Chapitre I
La reprise de la routine..., pensa Bérénice en attendant son bus le mardi matin, tandis que les premiers rayons du soleil commençaient à apparaître. Bérénice était une fille très pragmatique. Elle se posait beaucoup de questions, mais manquait surtout de beaucoup de réponses. L'été avait été rude pour elle, elle ne s'était jamais sentie aussi seule. Le fait que sa soeur sorte à tout va et ramène des garçons à la maison, pendant qu'elle restait enfermée dans sa chambre à regarder des films, la dérangeait. Elle se demandait ce qui pouvait bien clocher chez elle pour ne pas être une madame Toutlemonde. Elle voulait sortir elle aussi, faire la fête jusqu'au petit matin, embrasser des garçons, flirter, boire des verres, tout ce qu'une adolescente normale devrait faire en principe. Mais voilà, Bérénice n'était pas comme tout le monde. Et c'était bien cela qui torturait ses pensées.
Cassandra prit place à côté de sa soeur pour patienter. Elle la regarda attentivement, les écouteurs dans les oreilles, l'expression vagabonde comme si elle vivait dans un univers complètement parallèle au sien. Parfois elle ne comprenait pas Bérénice. Durant tout l'été elle avait tenté de la faire sortir, de lui faire rencontrer des gens, sa soeur restait totalement fermée au monde extérieur. Pourtant, Bérénice a tout pour elle. C'est une jolie brune aux cheveux longs et brillants qui possède une concordance des traits du visage proche de la magnificence, et qui fait tout son charme. En plus de cela, elle est incroyablement drôle et sa gentillesse pourrait la sauver de tout maux. Cassandra songeait au fait que sa soeur restait un mystère, lorsque le bus arriva.
- Après toi, Cass, dit Bérénice soudain sortit de sa bulle.
Elles montèrent dans le bus. Cassandra s'assit à l'avant, à côté de son partenaire du club de littérature, Guillaume. Tandis que Bérénice traîna les pieds jusqu'au fond, cherchant à tout prix un peu de tranquillité pour peut-être réussir à faire une sieste.
Elle était entrain de se dire qu'il ferait sûrement très beau aujourd'hui, quand quelqu'un l'interrompit dans ses pensées.
- C'est libre ?, dit une voix de garçon.
Sans même lui lancer un regard, elle hocha la tête et retourna à sa méditation. Elle sentit la présence de ce garçon à côté d'elle. Il se mit rapidement à taper du pied par terre, ce qui exaspéra Bérénice.
- Pourrais-tu arrêter ce tapotement s'il te plaît, j'essaie de récupérer un peu de sommeil, lui lança-t-elle, froide.
- Il faut dormir la nuit.
- Excuse-moi ?, s'exclama-t-elle.
Pour qui il se prend lui ?! Elle se retourna enfin vers lui. Elle ne remarqua que le petit sourire narquois qui se dessinait sur ses lèvres, il se trouvait bien trop sûr de lui, et cela ne suffit qu'à l'exaspérer davantage.
- Je dis juste qu'il faut dormir la nuit si tu ne veux pas avoir à récupérer du sommeil après. C'est tout.
- Ah bon, et tu es psychologue du sommeil toi peut-être ?
- Absolument pas, mais dis-toi juste que pour d'autres c'est pire. Moi par exemple, je reviens tout juste d'Hawaii, je suis encore en plein décalage horaire mais comme j'ai dormi cette nuit je tiens le coup.
Ben voyons ! Hawaii. Toujours plus prétentieux celui-là.
- Et si tu te demandes ce que je faisais à Hawaii, et bien je vais te répondre: j'y étais en compétition de surf toute la semaine. C'était génial. J'ai des photos d'ailleurs, tu veux les voir ?, ajouta-t-il avec un rictus amusé.
- Je suppose que tu n'as pas l'habitude qu'on te dise non, je me trompe ?, souffla Bérénice en commençant à cerner le personnage.
- Evidemment !, fit Sourire d'Ange -son nouveau surnom-
- Alors... non.
Bérénice se détourna de lui et remit les écouteurs dans ses oreilles. Elle n'avait pas besoin d'un monsieur je-sais-tout dans sa vie, et encore moins si tôt le matin.
- Salut Juju ! Tu vas bien ?
- Sachant que j'ai 3h de mathématiques aujourd'hui, on ne peut mieux je dirais. Et toi ? Tu as une tête atroce petit coeur...
- Je sais, soupira Emma. Après notre dispute de la veille avec Clément, je n'ai pas franchement réussi à trouver le sommeil.
- Il faut qu'il arrête de débarquer chez toi comme ça, à l'improviste. Surtout qu'après l'avoir évité toute la journée d'hier, je pensais qu'il aurait compris le message, s'étonna Juliette.
- Apparemment pas. Si tu l'avais vu hier soir, il m'a dit qu'il savait ce que j'avais fait cet été et que je n'étais qu'une traînée qui ne valait rien. Ces crises de jalousie m'exaspèrent, surtout quand on sait que c'est lui qui m'a quitté et qui n'a plus donné signe de vie de tout l'été. D'ailleurs, il m'a dit qu'il ne sortait pas avec Alix, mais je n'y crois qu'à moitié. Encore une autre à ajouter à la liste.
- Qui est à ajouter à la liste ?, questionna Cassandra, qui arrivait avec Bérénice devant le lycée.
- Alix. Hier soir Clément est venu à la maison pour me faire une scène, puis ensuite pour s'excuser et me dire qu'il regrette, enfin du Clément tout craché...
- Ça va aller ma puce ?, s'inquiéta Bérénice.
- Oui les filles, ne vous en faites pas, je suis bien décidée à passer à autre chose pour de bon. Je vais m'amuser et profiter de ce que Dame Nature m'a offert !, s'exclama Emma, toute guillerette.
- Oh Emma !, la taquinèrent les trois filles.
Tout en rigolant face aux têtes exaspérées des filles, Emma se demandait où pouvait bien se trouver Julia.
Les trucs tordus, ça tombe toujours sur moi. En me levant ce matin, je me suis rendue compte que j'avais déjà vingt minutes de retard pour les cours. Puis, après m'être habillée en quatrième vitesse, j'ai découvert que je n'avais plus d'essence dans mon scooter. Il ne me restait plus qu'à m'y rendre à pied. Et c'est donc depuis bientôt une demi-heure que je pratique la marche rapide pour arriver -un peu- plus rapidement au lycée. Peine perdue, j'ai chaud, j'en ai marre, je rêve de m'asseoir et de boire un grand verre d'eau fraîche.
Je crois tout à coup entendre quelqu'un me héler. Je me retourne et tombe sur personne d'autre qu'Arthur, qui conduit une superbe Jeep noire. Super. Il ne manquait plus que ça. Je décide de continuer à avancer en faisant mine de ne pas l'avoir remarqué.
- Je sais que tu m'as vu, la râleuse.
- ...
- Tu veux pas monter ? Tu vas être sérieusement en retard sinon. T'as pas l'air d'être une grande rebelle, tu risques de te faire taper sur les doigts par papa-maman, se moqua-t-il
- Je crois que tu ne comprends pas bien l'expression "Vas te faire foutre", lui dis-je, avant de me fustiger pour être rentrée dans son jeu.
- Ouh la lionne sort ses griffes, j'aime ton côté agressive, ça m'excite, insista-t-il pour me pousser au maximum dans mes retranchements.
- La ferme.
Je fus sauvée par une voiture qui klaxonna Arthur, qui lui allait trop lentement, du fait qu'il me parlait. Je jubilais intérieurement quand je le vis abandonner et partir vers le lycée.
OoOoO
Quand j'arrivais enfin au lycée, en sueur, la respiration saccadée, je fus reçue par la doyenne qui me mit deux heures de colle pour retard abusif. La poisse. J'arrivais finalement en cours et me plaçait à côté d'Emma pour une heure d'anglais déjà bien entamée.
- Ben alors, t'étais où ?, s'empressa-t-elle de me demander.
- Oh le schéma habituel, mon réveil n'a pas sonné, plus d'essence, enfin tu vois quoi...
- Ça n'arrive qu'à toi ça..., rigola Emma, qui avait l'habitude de mes petites bourdes.
- Evidemment. Tu as quoi comme cours après ?
- Arts Plastiques, enfin ! et toi ?
- Espagnol, répondis-je en souriant.
L'espagnol, c'était ma matière forte. J'adorais le parler, l'étudier, l'écrire... Il me tardait de pouvoir de nouveau le pratiquer.
- C'est qui, H ?
Juliette prit conscience que sa voisine de table observait sa main depuis quelques minutes. Elle la regarda à son tour. Dans un moment de faiblesse, elle avait eu la mauvaise idée d'écrire un gros H majuscule au marqueur sur la paume de sa main droite.
- Un ami, mentit-elle.
La jeune fille, comprenant que Juliette n'en dirait pas plus, se tut. Soulagée, Juliette se rendit compte du pathétique de la scène. Cela faisait presque une semaine qu'elle scrutait son téléphone, ses mails, les réseaux sociaux, et même sa boîte aux lettres: rien. H avait promis de lui écrire juste avant qu'elle reparte pour la France, et n'en avait rien fait. Peut-être avait-il eu des problèmes familiaux ? Des soucis de communication ? Elle savait qu'elle se mentait à elle-même. Pourtant très douée pour les mathématiques, elle ne parvenait pas à résoudre ce casse-tête infernal. Elle avait des sentiments pour lui, et se sentait impuissante face à la situation.
Après que la fin du cours ait sonné, elle rejoignit Bérénice pour leur prochain cours en commun.
- Allez, plus qu'une heure, et on pourra aller manger. Je meurs de faim.
- Tu m'étonnes, dit Juliette en suivant son amie dans le laboratoire de Physique-Chimie.
OoOoO
- Alors les filles, bien les cours ce matin ?, questionnai-je mes amies en les rejoignant dans le réfectoire.
- J'étais tellement heureuse de retrouver mes dessins en Arts Plastiques ! Cette matière c'est toute ma vie, se pressa Emma de nous raconter.
- On le sait Emma !, ria Cassandra. Cela dit moi aussi ça m'a fait du bien de retrouver les gens du club de littérature, on s'est lancés dans un débat sur Ronsard, c'était génial. Et vous deux là, le cours de Physique c'était cool ?
- Chiant à mourir, le prof nous a raconté sa vie pendant l'heure entière, à la fin j'ai cru que j'allais vraiment m'endormir, répondit Juliette.
- C'était horrible, on a eu droit aux vacances aux Seychelles qui étaient suuuuupers et il faisait beau, et l'eau était turquoise..., se moqua Béré. Au fait Julia, petite cachottière, tu as oublié de nous raconter l'Australie hier ?
- Franchement c'était génial. Je me suis éclatée, le matin à l'aube je surfais un peu, après j'avais cours d'anglais, et l'après-midi je profitais de ce petit paradis.
- Et le soir alors ?, demanda Cassandra, curieuse.
- Le soir je sortais un peu, mais après avoir fait la fête tout le mois de Juillet, je me suis calmée. Je préférais me ressourcer.
- Tu n'aurais pas du ma chérie ! Tu ne vas pas me dire que tu n'as pas rencontré un beau gosse dans le pays des surfeurs ?, s'exclama Emma.
- Et bien non, je ne suis pas à l'affût du premier garçon qui passe, pas comme certaines, dis-je, moqueuse.
- Enfin Em a raison, tu es complètement fermée aux garçons depuis quelques mois, et tu le sais aussi bien que nous, intervint Juliette.
- J'en ai juste marre de chercher l'amour avec un grand A, parce que, de toute évidence, il n'existe pas. C'est tout. Est-ce qu'on peut changer de sujet ?
Je vis les filles se lançaient des regards entendus, car bien sûr elles savaient. J'avais commencé à perdre toute foi en l'amour quelque temps auparavant, en voyant mes amies une par une se faire arnaquer par des beaux parleurs. Cela me fatiguait, d'attendre en vain quelque chose qui, je le savais, ne viendrait sûrement pas. J'avais toujours été une grande romantique, mes films préférés étant des navets qui se terminaient obligatoirement par un happy end niais et pathétique, mais je les adorais. A trop espérer, on finit par mourir sans n'avoir rien vécu. Très peu pour moi.
- Ton cours d'espagnol s'est bien passé ?, me demanda Bérénice, toujours prête à venir au secours des autres.
- Il a été annulé ! Il est remplacé demain, une histoire d'erreur d'emploi du temps, ou quelque chose comme ça.
- Ah d'accord.
La journée se finit sans encombres. Le soir je décidai d'appeler Cassandra.
- Hello Juju, quoi de neuf ?
- Je t'appelle pour savoir si ça te dit d'aller à la bibliothèque avec moi demain après-midi ? Je dois absolument commencer mon devoir sur la Rome Antique mais je n'ai aucune base, et comme je sais que la bibliothèque est ton endroit de prédilection, je me suis dit que...
- Ah mais carrément ! Je pourrais voir si ils ont de nouvelles entrées de romans. Je passe te prendre après les cours vers 14h ?
- Super ! A demain ma poule, dis-je avant de raccrocher.
J'arrive au lycée de bonne humeur ce matin, car je commence par une heure d'espagnol.
Quand j'entre dans la salle, tout le monde est entrain de discuter en attendant la professeur. Et comme par magie, celle-ci débarque dans la classe, s'installe au bureau principal, puis s'adresse à nous:
- Bien, je m'appelle Madame Alandre, je serai votre professeur d'espagnol cette année. Comme vous avez pu le constater, nous sommes nombreux et j'aurai sûrement du mal à retenir les noms de tout le monde. Je vais donc vous placer par ordre alphabétique, afin de m'y retrouver.
Elle commence à énumérer les noms de famille, puis soudain vient mon tour. Je sursaute:
- Excusez-moi ? Je n'ai pas pas entendu.
- Vous êtes mademoiselle Berry ? A côté de monsieur Bartoli.
- C'est une blague..., grognais-je.
- Je vous demande pardon ?, m'interrogea la professeur.
- Non rien, désolée madame.
Je me résignais et pris place à côté d'Arthur, qui ne me lança pas un regard. J'avoue que j'étais un peu étonné, rapport son numéro de la veille, mais tant mieux. Si nous devions nous supporter toute l'année, autant le faire sans parler.
Je ne vis quasiment pas l'heure passée, la prof m'avait de suite plu: elle était claire, concise, et cela se voyait qu'elle aimait son métier.
Je sortis de classe rapidement afin de rejoindre la permanence où je devais remplir mes deux heures de colle.
OoOoO
- Tu es prête Julia ?
- Oui j'arrive !
Cassandra était venue me chercher pour que nous allions à la bibliothèque.
Arrivées là-bas, je regardais autour de moi: j'adorais cet endroit. L'odeur des livres vieillis, les fresques baroques au plafond, le calme absolu qui régnait: c'était incroyable. Mais cela restait l'endroit préféré au monde de Cass, si elle faisait une fugue, je saurais où aller la chercher en premier.
- Bon, tout ce qui concerne la Rome Antique se trouve au deuxième étage, section quatre. Je te retrouve là-bas, d'abord je vais aller faire un tour au cinquième étage...
- Laisse-moi deviner, section poésie ?, riais-je en la voyant déjà partie, tel un poisson dans l'eau.
- C'est bien ce que je me disais, André Breton a mis fin au mouvement...
Cassandra était absorbée dans sa lecture d'un ouvrage sur le surréalisme. Si bien qu'elle en parlait toute seule. Elle fut cependant interrompue dans ses pensées:
- Désolé de déranger, mais est-ce que tu sais où je pourrais trouver Les Regrets de Jacques Du Bellay ?
Cassandra releva vivement la tête, et crut faire une attaque. Elle n'avait jamais vu si beau jeune homme. Ses yeux d'un brun chocolaté concordaient parfaitement avec ses cheveux foncés, ainsi que sa chemise bleue ciel retroussée aux manches accompagnée d'un jean Levi's et de chaussures de marins, faisaient de lui l'idéal masculin de la jeune fille. Elle reprit bien vite ses esprits et réagit:
- Tu veux sûrement dire Joachim Du Bellay ?
- Bon d'accord, j'avoue que je ne connais pas grand chose à la littérature. J'ai seulement trouvé le premier prétexte qui me semblait assez intelligent pour t'aborder..., dit-il en rougissant.
Cassandra le trouvait à croquer. Elle décida donc de lui pardonner cette petite erreur, qui était due à une bonne cause. Elle lui décrocha son plus beau sourire:
- En voilà des manières d'aborder une femme. Très 19ème siècle, j'aime beaucoup. C'est quoi ton nom ?
- Jean.
- Et tu fais quoi dans la vie Jean ?, demanda-t-elle, coquine.
- Je suis en troisième année de Sciences Politique. Et toi ?
Cassandra se demandait qui était cette perle rare, qui la fascinait déjà.
- Cassandra, et je suis en Terminale en ce moment. J'aimerais bien tenté Sciences Po l'an prochain.
- Je suis sûr que tu en as les capacités, lui répondit-il avec un sourire sincère.
Ils se fixèrent pendant plusieurs secondes, comme s'ils étaient seuls au monde.
- Cass, j'ai fini mes recherches, tu fais quoi ?, la questionnais-je en débarquant.
Je remarquais bien vite que je venais de briser un de ces moments magiques entre deux personnes.
Jean tendit un bout de papier à Cassandra et s'approcha de son oreille très doucement pour y murmurer:
- Appelle-moi.
Puis il partit. Cass resta la bouche ouverte quelques instants avant de se reprendre et de me rejoindre.
- Qui c'était ce canon ? Tu me caches des choses toi ?, la titillais-je, en bonne commère.
- Oh, un garçon que je viens de rencontrer, répondit cette dernière, évasive.
C'était encore trop frais pour que Cassandra raconte sa rencontre avec Jean. Elle en parlerait aux filles, mais plus tard. Pour l'instant, elle voulait juste se remémorer son visage lui sourire, son souffle tout près de son visage, et la promesse de quelque chose de nouveau qui se présentait au creux de sa main.
