac. Deux êtres difformes se matérialisent sous ses yeux las. Leurs faces, aussi plates que son propre bec, créent en lui maintes interrogations. Elles batifolent, ça et là, entre les feuilles mortes, souvenirs d'êtres passés qui renaîtront bientôt. Elles virevoltent, en criant des aiguës de poumons écorchés. Elles dansent, parmi la brume matinale. Cygne penche la tête, de toute cette élégance qui fait désormais sa majesté. Ses yeux ensanglantés les contemple, alors qu'elles s'envolent dans les branches endeuillées. Il admire leurs bouches s'arquer, leurs dents briller. Il ne comprend pas l'ampleur de leur bonheur. Il n'a jamais été heureux, lui, le Cygne malchanceux. Il n'a jamais connu charmante frivolité qui accompagne les âges. Les deux créatures sont plus petites que celles qui viennent parfois se perdre près de l'étang. Leurs ailes tentent d'attraper le dernier papillon de l'hiver. Cygne a pour tâche d'orner le lac de sa royauté perdue. Il ne va jamais plus près de ceux que les autres appellent « hommes ». Ceux dont les oiseaux ont peur. Ceux qui, chaque fois, amènent avec eux de grandes tiges de fer, et qui frappent les mammifères pour les écorcher vifs. Ceux qui se munissent des carcasses encore chaudes et qui, au soir, repartent avec elles pour les dévorer dans leurs tanières de bois. Cygne ne connaît pas les hommes. Il les craint, parce que tout le monde les craint. C'est ainsi, sur les rives du lac. Alors, il s'éloigne toujours, en quête d'un abri, en quête de distance, trop loin, toujours plus loin, pour que les hommes ne le trouvent plus.

Mais aujourd'hui, ce ne sont pas des hommes comme les autres qui posent les yeux sur lui. Ce n'est pas ce regard désireux et terrible, ce regard envieux et sanglant. Ces deux petits d'homme le fixent avec admiration, avec tendresse, avec joie. Ce regard que Cygne ne comprend pas. D'abords, il en a peur. Puis, il en ressent le grandiose. « Gina, regarde, un Monsieur Cygne ! » s'écrie le petit d'homme à l'autre petit d'homme. Gina est une petite d'homme. Elle a le même plumage que Cygne. L'autre petite d'homme, elle, a la fourrure de l'oiseau doré qui piaille en été. « Comment sais-tu que c'est un Monsieur ? » demande Gina. Les deux petites d'homme s'approchent encore plus près de la rive, plus près pour voir Cygne. Mais si Cygne est un roi courageux, il n'est plus insouciant. Alors il recule un peu. « Attends, il a peur ! » dit Gina en battant des ailes. Oiseau-Doré s'arrête auprès d'elle et s'immobilise. Mais Cygne ne s'approchera pas davantage. « Il est si beau ! J'aimerais tant le ramener à la maison ! » Mais Gina secoue doucement la tête. « Tes parents ne voudront jamais, ils vont crier très fort ! » Et elle a raison. Alors Oiseau-Doré a la face toute triste, tout à coup. Elle fait une position bizarre avec sa bouche, et puis, se tourne vers l'autre petite d'homme. « De toute façon, il faut que je rentre. Quand ils verront que je suis sortie, ils vont crier encore plus fort. » Cygne se redresse et chahute avec la lymphe du lac. Il ne comprend pas ce qu'elles piaillent. Mais il les entend tout de même, et se demande, dans le creux de son estomac, si ces deux petites d'homme ne seraient pas perdues. « Oui, tu as raison... J'espère que nous pourrons nous voir plus longtemps, la prochaine fois... » Oiseau-Doré hoche doucement la tête, quittant des yeux le merveilleux Cygne. « La semaine prochaine, promis. » Et les plumes couleur d'or se faufilent entre les herbes séchées par le froid. « Emma ! » Il se retourne. « Ne sois pas en retard. » Oiseau-Doré, nommé chaleureusement Emma, secoue sa petite tête et file à travers les bois.

Cygne reste là. Seul avec l'Enfant-Corbeau. Lui qui lui ressemble vivement. Il ne bouge pas. Il la regarde s'asseoir près de l'eau, la caresser, la jauger du bout des plumes. « Tu es comme moi, n'est-ce pas, Monsieur Cygne.. ? » Elle cherche une forme de vie parmi les flots. « Tout seul... Ignoré des autres. Rejeté. » Il n'y a rien, ici. Entre les feuilles, les canards se cachent. Les poissons se sont retirés dans les abysses. Cygne laisse tomber ses murailles, peu à peu. Lorsqu'il s'approche davantage de l'enfant, il baisse doucement le bec. « J'espère que tu trouveras un ami comme j'ai trouvé Emma... » Elle baisse la tête. Elle expire. Ils sont seuls.


TO BE CONTINUED.