Dans le miroir, elle se fit peur. Ce n'était pas seulement sa joue tuméfiée, son œil au beurre noir et sa lèvre fendue. Le sang qui maculait toute la partie inférieure de son visage était en train de sécher, lui laissant une impression désagréablement poisseuse. Le goût était particulier lui aussi. Salé et plein de fer.
Kuro avait ordonné à Mirai de les amener à ''l'infirmerie''. En fait d'infirmerie, il s'agissait d'un abri un peu plus grand que les autres sous lequel plusieurs paillasses étaient alignées. Un jeune homme qui devait avoir son âge tenait lieu de médecin. Il avait lancé une serviette à Natsuki en lui indiquant un pichet rempli d'eau grise. Elle se débarbouilla grossièrement en évitant d'appuyer sur ses blessures. Le simple fait d'ouvrir la bouche lui faisait un mal de chien.
Derrière elle, elle pouvait voir dans le miroir que le soi disant médecin auscultait Shizuru. Il passa une lampe torche devant ses yeux, testa ses réflexes, lui posa diverses questions sur sa vie privée auxquelles Shizuru répondit d'une voix faible. Mirai se tenait à l'entrée, le pied tapant le sol à intervalles réguliers. Elle lançait des regards mauvais à Shizuru et méfiants à Natsuki. Le genre de regard que l'on réserve à une bête que l'on méprise, mais qui peut à tout moment nous sauter à la gorge.
Shizuru parla de sa blessure à la tête et poussa une mèche de ses cheveux sur le côté pour que le jeune homme puisse voir la cicatrice argentée. Il la tâta, tirant une grimace douloureuse à Shizuru et hocha la tête d'un air entendu.
- Du repos. Et un bon repas.
Il se tourna vers Mirai.
- Les médicaments ?
- Demain si tout va bien, cracha-t-elle avec un regard haineux vers Natsuki.
La jeune fille comprit aisément qu'on ne voulait pas d'elle ici. Si il n'y avait eu qu'elle, elle serait partie. Mais Shizuru n'était pas en état de la suivre, et si on pouvait s'en occuper ici, alors ça lui allait. Elle était prête à sacrifier sa liberté pour le bien-être et la sécurité de Shizuru.
- Comment va Setsuna ? demanda-t-elle.
L'effet aurait été le même si elle avait fait sa déclaration à Mirai. La femme la toisa de haut.
- Tu ferais mieux de te mêler de tes affaires, chien de fosse ! On veut pas de vous par ici, sans Kuro je vous aurais descendues sur place !
- J'ai jamais voulu de ce duel ! C'est elle qui s'est proposée ! répliqua Natsuki en levant le poing.
- Ouais, c'est ça. Et t'aurais mieux fait d'y rester. C'est ce qu'on aurait préféré.
- Setsuna ? demanda le médecin sans délaisser sa patiente.
- Ouais. Cette chienne lui a bouffé l'épaule. Elle est dans un sale état.
- Il faudra me l'amener.
- On essaie déjà de la calmer.
Il fit signe à Shizuru de s'allonger et se dirigea vers Natsuki.
- Toi aussi , tu m'as l'air bien arrangée.
- Ca va. Je survivrai.
- Rien de cassé ?
- J'en sais rien.
- On va voir ça.
Il avança sa main, elle recula de deux pas, prête à mordre à nouveau s'il le fallait.
- Ca va j'vous dis !
- Ok.
Il n'insista pas et sortit.
- Je vais voir Setsuna, déclara-t-il à Mirai.
Cette dernière le suivit. Natsuki et Shizuru restèrent seules. Dans un silence pesant. La brune songea que son amie s'était endormie, comme le lui avait conseillé le médecin, et elle tenta tant bien que mal de terminer de se débarbouiller le visage.
Elle sursauta en sentant des doigts fins et glacés sur sa joue blessée. Shizuru lui prit le tissu humide des mains et l'appliqua sur son œil. Natsuki se laissa faire en silence, ne laissant même pas échapper les gémissements de douleur qui lui chatouillaient la gorge. Et ces mots, qui devaient sortir.
- Je suis désolée…
Shizuru ne répondit pas.
- C'était le seul moyen pour…
Un doigt froid se posa sur ses lèvres.
- Je sais…
Elle crut sentir la pression s'accentuer sur sa joue mais n'émit aucun commentaire. Le doigt fut remplacé par des lèvres tout aussi froides.
- Tu sais que je n'aime pas ça, maugréa Natsuki.
- Juste un. S'il te plaît.
Elle ne put résister à cette voix et lui accorda ce baiser tant désiré. Elle crut retrouver un souffle perdu depuis des semaines et se maudit intérieurement d'être si faible, d'en avoir autant besoin. Shizuru s'agrippait à ses vêtements sales et aux mèches libres de ses cheveux comme un naufragé à la première planche flottante qu'il trouve. Une fois séparées, elles ne se quittèrent pas des yeux, et Natsuki put lire des excuses sincères dans ce regard d'un rouge sanglant. Elle poussa un soupir.
- Repose-toi.
- Laisse-moi te nettoyer le visage.
- Bien.
Le tissu humide lava le sang coagulé et soulagea sa joue brûlante. Elle passa difficilement sa langue sur ses dents, du côté où elle avait reçu le plus de coups et constata avec indifférence qu'il lui manquait un morceau de molaire. Lorsque Shizuru reposa le tissu dans la coupelle d'eau, cette dernière avait pris une teinte rougeâtre. Shizuru passa ses doigts gelés sur la joue gonflée de Natsuki. Ce contact l'apaisa. La brune du cependant prendre Shizuru par le bras pour l'amener vers la paillasse qui lui semblait la plus confortable, c'est-à-dire la moins miteuse. Elle l'y allongea en silence.
- Tu ne crains rien. Je suis là.
- Je sais.
Le battant de la tente se leva et un jeune garçon apparut, une gamelle de fer blanc dans chaque main. Remplies d'une substance indéfinissable mais qui sentait irrémédiablement meilleur que le rat cru. Le gamin baissa les yeux lorsqu'ils rencontrèrent ceux de Natsuki. Avec ses cheveux auburn en bataille et ses joues sales, il avait l'air bien misérable. Néanmoins, il eut un pauvre sourire en s'approchant. Il posa les gamelles sur la table d'auscultation, à une distance respectable des deux femmes.
- Kuro m'envoie. Il a dit que vous devriez manger. Pour récupérer.
- Bien sûr, répondit Natsuki.
Elle se leva pour récupérer la nourriture et le gamin recula au fur et à mesure qu'elle avançait. La brune ne dit rien et se contenta de ramener la nourriture à Shizuru qui se redressa sur la paillasse. Voyant qu'il ne partait toujours pas, Natsuki l'interpella.
- Il te faut quelque chose ?
Il sursauta.
- Kuro m'a demandé de rester avec vous. Pour voir si vous avez besoin de quelque chose.
Natsuki goûta le liquide épais qui remplissait la gamelle et le vida en quelques gorgées seulement. Shizuru prenait son temps, savourant ce repas qui devait être l'œuvre de la providence.
Entre deux gorgées, elle articula d'une voix rauque :
- Du thé.
- Du thé ? Je vais voir ce que je peux faire.
Il sortit.
- Tu ne peux pas t'en passer, hein ?
- Ca fait tellement longtemps.
Ca faisait quatre mois. Quatre mois qu'elles vivaient en vagabondes dans des maisons désertes, changeant de toit régulièrement afin qu'on ne les repère pas. Avant ces quatre mois, ça n'avait pas été facile non plus. En fait, ça avait commencé il y a un an déjà. Natsuki le voyait parfois aux infos à la télé. Des paysages dévastés, des corps déchiquetés et des enfants en pleurs devant le cadavre de leurs parents. Mais elle avait fait comme beaucoup de monde. Elle s'était dit que ça ne la concernait pas. Contrairement à Mai qui s'inquiétait malgré le fait que le front se trouvait encore loin de Tokyo.
L'ironie qui avait fait que ce soit Mai qui périsse lors d'un raid était mordante. La rousse avait vu ses inquiétudes lui sauter à la gorge, tandis que Natsuki s'en sortait quasiment indemne. Juste terriblement choquée de la mort de son amie. Ses pleurs n'avaient eu d'égal que les déflagrations qui retentissaient alors au loin. Les jours qui avaient suivis avaient été baignés d'une brume dont elle n'était sortie qu'après avoir été chassée de son appartement par une bande de jeunes soldats. Le genre de types qui attendaient plus que l'hospitalité pour la nuit.
Seule contre trois grands gaillards, elle avait préféré la fuite. Elle avait passé quelques jours dehors, n'osant même pas contacter Shizuru. Leurs relations étaient tendues alors et demander l'aide de son amie aurait été la dernière chose à faire. A cause de sa fierté.
Elle avait cependant du la ravaler lorsqu'elles s'étaient retrouvées entre deux tirs d'infanterie. C'était à cet instant que Natsuki s'était réellement rendu compte de la réalité de la guerre. L'obus qui avait emporté Mai n'avait jusque là été qu'un missile lâché par un avion qui passait alors à des kilomètres au dessus de leurs têtes. L'éclat qui avait frappé Shizuru en pleine tempe n'avait été qu'un malencontreux accident. Mais les balles qui avaient sifflées lors de leurs retrouvailles n'étaient passées qu'à quelques centimètres de leurs oreilles.
Autour d'elles, plusieurs personnes s'étaient effondrées. Natsuki en connaissait certains de vue mais ne s'était pas attardée sur les visages crispés d'horreur, de surprise et de douleur. Une fois à l'abri, elle n'avait pas su comment réagir envers celle qui l'avait aimée pendant plusieurs années, mais qu'elle avait lâchement trahie. Ca avait été Shizuru qui l'avait serrée contre elle, trop heureuse de la retrouver en vie.
Elle lui avait dit à quel point elle avait eu peur, à quel point elle s'était inquiétée. Et Natsuki s'était détestée de l'avoir tant fait souffrir sans le vouloir. Sans le savoir.
Elle observa le profil de cette femme qui ne lui tenait pas rancune pour ce qu'elle avait fait. Ou ce qu'elle n'avait pas fait. Elle ne s'en rappelait plus vraiment.
Elle s'arracha à sa contemplation en entendant le glissement du rabat de la tente. Le gamin était de retour, tenant une canette à la main. Il l'apporta à Shizuru.
- Il est tiède.
- C'est parfait, répondit Shizuru en attrapant la canette à deux mains. Merci.
Il s'inclina et recula. A peine.
- Tu veux quelque chose d'autre ? lança Natsuki, agressive.
Pour une fois qu'elle pouvait avoir un petit moment d'intimité avec Shizuru, sans craindre à chaque instant de voir débarquer un régiment armé jusqu'aux dents ou une bande de sales types. Même si ce petit moment se déroulait dans une ambiance de mort.
Il se mit à triturer la manche de sa chemise trop grande pour lui.
- Eh bien, en fait, je voulais savoir….
Il leva un regard étrangement intéressé vers Natsuki qui haussa un sourcil.
- Ca fait comment ? demanda-t-il finalement.
- De quoi ?
- De savoir qu'on a tué un homme et mutilé sa fiancée ?
Elle crut qu'elle allait l'étrangler.
- Te fous pas de ma gueule ! C'était eux ou nous !
Il soutint son regard.
- On aurait tous préféré que vous y passiez. Mirai l'a dit. Si Kuro n'avait pas été là, vous seriez mortes à l'heure qu'il est.
Natsuki fit un pas en avant, prête à se battre à nouveau s'il le fallait. Ses nerfs déjà mis à rude épreuve ne tiendraient plus très longtemps.
- Espèce de…
- Natsuki !
La voix claqua dans l'atmosphère humide qui régnait. La brune se figea. Cet ordre sec lui rappelait que Shizuru était avec elle, qu'elle voyait tout, qu'elle savait tout ce qu'elle faisait. Et ce qu'elle s'apprêtait alors à faire. Après avoir à moitié dévoré l'épaule d'une jeune femme de son âge, réduire le crâne de cet effronté en bouillie l'aurait peut-être même détendue. Mais non. Pas devant Shizuru.
- Dis moi, continua cette dernière à l'intention du jeune garçon, quel est ton nom ?
- Isamu, madame.
La marque de politesse frappa Natsuki, mais Shizuru n'y prêta visiblement pas attention.
- Tu es sois complètement fou, ou totalement inconscient. Mais il ne t'ait pas venu à l'idée que provoquer celles qui ont tué deux hommes et faillit faire de même avec une femme était stupide ?
- Si, madame.
Elle avala une gorgée de thé en silence et darda un regard plus sanglant qu'à l'habitude sur le dénommé Isamu. Un frisson parcourut l'échine de Natsuki.
Je mérite ce regard bien plus que ce pauvre gamin.
D'ailleurs, ce dernier baissa rapidement la tête.
- Veuillez m'excuser, déclara-t-il. Appelez-moi s'il y a besoin.
Il sortit après avoir prononcé ces mots.
- Ca risque pas, maugréa Natsuki.
Elle ne se relâcha qu'après de longs instants, s'attendant à tout moment à voir débarquer quelqu'un d'autre.
- Natsuki ?
- Quoi ?
- Tu es sérieuse ? Je veux dire, pour rester ici. Ils ont raison après tout. Je ne suis pas en état de faire quoi que ce soit. Si il faut aller à l'extérieur, ou faire des raids…
- J'les ferais ! l'interrompit Natsuki.
Elle fit volte-face, elle fit face. A la femme qui la toisait d'un air de reproches.
- Tu aurais du les laisser m'abattre.
- Jamais ! On se l'ai juré !
- Natsuki…
- A la vie à la mort ! Pour le meilleur et pour le pire ! On se l'ai promis Shizuru !
Cette promesse résonna à ses oreilles, aussi intime qu'un pacte de sang. Et même si elle avait été la première à briser ce lien, il vibrait toujours dans sa poitrine, au niveau du cœur.
- Ca te va bien de dire ça maintenant.
Pour toute réponse, Natsuki s'avança vers sa compagne. Ses doigts s'élancèrent timidement vers le visage couvert de poussière. Ils se posèrent sur une joue glacée, glissèrent vers le menton, la courbe de la mâchoire… avant de remonter vers la tempe. Ils s'arrêtèrent sur la cicatrice pâle qui zébrait la peau fine, tout comme elle avait barré leurs vies. Shizuru posa sa main sur celle de Natsuki.
- Arrête.
- Pardon.
- Tu as l'air épuisée, c'est toi qui ferais mieux de dormir. Et pas la peine de me dire ''non''.
- Hm.
Elle retira sa main qui avait rejoint les cheveux clairs et se dirigea vers la paillasse la plus proche de celle de Shizuru. Sans compter qu'elle ne l'agrippe par le col pour l'attirer à elle.
- Reste là. Avec moi.
- Je ne peux pas.
- Parce que tu n'en as pas le droit ? Arrête avec ça.
Elles continuèrent longtemps. Jusqu'à ce que Natsuki s'endorme lourdement contre le torse de Shizuru.
On les laissa tranquilles les deux premiers jours. Mirai était passée pour leur dire, ou plutôt leur ordonner, de reprendre des forces. Natsuki ne se l'était pas fait dire deux fois, trop heureuse de pouvoir passer deux jours à manger, même si elle se doutait bien qu'elle devrait rembourser ces faveurs tôt ou tard. Même Shizuru reprenait petit à petit des couleurs. Le souci était le bruit de fond. Constamment. Après plusieurs semaines à rester aux aguets du moindre bruissement afin de s'enfuir ou se cacher, voilà qu'elles se retrouvaient dans un village souterrain.
Les gens s'appelaient, se répondaient, se disaient bonjour, au revoir ou bonne nuit. Des petits mots qu'elles n'avaient pas entendus depuis ce qui semblait une éternité. Des attentions qui leur manquaient. Et elles avaient beau se les répéter, elles n'avaient pas la saveur d'une conversation normale avec un étranger croisé dans la rue.
Shizuru lui disait souvent que rien ne serait plus jamais pareil entre elles. Et Natsuki pleurait parfois silencieusement en repensant à ces mots quand sa compagne dormait.
Le médecin l'auscultait régulièrement et elle se laissait faire sans rien dire sous le regard inquisiteur d'une Natsuki dont la méfiance ne s'était pas tout à fait endormie. Isamu leur amenait à manger sans rien dire, il se contentait de réserver un air mauvais pour Natsuki et teinté de respect envers Shizuru.
Le troisième jour, ce fut Kuro qui apparut dans la tente, au lieu d'Isamu. Il n'apportait pas de nourriture, mais une mission. Ce qui réjouissait Natsuki qui commençait à en avoir assez de ne rien faire. Trois jours d'inactivité étaient trop pour elle.
Il attaqua, sans préambule.
- Vous allez me chercher quelque chose. Dehors. Toutes les deux avec Isamu.
Si l'idée était loin de l'enchanter, Natsuki n'émit aucune remarque.
- Il connaît la route. Vous n'aurez qu'à l'escorter.
- Bien, répondit Shizuru tandis que Natsuki hochait la tête.
Il les observa toutes les deux tour à tour.
- Des armes ? Au cas où ? demanda Natsuki.
Son Beretta était en possession de Mirai, et le couteau de Shizuru devait encore être planté dans la carcasse de Zetsu.
- Non. Seul Isamu sera armé. On ne vous fait pas encore assez confiance, rajouta-t-il en voyant que Natsuki allait protester.
Isamu les rejoignit sur le chemin menant à la surface. Lui non plus n'avait pas l'air enjoué. Une fois à l'extérieur, la lumière du soleil parut extrêmement agressive à Natsuki et elle remarqua que sa vision s'était adaptée à la pénombre du parking souterrain. Il leur fallut plusieurs longues secondes à tous pour s'habituer à la lumière.
Les ruines les entouraient. Natsuki aurait cru que le monde se serait reconstruit en l'espace de ces trois derniers jours, mais c'était toujours les mêmes bâtiments écroulés aux alentours. Rien ne semblait avoir changé. Les mêmes pauvres âmes erraient dans les rues, le regard vide et désespéré, espérant secrètement qu'un pillard un peu plus violent que les autres n'abrège leurs souffrances d'un coup de poignard dans le dos pour leur voler leurs vêtements.
Près d'elle, Shizuru contemplait la scène d'un air désolé mais ne disait rien.
Isamu se mit en route, et elles le suivirent. Natsuki remarqua que c'était lui qui portait son Beretta à la ceinture, ainsi qu'une dague de chasse. Peut-être qu'un approchant un peu la main…
Non. Shizuru lui agrippa le poignet en silence et secoua la tête, lui faisant comprendre qu'il s'agissait d'une mauvaise idée.
- Et où est-ce qu'on va comme ça ? demanda finalement la brune.
- Chercher quelque chose, répondit Isamu en tournant légèrement la tête dans leur direction.
- A manger ?
- Non.
- Des médicaments alors ?
- Non plus. Maintenant ferme-la et suis moi.
Natsuki pila. Un gamin de tout juste 15 ans lui donnait des ordres ? Et puis quoi encore ? Elle s'avança pour être à sa hauteur.
- Ecoute petit ! On part à trois, on va chercher cette chose à trois. Mais t'es le seul à savoir ce qu'on veut, t'a pas l'impression que ça cloche quelque part ?
Il la toisa avec mépris. Shizuru intervint.
- Ce qu'elle veut dire, c'est que ce sera plus facile à trouver si on sait quoi chercher.
Isamu lui lança un regard étonné, puis reporta son attention sur Natsuki.
- On va chercher une bague.
- Une bague ?
- Ouais.
Il reprit la marche.
- Comment ça une bague ? lança Natsuki en le rattrapant à grandes foulées.
- On retourne à l'endroit où Mirai vous a trouvées, on trouve le corps de Tokage et on récupère une bague. Rien de plus, rien de moins.
Il accéléra l'allure tandis que Natsuki se demandait dans quoi elles s'étaient fourrées, Shizuru et elle. Elle les suivit tout de même de mauvaise grâce.
- Ca te fait sortir au moins, ne dramatise pas, lui fit Shizuru.
- Au moins…
Ils arrivèrent devant la bicoque qui leur avait servie de foyer durant quelques semaines. Il y avait des traces de sang en plus sur les murs, mais c'était tout. Le rez-de-chaussée était toujours aussi vide et poussiéreux. En fait de poussière, il s'agissait d'une terre brune et fine qui s'infiltrait partout. A l'étage, elle entendait des rats cavaler. Ils montèrent l'escalier et arrivèrent dans la petite chambre. Plus habitée qu'auparavant.
Rats et mouches se disputaient les restes des deux hommes. Un corbeau était posté sur le cadre de la fenêtre défoncée, les toisant d'un œil brillant d'intelligence. Il ne bougea pas quand ils s'approchèrent, contrairement aux rats qui reculèrent. Natsuki en compta une petite douzaine, ce qui était plus que suffisant s'ils décidaient subitement de devenir agressif.
- Ils sont vraiment énormes, commenta Isamu.
J'avais raison, ils sont vraiment de plus en plus gros.
Il s'avança vers le cadavre le plus proche. Au visage et aux membres marqués de nombreuses morsures. Quelque chose l'avait éventré et s'était servi dans les entrailles du pauvre garçon. Un renard sûrement.
Les animaux sont les seuls à trouver leur compte dans cette guerre stupide.
Les charognards devaient s'en donner à cœur joie, que ce soit en ville ou sur le champ de bataille. Elle chassa d'un coup de pied un rongeur qui avait eu l'audace de commencer à grimper le long de sa jambe. Elle vit du coin de l'œil que Shizuru se cachait le nez derrière sa manche et elle huma l'air avant de retrousser les lèvres. L'odeur était forte, pas insoutenable, mais sûrement trop présente pour Shizuru. La vue de cadavres n'était plus un problème depuis plusieurs semaines. Même si au début, les haut-le-cœur et autres réjouissances du même genre avaient été fréquents. On crachait les boyaux qui n'étaient pas éparpillés sur le bitume encore brûlant de la dernière bombe aérienne. En s'étranglant dans la bile et les sanglots.
Mais ça, c'était avant. Avant que Natsuki ne trouve le Beretta au fond d'une cave qu'elles avaient investie pour une nuit et ne s'en serve dès le jour levé, sur un homme prêt à tout pour récupérer les maigres réserves de nourriture qu'elles possédaient alors. Depuis, elle ne s'en était plus servi que pour tirer sur les rats. Elle évitait de tuer autant que possible. Shizuru approuvait en disant qu'elle avait assez de sang sur les mains pour deux.
Isamu marmonna une prière rapide pour les deux morts et s'agenouilla près du cadavre de celui qui avait été Tokage. Il eut une grimace de dégoût lorsqu'il tira sur la veste pour fouiller les poches intérieures. Le vêtement s'était décollé avec un bruit humide. Ecœurant. Il garda les yeux levés tout le long de sa fouille. Natsuki fit le tour pour aller rejoindre le deuxième cadavre, le fameux Zetsu. Lui non plus n'était plus très frais. Mais ses traits étaient encore reconnaissables. Il devait avoir une trentaine d'années, du genre pas très costaud, mais nerveux. Il lui manquait tout un bras et une partie de la cage thoracique était à l'air libre. Dévoilant les côtes déjà blanches et nettoyées.
Le couteau de Shizuru était fiché dans sa gorge, enfoncé jusqu'à la garde. Elle le retira d'une poigne ferme. Il y eut un craquement sinistre et la tête du cadavre se tordit en un angle qui n'avait rien de naturel.
Isamu cherchait encore quand elle rejoignit Shizuru pour lui rendre sa lame.
- Tu trouves ?
Il ne répondit pas. Mais il était blanc comme un linge. Elle s'approcha et s'accroupit près de lui.
- Pousse toi.
Elle empoigna fermement la veste et plongea la main dans les poches remplies de sang séché et de morceaux que les rats avaient du faire tomber. Elle resserra les doigts sur un contact frais et métallique et retira un anneau.
- C'est ça ?
Il hocha la tête et se saisit du petit bijou.
- On s'en va, fit-il d'une voix tremblante.
Arrivé à l'extérieur, il vomit abondamment au pied de la façade. Shizuru inspirait à fond une atmosphère qui puait moins la charogne qu'à l'intérieur et Natsuki se rendait au bout de l'allée afin de vérifier que la voie était libre.
Ils rentrèrent sans encombre. Kuro vint à leur rencontre.
- Alors ? fit-il simplement.
Isamu tira l'anneau de sa poche et le tendit à son chef qui le fit tourner dans la lueur d'un feu proche.
- Bien joué. Pas de problème en route ?
- Aucun.
- Tu peux aller te reposer. Quant à vous…
Il s'adressait aux filles.
- Vous allez venir avec moi.
Elles obéirent sans discuter alors qu'Isamu disparaissait entre les abris hétéroclites.
- Je peux savoir pourquoi on a fait ça ? Je veux dire… C'est une bague. A quoi ça va servir ? demanda Natsuki.
- T'es pas une sentimentale toi, hein ? répondit Kuro. Y'en a qui attache beaucoup d'importance à ce genre de chose. Et quand on est attaché à ces personnes là, on veut juste leur faire plaisir. Même si ça a l'air stupide.
Il les mena devant une tente et s'adressa à Natsuki.
- Tu vas lui rendre l'anneau.
- Quoi ? Pourquoi moi ?
Il lui lança un regard qui signifiait bien qu'elle devait s'exécuter en silence. Et ses mots lui revinrent en mémoire.
Ici, c'est une meute, et c'est lui l'alpha.
Elle finit par tendre la main pour récupérer le bijou. Il lui tint le rabat tandis qu'elle se faufilait à l'intérieur. Assez grande pour deux personnes, elle était relativement propre et remplie d'objets en tous genres, surtout des armes blanches.
Un lit de camp se trouvait en face d'elle. Dans la semi-pénombre de l'endroit, elle reconnut Setsuna. Cette dernière l'observait de son regard ambré. Un bandage tâché de sang séché enveloppait son épaule gauche.
- Qu'est-ce que tu fais là ? lui fit-elle d'un ton lointain.
Natsuki ne sut pas quoi répondre. Elle ouvrit son poing, dévoilant le petit anneau. Et remarqua qu'il était orné d'un lézard, enserrant un petit cœur translucide comme du verre. Elle le lui tendit en silence. Setsuna avança sa main valide et attrapa le bijou. Une larme roula sur sa joue.
- Je…
- Tais-toi ! l'interrompit Setsuna.
Elle détourna la tête vers la paroi de la tente.
- Tais-toi… et va-t-en.
Natsuki resta figée quelques secondes puis partit.
- Drôle de façon de lui faire plaisir… Elle est en pleurs.
- Elle s'y fera, répliqua Kuro. Elle connaît la règle.
- La règle ? demanda Shizuru.
- Vous avez tué deux personnes, vous avez survécues. A deux.
C'était eux ou nous…
- Setsuna a été stupide de vous défier. Elle avait tort. Si encore, vous n'aviez tué que Tokage, ça aurait pu se comprendre.
Il n'y a pas eu de vainqueur. Si elle avait gagné ou si elle avait perdu, il aurait manqué quelqu'un dans le groupe. C'est un système d'équilibre comme un autre…
- S'il y a bien une règle qui doit être suivie ici, c'est celle-là. Une vie, p…
- Pour une autre… termina Natsuki dans un murmure en contemplant la main qui avait serré l'anneau.
- Pardon ?
Elle releva la tête, planta son regard dans celui de Kuro.
- Une vie pour une autre, répéta-t-elle clairement.
Il lui sourit et ils se comprirent d'un seul coup d'œil.
Quelques lignes parce que c'est toujours marrant de savoir ce que signifient les prénoms japonais.
Mirai signifie ''avenir'', Kuro est la couleur noire (classique), Isamu veut dire ''courage''. Pour Natsuki et Shizuru, on connaît. Non ? Bon, pour les distraits qui dormaient au fond Natsuki s'écrie avec les kanjis de ''été'' et ''princesse'', princesse de l'été en gros. Quant à Shizuru, c'est relativement intraduisible, c'est la ''tranquillité'' suivi du kanji du verbe ''arrêter''.
Setsuna peut vouloir dire ''douloureux'' ou ''instantané'' selon comment on l'écrit. Ici, c'est une référence quasi directe au Setsuna d'Angel Sanctuary et à son surnom de ''cœur de verre'', par rapport au fait que son fiancé ait été tué et son coeur brisé, du coup. Tokage signifie ''lézard''.
