Détective Conan appartient à Gosho Aoyama, les autres œuvres que j'utilise appartiennent à leur auteurs respectifs. Si leurs noms ne sont pas tous révélés pour le moment, c'est pour éviter de trop spoiler cette histoire… ;)

Chapitre 1 : Hometown

« Le 6 novembre 2020, 9 heures 31 minutes et 16,05 secondes… »

Le détective rangea sa montre gousset avec un sourire satisfait. Cela faisait donc tout juste une journée qu'il était de retour à Tokyo après un séjour de plusieurs mois dans l'autre ville auquel il appartenait, Londres. Il s'était senti obligé d'avoir recours à sa montre pour le vérifier tant le brouillard qui s'était abattu sur la capitale du Japon avait fait disparaître en un instant toutes les différences apparentes entre elle et sa consoeur anglaise.

Le détective contempla d'un air songeur la brume qui avait fait se dissoudre la grisaille et les couleurs tapageuses de la métropole dans une blancheur immaculée qui vous donnait soudainement l'impression de vous retrouver seul au beau milieu d'un néant infini.

Ce devait être un manteau de brume identique qui avait recouvert la ville de Londres en cette sinistre année de 1888, ce devait être la même couleur empreinte de pureté qui avait dissimulée les rues ensanglantées par le plus célèbre criminel de l'histoire. Si l'un de ses émules voulait relever le défi de le surpasser, il disposait dans ces conditions du cadre idéal.

Et même sans aller jusqu'à envisager le commencement d'une nouvelle ère de terreur qui cimenterait définitivement le rapprochement entre les deux villes qui se partageaient son cœur, il était évident qu'un nombre incalculable de forfaits allait se dérouler sous la protection de ce climat. Avec cette situation, le plus minable des voleurs à la tire pouvait disparaître dans les rues de la ville et échapper à la police avec autant de facilité que le boucher de whitechapel s'était échappée entre les mailles du filet tendu par Scotland Yard…

Etait-ce pour fêter son retour que la ville s'était muée en une scène idéale pour un affrontement entre lui et le prochain criminel qui ornerait son tableau de chasse ?

Ces dernières années, il avait eu à déplorer le manque d'audace des criminels de la capitale et il espérait que ce brouillard les enhardirait quelque peu… Depuis que le Kid avait tiré sa révérence au monde des criminels, il n'avait plus eu un seul adversaire digne de ce nom pour occuper son temps, au point qu'il avait été forcé de s'expatrier plusieurs fois en Europe pour se mettre en quête d'une affaire digne de ses capacités…Est-ce qu'un nouvel artiste du crime était venu prendre la relève pendant son dernier séjour ?

Apparemment c'était loin d'être le cas si on se fiait au contenu des journaux, mais cela ne prouvait rien pour autant. Après tout, le professeur Moriarty, avant d'être démasqué par son ennemi de toujours, n'était jamais apparu aux yeux du public que comme un humble professeur de mathématiques des plus respectables…

Se levant de la terrasse du café où il était installé après avoir réglé sa note, le détective fit quelques pas dans les rues adjacentes sans prêter attention aux regards curieux des passants qui croisaient sa route. Il est vrai que voir subitement surgir d'un brouillard à couper au couteau un inconnu, revêtu d'un macfarlane et coiffée d'une antique casquette à double visière, pouvait être suffisant pour se demander si l'on n'avait pas fait un voyage à travers le temps et l'espace en s'égarant dans ce dédale de brume, pour se retrouver au beau milieu de la fin du XIXme, au sein de la capitale anglaise, pour y croiser Sherlock Holmes.

Un rassemblement quelques mètres plus loin capta l'intérêt de ce personnage d'allure si anachronique. A en juger par le cordon de sécurité établi par les policiers de Tokyo, il était fort possible que sa présence dans la ville fût encore plus nécessaire qu'il ne l'avait cru.

Se rapprochant de la foule, il aperçût une femme affalée contre un mur. A en juger par son air inquiet et aux coups d'œil angoissés qu'elle jetait dans la ruelle dont l'accès était barrée, ce n'était pas une simple curiosité morbide qui l'avait attirée ici. Bien qu'elle ait probablement passée le cap de la vingtaine il y a plusieurs années, la candeur prédominait encore largement sur la maturité sur ce charmant visage encadré par une chevelure d'un noir de jais magnifique. La main qu'elle y promenait était ornée d'une alliance.

« Excusez-moi, mais auriez-vous besoin d'aide ?»

La femme fixa d'un air étonné l'inconnu qui venait de s'adresser à elle.

« Qu'est ce qui vous fait croire cela ? Et qu'est ce qui vous fait croire que je pourrais faire appel à vous si j'avais vraiment besoin d'aide ? »

« Disons que vous donnez nettement l'impression de vouloir assister de très près au travail des policiers de notre bonne ville et que, de par ma profession, je pourrais vous y aider… »

« Votre profession ? »

« Je suis détective. »

« Et la police a besoin de vos services au point de vous laisser observer les lieux d'un crime qui vient juste d'être découvert ? »

« Oui mais ils ne le savent pas encore, voilà pourquoi je me dois de les en informer sur le champ. Voudriez-vous m'accompagner ? »

« Si la police a besoin de vous sans le savoir, pourquoi est-ce que vous auriez besoin de moi sans que je sache pourquoi ? »

« Parce que si il n'y avait vraiment aucune chance pour que vous soyez liée à ce meurtre, d'une façon ou d'une autre, vous ne chercheriez pas à vous rendre sur les lieux du crime avec tant d'insistance… »

« Comment savez-vous qu'il s'agit d'un meurtre ? »

« Pourquoi est ce que la police déploierait tant d'effort pour maintenir la foule le plus loin possible si ce n'était pas le cas ? Rien de plus élémentaire, ma chère…Ma chère.. ? »

L'inconnue examina le détective d'un air intrigué. La lueur d'intelligence qui pétillait dans ce regard ainsi que la confiance en lui qui irradiait de toute sa personne témoignait largement du fait qu'il n'usurpait pas le titre qu'il se donnait malgré la tenue extravagante dont il était affublé.

« Ayumi. »

« Eh bien Ayumi, vous venez juste de passez avec succès l'entretien d'embauche pour devenir mon assistante, tâchez d'agir en conséquence… »

Sur ces mots, le détective entreprît d'agripper le bras de sa nouvelle assistante interloquée avant de traverser la foule en un éclair pour se retrouver face aux policiers.

« Excusez-moi, mais tant que nos agents n'ont pas terminés leurs investigations, ces lieux sont interdit aux public. »

« Et si vos agents veulent avoir une chance que leur investigations aboutissent à quelque chose, vous feriez mieux de me laisser passer. »répliqua le nouveau venu au policier d'un air légèrement irrité.

« Et qu'est ce qui vous a donné le droit de nous assister ? »demanda l'agent des forces de l'ordre sans se laisser décontenancer par l'arrogance apparente de celui qui s'était adressé à lui.

« Le commissaire Sato en personne. Si vous avez encore des doutes là-dessus, ma carte devrait achever de vous convaincre. »

Le policier écarquilla les yeux en déchiffrant le nom inscrit sur la carte que lui tendait l'inconnu.

« Vous seriez.. ? »

« Est-ce que ce n'était pas visible à mon seul accoutrement ? »

Le policier, muet de stupéfaction, s'écarta pour laisser passer le détective.

« Le commissaire Sato vous a vraiment convoqué ici ? Mais vous m'aviez dit… »chuchota Ayumi à l'oreille du détective tandis qu'ils s'avançaient dans la ruelle.

« Si cette affaire présente un quelconque intérêt pour moi, elle s'empressera de le faire, je ne fais que devancer ses désirs. Mais à voir la façon dont vous parlez d'elle, on dirait que vous la connaissez bien. Est ce que je me trompe ? »

« Eh bien, en effet… »murmura-t-elle, ébahie par le culot de son interlocuteur.

« Dans ce cas, qu'est ce qui vous empêchez de venir ici vous-même ? Vous l'as-t-elle interdit ou bien n'est-elle pas encore sur les lieux ? »

« Elle n'est pas encore arrivée… »

« Parfait, cela me laissera toute latitude pour agir. Mais dites-moi, pourquoi est ce que ce meurtre vous intéresse tellement ? »

« J'avais rendez-vous avec une amie et cela fait plus d'une heure que je l'attend alors qu'elle est toujours arrivé en avance à ses rendez-vous jusqu'à présent…Alors quand j'ai vu que… »

« Je comprends, à présent, plus un mot ! Laissez-moi faire. »

Plusieurs policiers étaient rassemblés au fond de la ruelle, empêchant les nouveaux venus de distinguer le cadavre. L'un d'eux tenta de s'interposer en les voyant arriver mais le détective le réduisit au silence en brandissant sa carte.

« Monsieur Hakuba ? Mais… »

« Pas de questions. On m'a convoqué ici pour que je puisse apporter mon aide. Laissez-moi examiner les lieux en paix et cette affaire sera résolue en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. »

« Mais cette femme ? »

« Il se pourrait que son témoignage nous soit des plus précieux. Mais son aide peut attendre encore un peu, veuillez donc veiller à ce quelle ne s'approche pas du cadavre tant que je ne l'aurais pas examiné. »

Ayumi commença à ouvrir la bouche pour protester mais le policier s'interposait à présent entre elle et le détective.

Elle dut battre de la semelle de longues minutes dans la ruelle sans pouvoir s'approcher du cadavre et mettre fin à ses doutes. Elle aurait tout aussi bien pu attendre l'arrivée de Sato dans ces conditions commençait-elle à se dire.

Puis le mystérieux Hakuba, ayant apparemment terminé ses investigations, revint vers elle pour l'interroger.

« Excusez-moi de vous avoir fait attendre. Votre amie était-elle par hasard une jeune femme de vingt ans, étudiante en musique ? »

Ayumi acquiesça terrifiée.

« Avait-elle de long cheveux blonds et portait-elle une bague à l'annulaire et à l'index de sa main droite ? »continua imperturbablement le détective.

« Non, elle avait bien deux bagues à sa main droite mais elle les portait à l'index et au majeur. Dieu merci, ce n'est pas elle. »répondit la jeune femme en poussant un soupir de soulagement.

« Faisait-elle tourner fréquemment autour de son doigt la bague qu'elle portait au majeur ? »

« Oui, comment le savez v… »

« Veuillez accepter toutes mes condoléances, Ayumi, votre amie est morte. »

Se sentant défaillir au son de la sinistre nouvelle, Ayumi se serait probablement évanouie sur le sol de la ruelle si le détective ne l'avait pas rattrapée dans ses bras à temps.

« C…ce doit être une erreur…L...laissez-moi voir ce corps… »balbutia-t-elle en essayant de se dégager.

« Pour votre propre bien, il vaut mieux que vous évitiez de voir cela… »

Refusant d'écouter les paroles rassurantes d'Hakuba, elle tenta encore de se libérer des bras qui l'enserraient mais elle n'avait pas la force de s'échapper de l'étreinte douce mais ferme du détective.

L'arrivée de trois autres personnes sur les lieux du crime le dispensa bientôt d'avoir à en éloigner la pauvre femme.

Celle qui était à la tête du groupe était une femme d'âge mûr dont l'autorité naturelle était illustrée à la perfection par l'attitude respectueuse et légèrement empreinte de peur des policiers à son approche. Elle avait dû faire tourner bien des cœurs dans sa jeunesse et elle n'était pas dénuée de charme malgré son âge avancé, mais ce qui frappait surtout c'était la détermination qui illuminait son regard. Même si c'était la première fois qu'il la rencontrait, le détective avait instantanément deviné à qui il avait affaire.

A ses côtés se trouvait un homme, qui avait de la peine à dissimuler ses appréhensions tandis qu'il s'avançait sur les lieux du crime, et une autre femme qui, ayant reconnu Ayumi, avait déjà entrepris de la prendre dans ses bras pour la consoler en lui murmurant des paroles compatissantes.

« Commissaire Sato, je présume ? Permettez-moi de me présenter, je suis… »

« Je sais déjà qui vous êtes, monsieur Hakuba Saguru. On m'a prévenu de votre arrivée il y a quelques minutes, et laissez-moi vous dire qu'elle est loin de m'enchanter. »

« Si vous connaissiez ma réputation, cela devrait pourtant être le cas… »répliqua le détective à l'invective du commissaire.

« Je la connais et que vous en soyez digne ou non ne change rien à l'affaire. Nous sommes parfaitement capable de nous débrouiller sans vous. Au cas où vous l'auriez oublié, votre père est à la retraite, vous n'avez jamais fait partie de la police et je ne me rappelle pas vous avoir convoqué. Vous n'avez donc rien à faire ici. Je pourrais vous faire incarcérer pour obstruction à une enquête de police. »

« Les nombreuses fois où j'ai collaboré avec la police de Tokyo m'ont amplement démontrées qu'elle était loin de pouvoir se payer le luxe de mépriser mon aide, en particulier pour une affaire comme celle-ci. »

La totalité des personnes présentes frissonnèrent en voyant l'impertinence du détective face au commissaire.

« C'est à moi d'en juger, pas à vous. Cette enquête s'annonce déjà suffisamment difficile sans que j'ai besoin qu'un amateur imbu de sa personne vienne s'y immiscer. Vous avez déjà eu droit à suffisamment de gros titres dans les journaux pour ne pas avoir besoin de vouloir essayer de prouver, une fois de plus, votre soi-disant supériorité sur la police aux yeux de votre public naïf. »

Le détective ferma les yeux en adressant un sourire méprisant à son interlocutrice.

« Même si j'avoue ne pas ranger la modestie au nombre des vertus, je vous concèderais malgré tout que je n'ai que faire de ce que les journaux peuvent écrire sur mon compte. Je n'ai pas besoin d'entendre des ignorants vanter mes mérites, je les connais sans leur aide. Et je trouve personnellement que seul les détectives incompétents ont besoin d'entendre des amateurs chanter leur louanges pour se sentir rassuré sur leurs compétences. Je suis largement au dessus de ça. »

Les lèvres du commissaire se plissèrent en un sourire sarcastique face à l'arrogance de celui qui lui faisait face.

« Je vois…Alors monsieur ne cherche pas une vaine gloire mais préfère jouer les justiciers des temps modernes, démasquant les criminels quand la police en est incapable, et apportant la lumière de la vérité pour éclaircir les sombres crimes qui ensanglantent la capitale sous les regards horrifiés de ses habitants? Personnellement je trouve ce genre d'attitude encore plus ridicule. »

« La justice ? Si c'était vraiment cela qui me motive, cela fait des années que j'aurais entamé une brillante carrière dans la police. Ce qui m'aurait donné infiniment plus d'occasions et de moyens de faire régner la justice que ne me le permet mon travail de détective.»

Hakuba abandonna son air sarcastique et méprisant pour fixer son interlocutrice avec un sérieux glacial.

« Une femme a été tuée, la seule chose qui m'intéresse, c'est son assassin. Est-ce que c'est aussi votre cas, commissaire ? Ou est ce que vous vous intéressez uniquement à votre réputation et à celles de vos services de police? Au point de mépriser une aide qui pourrait vous être précieuse ? Au point de prendre le risque de laissez le criminel vous échapper ? »

Ni le détective ni le commissaire ne baissèrent les yeux en face de l'autre tandis qu'ils s'examinaient mutuellement du regard devant une assistance médusée.

Finalement le commissaire eut un petit sourire amusé avant de s'avancer vers le détective pour lui tendre la main.

« Eh bien, démontrez-moi sur le champs que vous êtes vraiment capable de m'aider et j'accepterais votre assistance avec joie. »

« C'est la moindre des choses. »répliqua le métis en serrant la main qui lui était tendu. « Si vous voulez bien me suivre, je m'empresserais de vous transmettre les premiers résultats de mes investigations. »

Le commissaire emboîta le pas du détective, suivie d'un de ses deux adjoints tandis que l'autre s'éloignait avec Ayumi.

Elle avait beau avoir plus d'expérience en matière criminelle que la totalité des personnes présentes, elle ne pu s'empêcher de tressaillir en découvrant le cadavre qui s'étalait au beau milieu de la brume. Son adjoint quant à lui eût bien du mal à réprimer la nausée qui l'envahit devant cette vision d'horreur.

« Reprends-toi Takagi, tu n'aurait jamais eu une aussi longue carrière à mes côtés si tu devait défaillir devant chaque cadavre sur lequel tu devait enquêter. Quant à vous, Hakuba, si vous avez déjà pris la peine de l'examiner, dites-moi vos conclusions. »

« L'abdomen a été entièrement éventré ; les intestins, tranchés de leurs attaches mésentériques, ont été sortis de la cavité abdominale et placés sur l'épaule gauche du cadavre. L'utérus et ses appendices, la partie supérieure du vagin, ainsi que les deux tiers postérieurs de la vessie ont été entièrement retirés. Aucune trace de ses organes n'a pu être trouvé sur les lieux, nous pouvons donc en déduire que l'assassin les a emportés avec lui. La rigidité cadavérique semble nous indiquer que sa mort remonte à un peu plus d'une heure, ce que confirme le témoignage de celle qui avait rendez-vous avec elle »commenta le détective avec le même ton froid et professionnel qu'aurait pris un professeur de médecine disséquant un cadavre devant ses étudiants.

« J'aimerais vous dire que ses mutilations ont été faites post mortem mais un premier examen semble déjà indiquer l'usage sur la victime d'une toxine, probablement un alcaloïde, l'ayant tétanisé et réduite à l'incapacité de bouger ou même de crier. Le médecin légiste confirmera ou non ce diagnostic. En dehors de ça, l'assassin, une fois sa besogne achevé, a entreprît d'ôter à sa victime les deux bagues qu'elle portait à la main droite pour les déposer devant elle, avec toutes les pièces de monnaie qu'elle avait dans ses poches. Le portefeuille vidé de son contenu placé un peu plus loin, ainsi que les traces que porte la victime à ses doigts démontrent que ces objets n'ont pas été apportés par le meurtrier. Elle porte encore les écouteurs de son lecteur de musique enfoncés dans les oreilles, mais nous somme s incapable pour l'instant d'affirmer si elle n'a pas eu le temps de les retirer ou si cela fait partie de la mise en scène de ce meurtre. Une enveloppe a également été placée dans le sac à main de la victime, au vu des tâches de sang qui l'imprègnent, nous pouvons être certains que c'est le meurtrier qui l'y a mise, quant à son contenu… »

Le détective fit signe à un policier qui tendit à son supérieur hiérarchique une feuille de papier rangée avec beaucoup de soins dans un sac plastique pour la préserver de toutes traces qui n'y aurait été pas laissé par le criminel. Déchiffrant le contenu de la lettre que le criminel leur avait adressé, le commissaire ne pu réprimer le léger tremblement qui agita ses mains durant sa lecture.

« M. A. N. Première œuvre du maître et le moins que l'on puisse dire, c'est que c'est du grand art.

L'artiste travaille sans filet mais elle, c'est le couteau qu'elle s'est enfilée. Ha ! Ha !

On me pardonnera ce calembours stupide, typique de l'humour noir de nos voisins d'outre-manche, si on prend conscience qu'il n'est pas de moi mais de mon illustre prédécesseur.

Les ignorants pourraient me reprocher mon manque d'originalité mais ils ne feraient que révéler leur bêtise crasse en agissant ainsi.

Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste.

Si je fais partie de ceux qui considèrent l'assassinat comme faisant partie des beaux-arts, le premier élément de ma composition ne doit pas être interprété comme empreint d'un manque d'originalité mais au contraire comme témoignant d'un avancement artistique hors du commun. Mais l'on ne peut pas juger la partie sans connaître le tout, ni le tout sans connaître la partie, aussi je pense que la beauté et l'originalité de mon œuvre sera déjà un peu visible lors du second mouvement.

Pour vous faire patienter avant son exécution, si je peux me permettre d'employer cette expression, permettez-moi de vous expliquer en quelques mots en quoi il consistera.

Une lampe et un ange forment un seul corps, voilà ce que l'on ne voit pas souvent. Il reconnaît la forme de la lampe ; il reconnaît la forme de l'ange ; mais, il ne peut pas les scinder dans son esprit ; en effet, dans la réalité, elles sont collées l'une dans l'autre, et ne forment qu'un corps indépendant et libre…

Voilà la façon dont je me représente la chose, est ce que ce sera aussi celle avec laquelle elle t'apparaîtra, très cher public ?

Votre dévoué serviteur, I. D. »

Remettant la lettre à son adjoint, le commissaire ne pu étouffer un grognement de frustration.

« A quoi rime ce charabia incompréhensible ? Ce texte n'a ni queue ni tête… »

« S'il vous apparaît aussi obscur, commissaire. C'est sans aucun doute parce que vous êtes japonaise. Si vous aviez passé plusieurs années en Angleterre comme c'est mon cas, il ne vous appparaîtrait peut-être pas de manière totalement limpide mais vous auriez moins de difficulté à en appréhender la logique. Surtout après l'avoir lu sur les lieux du meurtre. »

« Dans ce cas, faites-moi part de vos lumières, monsieur le détective. »

« Est-ce que la mise en scène du crime ne vous donne pas suffisamment d'indices ? Un membre de la police japonaise n'y verrait qu'un assassinat particulièrement atroce et macabre, mais quelqu'un qui a collaboré de longues années avec Scotland Yard ne pourrait s'empêcher de faire le rapprochement avec un cas similaire qui a eu lieu il y a plus d'un siècle... »

« Plus d'un siècle ? Monsieur Hakuba, connaissez-vous beaucoup de policiers qui s'intéressent à des meurtres perpétrés par des criminels morts et enterrés depuis bien longtemps ? »

« S'il y en avait plus, la police n'aurait pas besoin de mon aide. La roue du crime tournera éternellement sur elle-même tant que l'espèce humaine existera mais ce seront toujours les mêmes rayons qui la composeront. Il n'existe aucun crime sur cette terre qui n'ait eu un précèdent. Penchez-vous sur les annales du crimes plusieurs heures par jour pendant un mois et il vous sera impossible d'être confronté à une région qui vous soit totalement inconnue dans le vaste pays du crime. »

Le commissaire soupira.

« Admettons, mais je n'ai pas le temps de rattraper mon inculture en la matière, d'autant que le crime dont vous avez parlé est censé s'être déroulé en Angleterre… »

« Certes mais la sinistre notoriété de celui qui l'a perpétré à depuis longtemps franchie les frontières de son pays pour s'étendre au monde entier. Je suis sûr que si vous prenez la peine d'y réfléchir, cela vous paraîtra évident. Ce modus operandi, ces bagues et ces pièces de monnaie devant le cadavre, les initiales au début de la lettre, ces éléments mis bout à bout ne vous évoquent vraiment rien ? »

« Les initiales ? Ce sont, au vu du contexte, celles de la victime, bien que cela demande à être vérifié puisque je ne connais pas encore son identité… »

« Je vous engage ma réputation que ce n'est pas le cas. »

« Cessez de tourner autour du pot, je vous prie ! »

Le détective garda le silence en souriant pendant plusieurs minutes, dans l'intention évidente de faire monter l'impatience de son auditoire avant d'abattre brutalement ses cartes.

« M. A. N. sont les initiales de Mary Ann Nicholls, la première victime présumée du tristement célèbre Jack the ripper. Est-ce que je dois ajouter que, près de son cadavre ont été retrouvé, au milieu de son argent éparpillé sur le sol, ses deux bagues que le meurtrier avait retiré de ses doigts ? »

La remarque d'Hakuba fit l'effet d'une bombe sur son assistance.

« Mais alors, cette référence à un illustre prédécesseur, cette apologie du plagiat… »

«Exactement. Il ne se contente pas de plagier un seul des ressortissants de l'empire britannique soit dit en passant. Cette lettre fait également référence au titre d'un essai de Thomas de Quincey, De l'assassinat considéré comme faisant partie des beaux-arts… »

« Mais alors, à partir de là, nous pouvons en déduire que le meurtrier vient d'Angleterre ! »s'écria Takagi.

Hakuba se mit à sourire à la remarque de l'adjoint du commissaire.

« C'est apparemment aussi difficile pour vous d'admettre que quelqu'un ayant commis de telles atrocités soit d'origine japonaise que cela devait l'être pour les habitants de l'Angleterre victorienne d'admettre que Jack the ripper soit un anglais. Après tout, la reine Victoria elle-même avait conseillé à Scotland Yard de comparer les dates des meurtres avec le mouvement des navires dans le port de Londres. Ce qui était une idée pertinente, mais qui prouvait avant tout que, pour la souveraine comme pour ses sujets, il était trop dur d'admettre que l'assassin soit un de leurs compatriotes. Un tel monstre devait venir de l'extérieur et non pas être quelqu'un de notre entourage… »

Takagi se mit à détourner le regard comme un enfant qui aurait dit une bêtise devant son professeur.

« Vous pensez donc que notre tueur est d'origine japonaise ? »

« Je n'ait jamais nié qu'il pouvait être d'origine étrangère mais, si vous aviez lu attentivement cette lettre, vous auriez vu que c'est à un autre pays d'Europe que l'Angleterre auquel son auteur serait censé appartenir… »

« Un autre pays d'Europe ? »répéta l'inspecteur en regardant de nouveaux la lettre.

« Il fait référence dans sa lettre à « l'humour noir de nos voisins d'outre-manche… », ce que ne ferait pas un anglais mais plutôt un français… »

« Le tueur serait donc un français ? »

« C'est ce qu'il essaye en tout cas de nous faire croire, mais je pense qu'il est évident, pour vous comme pour moi, qu'il vaut mieux éviter de considérer l'auteur de cette lettre comme une personne sincère…A moins tout simplement qu'il ne s'identifie pas seulement à Jack the Ripper mais à un criminel français.»

Le commissaire soupira.

« Quels sont les conclusions auquel vous êtes arrivé vis-à-vis de ce criminel ? »

« Soit nous avons affaire à un tueur en série décidé à défier la police japonaise de la même façon que son «illustre prédécesseur » l'avait fait avec Scotland yard, soit nous avons affaire à un meurtre beaucoup plus banal que son auteur essaierait de mettre sur le compte d'un hypothétique tueur en série…Dans un cas comme dans l'autre, il y aura au moins un autre meurtre, car s'il veut rendre cette histoire de meurtres en série plausible, il devra au moins commettre un autre crime. Ce qui nous est clairement annoncé dans la lettre… »

« Je vois…S'il n'a laissé aucun indice que la police scientifique serait en mesure de déchiffrer, nous sommes donc condamné à attendre patiemment le prochain meurtre , c'est cela ? »murmura le commissaire en soupirant.

« Oui…A moins que nous ne parvenions à déchiffrer l'énigmatique description qu'il en donne à la fin de sa lettre… »

« Et est-ce que par hasard, vous auriez déjà réussi à le faire ? »

Le détective détourna le regard pour dissimuler sa frustration.

« Non…J'avoue que pour l'instant, cela m'apparaît aussi obscur qu'à vous… »

Un murmure de déception parcourût les policiers. Pendant l'espace d'un instant, ils avaient espéré que le détective poursuive sur sa lancée et achève de résoudre le crime atroce devant leurs yeux béats d'admiration.

« Dommage… Si vous finissez par y parvenir, soyez aimable de nous le signaler au lieu de faire cavalier seul. Vous serez d'accord avec moi pour reconnaître que ce tueur ne doit pas être pris à la légère. »

« Doit-je comprendre que vous acceptez ma collaboration à votre enquête? »demanda Hakuba en souriant au commissaire.

« Oui. Vous avez amplement démontré que vous pourriez effectivement nous être d'une aide précieuse. Et je tiens à garder mon unique suspect sous les yeux à tout moment… »

« Votre unique suspect ? »

« Ne jouez pas les naïfs, je sait bien qu'un certains nombre de japonais connaissent l'existence de Jack the ripper, mais bien peu connaissent avec autant d'exactitude que vous les circonstances de son premier assassinat, et vous étiez présent sur les lieux du crime une heure seulement après qu'il soit commis. Vous étiez donc bien placé pour être le meurtrier. »

« Le meurtrier serait quand même d'une bêtise proportionnel à son culot si, non content de rester sur les lieux du crime, il allait tranquillement proposer à la police de les aider à le résoudre. »

« Bien au contraire, de cette façon, il deviendrait la dernière personne vers qui se tournerait nos soupçons et la mieux placé pour brouiller les pistes. »

Le détective eût un sourire amusé.

« Je doit avouer qu'effectivement, j'étais très bien placé pour commettre ce meurtre et que, si jamais il me venait à l'idée de passer de l'autre côté de la barrière du crime, je prendrais un malin plaisir à faire semblant d'aider la police à résoudre les meurtres que j'aurais commis pour mieux les tourner en ridicule tout en garantissant ma sécurité. Votre hypothèse ne manque pas de pertinence, surtout pour quelqu'un qui a lu l'œuvre de Michael Didbin. Et bien que, pour des raisons évidentes, je ne partage pas votre opinion, je ne peux que vous féliciter de l'avoir eu. »

« Je prend vos compliments très à cœur, monsieur le détective. »répliqua le commissaire en rendant son sourire narquois au détective. « Mais vous avez évoqué un nom qui m'est inconnue. »

« Michael Didbin est un écrivain anglais qui a émis une hypothèse fascinante sur l'identité de Jack the Ripper. Je vous recommande vivement son livre L'ultime défi de Sherlock Holmes. Il vous conforterait d'ailleurs dans votre hypothèse sur ma culpabilité. »

« Alors je ne manquerait pas de le lire avant la fin de cette enquête. »

L'adjointe du commissaire qui s'était éclipsé tout à l'heure en compagnie d'Ayumi les rejoignit à ce moment là.

« Ayumi m'a donné le nom de la victime, elle s'appelait Yukiko Ihara et était étudiante en musique. Elles avaient toutes les deux rendez-vous devant cette ruelle à 8h30. Mais elle m'a confié que son amie arrivait souvent en avance. »

« Peut-être que si elle avait été un peu plus ponctuelle, elle serait encore de ce monde…Merci Yumi. Demande à un de nos agents de la raccompagner chez elle, pour ce que j'en aie vu, elle n'est sûrement pas en état de rentrer toute seule… »

« Si cela peut vous aider, je peut m'en charger. Ma voiture est garée à quelques rues de là et elle me connaît déjà. A moins que vos soupçons vis-à-vis de moi ne vous empêchent de me confier votre amie, ce qui est plus que compréhensible. »

Le détective et le commissaire se scrutèrent mutuellement pendant plusieurs instants.

« Je continue de vous suspecter, monsieur Hakuba et si vous croyez vous disculper à mes yeux de cette façon, alors permettez-moi de vous dire que vous vous trompez. Mais, aussi étonnant que cela puisse vous paraître, vous avez réussi à me persuadez d'essayer de croire en vous. Je voudrais vous avoir comme partenaire plutôt que comme adversaire sur cette affaire. Alors prenez cela comme un gage de confiance et prenez soin d'elle. »

« Auriez-vous raté votre vocation, commissaire ? C'est à l'Eglise qu'on croit, pas sur les lieux d'un crime devant un suspect. Vous pourriez bien regretter de m'avoir offert ce gage de confiance… »

« Je vais pourtant m'y tenir…Mais je vous prévient, s'il lui arrive quoi que ce soit avant qu'elle ne soit arrivée chez elle, je vous en tiendrait pour responsable… »

« Et vous m'arrêteriez ? »

« Non, monsieur Hakuba. Je passerais de l'autre côté de la barrière du crime à mon tour et je vous collerais une balle dans la tête avec mon arme de service. Et je ne plaisante absolument pas, c'est clair ? »

« Parfaitement clair. »répondit Hakuba en souriant avant de soulever légèrement sa casquette pour saluer le commissaire.

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Ayumi contemplait d'un air indifférent le paysage qui défilait à travers les fenêtres de la voiture. Si les circonstances avaient été différentes, elle n'aurait pas manqué de s'emerveiller de l'aspect féerique aussi bien qu'inquiétant qu'avait pris Tokyo une fois revêtue de cet épais manteau de brouillard.
L'objet le plus banal perdait ses contours pour devenir une ombre mystérieuse évoquant un monstre fantastique errant dans la brume, les passants qui surgissaient du brouillard pour s'évanouir aussitôt ressemblaient à des spectres d'un autre temps, égarés entre le monde des vivants et celui des morts et cherchant à retrouver leur chemin. Est-ce que le fantôme de Yukiko allait apparaître devant elle, lui aussi ? Elle avait crû la voir il y a un instant mais il devait sûrement s'agir d'une hallucination ou d'une autre jeune fille lui ressemblant…

« Si je connais votre nom, ce n'est pas votre cas avec le mien…Je n'ai pas eu la politesse de me présenter alors laissez-moi rattraper mon retard, je m'appelle… »

« …Hakuba Saguru, je sais… »

« Je suppose que l'un des policiers a du vous le dire. »

« Le commissaire vous a appelé comme ça quand elle est arrivée…Mais même sans cela, je vous aurait de toutes façon reconnu au bout d'un moment… »

« Tiens donc…Et comment ? »

Ayumi eût un sourire triste.

« Je ne connais que quatre personnes dont la curiosité les aurait précipité sur les lieux d'un crime qui venait d'être commis et qui aurait eu assez de talent et de culot pour y imposer leur présence à la police. La première est le préfet de police d'Osaka, et il n'aurait pas eu besoin de se faire passer pour un détective pour aller sur les lieux du crime…. »

« Hattori Heiji… »

« La seconde est morte il y a bientôt vingt ans… »

« Shinichi Kudo… »

« Et la troisième est assise à côté de moi… »

« Et qui est la quatrième et pour quel raison était-elle aussi exclue ? »

« C'est un homme de mon âge nommé Conan Edogawa, qui a quitté le japon quelques mois avant la mort de Shinichi Kudo et n'est jamais revenu… »

« Conan Edogawa…Ce nom me dit quelque chose…Est-ce qu'il ne s'agissait pas de quelqu'un qui, dès l'âge de sept ans, rivalisait déjà avec les trois plus grands détectives de l'archipel ? »

« Vous le connaissez aussi ? »

« J'ai eu l'occasion de le croiser lors de plusieurs enquêtes…Ainsi il a quitté le pays. Quel perte immense pour la police japonaise… Mais dites-moi, vous me semblez bien connaître le monde des détectives.»

« Je faisais parti d'une association de détectives amateurs fondée par Conan Edogawa lorsque j'étais enfant et je connaissais bien Kudo et Hattori…De toutes façons, quand votre mari sert de biographe aux détectives les plus célèbres de cette époque, on est obligé de les connaître… »

Hakuba tressaillit légèrement.

« Vous seriez l'épouse de Mitsuhiko ? »

« Vous connaissez mon mari ? »

« Je connais au moins ses écrits. Ses comptes rendu des affaires résolus par Kudo, Hattori et Mouri l'endormi sont absolument passionnants bien qu'un peu trop romancés à mon goût…Enfin c'est ce que Sherlock Holmes reprochait déjà au docteur Watson… »

« Eh bien, vous aurez bientôt l'occasion de le lui dire, nous sommes arrivés… »

Hakuba jeta un coup d'œil à l'inquiétant manoir qui se dressait dans la brume devant eux. Si une nouvelle affaire de meurtre avait lieu, il constituerait sans aucun doute le cadre idéal pour la mettre en scène.

« J'ignorais que votre mari gagnait assez bien sa vie pour pouvoir habiter dans ce genre de demeure. »

« En fait, c'est un cadeau que nous a fait un de nos ami… »

« Bigre, j'ai beau faire partie d'une famille suffisamment aisée pour me payer le luxe de n'enquêter que sur des affaires qui éveillent mon intérêt, j'envie le cadre de vie de votre ami s'il peut vous faire des cadeaux pareils… »

« Lorsque Shinichi Kudo est mort avec son épouse dans un accident il y a vingt ans, il a légué sa maison à Conan Edogawa qui était un de ses parents éloignés. Comme il n'envisageait pas de retourner au Japon, il a préféré nous en faire cadeau. Lorsque nous nous sommes mariés, nous nous y sommes tout naturellement installés… »

« Ainsi c'était la demeure de Shinichi Kudo ? Décidément le monde est petit…Je mourrais bien d'envie de vous demander de me laisser la visiter mais ça ne serait pas très poli de ma part, étant donné que nous ne nous connaissons vraiment depuis ce matin. »

« En fait, je comptais vous demander de vous y installer durant la durée de l'enquête… »

S'il dissimulait habituellement ses émotions derrière le masque du détective souriant et sûr de lui, Hakuba ne pu s'empêcher d'écarquiller les yeux devant la proposition inattendue.

« Je vous demande pardon ? »

« Vous m'avez parfaitement entendue…Je veux vous aider à démasquer l'assassin de Yukiko et c'est la manière façon de vous prouver que ce ne sont pas des paroles en l'air de la part d'une pauvre femme qui vient de découvrir qu'un meurtrier de la pire espèce avait assassiné une de ses amie et qu'elle aurait subie le même sort si elle était venu plus tôt à son rendez-vous… »

« Je n'ai pas besoin de votre aide, et j'ai largement les moyens de me payer un logement confortable à Tokyo durant toute la durée de mon enquête. »

« Vous vous imaginez sans doute qu'une pauvre femme n'a pas sa place pour lutter contre un assassin de cette espèce ? Monsieur Hakuba, j'ai assisté à plus de meurtres à l'âge de sept ans, lorsque Conan vivait encore avec nous, que bien des policiers en dix ans de carrière. Je n'ai pas découvert ce matin que l'on pouvait se faire assassiner au détour d'une ruelle, et j'ai fréquenté plusieurs années ceux que vous avez reconnu vous-même comme étant les trois plus grands détectives de ce pays avec vous. Si vous croyez que je n'ai rien appris à leur contact, vous vous trompez… »

Le détective soupira devant la résolution de sa passagère.

« Vous ne pensez pas que vous devriez demander l'avis de votre mari avant ? »

« Je sais qu'il acceptera. »

Hakuba ne doutait pas que si le pauvre homme se mettait en tête de refuser, sa femme n'aurait pas à déployer beaucoup d'efforts pour le faire changer d'avis.

« Vous comptez toujours refuser ma proposition ? »

« Pardonnez ma franchise, mais la dernière fois qu'une femme séduisante liée à un meurtre m'a invité chez elle, il s'est avéré que c'était la meurtrière de son mari et qu'elle s'était mise en tête de me séduire pour détourner mes soupçons… »

« J'en déduis deux choses, vous me considérez comme une femme séduisante… »

« En tout bien, tout honneur, comprenez-le bien. Je n'ai pas pour habitude d'essayer de tenter les femmes mariées. »

Ayumi adressa au détective un sourire sarcastique digne de celui de sa meilleure amie lorsqu'elle avait sept ans.

« Vous êtes persuadé que toutes les femmes vont oublier leur tendre époux du jour au lendemain en vous voyant ? Vous avez une très haute estime de vous mêmes en toutes choses à ce que je vois…Laissez-moi vous dire qu'il y au moins certains point sur lesquels elle est injustifiée. »

« Eh bien, vous êtes parfaitement capable de remettre en place les inconnus à ce que je vois. »s'exclama le détective en éclatant de rire.

« Une de mes anciennes amies m'a appris à le faire… »

« Ce doit être une femme d'exception. J'aurais aimé la connaître… »

« Malheureusement, elle a quitté le pays en même temps que Conan Edogawa…En vingt ans, je n'ai rencontré qu'une seule femme qui lui ressemblait… »

« Qui donc ? »

« Shiho Miyano, l'épouse de Shinichi Kudo…Mais elle est morte en même temps que lui… »

Constatant au regard mélancolique de son interlocutrice que cette conversation ramenait des souvenirs déplaisants avec elle, le détective décida d'en changer le cours.

« Et quel était la deuxième chose que vous aviez déduite de mes paroles ? »

« Que vous envisagiez que je puisse être la meurtrière de mon amie…Allez-vous nier que l'idée ne vous a pas effleurée ? »

« J'ai pour habitude d'aborder les faits sans idées préconçus et pour l'instant je n'ai que deux suspects pour ce crime. Et ils sont dans cette voiture. Et il tout à fait possible que vous soyez une actrice remarquable qui essaierait de m'avoir sous sa coupe de manière à brouiller les pistes. Après tout, vous venez de me montrer que vous êtes plus forte que vous n'en aviez l'air. Beaucoup de femmes auraient préférés essayer d'oublier cette sinistre histoire et vous voulez participer à l'enquête… »

« J'ai toujours pensé que l'on ne pouvait pas résoudre ses problèmes en les fuyant. Ainsi vous poussez la conscience professionnelle jusqu'à vous soupçonner vous-mêmes ? »

Le détective se mit à sourire.

« Quiconque a lu Stevenson, Didbin et Edogawa sait que tout homme, même et surtout parmi les plus brillants, peut dissimuler au fond de lui une personnalité beaucoup moins reluisante que celle qu'il montre au monde. Et s'il s'avérait que la mienne était celle d'un criminel, je suis la seule personne dans tout Tokyo à être en mesure de rivaliser avec elle, alors je ne dois pas m'exclure de la liste des suspects, aussi excentrique que cela puisse paraître. Et puis ce serait une situation qui ne manquerait pas d'intérêt si cela s'avérait justifié, non ? Depuis que le Kid a disparu, je ne cesse de me plaindre de ne plus avoir d'adversaire digne de moi. Quel ironie si je me révélait être le Jack the Ripper de ce siècle et quel dilemme pour moi quand je devrait livrer le criminel à la justice… En tout cas, si j'avait été à la place du commissaire Sato, je n'aurais pas manqué de me soupçonner, et c'est ce qu'elle a eu raison de faire… Prouvant ainsi qu'elle n'avait rien d'un Lestrade en jupon. »

« Cela me fait une excellente raison de vous inviter chez moi dans ce cas, non ? Ainsi j'aurais toutes les occasions qu'il me faut de faire inculper à ma place le second suspect de cette affaire. Ce que je ne manquerait pas de faire si vous êtes celui qui a tué mon amie. »

Hakuba dévisagea son interlocutrice d'un air admiratif avant d'éclater de rire.

« Vous savez, je crois que je vais accepter votre proposition finalement. Je garde mes amis près de moi et mes ennemis plus près encore, et vous êtes plutôt bien placé pour être rangé dans chacune de ses deux catégories. »

« Vous êtes la seconde personne que je rencontre capable d'exprimer sa méfiance et sa confiance à la même personne dans la même phrase. »répondit Ayumi en rient à son tour.

« Mais sachez que cette phrase n'avait que des connotations positives à votre égard. Nul n'a plus d'affection pour les criminels que moi. Alors vous pourriez bien vous avérez en être une, cela ne changerait pas mes dispositions à votre égard…Mais cela ne m'empêcherait pas non plus de vous arrêter. »

« Un détective qui a de l'affection pour les criminels ? Est ce que ce n'est pas un peu paradoxal ? »

« Je l'ai dit à votre amie Sato ce matin, la seule chose qui m'intéresse dans un crime c'est le meurtrier. Il m'arrive d'oublier les victimes à qui justice était rendu grâce à moi, mais je n'ai jamais oublié un seul des criminels que j'ai envoyé derrière les barreaux… Une affaire n'est vraiment conclue pour moi que si je suis parvenue à connaître les motivations du meurtrier, et cela je dois bien l'avouer, j'en suis bien incapable tout seul… »

« Vous reconnaissez votre faiblesse sur un point ? J'avoue que c'est étonnant de votre part… »

« Nul ne connaît les pensées d'un homme à part l'esprit qui habite le corps de cet homme disait Saint Paul et je suit bien d'accord avec lui. Un détective peut découvrir l'identité d'un meurtrier, comprendre comment il s'y est pris pour accomplir son crime et avoir une vague idée de son mobile, mais il ne peut vraiment connaître ses motivations que si le meurtrier les lui confesse lui-même. Voilà pourquoi je pose toujours la même question à celui que je viens de démasquer… »

« Pourquoi as-tu fait cela ? »

« Je vois que ma réputation m'a précédée auprès de vous…Oui, c'est par cette question que j'achève toutes mes enquêtes et je brûle d'impatience de la poser à ce criminel…Et…ca ne me déplaira pas que ce soit à vous que puisse s'adresser cette question. »

« Est-ce que je dois le prendre pour un compliment ? »

« Bien sûr. »

Ayumi se mit à sourire au détective en sortant de la voiture.

« Vous avez une drôle de façon de séduire les femmes mais elle ne manque pas de charme…Si vous aviez eu le même âge que moi, peut-être que ce serait vous que j'aurait épousé… »

« Et peut-être que j'aurais accepté…Peut-être, car j'évite autant que possible de laisser mes sentiments prendre le pas sur mon sens de la logique. Je ne le fais qu'à un seul moment, à la fin de mes enquêtes… »répondit le détective en sortant de la voiture à son tour.

« Est-ce que vous m'autoriseriez à vous poser une question avant de vous laisser rentrer chez moi ? »

« Faites donc, je vous en prie. »

« Pourquoi avez-vous fait cela ? »

Le détective lui lança un regard amusé.

« Attendez de m'avoir démasqué avant de me poser la question… »

« Je parlais de votre geste lorsque vous êtes sorti de la voiture…Pourquoi avez-vous levé subitement la main droite ? »

«Ah ça… C'est une habitude que j'ai gardée depuis la mort de Watson… »

« Watson ? »

« Mon faucon…L'un des cinq êtres vivants sur cette planète à avoir réussi à acquérir mon amitié… »

« Et qui sont les quatre autres personnes à avoir réussi ce tour de force ? »

« L'Arsène Lupin du XXme siècle… »

« L'insaisissable Kid… »

« La personne qui a réussi à mettre fin à sa carrière criminelle avant que je ne le fasse… »

Ayumi garda le silence. Nul n'avait jamais su pourquoi le célèbre voleur avait quitté le monde du crime alors qu'il était au sommet de son art.

« L'autre personne qui a échoué face à lui, bien que ce soit dans un autre domaine que le mien… »

« Et qui est la dernière personne ? »

« Vous…Mais faites attention, il se pourrait que vous partagiez cet honneur avec le commissaire Sato si cette enquête se poursuit assez longtemps… »

Souriant à Hakuba, sa nouvelle amie lui fit signe de le suivre vers la maison.

« Faites attention vous aussi…Si la différence d'âge ne vous gène pas et que vous envisagiez de la séduire, un autres vous a déjà devancé… »

« Monsieur Takagi, je présume ? »

« Vous avez parfaitement deviné…Et vous n'imaginez pas le temps qu'il lui a fallût pour y arriver… »

« Oh que si…J'ai beau n'avoir passé qu'un quart d'heure auprès de cette femme, je me doute bien à quel point elle ne se serait jamais donné à qui que ce soit sans qu'il ait fait ses preuves auprès d'elle auparavant… »