Le dîner dans la salle à manger des domestiques aurait pu être déplaisant. L'endroit était étroit, toutes les conversations y raisonnaient. Il y avait peu de nourriture, et pour couronner le tout, ils avaient droit au même bouillon trois soirs dans la semaine. Mais c'était le moment favoris de Mr Bates. Il avait appris, depuis plusieurs mois qu'Anna n'était pas du matin. Elle avait besoin d'avoir pris un bon petit déjeuner et son mug de thé avant de pouvoir rassembler l'énergie nécessaire à affronter la journée. Néanmoins, au dîner… elle était causante et pleine d'esprit. Elle souriait et riait sans arrêt. C'était le paradis.
Ce soir-là, alors qu'ils venaient de s'attabler devant leur bon vieux bouillon, Mr Carson apporta un télégramme à Anna. Cela sembla l'attrister, son visage changea. Elle se leva immédiatement et sortit de la pièce. Il l'entendit toquer à la porte de Mrs Hughes.
- Pourquoi Anna ? Quel est le problème ?
Mais la porte se referma et il ne put en entendre davantage.
Il était inquiet.
La porte s'ouvrit à nouveau et Bates entendit Anna monter l'escalier. Mrs Hughes entra dans la cuisine, mais ne prononça pas un mot. Il voulut lui poser la question, mais la pièce était pleine et il n'appréciait pas le regard que lui lançaient O'Brien et Thomas. Il attendit suffisamment longtemps pour se retrouver seul avec Mrs Hughes.
Elle leva immédiatement les yeux vers lui.
- Sa grand-mère est décédée subitement. Elle m'a demandé de vous tenir au courant. Elle partira demain, par le train de neuf heures.
Il voulait lui parler, mais comment ? Elle servirait le souper et préparerait ensuite les demoiselles pour le coucher. Peut-être ne l'apercevrait-t-il même pas, et pourrait encore moins lui parler. Il vaqua à ses tâches, lançant constamment des regards par dessus son épaule, s'arrêtant pour prêter oreille au moindre bruit, espérant que ce serait elle. Mais cela ne fut pas le cas. Montant lentement les escaliers, il la vit disparaître dans le couloir des dames. Il l'avait manquée, elle allait se coucher.
Il entra dans sa chambre et commença à retirer ses chaussures. Ses pensées se bousculaient. Combien de temps partirait-elle ? Avait-elle tout ce qu'il lui fallait pour son voyage ? Était-elle seule, pleurant, sans personne pour la consoler ? Il jeta un regard vers son lit, conscient qu'il était fou de penser qu'il pourrait trouver le sommeil. Il descendit et sortit, l'air de la nuit lui emplissant les poumons. S'asseyant sur sa caisse habituelle, il entendit la porte de service s'ouvrir et craint un instant que ce fut O'Brien ou Thomas. Mais c'était Anna.
- J'espérais vous voir avant de partir, dit-elle, couvrant ses épaules d'une couverture.
Les jours étaient toujours chauds, mais les nuits devenaient de plus en plus fraîches. Il sourit et tapota la caisse à ses côtés pour l'inviter à s'asseoir. Elle prit appui et y accéda par un petit bond. À chaque fois qu'elle bondissait, ou sautait, ou même faisait une révérence, cela lui rappelait combien elle était jeune. Ses yeux étaient légèrement rouges, et elle semblait épuisée.
- Mrs Hughes m'a mis au courant, dit-il.
Il tourna les épaules vers elle pour la regarder.
- Je ne voulais pas vous inquiéter, répondit-elle.
- Je suis content, je me serais en effet inquiété si vous aviez filé sans rien dire, poursuivit-il avec un hochement de tête. Savez-vous comment cela est arrivé ?
- Pas encore, mes parents sont sur le point d'installer le téléphone, ainsi la seule chose dont je sois au courant est que ce fut brutal.
Mr Bates tenait ses mains sur ses genoux. Elle, avait les siennes près de ses hanches. Il aurait été si facile de prendre sa main dans la sienne. Chose qu'il fit. Elle fut clairement surprise, mais sembla également reconnaissante. Elle lui lança un faible sourire. Cette si petite partie de son corps qu'il touchait était mince et douce, et si chaude.
- Comment était-elle ? demanda-t-il.
Elle appuya son dos contre le mur et leva les yeux au ciel.
- Elle était forte, mais peut-être un peu idiote parfois. Elle était intelligente et voyait tout. Elle l'était trop, parfois, on ne pouvait rien lui cacher. Mais elle pouvait aussi être adorable, si quelqu'un le méritait. Et sévère, aussi.
- Cela me rappelle quelqu'un, avança-t-il en souriant d'un air malin.
- J'espère bien que je suis un peu comme elle, sourit-elle à son tour. Quand pépé est mort…
Mr Bates sentit son estomac se contracter à l'expression « pépé ». Quel était donc ce pouvoir qu'elle avait sur lui ? Elle continua.
- Elle vint vivre avec moi, père et mère, et les filles.
« Les filles » : Mr Bates avait appris plus tôt qu'elle avait trois jeunes sœurs. Anna avait huit ans quand elles étaient nées, triplées. Elle les aimait beaucoup et il savait qu'elles lui manquaient plus qu'elle ne voulait bien l'admettre.
- Elle a vécu avec nous presque sept ans, nous étions très proches.
Ses yeux s'humidifièrent. Elle essayait à tout prix de retenir ses larmes, et il espérait que ce n'était pas à cause de sa présence.
Chaque geste de Mr Bates était toujours réfléchi et programmé, mais cette fois-ci, il sortit de sa réserve, glissant un bras autour de ses épaules, la serrant contre lui, alors qu'elle rougissait de nouveau. Maintenant sa main dans la sienne, il la laissa pleurer sur son épaule. Elle se laissa alors aller à ses larme. Il prit un mouchoir dans sa poche et le lui offrit : elle le prit, murmurant un « merci ».
Après quelques instants, elle se rassit :
- Je suis désolée… Je ne voulais pas vous noyer de larmes.
Et elle sourit à nouveau.
- C'est absurde, je suis heureux de vous aider, comme je le peux. C'est pour cette raison qu'existent les amis, n'est-ce pas ? affirma-t-il, les coins de ses yeux se plissant à son sourire.
Et Anna sentit un chatouillement, à l'intérieur, proche de son nombril.
- Oui, dit-elle. Je suppose que c'est pour cela que les amis existent.
Il était presque sûr qu'elle avait levé les yeux au ciel en prononçant le mot « amis ».
Elle n'était pas dupe : ils savaient tous deux que le mot « ami » était un terme peu approprié à ce qu'ils ressentaient l'un pour l'autre.
La jeune femme retrouva sa place contre lui et ils restèrent ainsi un très long moment. Si longtemps qu'Anna avait lentement glissé dans un léger sommeil. C'était une sensation magique. Ses paupières étaient closes et sa respiration calme : il déposa un léger baiser sur sa tempe. Elle sentait le citron, ou quelque chose comme cela. Elle s'étira et murmura :
- Vous devriez aller vous coucher.
Elle se leva et se dirigea, encore toute endormie, vers la porte de service. Elle se retourna alors et le regarda. Elle n'osait pas lui poser à nouveau la question, mais il savait exactement quelle phrase lui brûlait les lèvres.
- Anna, commença-t-il. Vous allez me manquer.
Le sourire qu'elle lui lança alors était large et brillant, le plus étincelant qu'il eut jamais vu.
- Vous allez me manquer aussi, Mr Bates, répondit-elle.
Elle fit volte face, et partit
